préparé son voyage au nouveau monde, il était resté
à Chateaubriand une connaissance assez étendue des
plantes; et ses contemplations de la nature, comme
ses promenades solitaires, avaient accru sa
science: «Quand nous errions, dit M. de Marcellus
(_Chateaubriand et son temps_, p. 44) dans les
grands espaces presque déserts, autour de Londres,
il s'amusait à me montrer dans les prairies de
_Regent's-Park_, ou sous les bois de _Kensington_,
quelques-unes des fleurs, ses anciennes amies de
Combourg, retrouvées dans les forêts de l'Amérique,
mais il citait moins Linné que Virgile, car il
savait les _Géorgiques_ par coeur. «--Voici,» me
dit-il un jour, «l'avoine stérile, _steriles
dominantur avenæ_. Mais Virgile veut parler ici de
l'avoine folle et sauvage, et elle n'est pas
stérile; car les Indiens la récoltent en Amérique;
j'en ai vu des moissons naturelles aussi hautes et
épaisses que nos champs de blé. Là, au lieu de la
main des hommes, c'est la Providence qui la sème.
Regardez ce chardon épineux, _segnisque horreret in
arvis carduus_, et il n'est pas _segnis_, parce
qu'il serait lent et paresseux à croître; mais bien
au contraire parce qu'il rapporte aussi peu que les
terres où il s'élève: _neu segnes faceant terræ_,
a dit aussi Virgile, ici la grande centaurée,
_graveolentia centaurea_, que j'ai cueillie sur les
raines de Lacédémone; plus loin le _cerinthæ_
_ignobile gramen_, périphrase pour laquelle
j'aurais à gronder un peu le poète latin, car je
veux y retrouver notre gentille pâquerette, qui
certes n'a rien d'ignoble.»]
Enfin, au mois de janvier 1791, je pris sérieusement mon parti. (p. 309)
Le chaos augmentait: il suffisait de porter un nom _aristocrate_ pour
être exposé aux persécutions: plus votre opinion était consciencieuse
et modérée, plus elle était suspecte et poursuivie. Je résolus donc
de lever mes tentes: je laissai mon frère et mes soeurs à Paris et
m'acheminai vers la Bretagne.
Je rencontrai, à Fougères, le marquis de la Rouërie: je lui demandai
une lettre pour le général Washington. Le _colonel Armand_ (nom qu'on
donnait au marquis en Amérique) s'était distingué dans la guerre de
l'indépendance américaine. Il se rendit célèbre, en France, par la
conspiration royaliste qui fit des victimes si touchantes dans la
famille des Desilles[423]. Mort en organisant cette conspiration, il
fut exhumé, reconnu, et causa le malheur de ses hôtes et de ses amis.
Rival de La Fayette et de Lauzun, devancier de La Roche-jaquelin, le
marquis de la Rouërie avait plus d'esprit qu'eux; il s'était plus
souvent battu que le premier; il avait enlevé des actrices à l'Opéra,
comme le second; il serait devenu le compagnon d'armes du troisième.
Il fourrageait les bois, en Bretagne, avec un major américain[424], et
accompagné d'un singe assis sur la croupe de son cheval. Les écoliers
de droit de Rennes l'aimaient, à cause de sa hardiesse d'action et de
sa liberté d'idées: il avait été un des douze gentilshommes bretons
mis à la Bastille. Il était élégant de taille et de manières, (p. 310)
brave de mine, charmant de visage, et ressemblait aux portraits des
jeunes seigneurs de la Ligue.
[Note 423: Angélique-Françoise _Desilles_, dame de
_La Fonchais_, soeur d'André Desilles, le héros de
Nancy, née à Saint-Malo le 16 mai 1769. Elle fut
guillotinée, le 13 juin 1793, en même temps que son
beau-frère Michel-Julien Picot de Limoëlan. La
soeur d'André Desilles mourut avec un admirable
courage.]
[Note 424: Le major américain Chafner. Voyez sur
lui la note 2 de la page 115.]
Je choisis Saint-Malo pour m'embarquer, afin d'embrasser ma mère. Je
vous ai dit au troisième livre de ces _Mémoires_, comment je passai
par Combourg, et quels sentiments m'oppressèrent. Je demeurai deux
mois à Saint-Malo, occupé des préparatifs de mon voyage, comme jadis
de mon départ projeté pour les Indes.
