Dans la province anglaise de Cornouailles, la langue des indigènes

s'éteignit vers l'an 1676. Un pêcheur disait à des voyageurs: «Je ne

connais guère que quatre ou cinq personnes qui parlent breton, et ce

sont de vieilles gens comme moi, de soixante à quatre-vingts ans; tout

ce qui est jeune n'en sait plus un mot.»

Des peuplades de l'Orénoque n'existent plus; il n'est resté de leur

dialecte qu'une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par

des perroquets redevenus libres, comme la grive d'Agrippine qui

gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais de Rome. Tel

sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes, débris du grec et du

latin. Quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé

franco-gaulois dira, du haut d'un clocher en ruine, à des peuples

étrangers à nos successeurs: «Agréez ces derniers efforts d'une voix

qui vous fut connue: vous mettrez fin à tous ces discours.»

Soyez donc Bossuet, pour qu'en dernier résultat votre chef-d'oeuvre

survive, dans la mémoire d'un oiseau, à votre langage et à votre

souvenir chez les hommes!

* * * * *

En parlant du Canada et de la Louisiane, en regardant sur les vieilles

cartes l'étendue des anciennes colonies françaises en Amérique, je me

demandais comment le gouvernement de mon pays avait pu laisser périr

ces colonies, qui seraient aujourd'hui pour nous une source

inépuisable de prospérité.

De l'Acadie et du Canada à la Louisiane, de l'embouchure du (p. 396)

Saint-Laurent à celle du Mississipi, le territoire de la

_Nouvelle-France_ entoura ce qui formait la confédération des treize

premiers États unis: les onze autres, avec le district de la Colombie,

le territoire de Michigan, du Nord-Ouest, du Missouri, de l'Orégon et

d'Arkansas, nous appartenaient, ou nous appartiendraient, comme ils

appartiennent aux États-Unis par la cession des Anglais et des

Espagnols, nos successeurs dans le Canada et dans la Louisiane. Le

pays compris entre l'Atlantique au nord-est, la mer Polaire au nord,

l'Océan Pacifique et les possessions russes au nord-ouest, le golfe

Mexicain au midi, c'est-à-dire plus des deux tiers de l'Amérique

septentrionale, reconnaîtraient les lois de la France.

J'ai peur que la Restauration ne se perde par les idées contraires à

celles que j'exprime ici; la manie de s'en tenir au passé, manie que

je ne cesse de combattre, n'aurait rien de funeste si elle ne

renversait que moi en me retirant la faveur du prince; mais elle

pourrait bien renverser le trône. L'immobilité politique est

impossible; force est d'avancer avec l'intelligence humaine.

Respectons la majesté du temps; contemplons avec vénération les

siècles écoulés, rendus sacrés par la mémoire et les vestiges de nos

pères; toutefois n'essayons pas de rétrograder vers eux, car ils n'ont

plus rien de notre nature réelle, et, si nous prétendions les saisir,

ils s'évanouiraient. Le chapitre de Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle fit

ouvrir, dit-on, vers l'an 1450, le tombeau de Charlemagne. On trouva

l'empereur assis dans une chaise dorée, tenant dans ses mains de

squelette le livre des Évangiles écrit en lettres d'or; devant (p. 397)

lui étaient posés son sceptre et son bouclier d'or; il avait au côté

sa _Joyeuse_ engainée dans un fourreau d'or. Il était revêtu des

habits impériaux. Sur sa tête, qu'une chaîne d'or forçait à rester

droite, était un suaire qui couvrait ce qui fut son visage et que

surmontait une couronne. On toucha le fantôme; il tomba en poussière.

Nous possédions outre mer de vastes contrées: elles offraient un asile

à l'excédent de notre population, un marché à notre commerce, un

aliment à notre marine. Nous sommes exclus du nouvel univers où le

genre humain recommence: les langues anglaise, portugaise, espagnole,

servent en Afrique, en Asie, dans l'Océanie, dans les îles de la mer

du Sud, sur le continent des deux Amériques, à l'interprétation de la

pensée de plusieurs millions d'hommes; et nous, déshérités des

conquêtes de notre courage et de notre génie, à peine entendons-nous

parler dans quelque bourgade de la Louisiane et du Canada, sous une

domination étrangère, la langue de Colbert et de Louis XIV: elle n'y

reste que comme un témoin des revers de notre fortune et des fautes de

notre politique[481].

