Promenant mes regards autour de moi, je demeurai quelques instants

immobile. Ce continent, peut-être ignoré pendant la durée des temps

anciens et un grand nombre de siècles modernes; les premières

destinées sauvages de ce continent, et ses secondes destinées depuis

l'arrivée de Christophe Colomb; la domination des monarchies de

l'Europe ébranlée dans ce nouveau monde: la vieille société finissant

dans la jeune Amérique; une république d'un genre inconnu annonçant un

changement dans l'esprit humain; la part que mon pays avait eue à ces

événements; ces mers et ces rivages devant en partie leur indépendance

au pavillon et au sang français; un grand homme sortant du milieu des

discordes et des déserts; Washington habitant une ville florissante,

dans le même lieu où Guillaume Penn avait acheté un coin de forêts;

les États-Unis renvoyant à la France la révolution que la France avait

soutenue de ses armes; enfin mes propres destins, ma muse vierge (p. 352)

que je venais livrer à la passion d'une nouvelle nature; les

découvertes que je voulais tenter dans ces déserts; lesquels

étendaient encore leur large royaume derrière l'étroit empire d'une

civilisation étrangère: telles étaient les choses qui roulaient dans

mon esprit.

Nous nous avançâmes vers une habitation. Des bois de baumiers et de

cèdres de la Virginie, des oiseaux-moqueurs et des cardinaux,

annonçaient, par leur port et leur ombre, par leur chant et leur

couleur, un autre climat. La maison où nous arrivâmes au bout d'une

demi-heure tenait de la ferme d'un Anglais et de la case d'un créole.

Des troupeaux de vaches européennes pâturaient les herbages entourés

de claires-voies, dans lesquelles se jouaient des écureuils à peau

rayée. Des noirs sciaient des pièces de bois, des blancs cultivaient

des plants de tabac. Une négresse de treize à quatorze ans, presque

nue, d'une beauté singulière, nous ouvrit la barrière de l'enclos

comme une jeune Nuit. Nous achetâmes des gâteaux de maïs, des poules,

des oeufs, du lait, et nous retournâmes au bâtiment avec nos

dames-jeannes et nos paniers. Je donnai mon mouchoir de soie à la

petite Africaine: ce fut une esclave qui me reçut sur la terre de la

liberté.

On désancra pour gagner la rade et le port de Baltimore: en

approchant, les eaux se rétrécirent; elles étaient lisses et

immobiles: nous avions l'air de remonter un fleuve indolent bordé

d'avenues. Baltimore s'offrit à nous comme au fond d'un lac. En regard

de la ville, s'élevait une colline boisée, au pied de laquelle on

commençait à bâtir. Nous amarrâmes au quai du port. Je dormis à (p. 353)

bord et n'atterris que le lendemain. J'allai loger à l'auberge avec

mes bagages; les séminaristes se retirèrent à l'établissement préparé

pour eux, d'où ils se sont dispersés en Amérique.

Qu'est devenu Francis Tulloch? La lettre suivante m'a été remise à

Londres, le 12 du mois d'avril 1822:

«Trente ans s'étant écoulés, mon très cher vicomte, depuis

l'_époch_ de notre voyage à Baltimore, il est très possible que

vous ayez oublié jusqu'à mon nom; mais à juger d'après les

sentiments de mon coeur, qui vous a toujours été vrai et loyal,

ce n'est pas ainsi, et je me flatte que vous ne seriez pas fâché

de me revoir. Presque en face l'un de l'autre (comme vous verrez

par la date de cette lettre), je ne sens que trop que bien des

choses nous séparent. Mais témoignez le moindre désir de me voir,

et je m'empresserai de vous prouver, autant qu'il me sera

possible, que je suis toujours, comme j'ai toujours été, votre

fidèle et dévoué,

Franc. TULLOCH.

_P. S._--Le rang distingué que vous vous êtes acquis et que vous

méritez par tant de titres, m'est devant les yeux; mais le

souvenir du chevalier de Chateaubriand m'est si cher, que je ne

puis vous écrire (au moins cette fois-ci) comme ambassadeur,

etc., etc. Ainsi pardonnez le style en faveur de notre ancienne

alliance.

Vendredi, 12 avril.

Portland Place, nº 30.»

