lors de son voyage en Grèce, avait, en effet,
cherché à Sparte le tombeau de Léonidas et de ses
compagnons. «J'interrogeai vainement les moindres
pierres, dit-il dans l'_Itinéraire_, pour leur
demander les cendres de Léonidas. J'eus pourtant un
mouvement d'espoir près de cette espèce de tour que
j'ai indiquée à l'ouest de la citadelle, je vis des
débris de sculptures, qui me semblèrent être ceux
d'un lion. Nous savons par Hérodote qu'il y avait
un Lion de pierre sur le tombeau de Léonidas;
circonstance qui n'est pas rapportée par Pausanias.
Je redoublai d'ardeur, tous mes soins furent
inutiles.» Et ici, en note, Chateaubriand ajoute:
«Ma mémoire me trompait ici: le lion dont parle
Hérodote était aux Thermopyles. Cet historien ne
dit pas même que les os de Léonidas furent
transportés dans sa patrie. Il prétend, au
contraire, que Xercès fit mettre en croix le corps
de ce prince. Ainsi, les débris du lion que j'ai
vus à Sparte ne peuvent point indiquer la tombe de
Léonidas. On croit bien que je n'avais pas un
Horace à la main sur les ruines de Lacédémone; je
n'avais porté dans mes voyages que Racine, Le
Tasse, Virgile et Homère, celui-ci avec des
feuillets blancs pour écrire des notes. Il n'est
donc pas bien étonnant qu'obligé de tirer mes
ressources de ma mémoire, j'aie pu me méprendre sur
un lieu, sans néanmoins me tromper sur un fait. On
peut voir deux jolies épigrammes de l'_Anthologie_
sur ce lion de pierre des Thermopyles.» _Itinéraire
de Paris à Jérusalem_, tome I, p. 83.]
* * * * *
Je m'embarquai à New-York sur le paquebot qui faisait voile pour
Albany, situé en amont de la rivière du Nord. La société était
nombreuse. Vers le soir de la première journée, on nous servit une
collation de fruits et de lait; les femmes étaient assises sur les
bancs du tillac, et les hommes sur le pont, à leurs pieds. La
conversation ne se soutint pas longtemps: à l'aspect d'un beau tableau
de la nature, on tombe involontairement dans le silence. Tout à coup,
je ne sais qui s'écria: «Voilà l'endroit où Asgill[465] fut arrêté.»
On pria une quakeresse de Philadelphie de chanter la complainte connue
sous le nom d'_Asgill_. Nous étions entre des montagnes; la voix de la
passagère expirait sur la vague, ou se renflait lorsque nous rasions
de plus près la rive. La destinée d'un jeune soldat, amant, poète et
brave, honoré de l'intérêt de Washington et de la généreuse
intervention d'une reine infortunée, ajoutait un charme au romantique
de la scène. L'ami que j'ai perdu, M. de Fontanes, laissa tomber (p. 368)
de courageuses paroles en mémoire d'Asgill, quand Bonaparte se
disposait à monter au trône où s'était assise Marie-Antoinette[466].
Les officiers américains semblaient touchés du chant de la
Pensylvanienne: le souvenir des troubles passés de la patrie leur
rendait plus sensible le calme du moment présent. Ils contemplaient
avec émotion ces lieux naguère chargés de troupes, retentissant du
bruit des armes, maintenant ensevelis dans une paix profonde; ces
lieux dorés des derniers feux du jour, animés du sifflement des
cardinaux, du roucoulement des palombes bleues, du chant des
oiseaux-moqueurs, et dont les habitants, accoudés sur des clôtures
frangées de bignonias, regardaient notre barque passer au-dessous
d'eux.
[Note 465: _Asgill_ (sir Charles), général anglais.
