de _Londonderry_, vicomte), né en Irlande en 1769.
Secrétaire d'État pour les Affaires étrangères,
lorsque Chateaubriand arriva à Londres, il devait
bientôt périr d'une fin tragique. Atteint d'un
affaiblissement cérébral attribué au chagrin que
lui causait le désordre de ses affaires, il se
coupa la gorge le 13 août 1822.]
[Note 439: Le duc de Wellington ne faisait pas
partie, en 1822, du cabinet Liverpool. Ce fut
seulement au mois de janvier 1828 qu'il devint
premier ministre et premier lord de la trésorerie.]
[Note 440: George _Canning_ (1770-1827). Il venait
d'être nommé gouverneur général des Indes, lorsque
Castlereagh se tua. Il le remplaça au
foreign-office et devint le chef du cabinet à la
fin d'avril 1827, quand lord Liverpool fut frappé
d'apoplexie. Canning mourut moins de quatre mois
après, le 8 août 1827.]
[Note 441: Sarah, fille aînée du 10e comte de
Westmoreland et héritière de son grand-père
maternel, le très riche banquier Robert Child,
était en 1822 une des reines du monde élégant de
Londres. Son mari, lord Jersey, un type accompli de
grand seigneur, a rempli à plusieurs reprises des
charges de cour. Lady Jersey est morte en 1867, à
l'âge de quatre-vingts ans, ayant survécu à son
mari et à tous ses enfants. Une de ses filles, lady
Clementina, morte sans être mariée, avait inspiré
une vive passion au prince Louis-Napoléon, qui
n'avait été détourné de demander sa main que par
l'aversion que lui témoignait lady Jersey.]
[Note 442: Henry, 1er baron _Brougham_ et de Vaux,
né à Edimbourg en 1778, mort le 9 mai 1868 à
Cannes, où il avait fini par fixer sa résidence.
L'extraordinaire talent qu'il avait déployé dans le
procès de la reine Caroline, comme avocat de la
princesse, avait fait de lui un des personnages les
plus célèbres de l'Angleterre.]
[Note 443: Lady _Mansfield_, une des rares dames
anglaises qui aient hérité directement de la
pairie. Les lettres patentes qui avaient créé son
oncle William Murray, Grand-Juge d'Angleterre,
comte de Mansfield, stipulaient que le titre serait
réversible sur la tête de sa nièce Louise. Elle en
hérita, en effet, en 1793. La comtesse de Mansfield
avait épousé en 1776 son cousin, le 7e vicomte
Stormont, de qui elle eut plusieurs enfants,
entr'autres un fils qui lui succéda comme 3e comte
Mansfield. Devenue veuve, elle se remaria en 1797
avec l'honorable Robert Fulke Greville. Son titre
étant supérieur à celui de l'un ou de l'autre de
ses maris, suivant la coutume anglaise elle ne prit
pas leur nom, mais était toujours appelée la
comtesse de Mansfield. Elle mourut en 1843, après
avoir occupé une place brillante dans la société de
Londres.]
[Note 444: On appelait ainsi une suite de salons
servant à des concerts, à des bals et autres
réunions de ce genre. Ils tiraient leur nom d'un
certain _Almack_, ancien cabaretier, qui les fit
construire, en 1765, dans King street, Saint-James.
Plus tard ces salons furent connus sous la
désignation de Willis Rooms. Le nom d'Almack's est
surtout associé au souvenir des bals élégants qui
s'y donnèrent depuis 1765 jusqu'en 1810. Ces fêtes
étaient organisées par un comité de dames
appartenant à la plus haute aristocratie et qui se
montraient extrêmement difficiles sur le choix des
invités. Être reçu aux bals d'Almack était
considéré par les gens du monde fashionable comme
la plus rare des distinctions, et la plus
enviable.]
Miséricorde! où me fourrer? qui me délivrera? qui m'arrachera à (p. 324)
ces persécutions? Revenez beaux jours de ma misère et de ma solitude!
Ressuscitez, compagnons de mon exil! Allons, mes vieux camarades du
lit de camp et de la couche de paille, allons dans la campagne, dans
le petit jardin d'une taverne dédaignée, boire sur un banc de bois une
tasse de mauvais thé, en parlant de nos folles espérances et de notre
ingrate patrie, en devisant de nos chagrins, en cherchant le moyen de
nous assister les uns les autres, de secourir un de nos parents encore
plus nécessiteux que nous.