Je fis marché avec un capitaine nommé Dujardin[425]: Il devait
transporter à Baltimore l'abbé Nagot, supérieur du séminaire de
Saint-Sulpice, et plusieurs séminaristes, sous la conduite de leur
chef[426]. Ces compagnons de voyage m'auraient mieux convenu (p. 311)
quatre ans plus tôt: de chrétien zélé que j'avais été, j'étais devenu
un esprit fort, c'est-à-dire un esprit faible. Ce changement dans mes
opinions religieuses s'était opéré par la lecture des livres
philosophiques. Je croyais, de bonne foi, qu'un esprit religieux était
paralysé d'un côté, qu'il y avait des vérités qui ne pouvaient arriver
jusqu'à lui, tout supérieur qu'il pût être d'ailleurs. Ce benoît
orgueil me faisait prendre le change; je supposais dans l'esprit
religieux cette absence d'une faculté qui se trouve précisément dans
l'esprit philosophique: l'intelligence courte croit tout voir, parce
qu'elle reste les yeux ouverts; l'intelligence supérieure consent à
fermer les yeux, parce qu'elle aperçoit tout en dedans. Enfin, une
chose m'achevait: le désespoir sans cause que je portais au fond du
coeur.
[Note 425: Les recherches faites par M. Ch. Cunat
aux Archives de la Marine, ont constaté
l'exactitude de tous les détails donnés ici par
Chateaubriand. Il s'embarqua à bord du brick le
_Saint-Pierre_ de 160 tonneaux, capitaine Dujardin
Pinte-de-Vin, allant aux îles Saint-Pierre et
Miquelon, d'où il devait relever pour Baltimore
(Ch. Cunat, _op. cit._).]
[Note 426: François-Charles _Nagot_, (et non
Nagault, comme l'a écrit Chateaubriand) n'était pas
supérieur du séminaire de St-Sulpice; il était
supérieur à Paris de la communauté des Robertins,
une des annexes du séminaire de Saint-Sulpice.
Désigné par M. Emery pour être supérieur du
séminaire que les Sulpiciens projetaient d'établir
à Baltimore, il s'embarqua à Saint-Malo sur le
_Saint-Pierre_, emmenant avec lui trois jeunes
prêtres de la Compagnie de Saint-Sulpice, MM.
Tessier, Antoine Garnier et Levadoux. Arrivés à
Baltimore le 10 juillet 1791, l'abbé Nagot y
installa, dès le mois de septembre suivant, le
séminaire de Sainte-Marie, le premier et le plus
renommé séminaire des États-Unis. En 1822, le pape
Pie VII érigea le collège de Sainte-Marie en
Université catholique, avec pouvoir de conférer des
grades ayant la même valeur que ceux qui se donnent
à Rome et dans les autres universités du monde
chrétien. M. Nagot mourut en 1816 dans cette maison
qu'il avait fondée et qu'il laissait prospère,
après l'avoir conduite à travers les difficultés
inséparables de tout commencement. (Voir _Élisabeth
Seton et les commencements de l'Église catholique
aux États-Unis_, par _Mme de Barberey_, 4me
édition, tome II, p. 482.)]
Une lettre de mon frère a fixé dans ma mémoire la date de mon départ:
il écrivait de Paris à ma mère, en lui annonçant la mort de Mirabeau.
Trois jours après l'arrivée de cette lettre, je rejoignis en rade le
navire sur lequel mes bagages étaient chargés[427]. On leva (p. 312)
l'ancre, moment solennel parmi les navigateurs. Le soleil se couchait
quand le pilote côtier nous quitta, après nous avoir mis hors des
passes. Le temps était sombre, la brise molle, et la houle battait
lourdement les écueils à quelques encablures du vaisseau.
[Note 427: Ici encore se vérifie la minutieuse
exactitude à laquelle Chateaubriand s'est astreint
dans la rédaction de ses _Mémoires_. Mirabeau est
mort le 2 avril 1791. Les lettres mettant alors
environ trois jours pour aller de Paris à
Saint-Malo, madame de Chateaubriand a donc dû
recevoir la lettre de son fils aîné le 5 avril.