[Note 481: «Tout ce qui précède, depuis:

l'_immobilité politique est impossible_, avait été,

dit M. de Marcellus, écrit dans une dépêche

officielle, transcrite de ma main, et en fut

retranché presque aussitôt pour passer dans les

_Mémoires_; comme si c'était dicté par une verve

trop élevée pour aller se perdre et s'enfouir dans

une correspondance éphémère.» _Chateaubriand et son

temps_, p. 62.]

Et quel est le roi dont la domination remplace maintenant la

domination du roi de France sur les forêts canadiennes? Celui qui hier

me faisait écrire ce billet:

Royal-Lodge Windsor, 4 juin 1822. (p. 398)

«Monsieur le vicomte,

«J'ai les ordres du roi d'inviter Votre Excellence à venir dîner

et coucher ici jeudi 6 courant.

«Le très humble et très obéissant serviteur,

Francis CONYNGHAM[482]».

[Note 482: Lord Francis Conyngham, frère du premier

marquis de ce nom, était chambellan (_groom of the

bed-chamber_) du roi Georges IV.]

Il était dans ma destinée d'être tourmenté par les princes. Je

m'interromps; je repasse l'Atlantique; je remets mon bras cassé à

Niagara; je me dépouille de ma peau d'ours: je reprends mon habit

doré; je me rends du wigwaum d'un Iroquois à la royale loge de Sa

Majesté Britannique, monarque des trois royaumes unis et dominateur

des Indes; je laisse mes hôtes aux oreilles découvertes et la petite

sauvage à la perle; souhaitant à lady Conyngham[483], la gentillesse

de Mila, avec cet âge qui n'appartient encore qu'au plus jeune (p. 399)

printemps, qu'à ces jours qui précèdent le mois de mai, et que nos

poètes gaulois appelaient l'_avrillée_.

[Note 483: Lady Conyngham, dont Chateaubriand parle

ici, non peut-être sans une certaine malice

rétrospective, n'était pas la femme de lord Francis

Conyngham, mais sa belle-soeur, la femme du

marquis, elle était la maîtresse de George

IV.--Dans le _Journal de Charles G.-F. Greville_,

secrétaire du conseil privé, il est souvent parlé

de Lady Conyngham. Greville, écrit, à la date du 2

mai 1821: «Lady Conyngham habite une maison de

Marlborough-Row, entourée de toute sa famille, qui

est, comme elle-même, pourvue de chevaux, de

voitures et de gens par les écuries royales et elle

se promène à cheval avec sa fille Élisabeth, mais

jamais avec le roi, qui va de son côté en compagnie

d'un de ses gentilshommes. Au surplus, ils ne se

montrent jamais ensemble en public. Elle dîne tous

les jours avec le roi, ainsi que sa fille qui ne la

quitte guère, et elle agit en maîtresse de maison.

Elles ont toutes deux reçu de lui de magnifiques

présents, notamment des perles du plus grand prix,

que Mme de Liéven dit supérieures à celles des

grandes-duchesses elles-mêmes.»]

* * * * *

La tribu de la petite fille à la perle partit; mon guide, le

Hollandais, refusa de m'accompagner au delà de la cataracte; je le

payai et je m'associai avec des trafiquants qui partaient pour

descendre l'Ohio; je jetai, avant de partir, un coup d'oeil sur les

lacs du Canada. Rien n'est triste comme l'aspect de ces lacs. Les

plaines de l'Océan et de la Méditerranée ouvrent des chemins aux

nations, et leurs bords sont ou furent habités par des peuples

civilisés, nombreux et puissants; les lacs du Canada ne présentent que

la nudité de leurs eaux, laquelle va rejoindre une terre dévêtue:

solitudes qui séparent d'autres solitudes. Des rivages sans habitants

regardent des mers sans vaisseaux; vous descendez des flots déserts

sur des grèves désertes.

Le lac Érié a plus de cent lieues de circonférence. Les nations

riveraines furent exterminées par les Iroquois, il y a deux siècles.

C'est une chose effrayante que de voir les Indiens s'aventurer dans

des nacelles d'écorce sur ce lac renommé par ses tempêtes, où

fourmillaient autrefois des myriades de serpents. Ces Indiens

suspendent leurs manitous à la poupe des canots, et s'élancent au

milieu des tourbillons entre les vagues soulevées. Les vagues, (p. 400)

de niveau avec l'orifice des canots, semblent prêtes à les engloutir.

