on mit la chaloupe en mer: elle nagea au rivage dont nous étions à
environ deux milles. Nous aperçûmes du mouvement sur la côte; une
prame s'avança vers nous. Aussitôt qu'elle fût à portée de la voix,
nous distinguâmes une quantité de moines. Ils nous hélèrent en (p. 337)
portugais, en italien, en anglais, en français, et nous répondîmes
dans ces quatre langues. L'alarme régnait, notre vaisseau était le
premier bâtiment d'un grand port qui eût osé mouiller dans la rade
dangereuse où nous étalions la marée. D'une autre part, les insulaires
voyaient pour la première fois le pavillon tricolore; ils ne savaient
si nous sortions d'Alger ou de Tunis: Neptune n'avait point reconnu ce
pavillon si glorieusement porté par Cybèle. Quand on vit que nous
avions figure humaine et que nous entendions ce qu'on disait, la joie
fut extrême. Les moines nous recueillirent dans le bateau, et nous
ramâmes gaiement vers Santa-Cruz: nous y débarquâmes avec quelque
difficulté, à cause d'un ressac assez violent.
Toute l'île accourut. Quatre ou cinq alguazils, armés de piques
rouillées, s'emparèrent de nous. L'uniforme de Sa Majesté m'attirant
les honneurs, je passai pour l'homme important de la députation. On
nous conduisit chez le gouverneur, dans un taudis, où Son Excellence,
vêtue d'un méchant habit vert, autrefois galonné d'or, nous donna une
audience solennelle: il nous permit le ravitaillement.
Nos religieux nous menèrent à leur couvent, édifice à balcons commode
et bien éclairé. Tulloch avait trouvé un compatriote: le principal
frère, qui se donnait tous les mouvements pour nous, était un matelot
de Jersey, dont le vaisseau avait péri corps et biens sur Graciosa.
Sauvé seul du naufrage, ne manquant pas d'intelligence, il se montra
docile aux leçons des catéchistes; il apprit le portugais et quelques
mots de latin; sa qualité d'Anglais militant en sa faveur, on le
convertit et on en fit un moine. Le matelot jerseyais, logé, vêtu (p. 338)
et nourri à l'autel, trouvait cela beaucoup plus doux que d'aller
serrer la voile du perroquet de fougue. Il se souvenait encore de son
ancien métier: ayant été longtemps sans parler sa langue, il était
enchanté de rencontrer quelqu'un qui l'entendit; il riait et jurait en
vrai pilotin. Il nous promena dans l'île.
Les maisons des villages, bâties en planches et en pierres,
s'enjolivaient de galeries extérieures qui donnaient un air propre à
ces cabanes, parce qu'il y régnait beaucoup de lumière. Les paysans,
presque tous vignerons, étaient à moitié nus et bronzés par le soleil;
les femmes, petites, jaunes comme des mulâtresses, mais éveillées,
étaient naïvement coquettes avec leurs bouquets de seringas, leurs
chapelets en guise de couronnes ou de chaînes.
Les pentes des collines rayonnaient de ceps, dont le vin approchait
celui de Fayal. L'eau était rare, mais, partout où sourdait une
fontaine, croissait un figuier et s'élevait un oratoire avec un
portique peint à fresque. Les ogives du portique encadraient quelques
aspects de l'île et quelques portions de la mer. C'est sur un de ces
figuiers que je vis s'abattre une compagnie de sarcelles bleues, non
palmipèdes. L'arbre n'avait point de feuilles, mais il portait des
fruits rouges enchâssés comme des cristaux. Quand il fut orné des
oiseaux cérulés[450] qui laissaient pendre leurs ailes, ses fruits
parurent d'une pourpre éclatante, tandis que l'arbre semblait avoir
poussé tout à coup un feuillage d'azur.
[Note 450: Locution nouvelle empruntée à l'adjectif
latin _cæruleus_, azuré.]
Il est probable que les Açores furent connues des Carthaginois; (p. 339)
il est certain que des monnaies phéniciennes ont été déterrées dans
l'île de Corvo. Les navigateurs modernes qui abordèrent les premiers à
cette île trouvèrent, dit-on, une statue équestre, le bras droit
étendu et montrant du doigt l'Occident, si toutefois cette statue
n'est pas la gravure d'invention qui décore les anciens
portulans[451].