Trois jours après, c'était le 8 avril... C'est
justement le 8 avril que l'abbé Nagot--et
Chateaubriand avec lui--s'embarquèrent sur le
_Saint-Pierre_. (Voir _Élisabeth Seton_, tome II,
p. 483.)]
Mes regards restaient attachés sur Saint-Malo. Je venais d'y laisser
ma mère tout en larmes. J'apercevais les clochers et les dômes des
églises où j'avais prié avec Lucile, les murs, les remparts, les
forts, les tours, les grèves où j'avais passé mon enfance avec Gesril
et mes camarades de jeux; j'abandonnais ma patrie déchirée,
lorsqu'elle perdait un homme que rien ne pouvait remplacer. Je
m'éloignais également incertain des destinées de mon pays et des
miennes: qui périrait de la France ou de moi? Reverrai-je jamais cette
France et ma famille?
Le calme nous arrêta avec la nuit au débouquement de la rade; les feux
de la ville et les phares s'allumèrent: ces lumières qui tremblaient
sous mon toit paternel semblaient à la fois me sourire et me dire
adieu, en m'éclairant parmi les rochers, les ténèbres de la nuit et
l'obscurité des flots.
Je n'emportais que ma jeunesse et mes illusions; je désertais un monde
dont j'avais foulé la poussière et compté les étoiles, pour un monde
de qui la terre et le ciel m'étaient inconnus. Que devait-il m'arriver
si j'atteignais le but de mon voyage? Égaré sur les rives
hyperboréennes, les années de discorde qui ont écrasé tant de
générations avec tant de bruit seraient tombées en silence sur ma
tête; la société eût renouvelé sa face, moi absent. Il est probable
que je n'aurais jamais eu le malheur d'écrire; mon nom serait demeuré
ignoré, ou il ne s'y fût attaché qu'une de ces renommées (p. 313)
paisibles au-dessous de la gloire, dédaignées de l'envie et laissées
au bonheur. Qui sait si j'eusse repassé l'Atlantique, si je ne me
serais point fixé dans les solitudes, à mes risques et périls
explorées et découvertes, comme un conquérant au milieu de ses
conquêtes!
Mais non! je devais rentrer dans ma patrie pour y changer de misères,
pour y être toute autre chose que ce que j'avais été. Cette mer, au
giron de laquelle j'étais né, allait devenir le berceau de ma seconde
vie: j'étais porté par elle, dans mon premier voyage, comme dans le
sein de ma nourrice, dans les bras de la confidente de mes premiers
pleurs et de mes premiers plaisirs.
Le jusant, au défaut de la brise, nous entraîna au large, les lumières
du rivage diminuèrent peu à peu et disparurent. Épuisé de réflexions,
de regrets vagues, d'espérances plus vagues encore, je descendis à ma
cabine: je me couchai, balancé dans mon hamac au bruit de la lame qui
caressait le flanc du vaisseau. Le vent se leva; les voiles déferlées
qui coiffaient les mâts s'enflèrent, et quand je montai sur le tillac
le lendemain matin, on ne voyait plus la terre de France.
Ici changent mes destinées: «Encore à la mer! _Again to sea!_»
(Byron.)
LIVRE VI[428] (p. 315)
[Note 428: Ce livre a été écrit à Londres, d'avril
à septembre 1822.--Il a été revu en décembre 1846.]
Prologue.--Traversée de l'océan.--Francis Tulloch.--Christophe
Colomb.--Camoëns.--Les Açores.--Île Graciosa.--Jeux marins.--Île
Saint-Pierre.--Côtes de la Virginie.--Soleil couchant.--Péril.
--J'aborde en Amérique.--Baltimore.--Séparation des passagers.
--Tulloch.--Philadelphie.--Le général Washington.--Parallèle de
Washington et de Bonaparte.--Voyage de Philadelphie à New-York et à
Boston.--Mackenzie.--Rivière du nord.--Chant de la passagère.--M. Swift.
--Départ pour la cataracte de Niagara avec un guide hollandais.
--M. Violet.--Mon accoutrement sauvage.--Chasse.--Le carcajou et
le renard canadien.--Rate musquée.--Chiens pêcheurs.--Insectes.
--Montcalm et Wolfe.--Campement au bord du lac des Onondagas.--Arabes.