Les chiens des chasseurs, les pattes appuyées sur le bord, poussent

des abois, tandis que leurs maîtres, gardant un silence profond,

frappent les flots en cadence avec leurs pagaies. Les canots

s'avancent à la file: à la proue du premier se tient debout un chef

qui répète la diphtongue _oah_: _o_ sur une note sourde et longue,

_ah_ sur un ton aigu et bref. Dans le dernier canot est un autre chef,

debout encore, manoeuvrant une rame en forme de gouvernail. Les autres

guerriers sont assis sur leurs talons au fond des cales. A travers le

brouillard et les vents, on n'aperçoit que les plumes dont la tête des

Indiens est ornée, le cou tendu des dogues hurlants, et les épaules

des deux _sachems_, pilote et augure: on dirait les dieux de ces lacs.

Les fleuves du Canada sont sans histoire dans l'ancien monde; autre

est la destinée du Gange, de l'Euphrate, du Nil, du Danube et du Rhin.

Quels changements n'ont-ils point vus sur leurs bords! que de sueur et

de sang les conquérants ont répandus pour traverser dans leur cours

ces ondes qu'un chevrier franchit d'un pas à leur source!

* * * * *

Partis des lacs du Canada, nous vînmes à Pittsbourg, au confluent du

Kentucky et de l'Ohio; là, le paysage déploie une pompe

extraordinaire. Ce pays si magnifique s'appelle pourtant Kentucky, du

nom de sa rivière qui signifie _rivière de sang_. Il doit ce nom à sa

beauté: pendant plus de deux siècles, les nations du parti des

Chérokis et du parti des nations iroquoises s'en disputèrent les

chasses.

Les générations européennes seront-elles plus vertueuses et plus (p. 401)

libres sur ces bords que les générations américaines exterminées? Des

esclaves ne laboureront-ils point la terre sous le fouet de leurs

maîtres, dans ces déserts de la primitive indépendance de l'homme? Des

prisons et des gibets ne remplaceront-ils point la cabane ouverte et

le haut tulipier où l'oiseau pend sa couvée? La richesse du sol ne

fera-t-elle point naître de nouvelles guerres? Le Kentucky

cessera-t-il d'être la _terre de sang_, et les monuments des arts

embelliront-ils mieux les bords de l'Ohio que les monuments de la

nature?

Le Wabach, la grande Cyprière, la Rivière-aux-Ailes ou Cumberland, le

Chéroki ou Tennessee, les Bancs-Jaunes passés, on arrive à une langue

de terre souvent noyée dans les grandes eaux; là s'opère le confluent

de l'Ohio et du Mississipi par les 36° 51' de latitude. Les deux

fleuves s'opposant une résistance égale ralentissent leurs cours; ils

dorment l'un auprès de l'autre sans se confondre pendant quelques

milles dans le même chenal, comme deux grands peuples divisés

d'origine, puis réunis pour ne plus former qu'une seule race; comme

deux illustres rivaux, partageant la même couche après une bataille;

comme deux époux, mais de sang ennemi, qui d'abord ont peu de penchant

à mêler dans le lit nuptial leurs destinées.

Et moi aussi, tel que les puissantes urnes des fleuves, j'ai répandu

le petit cours de ma vie, tantôt d'un côté de la montagne, tantôt de

l'autre; capricieux dans mes erreurs, jamais malfaisant; préférant les

vallons pauvres aux riches plaines, m'arrêtant aux fleurs plutôt

qu'aux palais. Du reste, j'étais si charmé de mes courses, que je (p. 402)

ne pensais presque plus au pôle. Une compagnie de trafiquants, venant

de chez les Creeks, dans les Florides, me permit de la suivre.

Nous nous acheminâmes vers les pays connus alors sous le nom général

des Florides, et où s'étendent aujourd'hui les États de l'Alabama, de

la Géorgie, de la Caroline du Sud, du Tennessee. Nous suivions à peu

près des sentiers que lie maintenant la grande route des Natchez à

Nashville par Jackson et Florence, et qui rentre en Virginie par

Knoxville et Salem: pays dans ce temps peu fréquenté et dont cependant

Bartram avait exploré les lacs et les sites. Les planteurs de la

Géorgie et des Florides maritimes venaient jusque chez les diverses

tribus des Creeks acheter des chevaux et des bestiaux demi-sauvages,

multipliés à l'infini dans les savanes que percent ces _puits_ au bord

desquels j'ai fait reposer Atala et Chactas. Ils étendaient même leur

course jusqu'à l'Ohio.