[Note 451: _Portulan_, livre qui contient la
description de chaque port de mer, du fond qui s'y
trouve, de ses marées, de la manière d'y entrer et
d'en sortir, de ses inconvénients et de ses
avantages. _Dictionnaire de Littré_.]
J'ai supposé, dans le manuscrit des _Natchez_, que Chactas, revenant
d'Europe, prit terre à l'île de Corvo, et qu'il rencontra la statue
mystérieuse[452]. Il exprime ainsi les sentiments qui m'occupaient à
Graciosa, en me rappelant la tradition: «J'approche de ce monument
extraordinaire. Sur sa base, baignée de l'écume des flots, étaient
gravés des caractères inconnus; la mousse et le salpêtre des mers
rongeaient la surface du bronze antique; l'alcyon, perché sur le
casque du colosse, y jetait par intervalles, des voix langoureuses;
des coquillages se collaient aux flancs et aux crins d'airain du
coursier, et lorsqu'on approchait l'oreille de ses naseaux ouverts, on
croyait ouïr des rumeurs confuses.»
[Note 452: Voir les _Natchez_, livre VII.]
Un bon souper nous fut servi chez les religieux après notre course;
nous passâmes la nuit à boire avec nos hôtes. Le lendemain, vers midi,
nos provisions embarquées, nous retournâmes à bord. Les religieux se
chargèrent de nos lettres pour l'Europe. Le vaisseau s'était trouvé en
danger par la levée d'un fort sud-est. On vira l'ancre; mais, (p. 340)
engagée dans des roches, on la perdit, comme on s'y attendait. Nous
appareillâmes: le vent continuant de fraîchir, nous eûmes bientôt
dépassé les Açores[453].
Fac pelagus me scire probes, quo carbasa laxo.
«Muse, aide-moi à montrer que je connais la mer
sur laquelle je déploie mes voiles.»
[Note 453: Dans son _Essai sur les Révolutions_,
pages 635 et suivantes, Chateaubriand avait raconté
avec beaucoup de détails son voyage aux Açores. Le
récit des _Mémoires_ est de tous points conforme à
celui de _l'Essai_.]
C'est ce que disait, il y a six cents ans, Guillaume-le-Breton, mon
compatriote[454]. Rendu à la mer, je recommençai à contempler ses
solitudes; mais à travers le monde idéal de mes rêveries
m'apparaissaient, moniteurs sévères, la France et les événements
réels. Ma retraite pendant le jour, lorsque je voulais éviter les
passagers, était la hune du grand mât; j'y montais lestement aux
applaudissements des matelots. Je m'y asseyais dominant les vagues.
[Note 454: C'est un des 9000 vers de la Chronique
dans laquelle Guillaume-le-Breton a retracé la vie
de Philippe-Auguste depuis son couronnement jusqu'à
sa mort: _Philippidos libri duodecine, sive Gesta
Philippi Augusti, versibus heroïcis descripta_.]
L'espace tendu d'un double azur avait l'air d'une toile préparée pour
recevoir les futures créations d'un grand peintre. La couleur des eaux
était pareille à celle du verre liquide. De longues et hautes
ondulations ouvraient dans leurs ravines des échappées de vue sur les
déserts de l'Océan: ces vacillants paysages rendaient sensible à mes
yeux la comparaison que fait l'Écriture de la terre chancelante (p. 341)
devant le Seigneur, comme un homme ivre. Quelquefois, on eût dit
l'espace étroit et borné, faute d'un point de saillie; mais si une
vague venait à lever la tête, un flot à se courber en imitation d'une
côte lointaine, un escadron de chiens de mer à passer à l'horizon,
alors se présentait une échelle de mesure. L'étendue se révélait
surtout lorsqu'une brume, rampant à la surface pélagienne, semblait
accroître l'immensité même.
Descendu de l'aire du mât comme autrefois du nid de mon saule,
toujours réduit à une existence solitaire, je soupais d'un biscuit de
vaisseau, d'un peu de sucre et d'un citron; ensuite je me couchais, ou
sur le tillac dans mon manteau, ou sous le pont dans mon cadre: je
n'avais qu'à déployer mon bras pour atteindre de mon lit à mon
cercueil.
Le vent nous força d'anordir et nous accostâmes le banc de
Terre-Neuve. Quelques glaces flottantes rôdaient au milieu d'une
bruine froide et pâle.