Envoyé en Amérique en 1781 pour servir sous les
ordres de Cornwallis, il fut fait prisonniers par
les _Insurgents_ et désigné par le sort pour être
mis à mort par représailles. L'intervention du
gouvernement français le sauva. Un acte du congrès
américain révoqua son arrêt de mort. Asgill
accourut aussitôt à Versailles pour remercier Louis
XVI et Marie-Antoinette, qui avaient vivement
intercédé pour lui. Cet épisode a fourni le sujet
de plusieurs pièces de théâtre et de plusieurs
romans qui obtinrent une grande vogue.]
[Note 466: Fontanes fut chargé par le premier
consul de prononcer aux Invalides, le 20 pluviôse
an VIII (9 février 1800), l'éloge funèbre de
Washington. Dans cet éloquent et noble discours,
l'orateur, devant tous ses témoins, dont
quelques-uns avaient applaudi au crime du 16
octobre 1793, ne craignit pas de faire à la reine
Marie-Antoinette une allusion délicate autant que
courageuse: «C'est toi que j'en atteste, disait-il,
ô jeune Asgill, toi dont le malheur sut intéresser
l'Angleterre, la France et l'Amérique. Avec quels
soins compatissants Washington ne retarda-t-il pas
un jugement que le droit de la guerre permettait de
précipiter! Il attendit _qu'une voix alors toute
puissante franchit l'étendue des mers, et demandât
une grâce qu'il ne pouvait lui refuser_. Il se
laissa toucher sans peine _par cette voix conforme
aux inspirations de son coeur_, et le jour qui
sauva une victime innocente doit être inscrit parmi
les plus beaux de l'Amérique indépendante et
victorieuse». _Éloge funèbre de Washington,
prononcé dans le Temple de Mars, par Louis
Fontanes, le 20 pluviôse, an VIII._]
Arrivé à Albany, j'allai chercher un M. Swift, pour lequel on m'avait
donné une lettre. Ce M. Swift trafiquait de pelleteries avec des (p. 369)
tribus indiennes enclavées dans le territoire cédé par l'Angleterre
aux États-Unis; car les puissances civilisées, républicaines et
monarchiques, se partagent sans façon en Amérique des terres qui ne
leur appartiennent pas. Après m'avoir entendu, M. Swift me fit des
objections très raisonnables. Il me dit que je ne pouvais pas
entreprendre de prime abord, seul, sans secours, sans appui, sans
recommandation pour les postes anglais, américains, espagnols, où je
serais forcé de passer, un voyage de cette importance; que, quand
j'aurais le bonheur de traverser tant de solitudes, j'arriverais à des
régions glacées où je périrais de froid et de faim: il me conseilla de
commencer par m'acclimater, m'invita à apprendre le sioux, l'iroquois
et l'esquimau, à vivre au milieu des _coureurs de bois_ et des agents
de la baie d'Hudson. Ces expériences préliminaires faites, je pourrais
alors, dans quatre ou cinq ans, avec l'assistance du gouvernement
français, procéder à ma hasardeuse mission.
Ces conseils, dont au fond je reconnaissais la justesse, me
contrariaient. Si je m'en étais cru, je serais parti tout droit pour
aller au pôle, comme on va de Paris à Pontoise. Je cachai à M. Swift
mon déplaisir; je le priai de me procurer un guide et des chevaux pour
me rendre à Niagara et à Pittsbourg: à Pittsbourg, je descendrais
l'Ohio et je recueillerais des notions utiles à mes futurs projets.
J'avais toujours dans la tête mon premier plan de route.
M. Swift engagea à mon service un Hollandais qui parlait plusieurs
dialectes indiens. J'achetai deux chevaux et je quittai Albany.
Tout le pays qui s'étend aujourd'hui entre le territoire de cette (p. 370)
ville et celui de Niagara est habité et défriché; le canal de New-York
le traverse; mais alors une grande partie de ce pays était déserte.