Nous étions poussés par un vent frais. L'Ohio, grossi de cent

rivières, tantôt allait se perdre dans les lacs qui s'ouvraient devant

nous, tantôt dans les bois. Des îles s'élevaient au milieu des lacs.

Nous fîmes voile vers une des plus grandes: nous l'abordâmes à huit

heures du matin.

Je traversai une prairie semée de jacobées à fleurs jaunes, d'alcées à

panaches roses et d'obélarias dont l'aigrette est pourpre.

Une ruine indienne frappa mes regards. Le contraste de cette ruine et

de la jeunesse de la nature, ce monument des hommes dans un désert,

causait un grand saisissement. Quel peuple habita cette île? Son nom,

sa race, le temps de son passage? Vivait-il, alors que le monde (p. 403)

au sein duquel il était caché existait ignoré des trois autres parties

de la terre? Le silence de ce peuple est peut-être contemporain du

bruit de quelques grandes nations tombées à leur tour dans le

silence[484].

[Note 484: Les ruines de Mitla et de Palenque au

Mexique prouvent aujourd'hui que le Nouveau-Monde

dispute d'antiquité avec l'Ancien. (Paris, note de

1834.) Ch.]

Des anfractuosités sablonneuses, des ruines ou des tumulus, sortaient

des pavots à fleurs roses pendant au bout d'un pédoncule incliné d'un

vert pâle. La tige et la fleur ont un arôme qui reste attaché aux

doigts lorsqu'on touche à la plante. Le parfum qui survit à cette

fleur est une image du souvenir d'une vie passée dans la solitude.

J'observai la nymphéa: elle se préparait à cacher son lis blanc dans

l'onde, à la fin du jour; l'_arbre triste_, pour déclore le sien,

n'attendait que la nuit: l'épouse se couche à l'heure où la courtisane

se lève.

L'oenothère pyramidale, haute de sept à huit pieds, à feuilles blondes

dentelées d'un vert noir, a d'autres moeurs et une autre destinée: sa

fleur jaune commence à s'entr'ouvrir le soir, dans l'espace de temps

que Vénus met à descendre sous l'horizon; elle continue de s'épanouir

aux rayons des étoiles; l'aurore la trouve dans tout son éclat; vers

la moitié du matin elle se fane; elle tombe à midi. Elle ne vit que

quelques heures; mais elle dépêche ces heures sous un ciel serein,

entre les souffles de Vénus et de l'Aurore; qu'importe alors la

brièveté de la vie?

Un ruisseau s'enguirlandait de dionées; une multitude d'éphémères (p. 404)

bourdonnaient alentour. Il y avait aussi des oiseaux-mouches et des

papillons qui, dans leurs plus brillants affiquets, joutaient d'éclat

avec la diaprure du parterre. Au milieu de ces promenades et de ces

études, j'étais souvent frappé de leur futilité. Quoi! la Révolution,

qui pesait déjà sur moi et me chassait dans les bois, ne m'inspirait

rien de plus brave? Quoi! c'était pendant les heures du bouleversement

de mon pays que je m'occupais de descriptions et de plantes, de

papillons et de fleurs? L'individualité humaine sert à mesurer la

petitesse des plus grands événements. Combien d'hommes sont

indifférents à ces événements! De combien d'autres seront-ils ignorés!

La population générale du globe est évaluée de onze à douze cents

millions; il meurt un homme par _seconde_; ainsi, à chaque _minute_ de

notre existence, de nos sourires, de nos joies, soixante hommes

expirent, soixante familles gémissent et pleurent. La vie est une

peste permanente. Cette chaîne de deuil et de funérailles qui nous

entortille ne se brise point, elle s'allonge: nous en formerons

nous-mêmes un anneau. Et puis, magnifions l'importance de ces

catastrophes, dont les trois quarts et demi du monde n'entendront

jamais parler! Haletons après une renommée qui ne volera pas à

quelques lieues de notre tombe! Plongeons-nous dans l'océan d'une

félicité dont chaque minute s'écoule entre soixante cercueils

incessamment renouvelés!

Nom nox nulla diem, neque noctem aurora sequuta est

Quæ non audierit mixtos vagitibus ægris

Ploratus, mortis comites et funeris atri.