Les hommes du trident ont des jeux qui leur viennent de leurs
devanciers: quand on passe la Ligne, il faut se résoudre à recevoir le
_baptême_: même cérémonie sous le Tropique, même cérémonie sur le banc
de Terre-Neuve, et, quel que soit le lieu, le chef de la mascarade est
toujours le _bonhomme Tropique_. Tropique et _hydropique_ sont
synonymes pour les matelots: le bonhomme Tropique a donc une bedaine
énorme; il est vêtu, lors même qu'il est sous son tropique, de toutes
les peaux de mouton et de toutes les jaquettes fourrées de l'équipage.
Il se tient accroupi dans la grande hune, poussant de temps en temps
des mugissements. Chacun le regarde d'en bas: il commence à (p. 342)
descendre le long des haubans, pesant comme un ours, trébuchant comme
Silène. En mettant le pied sur le pont, il pousse de nouveaux
rugissements, bondit, saisit un sceau, le remplit d'eau de mer et le
verse sur le chef de ceux qui n'ont pas passé la Ligne, ou qui ne sont
pas parvenus à la latitude des glaces. On fuit sous les ponts, on
remonte sur les écoutilles, on grimpe aux mâts: père Tropique vous
poursuit; cela finit au moyen d'un large pourboire: jeux d'Amphitrite,
qu'Homère aurait célébrés comme il a chanté Protée, si le vieil
Océanus eût été connu tout entier du temps d'Ulysse; mais alors on ne
voyait encore que sa tête aux Colonnes d'Hercule; son corps caché
couvrait le monde.
Nous gouvernâmes vers les îles Saint-Pierre et Miquelon, cherchant une
nouvelle relâche. Quand nous approchâmes de la première, un matin
entre dix heures et midi, nous étions presque dessus; ses côtés
perçaient, en forme de bosse noire, à travers la brume.
Nous mouillâmes devant la capitale de l'île: nous ne la voyions pas,
mais nous entendions le bruit de la terre. Les passagers se hâtèrent
de débarquer; le supérieur de Saint-Sulpice, continuellement harcelé
du mal de mer, était si faible, qu'on fut obligé de le porter au
rivage. Je pris un logement à part; j'attendis qu'une rafale,
arrachant le brouillard, me montra le lieu que j'habitais, et pour
ainsi dire le visage de mes hôtes dans ce pays des ombres.
Le port et la rade de Saint-Pierre sont placés entre la côte orientale
de l'île et un îlot allongé, l'_île aux Chiens_. Le port, surnommé le
_Barachois_, creuse les terres et aboutit à une flaque saumâtre. Des
mornes stériles se serrent au noyau de l'île: quelques-uns, (p. 343)
détachés, surplombent le littoral; les autres ont à leur pied une
lisière de landes tourbeuses et arasées. On aperçoit du bourg le morne
de la vigie.
La maison du gouverneur fait face à l'embarcadère. L'église, la cure,
le magasin aux vivres, sont placés au même lieu; puis viennent la
demeure du commissaire de la marine et celle du capitaine du port.
Ensuite commence, le long du rivage sur les galets, la seule rue du
bourg.
Je dînai deux ou trois fois chez le gouverneur, officier plein
d'obligeance et de politesse. Il cultivait sur un glacis quelques
légumes d'Europe. Après le dîner, il me montrait ce qu'il appelait son
jardin.
Une odeur fine et suave d'héliotrope s'exhalait d'un petit carré de
fèves en fleurs; elle ne nous était point apportée par une brise de la
patrie, mais par un vent sauvage de Terre-Neuve, sans relation avec la
plante exilée, sans sympathie de réminiscence et de volupté. Dans ce
parfum non respiré de la beauté, non épuré dans son sein, non répandu
sur ses traces, dans ce parfum changé d'aurore, de culture et de
monde, il y avait toutes les mélancolies des regrets, de l'absence et
de la jeunesse.
Du jardin, nous montions aux mornes, et nous nous arrêtions au pied du
mât de pavillon de la vigie. Le nouveau drapeau français flottait sur
notre tête: comme les femmes de Virgile, nous regardions la mer,
_flentes_; elle nous séparait de la terre natale! Le gouverneur était
inquiet; il appartenait à l'opinion battue; il s'ennuyait d'ailleurs
dans cette retraite, convenable à un songe-creux de mon espèce, rude
séjour pour un homme occupé d'affaires, ou ne portant point en (p. 344)
lui cette passion qui remplit tout et fait disparaître le reste du
monde. Mon hôte s'enquérait de la Révolution, je lui demandais des
nouvelles du passage au nord-ouest. Il était à l'avant-garde du
désert, mais il ne savait rien des Esquimaux et ne recevait du Canada
que des perdrix.