Lorsque après avoir passé le Mohawk, j'entrai dans des bois qui
n'avaient jamais été abattus, je fus pris d'une sorte d'ivresse
d'indépendance: j'allais d'arbre en arbre, à gauche, à droite, me
disant: «Ici plus de chemins, plus de villes, plus de monarchie, plus
de république, plus de présidents, plus de rois, plus d'hommes.» Et,
pour essayer si j'étais rétabli dans mes droits originels, je me
livrais à des actes de volonté qui faisaient enrager mon guide,
lequel, dans son âme, me croyait fou.
Hélas! je me figurais être seul dans cette forêt où je levais une tête
si fière! tout à coup je vins m'énaser contre un hangar. Sous ce
hangar s'offrent à mes yeux ébaubis les premiers sauvages que j'aie
vus de ma vie. Ils étaient une vingtaine, tant hommes que femmes, tous
barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles
découpées, des plumes de corbeau sur la tête et des anneaux passés
dans les narines. Un petit Français, poudré et frisé, habit
vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline,
raclait un violon de poche, et faisait danser _Madelon Friquet_ à ces
Iroquois. M. Violet (c'était son nom) était maître de danse chez les
sauvages. On lui payait ses leçons en peaux de castors et en jambons
d'ours. Il avait été marmiton au service du général Rochambeau[467],
pendant la guerre d'Amérique. Demeuré à New-York après le départ (p. 371)
de notre armée, il se résolut d'enseigner les beaux-arts aux
Américains. Ses vues s'étant agrandies avec le succès, le nouvel
Orphée porta la civilisation jusque chez les hordes sauvages du
Nouveau-Monde. En me parlant des Indiens, il me disait toujours: «Ces
messieurs sauvages et ces dames sauvagesses.» Il se louait beaucoup de
la légèreté de ses écoliers; en effet, je n'ai jamais vu faire de
telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon entre son menton
et sa poitrine, accordait l'instrument fatal; il criait aux Iroquois:
_A vos places!_ Et toute la troupe sautait comme une bande de
démons[468].
[Note 467: J.-B. Donatien _de Vimeur_, comte de
_Rochambeau_, né le 1er juillet 1725. En 1780,
il fut envoyé en Amérique, avec 6,000 hommes, au
secours des _Insurgents_, et contribua puissamment
à leurs succès. Nommé maréchal de France en 1791,
puis investi, la même année, du commandement de
l'armée du Nord, il tenta vainement d'y rétablir la
discipline et donna sa démission au mois de mai
1792. Il mourut le 10 mai 1807.]
[Note 468: Cette jolie page sur M. Violet, maître
de danse chez les Iroquois, avait déjà paru dans
l'_Itinéraire_, tome II, p 201. En arrivant à
Tunis, le 18 janvier 1807, Chateaubriand tomba au
milieu d'un bal donné par le consul de France, M.
Devoise. «Le caractère national, dit-il, ne peut
s'effacer. Nos marins disent que, dans les colonies
nouvelles, les Espagnols commencent par bâtir une
église, les Anglais une taverne, et les Français un
fort; et j'ajoute une salle de bal. Je me trouvais
en Amérique, sur la frontière du pays des sauvages:
j'appris qu'à la première journée je rencontrerais
parmi les Indiens un de mes compatriotes. Arrivé
chez les Cayougas, tribu qui faisait partie de la
nation des Iroquois, mon guide me conduisit dans
une forêt. Au milieu de cette forêt on voyait une
espèce de grange; je trouvai dans cette grange une
vingtaine de sauvages, hommes et femmes...» Vient
alors le récit du bal, avec la peinture de M.
Violet, en veste de droguet et en habit vert-pomme.
Chateaubriand avait écrit là une page de ses
_Mémoires_; force lui était bien de la reprendre
pour la remettre ici à sa vraie place.]
N'était-ce pas une chose accablante pour un disciple de Rousseau (p. 372)
que cette introduction à la vie sauvage par un bal que l'ancien
marmiton du général Rochambeau donnait à des Iroquois? J'avais grande
envie de rire, mais j'étais cruellement humilié.