«Aucun jour n'a suivi la nuit, aucune nuit n'a été (p. 405)

suivie de l'aurore, qui n'ait entendu des pleurs mêlés

à des vagissements douloureux, compagnons de

la mort et des noires funérailles.»

* * * * *

Les sauvages de la Floride racontent qu'au milieu d'un lac est une île

où vivent les plus belles femmes du monde. Les Muscogulges en ont

tenté maintes fois la conquête; mais cet Éden fuit devant les canots,

naturelle image de ces chimères qui se retirent devant nos désirs.

Cette contrée renfermait aussi une fontaine de Jouvence: qui voudrait

revivre?

Peu s'en fallut que ces fables ne prissent à mes yeux une espèce de

réalité. Au moment où nous nous y attendions le moins, nous vîmes

sortir d'une baie une flottille de canots, les uns à la rame, les

autres à la voile. Ils abordèrent notre île. Ils formaient deux

familles de Creeks, l'une siminole, l'autre muscogulge, parmi

lesquelles se trouvaient des Chérokis et des _Bois-brûlés_. Je fus

frappé de l'élégance de ces sauvages qui ne ressemblaient en rien à

ceux du Canada.

Les Siminoles et les Muscogulges sont assez grands, et, par un

contraste extraordinaire, leurs mères, leurs épouses et leurs filles

sont la plus petite race de femmes connue en Amérique.

Les Indiennes qui débarquèrent auprès de nous, issues d'un sang mêlé

de chéroki et de castillan, avaient la taille élevée. Deux d'entre

elles ressemblaient à des créoles de Saint-Domingue et de

l'Île-de-France, mais jaunes et délicates comme des femmes du (p. 406)

Gange. Ces deux Floridiennes, cousines du côté paternel, m'ont servi

de modèles, l'une pour _Atala_, l'autre pour _Céluta_: elles

surpassaient seulement les portraits que j'en ai faits par cette

vérité de nature variable et fugitive, par cette physionomie de race

et de climat que je n'ai pu rendre. Il y avait quelque chose

d'indéfinissable dans ce visage ovale, dans ce teint ombré que l'on

croyait voir à travers une fumée orangée et légère, dans ces cheveux

si noirs et si doux, dans ces yeux si longs, à demi cachés sous le

voile de deux paupières satinées qui s'entr'ouvraient avec lenteur;

enfin, dans la double séduction de l'Indienne et de l'Espagnole.

La réunion à nos hôtes changea quelque peu nos allures; nos agents de

traite commencèrent à s'enquérir des chevaux: il fut résolu que nous

irions nous établir dans les environs des haras.

La plaine de notre camp était couverte de taureaux, de vaches, de

chevaux, de bisons, de buffles, de grues, de dindes, de pélicans: ces

oiseaux marbraient de blanc, de noir et de rose le fond vert de la

savane.

Beaucoup de passions agitaient nos trafiquants et nos chasseurs: non

des passions de rang, d'éducation, de préjugés, mais des passions de

la nature, pleines, entières, allant directement à leur but, ayant

pour témoins un arbre tombé au fond d'une forêt inconnue, un vallon

inretrouvable, un fleuve sans nom. Les rapports des Espagnols et des

femmes creekes faisaient le fond des aventures: les _Bois-brûlés_

jouaient le rôle principal dans ces romans. Une histoire était

célèbre, celle d'un marchand d'eau-de-vie séduit et ruiné par une (p. 407)

_fille peinte_ (une courtisane). Cette histoire, mise en vers

siminoles sous le nom de _Tabamica_, se chantait au passage des

bois[485]. Enlevées à leur tour par les colons, les Indiennes

mouraient bientôt délaissées à Pensacola: leurs malheurs allaient

grossir les _Romanceros_ et se placer auprès des complaintes de

Chimène.

[Note 485: Je l'ai donnée dans mes Voyages. (Note

de Genève, 1832.) Ch.--Cette histoire de _Tabamica_

se trouve à la page 248 du _Voyage en Amérique_, où

elle porte ce titre: _Chanson de la Chair

blanche_.]