Ainsi, Tulloch était à Londres; il ne s'est point fait prêtre, (p. 354)

il s'est marié; son roman est fini comme le mien. Cette lettre dépose

en faveur de la véracité de mes _Mémoires_, et de la fidélité de mes

souvenirs. Qui aurait rendu témoignage d'une _alliance_ et d'une

_amitié_ formées il y a trente ans sur les flots, si la partie

contractante ne fût survenue? et quelle perspective morne et

rétrograde me déroule cette lettre! Tulloch se retrouvait en 1822 dans

la même ville que moi, dans la même rue que moi; la porte de sa maison

était en face de la mienne, ainsi que nous nous étions rencontrés dans

le même vaisseau, sur le même tillac, cabine vis-à-vis cabine. Combien

d'autres amis je ne rencontrerai plus! L'homme, chaque soir en se

couchant, peut compter ses pertes: il n'y a que ses ans qui ne le

quittent point, bien qu'ils passent; lorsqu'il en fait la revue et

qu'il les nomme, ils répondent: «Présents!» Aucun ne manque à l'appel.

* * * * *

Baltimore, comme toutes les autres métropoles des États-Unis, n'avait

pas l'étendue qu'elle a maintenant, c'était une jolie petite ville

catholique, propre, animée, où les moeurs et la société avaient une

grande affinité avec les moeurs et la société de l'Europe. Je payai

mon passage au capitaine et lui donnai un dîner d'adieu. J'arrêtai ma

place au _stage-coach_ qui faisait trois fois la semaine le voyage de

Pensylvanie. A quatre heures du matin, j'y montai, et me voilà roulant

sur les chemins du Nouveau Monde.

La route que nous parcourûmes, plutôt tracée que faite, traversait un

pays assez plat: presque point d'arbres, fermes éparses, villages

clair-semés, climat de la France, hirondelles volant sur les (p. 355)

eaux comme sur l'étang de Combourg.

En approchant de Philadelphie, nous rencontrâmes des paysans allant au

marché, des voitures publiques et des voitures particulières.

Philadelphie me parut une belle ville, les rues larges, quelques-unes

plantées, se coupant à l'angle droit dans un ordre régulier du nord au

sud et de l'est à l'ouest. La Delaware coule parallèlement à la rue

qui suit son bord occidental. Cette rivière serait considérable en

Europe: on n'en parle pas en Amérique; ses rives sont basses et peu

pittoresques.

A l'époque de mon voyage (1791), Philadelphie ne s'étendait pas encore

jusqu'à la Shuylkill; le terrain, en avançant vers cet affluent, était

divisé par lots, sur lesquels on construisait çà et là des maisons.

L'aspect de Philadelphie est monotone. En général, ce qui manque aux

cités protestantes des États-Unis, ce sont les grandes oeuvres de

l'architecture; la Réformation jeune d'âge, qui ne sacrifie point à

l'imagination, a rarement élevé ces dômes, ces nefs aériennes, ces

tours jumelles dont l'antique religion catholique a couronné l'Europe.

Aucun monument, à Philadelphie, à New-York, à Boston, une pyramide

au-dessus de la masse des murs et des toits: l'oeil est attristé de ce

niveau.

Descendu d'abord à l'auberge, je pris ensuite un appartement dans une

pension où logeaient des colons de Saint-Domingue, et des Français

émigrés avec d'autres idées que les miennes. Une terre de liberté

offrait un asile à ceux qui fuyaient la liberté: rien ne prouve mieux

le haut prix des institutions généreuses que cet exil volontaire (p. 356)

des partisans du pouvoir absolu dans une pure démocratie.

Un homme, débarqué comme moi aux États-Unis, plein d'enthousiasme pour

les peuples classiques, un colon qui cherchait partout la rigidité des

premières moeurs romaines, dut être fort scandalisé de trouver partout

le luxe des équipages, la frivolité des conversations, l'inégalité des

fortunes, l'immoralité des maisons de banque et de jeu, le bruit des

salles de bal et de spectacle. A Philadelphie j'aurais pu me croire à

Liverpool ou à Bristol. L'apparence du peuple était agréable: les

quakeresses avec leurs robes grises, leurs petits chapeaux uniformes

et leurs visages pâles, paraissaient belles.

A cette heure de ma vie, j'admirais beaucoup les républiques, bien que

je ne les crusse pas possibles à l'époque du monde où nous étions

parvenus: je connaissais la liberté à la manière des anciens, la

liberté, fille des moeurs dans une société naissante; mais j'ignorais

la liberté fille des lumières et d'une vieille civilisation, liberté

dont la république représentative a prouvé la réalité: Dieu veuille

qu'elle soit durable! On n'est plus obligé de labourer soi-même son

petit champ, de maugréer les arts et les sciences, d'avoir des ongles

crochus et la barbe sale pour être libre.