--Course botanique.--L'Indienne et la vache.--Un Iroquois.--Sachem
des Onondagas.--Velly et les Franks.--Cérémonie de l'hospitalité.
--Anciens grecs.--Voyage du lac des Onondagas à la rivière Genesee.
--Abeilles, défrichements.--Hospitalité.--Lit.--Serpent à sonnettes
enchanté.--Cataracte de Niagara.--Serpent à sonnettes.--Je tombe au
bord de l'abîme.--Douze jours dans une hutte.--Changement de moeurs
chez les sauvages.--Naissance et mort.--Montaigne.--Chant de la
couleuvre.--Pantomime d'une petite Indienne, original de _Mila_.
--Incidences.--Ancien Canada.--Population indienne.--Dégradation
des moeurs.--Vraie civilisation répandue par la religion.--Fausse
civilisation introduite par le commerce.--Coureurs de bois.
--Factoreries.--Chasses.--Métis ou Bois-brûlés.--Guerres des compagnies.
--Mort des langues indiennes.--Anciennes possessions françaises en
Amérique.--Regrets.--Manie du passé.--Billet de Francis Conyngham.
--Manuscrit original en Amérique.--Lacs du Canada.--Flotte de (p. 316)
canots indiens.--Ruines de la nature.--Vallée du tombeau.--Destinée
des fleuves.--Fontaine de Jouvence.--Muscogulges et siminoles.--Notre
camp.--Deux Floridiennes.--Ruines sur l'Ohio.--Quelles étaient les
demoiselles Muscogulges.--Arrestation du roi à Varennes.--J'interromps
mon voyage pour repasser en Europe.--Dangers pour les États-Unis.
--Retour en Europe.--Naufrage.
Trente et un ans après m'être embarqué, simple sous-lieutenant, pour
l'Amérique, je m'embarquais pour Londres, avec un passe-port conçu en
ces termes: «Laissez passer, disait ce passe-port, laissez passer sa
seigneurie le vicomte de Chateaubriand, pair de France, ambassadeur du
roi près Sa Majesté Britannique, etc.» Point de signalement; ma
grandeur devait faire connaître mon visage en tous lieux. Un bateau à
vapeur, nolisé pour moi seul, me porte de Calais à Douvres. En mettant
le pied sur le sol anglais, le 5 avril 1822, je suis salué par le
canon du fort[429]. Un officier vient, de la part du commandant,
m'offrir une garde d'honneur. Descendu à _Shipwright-Inn_[430], le
maître et les garçons de l'auberge me reçoivent bras pendants (p. 317)
et tête nue. Madame la mairesse m'invite à une soirée, au nom des plus
belles dames de la ville. M. Billing[431], attaché à mon ambassade,
m'attendait. Un dîner d'énormes poissons et de monstrueux quartiers de
boeuf restaure monsieur l'ambassadeur, qui n'a point d'appétit et qui
n'était pas du tout fatigué. Le peuple, attroupé sous mes fenêtres,
fait retentir l'air de _huzzas_. L'officier revient et pose, malgré
moi, des sentinelles à ma porte. Le lendemain, après avoir distribué
force argent du roi mon maître, je me mets en route pour Londres, au
ronflement du canon, dans une légère voiture, qu'emportent quatre
beaux chevaux menés au grand trot par deux élégants jockeys. Mes gens
suivent dans d'autres carrosses; des courriers à ma livrée
accompagnent le cortège. Nous passons Cantorbery, attirant les yeux de
John Bull et des équipages qui nous croisent. A Black-Heath, bruyère
jadis hantée des voleurs, je trouve un village tout neuf. Bientôt
m'apparaît l'immense calotte de fumée qui couvre la cité de Londres.
[Note 429: Le 5 avril 1822 est le jour de son
arrivée à Londres. Il débarqua à Douvres dans la
soirée du 4 avril. On lit dans le _Moniteur_ du
jeudi 11 avril: «D'après les dernières nouvelles
d'Angleterre, le paquebot français _L'Antigone_ est
entré le 4 avril au soir dans le port de Douvres,
ayant à bord M. le vicomte de Chateaubriand,
ambassadeur de Sa Majesté Très-Chrétienne. Il est
descendu à l'hôtel _Wright_, où il a passé la nuit.