Un matin, j'étais allé seul au Cap-à-l'Aigle, pour voir se lever le
soleil du côté de la France. Là, une eau hyémale formait une cascade
dont le dernier bond atteignait la mer. Je m'assis au ressaut d'une
roche, les pieds pendant sur la vague qui déferlait au bas de la
falaise. Une jeune marinière parut dans les déclivités supérieures du
morne; elle avait les jambes nues, quoiqu'il fit froid, et marchait
parmi la rosée. Ses cheveux noirs passaient en touffes sous le
mouchoir des Indes dont sa tête était entortillée; par-dessus ce
mouchoir elle portait un chapeau de roseaux du pays en façon de nef ou
de berceau. Un bouquet de bruyères lilas sortait de son sein que
modelait l'entoilage blanc de sa chemise. De temps en temps elle se
baissait et cueillait les feuilles d'une plante aromatique qu'on
appelle dans l'île _thé naturel_. D'une main elle jetait ces feuilles
dans un panier qu'elle tenait de l'autre main. Elle m'aperçut: sans
être effrayée, elle se vint asseoir à mon côté, posa son panier près
d'elle, et se mit comme moi, les jambes ballantes sur la mer, à
regarder le soleil.
[Illustration: Une jeune marinière.]
Nous restâmes quelques minutes sans parler; enfin, je fus le plus
courageux et je dis: «Que cueillez-vous là? la saison des lucets et
des atocas est passée». Elle leva de grands yeux noirs, timides et
fiers, et me répondit: «Je cueillais du thé.» Elle me présenta (p. 345)
son panier. «Vous portez ce thé à votre père et à votre mère?--Mon
père est à la pêche avec Guillaumy.--Que faites-vous l'hiver dans
l'île?--Nous tressons des filets, nous pêchons les étangs, en faisant
des trous dans la glace; le dimanche, nous allons à la messe et aux
vêpres, ou nous chantons des cantiques; et puis nous jouons sur la
neige et nous voyons les garçons chasser les ours blancs.--Votre père
va bientôt revenir?--Oh! non: le capitaine mène le navire à Gênes avec
Guillaumy.--Mais Guillaumy reviendra?--Oh! oui, à la saison prochaine,
au retour des pêcheurs. Il m'apportera dans sa pacotille un corset de
soie rayée, un jupon de mousseline et un collier noir.--Et vous serez
parée pour le vent, la montagne et la mer. Voulez-vous que je vous
envoie un corset, un jupon et un collier?--Oh! non.»
Elle se leva, prit son panier, et se précipita par un sentier rapide,
le long d'une sapinière. Elle chantait d'une voix sonore un cantique
des Missions:
Tout brûlant d'une ardeur immortelle,
C'est vers Dieu que tendent mes désirs.
Elle faisait envoler sur sa route de beaux oiseaux appelés aigrettes,
à cause du panache de leur tête; elle avait l'air d'être de leur
troupe. Arrivée à la mer, elle sauta dans un bateau, déploya la voile
et s'assit au gouvernail; on l'eût prit pour la Fortune: elle
s'éloigna de moi.
_Oh! oui, oh! non, Guillaumy_, l'image du jeune matelot sur une
vergue, au milieu des vents, changeaient en terre de délices (p. 346)
l'affreux rocher de Saint-Pierre:
L'isole di Fortuna, ora vedete[455].
[Note 455: _Jérusalem délivrée_, chant XV, stance
27.]
Nous passâmes quinze jours dans l'île. De ses côtes désolées on
découvre les rivages encore plus désolés de Terre-Neuve. Les mornes à
l'intérieur étendent des chaînes divergentes dont la plus élevée se
prolonge vers l'anse Rodrigue. Dans les vallons, la roche granitique,
mêlée d'un mica rouge et verdâtre, se rembourre d'un matelas de
sphaignes, de lichen et de dicranum.
De petits lacs s'alimentent du tribut des ruisseaux de la _Vigie_, du
_Courval_, du _Pain-de-Sucre_, du _Kergariou_, de la _Tête-Galante_.