Voilà ce que j'éprouve, ce que je me dis dans ces premiers jours de
mon ambassade à Londres. Je n'échappe à la tristesse qui m'assiège
sous mon toit qu'en me saturant d'une tristesse moins pesante dans le
parc de Kensington. Lui, ce parc, n'est point changé; les arbres
seulement ont grandi; toujours solitaire, les oiseaux y font leur nid
en paix. Ce n'est plus même la mode de se rassembler dans ce lieu,
comme au temps que la plus belle des Françaises, madame Récamier, y
passait suivie de la foule. Du bord des pelouses désertes de
Kensington, j'aime à voire courre, à travers Hyde-Park, les troupes de
chevaux, les voitures des fashionables, parmi lesquelles figure mon
tilbury vide, tandis que, redevenu gentillâtre émigré, je remonte
l'allée où le confesseur banni disait autrefois son bréviaire.
C'est dans ce parc de Kensington que j'ai médité l'_Essai (p. 325)
historique_; que, relisant le journal de mes courses d'outre-mer, j'en
ai tiré les amours d'_Atala_; c'est aussi dans ce parc, après avoir
erré au loin dans les campagnes sous un ciel baissé, blondissant et
comme pénétré de la clarté polaire, que je traçai au crayon les
premières ébauches des passions de _René_. Je déposais, la nuit, la
moisson de mes rêveries du jour dans l'_Essai historique_ et dans les
_Natchez_. Les deux manuscrits marchaient de front, bien que souvent
je manquasse d'argent pour en acheter le papier, et que j'en
assemblasse les feuillets avec des pointes arrachées aux tasseaux de
mon grenier, faute de fil.
Ces lieux de mes premières inspirations me font sentir leur puissance;
ils reflètent sur le présent la douce lumière des souvenirs: je me
sens en train de reprendre la plume. Tant d'heures sont perdues dans
les ambassades! Le temps ne me vaut pas plus ici qu'à Berlin pour
continuer mes _Mémoires_, édifice que je bâtis avec des ossements et
des ruines. Mes secrétaires à Londres désirent aller le matin à des
pique-niques et le soir au bal: très volontiers! Les gens, Peter,
Valentin, Lewis, vont à leur tour au cabaret, et les femmes, Rose,
Peggy, Maria, à la promenade des trottoirs; j'en suis charmé[445]. On
me laisse la clef de la porte extérieure: monsieur l'ambassadeur est
commis à la garde de sa maison; si on frappe, il ouvrira. Tout le
monde est sorti; me voilà seul: mettons-nous à l'oeuvre. (p. 326)
[Note 445: «L'ambassadeur, dit ici M. de Marcellus,
n'a jamais eu de serviteur appelé Lewis, ni de
_house-maid_ nommée Peggy. On peut m'en croire sur
tous ces détails de son ménage, moi qui le tenais.
Le reste est exact.» _Chateaubriand et son temps_,
p. 48.]
Il y a vingt-deux ans, je viens de le dire, que j'esquissais à Londres
les _Natchez_ et _Atala_; j'en suis précisément dans mes _Mémoires_ à
l'époque de mes voyages en Amérique: cela se rejoint à merveille.
Supprimons ces vingt-deux ans, comme ils sont en effet supprimés de ma
vie, et partons pour les forêts du Nouveau Monde: le récit de mon
ambassade viendra à sa date, quand il plaira à Dieu; mais, pour peu
que je reste ici quelque mois, j'aurai le plaisir d'arriver de la
cataracte du Niagara à l'armée des princes en Allemagne, et de l'armée
des princes à ma retraite en Angleterre. L'ambassadeur du roi de
France peut raconter l'histoire de l'émigré français dans le lieu même
où celui-ci était exilé.
* * * * *
Le livre précédent se termine par mon embarquement à Saint-Malo.
Bientôt nous sortîmes de la Manche, et l'immense houle de l'ouest nous
annonça l'Atlantique.
Il est difficile aux personnes qui n'ont jamais navigué de se faire
une idée des sentiments qu'on éprouve, lorsque du bord d'un vaisseau
on n'aperçoit de toutes parts que la face sérieuse de l'abîme. Il y a
dans la vie périlleuse du marin une indépendance qui tient de
l'absence de la terre: on laisse sur le rivage les passions des
hommes; entre le monde que l'on quitte et celui que l'on cherche, on
n'a pour amour et pour patrie que l'élément sur lequel on est porté.