Lorsque j'arrivai à Philadelphie, le général Washington n'y était pas;

je fus obligé de l'attendre une huitaine de jours. Je le vis passer

dans une voiture que tiraient quatre chevaux fringants, conduits à

grandes guides. Washington, d'après mes idées d'alors, était

nécessairement Cincinnatus; Cincinnatus en carrosse dérangeait (p. 357)

un peu ma république de l'an de Rome 296. Le dictateur Washington

pouvait-il être autre qu'un rustre, piquant ses boeufs de l'aiguillon

et tenant le manche de sa charrue? Mais quand j'allai lui porter ma

lettre de recommandation, je retrouvai la simplicité du vieux Romain.

Une petite maison, ressemblant aux maisons voisines, était le palais

du président des États-Unis[457]: point de gardes, pas même de valets.

Je frappai; une jeune servante ouvrit. Je lui demandai si le général

était chez lui; elle me répondit qu'il y était. Je répliquai que

j'avais une lettre à lui remettre. La servante me demanda mon nom,

difficile à prononcer en anglais et qu'elle ne put retenir. Elle me

dit alors doucement: «_Walk in, sir;_ entrez, monsieur» et elle marcha

devant moi dans un de ces étroits corridors qui servent de vestibule

aux maisons anglaises: elle m'introduisit dans un parloir où elle me

pria d'attendre le général.

[Note 457: Washington avait été nommé, en 1789,

président de la République pour quatre ans. Réélu

en 1793, il résigna le pouvoir en 1797.]

Je n'étais pas ému; la grandeur de l'âme ou celle de la fortune ne

m'imposent point: j'admire la première sans en être écrasé; la seconde

m'inspire plus de pitié que de respect: visage d'homme ne me troublera

jamais.

Au bout de quelques minutes, le général entra: d'une grande taille,

d'un air calme et froid plutôt que noble, il est ressemblant dans ses

gravures. Je lui présentai ma lettre en silence; il l'ouvrit, courut à

la signature qu'il lut tout haut avec exclamation: «Le colonel (p. 358)

Armand!» C'est ainsi qu'il l'appelait et qu'avait signé le marquis

de la Rouërie.

Nous nous assîmes. Je lui expliquai tant bien que mal le motif de mon

voyage. Il me répondait par monosyllabes anglais et français, et

m'écoutait avec une sorte d'étonnement; je m'en aperçus, et je lui dis

avec un peu de vivacité: «Mais il est moins difficile de découvrir le

passage du nord-ouest que de créer un peuple comme vous l'avez

fait.--_Well, well, young man!_, Bien, bien, jeune homme,»

s'écria-t-il en me tendant la main. Il m'invita à dîner pour le jour

suivant, et nous nous quittâmes.

Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Nous n'étions que cinq ou

six convives. La conversation roula sur la Révolution française. Le

général nous montra une clef de la Bastille. Ces clefs, je l'ai déjà

remarqué, étaient des jouets assez niais qu'on se distribuait alors.

Les expéditionnaires en serrurerie auraient pu, trois ans plus tard,

envoyer au président des États-Unis le verrou de la prison du monarque

qui donna la liberté à la France et à l'Amérique. Si Washington avait

vu dans les ruisseaux de Paris les _vainqueurs de la Bastille_, il

aurait moins respecté sa relique. Le sérieux et la force de la

Révolution ne venaient pas de ces orgies sanglantes. Lors de la

révocation de l'Édit de Nantes, en 1685, la même populace du faubourg

Saint-Antoine démolit le temple protestant à Charenton, avec autant de

zèle qu'elle dévasta l'église de Saint-Denis en 1793.

Je quittai mon hôte à dix heures du soir, et ne l'ai jamais revu; il

partit le lendemain, et je continuai mon voyage.

Telle fut ma rencontre avec le soldat citoyen, libérateur d'un (p. 359)

monde. Washington est descendu dans la tombe[458] avant qu'un peu de

bruit se soit attaché à mes pas; j'ai passé devant lui comme l'être le

plus inconnu; il était dans tout son éclat, moi dans toute mon

obscurité; mon nom n'est peut-être pas demeuré un jour entier dans sa

mémoire: heureux pourtant que ses regards soient tombés sur moi! je

m'en suis senti échauffé le reste de ma vie: il y a une vertu dans les

regards d'un grand homme.