* * * * *
J'achetai des Indiens un habillement complet: deux peaux d'ours, l'une
pour demi-toge, l'autre pour lit. Je joignis à mon nouvel accoutrement
la calotte de drap rouge à côtes, la casaque, la ceinture, la corne
pour rappeler les chiens, la bandoulière des coureurs de bois. Mes
cheveux flottaient sur mon cou découvert; je portais la barbe longue:
j'avais du sauvage, du chasseur et du missionnaire. On m'invita à une
partie de chasse qui devait avoir lieu le lendemain, pour dépister un
carcajou.
Cette race d'animaux est presque entièrement détruite dans le Canada,
ainsi que celle des castors.
Nous nous embarquâmes avant le jour pour remonter une rivière sortant
du bois où l'on avait aperçu le carcajou. Nous étions une trentaine,
tant Indiens que coureurs de bois américains et canadiens: une partie
de la troupe côtoyait, avec les meutes, la marche de la flotille, et
des femmes portaient nos vivres.
Nous ne rencontrâmes pas le carcajou; mais nous tuâmes des
loups-cerviers et des rats musqués. Jadis les Indiens menaient un
grand deuil lorsqu'ils avaient immolé, par mégarde, quelques-uns de
ces derniers animaux, la femelle du rat musqué étant, comme chacun le
sait, la mère du genre humain. Les Chinois, meilleurs observateurs,
tiennent pour certain que le rat se change en caille, la taupe en
loriot.
Des oiseaux de rivière et des poissons fournirent abondamment (p. 373)
notre table. On accoutume les chiens à plonger; quand ils ne vont pas
à la chasse, ils vont à la pêche: ils se précipitent dans les fleuves
et saisissent le poisson jusqu'au fond de l'eau. Un grand feu autour
duquel nous nous placions servait aux femmes pour les apprêts de notre
repas.
Il fallait nous coucher horizontalement, le visage contre terre, pour
nous mettre les yeux à l'abri de la fumée, dont le nuage flottant
au-dessus de nos têtes, nous garantissait tellement quellement de la
piqûre des maringouins.
Les divers insectes carnivores, vus au microscope, sont des animaux
formidables, ils étaient peut-être ces dragons ailés dont on retrouve
les anatomies: diminués de taille à mesure que la matière diminuait
d'énergie, ces hydres, griffons et autres, se trouveraient aujourd'hui
à l'état d'insectes. Les géants antédiluviens sont les petits hommes
d'aujourd'hui.
* * * * *
M. Violet m'offrit ses lettres de créance pour les Onondagas, reste
d'une des six nations iroquoises. J'arrivai d'abord au lac des
Onondagas. Le Hollandais choisit un lieu propre à établir notre camp:
une rivière sortait du lac; notre appareil fut dressé dans la courbe
de cette rivière. Nous fichâmes en terre, à six pieds de distance l'un
de l'autre, deux piquets fourchus; nous suspendîmes horizontalement
dans l'endentement de ces piquets une longue perche. Des écorces de
bouleau, un bout appuyé sur le sol, l'autre sur la gaule transversale,
formèrent le toit incliné de notre palais. Nos selles devaient nous
servir d'oreillers et nos manteaux de couvertures. Nous attachâmes
des sonnettes au cou de nos chevaux et nous les lâchâmes dans les (p. 374)
bois près de notre camp: ils ne s'en éloignèrent pas.
Lorsque, quinze ans plus tard, je bivaquais dans les sables du désert
du Sabba, à quelques pas du Jourdain, au bord de la mer Morte, nos
chevaux, ces fils légers de l'Arabie, avaient l'air d'écouter les
contes du scheick, et de prendre part à l'histoire d'Antar et du
cheval de Job[469].