Ces flaques sont connues sous le nom des _Étangs-du-Savoyard_, du
_Cap-Noir_, du _Ravenel_, du _Colombier_, du _Cap-à-l'Aigle_. Quand
les tourbillons fondent sur ces étangs, ils déchirent les eaux peu
profondes, mettant à nu çà et là quelques portions de prairies
sous-marines que recouvre subitement le voile retissu de l'onde.
La Flore de Saint-Pierre est celle de la Laponie et du détroit de
Magellan. Le nombre des végétaux diminue en allant vers le pôle; au
Spitzberg, on ne rencontre plus que quarante espèces de phanérogames.
En changeant de localité, des races de plantes s'éteignent: les unes
au nord, habitantes des steppes glacées, deviennent au midi des filles
de la montagne: les autres, nourries dans l'atmosphère tranquille des
plus épaisses forêts, viennent, en décroissant de force et de (p. 347)
grandeur, expirer aux plages tourmenteuses de l'Océan. A Saint-Pierre,
le myrtille marécageux (_vaccinium fugilinosium_) est réduit à l'état
de traînasses; il sera bientôt enterré dans l'ouate et les bourrelets
des mousses qui lui servent d'humus. Plante voyageuse, j'ai pris mes
précautions pour disparaître au bord de la mer, mon site natal.
La pente des monticules de Saint-Pierre est plaquée de baumiers,
d'amelanchiers, de palomiers, de mélèzes, de sapins noirs, dont les
bourgeons servent à brasser une bière antiscorbutique. Ces arbres ne
dépassent pas la hauteur d'un homme. Le vent océanique les étête, les
secoue, les prosterne, à l'instar des fougères; puis, se glissant sous
ces forêts en broussailles, il les relève; mais il n'y trouve ni
troncs, ni rameaux, ni voûtes, ni échos pour y gémir, et il n'y fait
pas plus de bruit que sur une bruyère.
Ces bois rachitiques contrastent avec les grands bois de Terre-Neuve
dont on découvre le rivage voisin, et dont les sapins portent un
lichen argenté (_alectoria trichodes_): les ours blancs semblent avoir
accroché leur poil aux branches de ces arbres, dont ils sont les
étranges grimpereaux. Les _swamps_ de cette île de Jacques Cartier
offrent des chemins battus par ces ours: on croirait voir les sentiers
rustiques des environs d'une bergerie. Toute la nuit retentit des cris
des animaux affamés; le voyageur ne se rassure qu'au bruit non moins
triste de la mer; ces vagues, si insociables et si rudes, deviennent
des compagnes et des amies.
La pointe septentrionale de Terre-Neuve arrive à la latitude du cap
Charles Ier du Labrador; quelques degrés plus haut, commence le (p. 348)
paysage polaire. Si nous en croyons les voyageurs, il est un charme
à ces régions: le soir, le soleil, touchant la terre semble rester
immobile, et remonte ensuite dans le ciel au lieu de descendre sous
l'horizon. Les monts revêtus de neige, les vallées tapissées de la
mousse blanche que broutent les rennes, les mers couvertes de baleines
et semées de glaces flottantes, toute cette scène brille, éclairée
comme à la fois par les feux du couchant et la lumière de l'aurore: on
ne sait si l'on assiste à la création ou à la fin du monde. Un petit
oiseau, semblable à celui qui chante la nuit dans nos bois, fait
entendre un ramage plaintif. L'amour amène alors l'Esquimau sur le
rocher de glace où l'attendait sa compagne: ces noces de l'homme aux
dernières bornes de la terre ne sont ni sans pompe ni sans félicité.
* * * * *
Après avoir embarqué des vivres et remplacé l'ancre perdue à Graciosa,
nous quittâmes Saint-Pierre. Cinglant au midi, nous atteignîmes la
latitude de 38 degrés. Les calmes nous arrêtèrent à une petite
distance des côtes du Maryland et de la Virginie. Au ciel brumeux des
régions boréales avait succédé le plus beau ciel; nous ne voyions pas
la terre, mais l'odeur des forêts de pins arrivait jusqu'à nous. Les
aubes et les aurores, les levers et les couchers du soleil, les
crépuscules et les nuits étaient admirables. Je ne me pouvais
rassasier de regarder Vénus, dont les rayons semblaient m'envelopper
comme jadis les cheveux de ma sylphide.