[Note 458: Washington est mort le 9 décembre 1799.]

* * * * *

Bonaparte achève à peine de mourir. Puisque je viens de heurter à la

porte de Washington, le parallèle entre le fondateur des États-Unis et

l'empereur des Français se présente naturellement à mon esprit;

d'autant mieux qu'au moment où je trace ces lignes, Washington

lui-même n'est plus. Ercilla, chantant et bataillant dans le Chili,

s'arrête au milieu de son voyage pour raconter la mort de Didon[459];

moi je m'arrête au début de ma course dans la Pensylvanie pour

comparer Washington à Bonaparte. J'aurais pu ne m'occuper d'eux qu'à

l'époque où je rencontrai Napoléon; mais si je venais à toucher ma

tombe avant d'avoir atteint dans ma chronique l'année 1814, on ne

saurait donc rien de ce que j'aurais à dire des deux mandataires de la

Providence? Je me souviens de Castelnau: ambassadeur comme moi (p. 360)

en Angleterre, il écrivait comme moi une partie de sa vie à Londres. A

la dernière page du livre VIIe, il dit à son fils: «Je traiterai de ce

fait au VIIIe livre,» et le VIIIe livre des _Mémoires_ de Castelnau

n'existe pas: cela m'avertit de profiter de la vie[460].

[Note 459: _Ercilla Y Zuniga_ (Don Alonso _de_),

célèbre poète espagnol (1533-1595). A vingt ans, il

fit partie sur sa demande, de l'expédition envoyée

pour étouffer la révolte des Araucans dans le

Chili. Il y trouva le sujet de son poème:

l'_Araucanie_ (la Araucana), qu'il dédia à Philippe

II et qui parut en trois parties

(1569-1578-1589).]

[Note 460: Michel de _Castelnau_ (1520-1572) a été

cinq fois ambassadeur en Angleterre, sous les

règnes de Charles IX et de Henri III. Ses

_Mémoires_ vont de 1559 à 1570.]

Washington n'appartient pas, comme Bonaparte, à cette race qui dépasse

la stature humaine. Rien d'étonnant ne s'attache à sa personne; il

n'est point placé sur un vaste théâtre; il n'est point aux prises avec

les capitaines les plus habiles, et les plus puissants monarques du

temps; il ne court point de Memphis à Vienne, de Cadix à Moscou: il se

défend avec une poignée de citoyens sur une terre sans célébrité, dans

le cercle étroit des foyers domestiques. Il ne livre point de ces

combats qui renouvellent les triomphes d'Arbelle et de Pharsale; il ne

renverse point les trônes pour en recomposer d'autres avec leurs

débris; il ne fait point dire aux rois à sa porte:

Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila s'ennuie[461].

[Note 461: C'est le second vers de _l'Attila_ de

Corneille (Acte I, scène I):

Ils ne sont pas venus, nos deux rois; qu'on

leur die

Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila

s'ennuie.]

Quelque chose de silencieux enveloppe les actions de Washington; il

agit avec lenteur; on dirait qu'il se sent chargé de la liberté de

l'avenir et qu'il craint de la compromettre. Ce ne sont pas ses

destinées que porte ce héros d'une nouvelle espèce: ce sont celles de

son pays; il ne se permet pas de jouer de ce qui ne lui (p. 361)

appartient pas; mais de cette profonde humilité quelle lumière va

jaillir! Cherchez les bois où brilla l'épée de Washington: qu'y

trouvez-vous? Des tombeaux? Non; un monde! Washington a laissé les

États-Unis pour trophée sur son champ de bataille.

* * * * *

Bonaparte n'a aucun trait de ce grave Américain: il combat avec fracas

sur une vieille terre; il ne veut créer que sa renommée; il ne se

charge que de son propre sort. Il semble savoir que sa mission sera

courte, que le torrent qui descend de si haut s'écoulera vite; il se

hâte de jouir et d'abuser de sa gloire, comme d'une jeunesse fugitive.