[Note 469: Il y a encore là un souvenir de
l'_Itinéraire_, souvenir qui se rapporte à la page
suivante: «Tout ce qu'on dit de la passion des
Arabes pour les contes est vrai, et j'en vais citer
un exemple: pendant la nuit que nous venions de
passer sur la grève de la mer Morte, nos
Bethléémites étaient assis autour de leur bûcher,
leurs fusils couchés à terre à leurs côtés, les
chevaux attachés à des piquets, formant un second
cercle en dehors. Après avoir bu le café et parlé
beaucoup ensemble, ces Arabes tombèrent dans le
silence, à l'exception du scheick. Je voyais à la
lueur du feu ses gestes expressifs, sa barbe noire,
ses dents blanches, les diverses formes qu'il
donnait à son vêtement en continuant son récit. Ses
compagnons l'écoutaient dans une attention
profonde, tous penchés en avant, le visage sur la
flamme, tantôt poussant un cri d'admiration, tantôt
répétant avec emphase les gestes du conteur;
quelques têtes de chevaux qui s'avançaient au
dessus de la troupe, et qui se dessinaient dans
l'ombre, achevaient de donner à ce tableau le
caractère le plus pittoresque, surtout lorsqu'on y
joignait un coin du paysage de la mer Morte et des
montagnes de Judée.» _Itinéraire_, Tome I, p. 336.]
[Illustration: LA JEUNE INDIENNE]
Il n'était guère que quatre heures après midi lorsque nous fûmes
huttés. Je pris mon fusil et j'allai flâner dans les environs. Il y
avait peu d'oiseaux. Un couple solitaire voltigeait seulement devant
moi, comme ces oiseaux que je suivais dans mes bois paternels; à la
couleur du mâle, je reconnus le passereau blanc, _passer nivalis_ des
ornithologistes. J'entendis aussi l'orfraie, fort bien (p. 375)
caractérisée par sa voix. Le vol de l'_exclamateur_ m'avait conduit à
un vallon resserré entre des hauteurs nues et pierreuses; à mi-côte
s'élevait une méchante cabane; une vache maigre errait dans un pré
au-dessous.
J'aime les petits abris: «_A chico pajarillo chico nidillo_, à petit
oiseau, petit nid.» Je m'assis sur la pente en face de la hutte
plantée sur le coteau opposé.
Au bout de quelques minutes, j'entendis des voix dans le vallon: trois
hommes conduisaient cinq ou six vaches grasses; ils les mirent paître
et éloignèrent à coups de gaule la vache maigre. Une femme sauvage
sortit de la hutte, s'avança vers l'animal effrayé et l'appelait. La
vache courut à elle en allongeant le cou avec un petit mugissement.
Les planteurs menacèrent de loin l'Indienne, qui revint à sa cabane.
La vache la suivit.
Je me levai, descendis la rampe de la côte, traversai le vallon et,
montant la colline parallèle, j'arrivai à la hutte.
Je prononçai le salut qu'on m'avait appris: «_Siegoh!_ Je suis venu!»
l'Indienne, au lieu de me rendre mon salut par la répétition d'usage:
«_Vous êtes venu_», ne répondit rien. Alors je caressai la vache: le
visage jaune et attristé de l'Indien ne laissa paraître des signes
d'attendrissement. J'étais ému de ces mystérieuses relations de
l'infortune: il y a de la douceur à pleurer sur des maux qui n'ont été
pleurés de personne.
Mon hôtesse me regarda encore quelque temps avec un reste de doute,
puis elle s'avança et vint passer la main sur le front de sa compagne
de misère et de solitude.
Encouragé par cette marque de confiance, je dis en anglais, car (p. 376)
j'avais épuisé mon indien: «Elle est bien maigre!» L'Indienne repartit
en mauvais anglais: «Elle mange fort peu, _she eats very little_.--On
l'a chassée rudement», repris-je. Et la femme répondit: «Nous sommes
accoutumées à cela toutes deux, _both_.» Je repris: «Cette prairie
n'est donc pas à vous?» Elle répondit: «Cette prairie était à mon mari
qui est mort. Je n'ai point d'enfants, et les chairs blanches mènent
leurs vaches dans ma prairie.»