Plus de devoirs à remplir, plus de visites à rendre, plus de journaux,
plus de politique. La langue même des matelots n'est pas la (p. 327)
langue ordinaire: c'est une langue telle que la parlent l'Océan et le
ciel, le calme et la tempête. Vous habitez un univers d'eau, parmi des
créatures dont le vêtement, les goûts, les manières, le visage, ne
ressemblent point aux peuples autochthones; elles ont la rudesse du
loup marin et la légèreté de l'oiseau. On ne voit point sur leur front
les soucis de la société; les rides qui le traversent ressemblent aux
plissures de la voile diminuée, et sont moins creusées par l'âge que
par la bise, ainsi que dans les flots. La peau de ces créatures,
imprégnée de sel, est rouge et rigide, comme la surface de l'écueil
battu de la lame.
Les matelots se passionnent pour leur navire; ils pleurent de regret
en le quittant, de tendresse en le retrouvant. Ils ne peuvent rester
dans leur famille; après avoir juré cent fois qu'ils ne s'exposeront
plus à la mer, il leur est impossible de s'en passer, comme un jeune
homme ne se peut arracher des bras d'une maîtresse orageuse et
infidèle.
Dans les docks de Londres et de Plymouth, il n'est pas rare de trouver
des _sailors_ nés sur des vaisseaux: depuis leur enfance jusqu'à leur
vieillesse, ils ne sont jamais descendus au rivage; ils n'ont vu la
terre que du bord de leur berceau flottant, spectateurs du monde où
ils ne sont point entrés. Dans cette vie réduite à un si petit espace,
sous les nuages et sur les abîmes, tout s'anime pour le marinier: une
ancre, une voile, un mât, un canon, sont des personnages qu'on
affectionne et qui ont chacun leur histoire.
La voile fut déchirée sur la côte du Labrador; le maître voilier lui
mit la pièce que vous voyez.
L'ancre sauva le vaisseau quand il eut chassé sur ses autres (p. 328)
ancres, au milieu des coraux des îles Sandwich.
Le mât fut rompu dans une bourrasque au cap de Bonne-Espérance; il
n'était que d'un seul jet; il est beaucoup plus fort depuis qu'il est
composé de deux pièces.
Le canon est le seul qui ne fut pas démonté au combat de la
Chesapeake.
Les nouvelles du bord sont des plus intéressantes: on vient de jeter
le loch; le navire file dix noeuds.
Le ciel est clair à midi: on a pris hauteur; on est à telle latitude.
On a fait le point: il y a tant de lieues gagnées en bonne route.
La déclinaison de l'aiguille est de tant de degrés: on s'est élevé au
nord.
Le sable des sabliers passe mal: on aura de la pluie.
On a remarqué des _procellaria_ dans le sillage du vaisseau: on
essuiera un grain.
Des poissons volants se sont montrés au sud: le temps va se calmer.
Une éclaircie s'est formée à l'ouest dans les nuages: c'est le pied du
vent; demain, le vent soufflera de ce côté.
L'eau a changé de couleur; on a vu flotter du bois et des goëmons; on
a aperçu des mouettes et des canards; un petit oiseau est venu se
percher sur les vergues: il faut mettre le cap dehors, car on approche
de terre, et il n'est pas bon de l'accoster la nuit.
Dans l'épinette, il y a un coq favori et pour ainsi dire sacré, (p. 329)
qui survit à tous les autres; il est fameux pour avoir chanté pendant
un combat, comme dans la cour d'une ferme au milieu de ses poules.
Sous les ponts habite un chat; peau verdâtre zébrée, queue pelée,
moustache de crin, ferme sur ses pattes, opposant le contrepoids au
tangage et le balancier au roulis; il a fait deux fois le tour du
monde et s'est sauvé d'un naufrage sur un tonneau. Les mousses donnent
au coq du biscuit trempé dans du vin, et Matou a le privilège de
dormir, quand il lui plaît, dans le vitchoura du second capitaine.