A l'instar des dieux d'Homère, il veut arriver en quatre pas au bout

du monde. Il paraît sur tous les rivages; il inscrit précipitamment

son nom dans les fastes de tous les peuples; il jette des couronnes à

sa famille et à ses soldats; il se dépêche dans ses monuments, dans

ses lois, dans ses victoires. Penché sur le monde, d'une main il

terrasse les rois, de l'autre il abat le géant révolutionnaire; mais

en écrasant l'anarchie, il étouffe la liberté, et finit par perdre la

sienne sur son dernier champ de bataille.

Chacun est récompensé selon ses oeuvres: Washington élève une nation à

l'indépendance; magistrat en repos, il s'endort sous son toit au

milieu des regrets de ses compatriotes et de la vénération des

peuples.

Bonaparte ravit à une nation son indépendance: empereur déchu, il est

précipité dans l'exil, où la frayeur de la terre ne le croit pas

encore assez emprisonné sous la garde de l'Océan. Il expire: cette

nouvelle, publiée à la porte du palais devant laquelle le (p. 362)

conquérant fit proclamer tant de funérailles, n'arrête ni n'étonne le

passant: qu'avaient à pleurer les citoyens?

La république de Washington subsiste; l'empire de Bonaparte est

détruit. Washington et Bonaparte sortirent du sein de la démocratie;

nés tous deux de la liberté, le premier lui fut fidèle, le second la

trahit.

Washington a été le représentant des besoins, des idées, des lumières,

des opinions de son époque; il a secondé, au lieu de le contrarier, le

mouvement des esprits; il a voulu ce qu'il devait vouloir, la chose

même à laquelle il était appelé: de là la cohérence et la perpétuité

de son ouvrage. Cette homme qui frappe peu, parce qu'il est dans des

proportions justes, a confondu son existence avec celle de son pays:

sa gloire est le patrimoine de la civilisation; sa renommée s'élève

comme un de ces sanctuaires publics où coule une source féconde et

intarissable.

Bonaparte pouvait enrichir également le domaine commun; il agissait

sur la nation la plus intelligente, la plus brave, la plus brillante

de la terre. Quel serait aujourd'hui le rang occupé par lui, s'il eût

joint la magnanimité à ce qu'il avait d'héroïque, si, Washington et

Bonaparte à la fois, il eût nommé la liberté légataire universelle de

sa gloire!

Mais ce géant ne liait point ses destinées à celles de ses

contemporains; son génie appartenait à l'âge moderne: son ambition

était des vieux jours; il ne s'aperçut pas que les miracles de sa vie

excédaient la valeur d'un diadème, et que cet ornement gothique lui

siérait mal. Tantôt il se précipitait sur l'avenir, tantôt il (p. 363)

reculait vers le passé; et, soit qu'il remontât ou suivît le cours du

temps, par sa force prodigieuse, il entraînait ou repoussait les

flots. Les hommes ne furent à ses yeux qu'un moyen de puissance;

aucune sympathie ne s'établit entre leur bonheur et le sien: il avait

promis de les délivrer, il les enchaîna; il s'isola d'eux, ils

s'éloignèrent de lui. Les rois d'Égypte plaçaient leurs pyramides

funèbres, non parmi des campagnes florissantes, mais au milieu des

sables stériles; ces grands tombeaux s'élèvent comme l'éternité dans

la solitude: Bonaparte a bâti à leur image le monument de sa renommée.

* * * * *

J'étais impatient de continuer mon voyage. Ce n'étaient pas les

Américains que j'étais venu voir, mais quelque chose de tout à fait

différent des hommes que je connaissais, quelque chose plus d'accord

avec l'ordre habituel de mes idées; je brûlais de me jeter dans une

entreprise pour laquelle je n'avais rien de préparé que mon

imagination et mon courage.

Quand je formai le projet de découvrir le passage au nord-ouest, on

ignorait si l'Amérique septentrionale s'étendait sous le pôle en

rejoignant le Groënland, ou si elle se terminait à quelque mer

contiguë à la baie d'Hudson et au détroit de Behring. En 1772, Hearn

avait découvert la mer à l'embouchure de la rivière de la

Mine-de-Cuivre, par les 71 degrés 15 minutes de latitude nord, et les

119 degrés 15 minutes de longitude ouest de Greenwich[462].

[Note 462: Latitude et longitude reconnues

aujourd'hui trop fortes de 4 degrés 1/4. (Note de

Genève, 1832.) Ch.]