Je n'avais rien à offrir à cette créature de Dieu. Nous nous
quittâmes, mon hôtesse me dit beaucoup de chose que je ne compris
point; c'étaient sans doute des souhaits de prospérité; s'ils n'ont
pas été entendus du ciel, ce n'est pas la faute de celle qui priait,
mais l'infirmité de celui pour qui la prière était offerte. Toutes les
âmes n'ont pas une égale aptitude au bonheur, comme toutes les terres
ne portent pas également des moissons.
Je retournai à mon _ajoupa_, où m'attendait une collation de pommes de
terre et de maïs. La soirée fut magnifique: le lac, uni comme une
glace sans tain, n'avait pas une ride; la rivière baignait en
murmurant notre presqu'île, que les calycanthes parfumaient de l'odeur
de la pomme. Le _weep-poor-will_ répétait son chant: nous
l'entendions, tantôt plus près, tantôt plus loin, suivant que l'oiseau
changeait le lieu de ses appels amoureux. Personne ne m'appelait.
Pleure, pauvre William! _weep, poor Will!_
* * * * *
Le lendemain, j'allai rendre visite au sachem des Onondagas; j'arrivai
à son village à dix heures du matin. Aussitôt je fus environné (p. 377)
de jeunes sauvages qui me parlaient dans leur langue, mêlée de phrases
anglaises et de quelques mots français; ils faisaient grand bruit, et
avaient l'air joyeux, comme les premiers Turcs que je vis depuis à
Coron, en débarquant sur le sol de la Grèce. Ces tribus indiennes,
enclavées dans les défrichements des blancs, ont des chevaux et des
troupeaux; leurs cabanes sont remplies d'ustensiles achetés, d'un
côté, à Québec, à Montréal, à Niagara, à Détroit, et, de l'autre, aux
marchés des États-Unis.
Quand on parcourut l'intérieur de l'Amérique septentrionale, on trouva
dans l'état de nature, parmi les diverses nations sauvages, les
différentes formes de gouvernement connues des peuples civilisés.
L'Iroquois appartenait à une race qui semblait destinée à conquérir
les races indiennes, si des étrangers n'étaient venus épuiser ses
veines et arrêter son génie. Cet homme intrépide ne fut point étonné
des armes à feu, lorsque pour la première fois on en usa contre lui;
il tint ferme au sifflement des balles et au bruit du canon, comme
s'il les eût entendus toute sa vie; il n'eut pas l'air d'y faire plus
d'attention qu'à un orage. Aussitôt qu'il se put procurer un mousquet,
il s'en servit mieux qu'un Européen. Il n'abandonna pas pour cela le
casse-tête, le couteau de scalpe, l'arc et la flèche; mais il y ajouta
la carabine, le pistolet, le poignard et la hache: il semblait n'avoir
jamais assez d'armes pour sa valeur. Doublement paré des instruments
meurtriers de l'Europe et de l'Amérique, la tête ornée de panaches,
les oreilles découpées, le visage bariolé de diverses couleurs, les
bras tatoués et pleins de sang, ce champion du Nouveau Monde (p. 378)
devint aussi redoutable à voir qu'à combattre, sur le rivage qu'il
défendit pied à pied contre les envahisseurs.
Le sachem des Onondagas était un vieil Iroquois dans toute la rigueur
du mot; sa personne gardait la tradition des anciens temps du désert.