Le vieux matelot ressemble au vieux laboureur. Leurs moissons sont
différentes, il est vrai: le matelot a mené une vie errante, le
laboureur n'a jamais quitté son champ; mais ils connaissent également
les étoiles et prédisent l'avenir en creusant leurs sillons. A l'un,
l'alouette, le rouge-gorge, le rossignol; à l'autre, la procellaria,
le courlis, l'alcyon,--leurs prophètes. Ils se retirent le soir,
celui-ci dans sa cabine, celui-là dans sa chaumière; frêles demeures,
où l'ouragan qui les ébranle n'agite point des consciences
tranquilles.
If the wind tempestuous is blowing,
Still no danger they descry;
The guiltless heart its boon bestowing,
Soothes them with its Lullaby, etc., etc.
«Si le vent souffle orageux, ils n'aperçoivent aucun danger; le coeur
innocent, versant son baume, les berce avec ses _dodo, l'enfant do;
dodo, l'enfant do_, etc.»
Le matelot ne sait où la mort le surprendra, à quel bord il (p. 330)
laissera sa vie: peut-être, quand il aura mêlé au vent son dernier
soupir, sera-t-il lancé au sein des flots, attaché sur deux avirons,
pour continuer son voyage; peut-être sera-t-il enterré dans un îlot
désert que l'on ne retrouvera jamais, ainsi qu'il a dormi isolé dans
son hamac, au milieu de l'Océan.
Le vaisseau seul est un spectacle: sensible au plus léger mouvement du
gouvernail, hippogriffe ou coursier ailé, il obéit à la main du
pilote, comme un cheval à la main du cavalier. L'élégance des mâts et
des cordages, la légèreté des matelots qui voltigent sur les vergues,
les différents aspects dans lesquels se présente le navire, soit qu'il
vogue penché par un autan contraire, soit qu'il fuie droit devant un
aquilon favorable, font de cette machine savante une des merveilles du
génie de l'homme. Tantôt la lame et son écume brisent et rejaillissent
contre la carène; tantôt l'onde paisible se divise, sans résistance,
devant la proue. Les pavillons, les flammes, les voiles, achèvent la
beauté de ce palais de Neptune: les plus basses voiles, déployées dans
leur largeur, s'arrondissent comme de vastes cylindres; les plus
hautes, comprimées dans leur milieu, ressemblent aux mamelles d'une
sirène. Animé d'un souffle impétueux, le navire, avec sa quille, comme
avec le soc d'une charrue, laboure à grand bruit le champ des mers.
Sur ce chemin de l'Océan, le long duquel on n'aperçoit ni arbres, ni
villages, ni villes, ni tours, ni clochers, ni tombeaux; sur cette
route sans colonnes, sans pierres milliaires, qui n'a pour bornes que
les vagues, pour relais que les vents, pour flambeaux que les (p. 331)
astres, la plus belle des aventures, quand on n'est pas en quête de
terres et de mers inconnues, est la rencontre de deux vaisseaux. On se
découvre mutuellement à l'horizon avec la longue-vue; on se dirige les
uns vers les autres. Les équipages et les passagers s'empressent sur
le pont. Les deux bâtiments s'approchent, hissent leur pavillon,
carguent à demi leurs voiles, se mettent en travers. Quand tout est
silence, les deux capitaines, placés sur le gaillard d'arrière, se
hèlent avec le porte-voix: «Le nom du navire? De quel port? Le nom du
capitaine? D'où vient-il? Combien de jours de traversée? La latitude
et la longitude? A Dieu, va!» On lâche les ris; la voile retombe. Les
matelots et les passagers des deux vaisseaux se regardent fuir, sans
mot dire: les uns vont chercher le soleil de l'Asie, les autres le
soleil de l'Europe, qui les verront également mourir. Le temps emporte
et sépare les voyageurs sur la terre, plus promptement encore que le
vent ne les emporte et ne les sépare sur l'Océan; on se fait un signe
de loin: _à Dieu, va!_ Le port commun est l'Éternité.
Et si le vaisseau rencontré était celui de Cook ou de La Pérouse?