Le lendemain, au point du jour, il a été salué par
les batteries du château et une seconde salve a
annoncé le moment de son départ pour Londres. Son
excellence est arrivée dans la capitale le 5 dans
l'après-midi, avec une suite composée de cinq
voitures. Sa demeure est l'hôtel habité
précédemment par M. le duc Decazes, dans
_Portland-Place_.»]
[Note 430: L'auberge de Douvres, où descendit
Chateaubriand, ne s'appelait pas _Shipwrigt-Inn_,
ce qui signifierait _hôtel du constructeur de
vaisseau_; mais bien _Ship-Inn, hôtel du vaisseau_.
Il est vrai que le propriétaire de l'hôtel
s'appelait _Wright_, et qu'il a été ainsi cause de
la méprise. (_Chateaubriand et son temps_, par M.
de Marcellus, p. 46.)]
[Note 431: Voir l'_Appendice_ n° X: _Le Baron
Billing et l'ambassade de Londres_.]
Plongé dans le gouffre de vapeur charbonnée, comme dans une des
gueules du Tartare, traversant la ville entière dont je reconnais les
rues, j'aborde l'hôtel de l'ambassade, _Portland-Place_. Le chargé
d'affaires, M. le comte Georges de Caraman[432], les secrétaires
d'ambassade, M. le vicomte de Marcellus[433], M. le baron E. (p. 318)
de Cazes, M. de Bourqueney[434], les attachés à l'ambassade,
m'accueillent avec une noble politesse. Tous les huissiers, (p. 319)
concierges, valets de chambre, valet de pied de l'hôtel, sont
assemblés sur le trottoir. On me présente les cartes des ministres
anglais et des ambassadeurs étrangers, déjà instruits de ma prochaine
arrivée.
[Note 432: Le comte Georges de _Caraman_, devenu
plus tard ministre plénipotentiaire, était le fils
du duc de Caraman, alors ambassadeur à Vienne, et
qui allait bientôt, avec le vicomte Mathieu de
Montmorency, ministre des Affaires étrangères, avec
Chateaubriand, ambassadeur à Londres, et M. de la
Ferronnays, ambassadeur à Saint-Pétersbourg,
représenter la France au congrès de Vérone.]
[Note 433: Marie-Louis-Jean-André-Charles _Demartin
du Tyrac_, comte de _Marcellus_ (1795-1865).
Secrétaire d'ambassade à Constantinople en 1820, il
découvrit à Milo et envoya en France la _Vénus
victorieuse_, dite _Vénus de Milo_. Après avoir été
premier secrétaire à Londres et chargé d'affaires,
après le départ de Chateaubriand pour le congrès de
Vérone, il fut envoyé en mission à Madrid et à
Lucques. Nommé, sous le ministère Polignac,
sous-secrétaire d'État des Affaires étrangères, il
déclina ses fonctions et rentra dans la vie privée.
Il a publié, de 1839 à 1861, les ouvrages suivants:
_Souvenirs de l'Orient_,--_Vingt jours en
Sicile_,--_Épisodes littéraires en
Orient_,--_Chants du peuple en Grèce_,--_Politique
de la Restauration_,--_Chateaubriand et son
temps_,--_Les Grecs anciens et modernes_.]
[Note 434: François-Adolphe, comte de _Bourqueney_
(1799-1869). Il avait débuté dans la carrière
diplomatique à 17 ans comme attaché d'ambassade aux
États-Unis. En 1824, secrétaire de légation à
Berne, il donna sa démission pour suivre dans sa
chute M. de Chateaubriand, qui venait d'être
renvoyé du ministère, et, comme le grand écrivain,
il collabora au _Journal des Débats_. Comme lui
encore, il accepta sous le ministère Martignac, un
poste dont il se démit à l'avènement du ministère
Polignac. Après la Révolution de 1830, il rentra
dans la diplomatie, et nous le retrouvons
secrétaire d'ambassade à Londres, en 1840, sous M.