* * * * *

C'est une mère charmante que la terre; nous sortons de son sein: dans

l'enfance, elle nous tient à ses mamelles gonflées de lait et de miel;

dans la jeunesse et l'âge mur, elle nous prodigue ses eaux fraîches,

ses moissons et ses fruits; elle nous offre en tous lieux l'ombre, le

bain, la table et le lit; à notre mort, elle nous rouvre ses

entrailles, jette sur notre dépouille une couverture d'herbes et de

fleurs, tandis qu'elle nous transforme secrètement dans sa propre

substance, pour nous reproduire sous quelque forme gracieuse. Voilà ce

que je me disais, en m'éveillant lorsque mon premier regard

rencontrait le ciel, dôme de ma couche.

Les chasseurs étant partis pour les opérations de la journée, je

restais avec les femmes et les enfants. Je ne quittai plus mes deux

sylvaines: l'une était fière, et l'autre triste. Je n'entendais pas un

mot de ce qu'elles me disaient, elles ne me comprenaient pas; mais

j'allais chercher l'eau pour leur coupe, les sarments pour leur feu,

les mousses pour leur lit. Elles portaient la jupe courte et les (p. 408)

grosses manches tailladées à l'espagnole, le corset et le manteau

indiens. Leurs jambes nues étaient losangées de dentelles de bouleau.

Elles nattaient leurs cheveux avec des bouquets ou des filaments de

joncs; elles se maillaient de chaînes et de colliers de verre. A leurs

oreilles pendaient des graines empourprées; elles avaient une jolie

perruche qui parlait: oiseau d'Armide; elles l'agrafaient à leur

épaule en guise d'émeraude, ou la portaient chaperonnée sur la main

comme les grandes dames du Xe siècle portaient l'épervier. Pour

s'affermir le sein et les bras, elles se frottaient avec l'apoya ou

souchet d'Amérique. Au Bengale, les bayadères mâchent le bétel, et,

dans le Levant, les almées sucent le mastic de Chio; les Floridiennes

broyaient, sous leurs dents d'un blanc azuré, des larmes de

_liquidambar_ et des racines de _libanis_, qui mêlaient la fragrance de

l'angélique, du cédrat et de la vanille. Elles vivaient dans une

atmosphère de parfums émanés d'elles, comme des orangers et des fleurs

dans les pures effluences de leur feuilles et de leur calice. Je

m'amusais à mettre sur leur tête quelque parure: elles se

soumettaient, doucement effrayées; magiciennes, elles croyaient que je

leur faisais un charme. L'une d'elles, la _fière_, priait souvent;

elle me paraissait demi-chrétienne. L'autre chantait avec une voix de

velours, poussant à la fin de chaque phrase un cri qui troublait.

Quelquefois elles se parlaient vivement: je croyais démêler des

accents de jalousie, mais la triste pleurait, et le silence revenait.

Faible que j'étais, je cherchais des exemples de faiblesse, afin (p. 409)

de m'encourager. Camoëns n'avait-il pas aimé dans les Indes une

esclave noire de Barbarie, et moi, ne pouvais-je pas en Amérique

offrir des hommages à deux jeunes sultanes jonquilles? Camoëns

n'avait-il pas adressé des _Endechas_, ou des stances, à _Barbaru

escrava_? Ne lui avait-il pas dit:

Aquella captiva

Que me tem captivo,

Porque nella vivo,

Já naõ quer que viva.

Eu nunqua vi rosa,

Em suaves mólhos,

Que para meus olhos

Fosse mais formosa.

Pretidaõ de amor,

Taõ doce a figura,

Que a neve lhe jura

Que trocára a còr.

Léda mansidaõ,

Que o siso acompanha:

Bem parece estranha,

Mas Barbara naõ.

«Cette captive qui me tient captif, parce que je vis

en elle, n'épargne pas ma vie. Jamais rose, dans

de suaves bouquets, ne fut à mes yeux plus charmante

. . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . .

«Sa chevelure noire inspire l'amour; sa figure est si douce que

la neige a envie de changer de couleur avec elle; sa gaieté est

accompagnée de réserve: c'est une étrangère; une barbare, non.»

On fit une partie de pêche. Le soleil approchait de son couchant. (p. 410)

Sur le premier plan paraissaient des sassafras, des tulipiers, des

catalpas et des chênes dont les rameaux étalaient des écheveaux de

mousse blanche. Derrière ce premier plan s'élevait le plus charmant

des arbres, le papayer, qu'on eût pris pour un style d'argent ciselé,

surmonté d'une urne corinthienne. Au troisième plan dominaient les

baumiers, les magnolias et les liquidambars.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 36 / 42 段