Sur la côte de l'océan Pacifique, les efforts du capitaine Cook (p. 364)

et ceux des navigateurs subséquents avaient laissé des doutes. En

1787, un vaisseau disait être entré dans une mer intérieure de

l'Amérique septentrionale; selon le récit du capitaine de ce vaisseau,

tout ce qu'on avait pris pour la côte non interrompue au nord de la

Californie n'était qu'une chaîne d'îles extrêmement serrées.

L'amirauté d'Angleterre envoya Vancouver vérifier ces rapports qui se

trouvèrent faux. Vancouver n'avait point encore fait son second

voyage.

Aux États-Unis, en 1791, on commençait à s'entretenir de la course de

Mackenzie: parti le 3 juin 1789 du fort Chipewan, sur le lac des

Montagnes, il descendit à la mer du pôle par le fleuve auquel il a

donné son nom.

Cette découverte aurait pu changer ma direction et me faire prendre ma

route droit au nord; mais je me serais fait scrupule d'altérer le plan

arrêté entre moi et M. de Malesherbes. Ainsi donc, je voulais marcher

à l'ouest, de manière à intersecter la côte nord-ouest au-dessus du

golfe de Californie; de là, suivant le profil du continent, et

toujours en vue de la mer, je prétendais reconnaître le détroit de

Behring, doubler le dernier cap septentrional de l'Amérique, descendre

à l'Est le long des rivages de la mer polaire, et rentrer dans les

États-Unis par la baie d'Hudson, le Labrador et le Canada.

Quels moyens avais-je d'exécuter cette prodigieuse pérégrination?

aucun. La plupart des voyageurs français ont été des hommes isolés,

abandonnés à leurs propres forces; il est rare que le gouvernement ou

des compagnies les aient employés ou secourus. Des Anglais, des (p. 365)

Américains, des Allemands, des Espagnols, des Portugais ont accompli,

à l'aide du concours des volontés nationales, ce que chez nous des

individus délaissés ont commencé en vain. Mackenzie, et après lui

plusieurs autres, au profit des États-Unis et de la Grande-Bretagne,

ont fait sur la vastitude de l'Amérique des conquêtes que j'avais

rêvées pour agrandir ma terre natale. En cas de succès, j'aurais eu

l'honneur d'imposer des noms français à des régions inconnues, de

doter mon pays d'une colonie sur l'océan Pacifique, d'enlever le riche

commerce des pelleteries à une puissance rivale, d'empêcher cette

rivale de s'ouvrir un plus court chemin aux Indes, en mettant la

France elle-même en possession de ce chemin. J'ai consigné ces projets

dans l'_Essai historique_, publié à Londres en 1796[463], et ces

projets étaient tirés du manuscrit de mes voyages écrit en 1791. Ces

dates prouvent que j'avais devancé par mes voeux et par mes travaux

les derniers explorateurs des glaces arctiques.

[Note 463: «L'_Essai historique sur les

Révolutions_ fut imprimé à Londres en 1796, par

Baylis, et vendu chez de Boffe en 1797.»

_Avertissement de l'auteur_ pour l'édition de 1826.

_OEuvres complètes de Chateaubriand_, tome

premier.]

Je ne trouvai aucun encouragement à Philadelphie. J'entrevis dès lors

que le but de ce premier voyage serait manqué, et que ma course ne

serait que le prélude d'un second et plus long voyage. J'en écrivis en

ce sens à M. de Malesherbes, et, en attendant l'avenir, je promis à la

poésie ce qui serait perdu pour la science. En effet, si je ne rencontrai

pas en Amérique ce que j'y cherchais, le monde polaire, (p. 366)

j'y rencontrai une nouvelle muse.

Un stage-coach, semblable à celui qui m'avait amené de Baltimore, me

conduisit de Philadelphie à New-York, ville gaie, peuplée,

commerçante, qui cependant était loin d'être ce qu'elle est

aujourd'hui, loin de ce qu'elle sera dans quelques années; car les

États-Unis croissent plus vite que ce manuscrit. J'allai en pèlerinage

à Boston saluer le premier champ de bataille de la liberté américaine.

J'ai vu les champs de Lexington; j'y cherchai, comme depuis à Sparte,

la tombe de ces guerriers qui moururent _pour obéir aux saintes lois

de la patrie_[464]. Mémorable exemple de l'enchaînement des (p. 367)

choses humaines! un bill de finances, passé dans le Parlement

d'Angleterre en 1765, élève un nouvel empire sur la terre en 1782, et

fait disparaître du monde un des plus antiques royaumes de l'Europe en

1789!

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 33 / 42 段