Le maître de l'équipage de mon vaisseau malouin était un ancien
subrécargue, appelé Pierre Villeneuve, dont le nom seul me plaisait à
cause de la bonne Villeneuve. Il avait servi dans l'Inde, sous le
bailli de Suffren, et en Amérique sous le comte d'Estaing; il s'était
trouvé à une multitude d'affaires. Appuyé sur l'avant du vaisseau,
auprès du beaupré, de même qu'un vétéran assis sous la treille de son
petit jardin dans le fossé des Invalides, Pierre, en mâchant une
chique de tabac, qui lui enflait la joue comme une fluxion, me (p. 332)
peignait le moment du branle-bas, l'effet des détonations de
l'artillerie sous les ponts, le ravage des boulets dans leurs
ricochets contre les affûts, les canons, les pièces de charpente. Je
le faisais parler des Indiens, des nègres, des colons. Je lui
demandais comment étaient habillés les peuples, comment les arbres
faits, quelle couleur avaient la terre et le ciel, quel goût les
fruits; si les ananas étaient meilleurs que les pêches, les palmiers
plus beaux que les chênes. Il m'expliquait tout cela par des
comparaisons prises des choses que je connaissais: le palmier était un
grand chou, la robe d'un Indien celle de ma grand'mère; les chameaux
ressemblaient à un âne bossu; tous les peuples de l'Orient, et
notamment les Chinois, étaient des poltrons et des voleurs. Villeneuve
était de Bretagne, et nous ne manquions pas de finir par l'éloge de
l'incomparable beauté de notre patrie.
La cloche interrompait nos conversations; elle réglait les Quarts,
l'heure de l'habillement, celle de la revue, celle des repas. Le
matin, à un signal, l'équipage, rangé sur le pont, dépouillait la
chemise bleue pour en revêtir une autre qui séchait dans les haubans.
La chemise quittée était immédiatement lavée dans des baquets, où
cette pension de phoques savonnait aussi des faces brunes et des
pattes goudronnées.
Au repas du midi et du soir, les matelots, assis en rond autour des
gamelles, plongeaient l'un après l'autre, régulièrement et sans
fraude, leur cuiller d'étain dans la soupe flottante au roulis. Ceux
qui n'avaient pas faim vendaient, pour un morceau de tabac ou pour un
verre d'eau-de-vie, leur portion de biscuit ou de viande salée (p. 333)
à leurs camarades. Les passagers mangeaient dans la chambre du
capitaine. Quand il faisait beau, on tendait une voile sur l'arrière
du vaisseau, et l'on dînait à la vue d'une mer bleue, tachetée çà et
là de marques blanches par les écorchures de la brise.
Enveloppé de mon manteau, je me couchais la nuit sur le tillac. Mes
regards contemplaient les étoiles au-dessus de ma tête. La voile
enflée me renvoyait la fraîcheur de la brise qui me berçait sous le
dôme céleste: à demi assoupi et poussé par le vent, je changeais de
ciel en changeant de rêve.
Les passagers, à bord d'un vaisseau, offrent une société différente de
celle de l'équipage: ils appartiennent à un autre élément; leurs
destinées sont de la terre. Les uns courent chercher la fortune, les
autres le repos; ceux-là retournent à leur patrie, ceux-ci la
quittent; d'autres naviguent pour s'instruire des moeurs des peuples,
pour étudier les sciences et les arts. On a le loisir de se connaître
dans cette hôtellerie errante qui voyage avec le voyageur, d'apprendre
maintes aventures, de concevoir des antipathies, de contracter des
amitiés. Quand vont et viennent ces jeunes femmes nées du sang anglais
et du sang indien, qui joignent à la beauté de Clarisse la délicatesse
de Sacontala, alors se forment des chaînes que nouent et dénouent les
vents parfumés de Ceylan, douces comme eux, comme eux légères.
* * * * *
Parmi les passagers, mes compagnons, se trouvait un Anglais. Francis
Tulloch avait servi dans l'artillerie: peintre, musicien, (p. 334)
mathématicien, il parlait plusieurs langues. L'abbé Nagot, supérieur
des Sulpiciens, ayant rencontré l'officier anglican, en fit un
catholique: il emmenait son néophyte à Baltimore.
Je m'accointai avec Tulloch: comme j'étais alors profond philosophe,
je l'invitais à revenir chez ses parents[446]. Le spectacle que nous
avions sous les yeux le transportait d'admiration. Nous nous levions
la nuit, lorsque le pont était abandonné à l'officier de quart et à
quelques matelots qui fumaient leur pipe en silence: _Tuta æquora
silent_[447]. Le vaisseau roulait au gré des lames sourdes et lentes,
tandis que des étincelles de feu couraient avec une blanche écume le
long de ses flancs. Des milliers d'étoiles rayonnant dans le sombre
azur du dôme céleste, une mer sans rivage, l'infini dans le ciel et
sur les flots! Jamais Dieu ne m'a plus troublé de sa grandeur que dans
ces nuits où j'avais l'immensité sur ma tête et l'immensité sous mes
pieds.