Un soir, je lisais dans la chambre du capitaine; la cloche de la
prière sonna: j'allai mêler mes voeux à ceux de mes compagnons. (p. 349)
Les officiers occupaient le gaillard d'arrière avec les passagers;
l'aumônier, un livre à la main, un peu en avant d'eux, près du
gouvernail; les matelots se pressaient pêle-mêle sur le tillac: nous
nous tenions debout, le visage tourné vers la proue du vaisseau.
Toutes les voiles étaient pliées.
Le globe du soleil, prêt à se plonger dans les flots, apparaissait
entre les cordages du navire au milieu des espaces sans bornes: on eût
dit, par les balancements de la poupe, que l'astre radieux changeait à
chaque instant d'horizon. Quand je peignis ce tableau dont vous pouvez
revoir l'ensemble dans le _Génie du christianisme_[456], mes
sentiments religieux s'harmonisaient avec la scène; mais, hélas! quand
j'y assistai en personne, le vieil homme était vivant en moi: ce
n'était pas Dieu seul que je contemplais sur les flots, dans la
magnificence de ses oeuvres. Je voyais une femme inconnue et les
miracles de son sourire; les beautés du ciel me semblaient écloses de
son souffle; j'aurais vendu l'éternité pour une de ses caresses. Je me
figurais qu'elle palpitait derrière ce voile de l'univers qui la
cachait à mes yeux. Oh! que n'était-il en ma puissance de déchirer le
rideau pour presser la femme idéalisée contre mon coeur, pour me
consumer sur son sein dans cet amour, source de mes inspirations, de
mon désespoir et de ma vie! Tandis que je me laissais aller à ces
mouvements si propres à ma carrière future de _coureur des bois_, il
ne s'en fallut guère qu'un accident ne mit un terme à mes desseins et
à mes songes.
[Note 456: _Génie du christianisme_, première
partie, livre V, chapitre XII: _Deux perspectives
de la Nature_.]
La chaleur nous accablait; le vaisseau, dans un calme plat, sans (p. 350)
voiles et trop chargé de ses mâts, était tourmenté du roulis: brûlé
sur le pont et fatigué du mouvement, je me voulus baigner, et, quoique
nous n'eussions point de chaloupe dehors, je me jetai du beaupré à la
mer. Tout alla d'abord à merveille, et plusieurs passagers
m'imitèrent. Je nageais sans regarder le vaisseau; mais quand je vins
à tourner la tête, je m'aperçus que le courant l'entraînait déjà loin.
Les matelots, alarmés, avaient filé un grelin aux autres nageurs. Des
requins se montraient dans les eaux du navire, et on leur tirait des
coups de fusil pour les écarter. La houle était si grosse qu'elle
retardait mon retour en épuisant mes forces. J'avais un gouffre
au-dessous de moi, et les requins pouvaient à tout moment m'emporter
un bras ou une jambe. Sur le bâtiment, le maître d'équipage cherchait
à descendre un canot dans la mer, mais il fallait établir un palan, et
cela prenait un temps considérable.
Par le plus grand bonheur, une brise presque insensible se leva; le
vaisseau, gouvernant un peu, s'approcha de moi; je me pus emparer de
la corde; mais les compagnons de ma témérité s'étaient accrochés à
cette corde; quand on nous tira au flanc du bâtiment, me trouvant à
l'extrémité de la file, ils pesaient sur moi de tout leur poids. On
nous repêcha ainsi un à un, ce qui fut long. Les roulis continuaient;
à chacun de ces roulis en sens opposé, nous plongions de six ou sept
pieds dans la vague, ou nous étions suspendus en l'air à un même
nombre de pieds, comme des poissons au bout d'une ligne; à la dernière
immersion, je me sentis prêt à m'évanouir; un roulis de plus, et (p. 351)
c'en était fait. On me hissa sur le pont à demi mort: si je m'étais
noyé, le bon débarras pour moi et pour les autres!
Deux jours après cet accident, nous aperçûmes la terre. Le coeur me
battit quand le capitaine me la montra: l'Amérique! Elle était à peine
déclinée par la cime de quelques érables sortant de l'eau. Les
palmiers de l'embouchure du Nil m'indiquèrent depuis le rivage de
l'Égypte de la même manière. Un pilote vint à bord; nous entrâmes dans
la baie de Chesapeake. Le soir même, on envoya une chaloupe chercher
des vivres frais. Je me joignis au parti et bientôt je foulai le sol
américain.