Les relations anglaises ne manquent jamais d'appeler le sachem indien
_the old gentleman_. Or, le _vieux gentilhomme_ est tout nu; il a une
plume ou une arête de poisson passée dans ses narines, et couvre
quelquefois sa tête, rase et ronde comme un fromage, d'un chapeau
bordé à trois cornes, en signe d'honneur européen. Velly ne peint pas
l'histoire avec la même vérité? Le cheftain franc Khilpérick se
frottait les cheveux avec du beurre aigre, _infundens acido comam
butyro_, se barbouillait les joues de vert, et portait une jaquette
bigarrée ou un sayon de peau de bête; il est représenté par Velly
comme un prince magnifique jusqu'à l'ostentation dans ses meubles et
dans ses équipages, voluptueux jusqu'à la débauche, croyant à peine en
Dieu, dont les ministres étaient le sujet de ses railleries.
Le sachem Onondagas me reçut bien et me fit asseoir sur une natte. Il
parlait anglais et entendait le français; mon guide savait l'iroquois:
la conversation fut facile. Entre autres choses, le vieillard me dit
que, quoique sa nation eût toujours été en guerre avec la mienne, il
l'avait toujours estimée. Il se plaignit des Américains; il les
trouvait injustes et avides, et regrettait que dans le partage des
terres indiennes sa tribu n'eût pas augmenté le lot des Anglais.
Les femmes nous servirent un repas. L'hospitalité est la dernière (p. 379)
vertu restée aux sauvages au milieu de la civilisation européenne; on
sait quelle était autrefois cette hospitalité; le foyer avait la
puissance de l'autel.
Lorsqu'une tribu était chassée de ses bois, ou lorsqu'un homme venait
demander l'hospitalité, l'étranger commençait ce qu'on appelait la
danse du suppliant; l'enfant touchait le seuil de la porte et disait:
«Voici l'étranger!» Et le chef répondait: «Enfant, introduis l'homme
dans la hutte.» L'étranger, entrant sous la protection de l'enfant,
s'allait asseoir sur la cendre du foyer. Les femmes disaient le chant
de la consolation: «L'étranger a retrouvé une mère et une femme; le
soleil se lèvera et se couchera pour lui comme auparavant.»
Ces usages semblent empruntés des Grecs: Thémistocle, chez Admète,
embrasse les pénates et le jeune fils de son hôte (j'ai peut-être
foulé à Mégare l'âtre de la pauvre femme sous lequel fut cachée l'urne
cinéraire de Phocion[470]); et Ulysse, chez Alcinoüs, implore Arété:
«Noble Arété, fille de Rhexénor, après avoir souffert des maux cruels,
je me jette à vos pieds...[471]» En achevant ces mots, le héros
s'éloigne et va s'asseoir sur la cendre du foyer.--Je pris congé du
vieux sachem. Il s'était trouvé à la prise de Québec. Dans les
honteuses années du règne de Louis XV, l'épisode de la guerre du
Canada vient nous consoler comme une page de notre ancienne histoire
retrouvée à la Tour de Londres.
[Note 470: _Vie de Phocion_, par Plutarque.]
[Note 471: L'_Odyssée_, chant VII.--Arété était la
femme d'Alcinoüs.]
Montcalm, chargé sans secours de défendre le Canada contre des (p. 380)
forces souvent rafraîchies et le quadruple des siennes, lutte avec
succès pendant deux années; il bat lord Loudon et le général
Abercromby. Enfin la fortune l'abandonne; blessé sous les murs de
Québec, il tombe, et deux jours après il rend le dernier soupir: ses
grenadiers l'enterrent dans le trou creusé par une bombe, fosse digne
de l'honneur de nos armes! Son noble ennemi Wolfe meurt en face de
lui; il paye de sa vie celle de Montcalm et la gloire d'expirer sur
quelques drapeaux français.
* * * * *
Nous voilà, mon guide et moi, remontés à cheval. Notre route, devenue
plus pénible, était à peine tracée par des abatis d'arbres. Les troncs
de ces arbres servaient de ponts sur les ruisseaux ou de fascines dans
les fondrières. La population américaine se portait alors vers les
concessions de Genesee. Ces concessions se vendaient plus ou moins
cher selon la bonté du sol, la qualité des arbres, le cours et la
foison des eaux.