[Note 446: Voir, à l'_Appendice_, le n° XI:
_Francis Tulloch_.]
[Note 447: C'est l'hémistiche de Virgile renversé.
Virgile a dit: _Æquora tuta silent_. (_Énéid._ I.
v. 164.)]
Des vents d'ouest, entremêlés de calmes, retardèrent notre marche. Le
4 mai, nous n'étions qu'à la hauteur des Açores. Le 6, vers les 8
heures du matin, nous eûmes connaissance de l'île du Pic; ce volcan
domina longtemps des mers non naviguées: inutile phare la nuit, signal
sans témoin le jour.
Il y a quelque chose de magique à voir s'élever la terre du fond de la
mer. Christophe Colomb, au milieu d'un équipage révolté, prêt à
retourner en Europe sans avoir atteint le but de son voyage, aperçoit
une petite lumière sur une plage que la nuit lui cachait. Le vol (p. 335)
des oiseaux l'avait guidé vers l'Amérique; la lueur du foyer d'un
sauvage lui révèle un nouvel univers. Colomb dut éprouver cette sorte
de sentiment que l'Écriture donne au Créateur quand, après avoir tiré
le monde du néant, il vit que son ouvrage était bon: _vidit Deus quod
esset bonum_. Colomb créait un monde. Une des premières vies du pilote
génois est celle que Giustiniani[448], publiant un psautier hébreu,
plaça en forme de _note_ sous le psaume: _Cæli enarrant gloriam Dei_.
[Note 448: _Giustiniani_ (1470-153l), hébraïsant,
né à Gênes. Il fut évêque de Nebbio (Corse), et
publia, en 1516, un psautier sous ce titre:
_Psalterium hebraicum, græcum, arabicum,
chaldaicum_.]
Vasco de Gama ne dut pas être moins émerveillé lorsqu'en 1498 il
aborda la côte de Malabar. Alors, tout change sur le globe; une nature
nouvelle apparaît; le rideau qui depuis des milliers de siècles
cachait une partie de la terre, se lève: on découvre la patrie du
soleil, le lieu d'où il sort chaque matin «comme un époux ou comme un
géant, _tanquam sponsus, ut gigas_;[449]» on voit à nu ce sage et
brillant Orient, dont l'histoire mystérieuse se mêlait aux voyages de
Pythagore, aux conquêtes d'Alexandre, au souvenir des croisades, et
dont les parfums nous arrivaient à travers les champs de l'Arabie et
les mers de la Grèce. L'Europe lui envoya un poète pour le saluer: le
cygne du Tage fit entendre sa triste et belle voix sur les rivages de
l'Inde: Camoëns leur emprunta leur éclat, leur renommée et leur
malheur; il ne leur laissa que leurs richesses.
[Note 449: Psaume XVIII, v. 5-6.]
Lorsque Gonzalo Villo, aïeul maternel de Camoëns, découvrit une (p. 336)
partie de l'archipel des Açores, il aurait dû, s'il eût prévu
l'avenir, se réserver une concession de six pieds de terre pour
recouvrir les os de son petit-fils.
Nous ancrâmes dans une mauvaise rade, sur une base de roches, par
quarante-cinq brasses d'eau. L'île _Graciosa_, devant laquelle nous
étions mouillés, nous présentait ses collines un peu renflées dans
leurs contours comme les ellipses d'une amphore étrusque: elle étaient
drapées de la verdure des blés, et elles exhalaient une odeur
fromentacée agréable, particulière aux moissons des Açores. On voyait
au milieu de ces tapis les divisions des champs, formées de pierres
volcaniques, mi-parties blanches et noires, et entassées les unes sur
les autres. Une abbaye, monument d'un ancien monde sur un sol nouveau,
se montrait au sommet d'un tertre; au pied de ce tertre, dans une anse
caillouteuse, miroitaient les toits rouges de la ville de Santa-Cruz.
L'île entière avec ses découpures de baies, de caps, de criques, de
promontoires, répétait son paysage inverti dans les flots. Des rochers
verticaux au plan des vagues lui servaient de ceinture extérieure. Au
fond du tableau, le cône du volcan du Pic, planté sur une coupole de
nuages, perçait, par delà Graciosa, la perspective aérienne.