Guizot; il signa, en qualité de chargé d'affaires,
la convention des détroits (1841), qui faisait
rentrer la France dans le concert européen. Nommé
ambassadeur à Constantinople en 1844, il se retira
à la suite de la Révolution de 1848. Sous le second
Empire, ambassadeur à Vienne, il prit une part
importante aux négociations qui terminèrent la
guerre d'Orient et à celles qui terminèrent la
guerre d'Italie. Il fut ainsi l'un des signataires
du traité de Paris (1856) et du traité de Zurich
(1859). Louis-Philippe l'avait fait baron en 1842;
en 1859, Napoléon III le fit comte. Le 31 mars
1856, il avait été appelé au Sénat impérial.]
Le 17 mai de l'an de _grâce_ 1793, je débarquais pour la même ville de
Londres, humble et obscur voyageur, à Southampton, venant de Jersey.
Aucune mairesse ne s'aperçut que je passais; le maire de la ville,
William Smith, me délivra le 18, pour Londres, une feuille de route à
laquelle était joint un extrait de l'_Alien-bill_. Mon signalement
portait en anglais: «François de Chateaubriand, officier français à
l'armée des émigrés _(French officer in the emigrant army)_, taille de
cinq pieds quatre pouces _(five feet four inches high)_, mince _(thin
shape)_, favoris et cheveux bruns _(brown hair and fits)_.» Je
partageai modestement la voiture la moins chère avec quelques matelots
en congé; je relayai aux plus chétives tavernes; j'entrai pauvre,
malade, inconnu, dans une ville opulente et fameuse, où M. Pitt
régnait; j'allai loger, à six schellings par mois, sous le lattis d'un
grenier que m'avait préparé un cousin de Bretagne, au bout d'une
petite rue qui joignait Tottenham-Court-Road.
Ah! _Monseigneur_, que votre vie,
D'honneurs aujourd'hui, si remplie,
Diffère de ces heureux temps!
Cependant une autre obscurité m'enténèbre à Londres. Ma place
politique met à l'ombre ma renommée littéraire; il n'y a pas un (p. 320)
sot dans les trois royaumes qui ne préfère l'ambassadeur de Louis XVIII
à l'auteur du _Génie du christianisme_. Je verrai comment la chose
tournera après ma mort, ou quand j'aurai cessé de remplacer M. le duc
Decazes[435] auprès de George IV[436], succession aussi bizarre que le
reste de ma vie.
[Note 435: M. _Decazes_, le 17 février 1820, avait
quitté le ministère pour l'ambassade de Londres
(avec le titre de duc), et il avait conservé cette
ambassade jusqu'au 9 février 1822.]
[Note 436: Georges IV, né en 1762, mort en 1830.
Appelé à la régence en 1811, lorsque son père fut
tombé en démence, il ne prit le titre de roi qu'en
1820.]
Arrivé à Londres comme ambassadeur français, un de mes plus grands
plaisirs est de laisser ma voiture au coin d'un square, et d'aller à
pied parcourir les ruelles que j'avais jadis fréquentées, les
faubourgs populaires et à bon marché, où se réfugie le malheur sous la
protection d'une même souffrance, les abris ignorés que je hantais
avec mes associés de détresse, ne sachant si j'aurai du pain le
lendemain, moi dont trois ou quatre services couvrent aujourd'hui la
table. A toutes ces portes étroites et indigentes qui m'étaient
autrefois ouvertes, je ne rencontre que des visages étrangers. Je ne
vois plus errer mes compatriotes, reconnaissables à leurs gestes, à
leur manière de marcher, à la forme et à la vétusté de leurs habits.
Je n'aperçois plus ces prêtres martyrs portant le petit collet, le
grand chapeau à trois cornes, la longue redingote noire usée, et que
les Anglais saluaient en passant. De larges rues bordées de palais ont
été percées, des ponts bâtis, des promenades plantées: _Regent's-Park_
occupe, auprès de _Portland-Place_, les anciennes prairies couvertes
de troupeaux de vaches. Un cimetière, perspective de la lucarne (p. 321)
d'un de mes greniers, a disparu dans l'enceinte d'une fabrique. Quand
je me rends chez lord Liverpool[437], j'ai de la peine à retrouver
l'espace vide de l'échafaud de Charles Ier; des bâtisses nouvelles,
resserrant la statue de Charles II, se sont avancées avec l'oubli sur
des événements mémorables.
[Note 437: Robert Banks Jenkinson, 2me comte
_Liverpool_, d'abord lord Hawesbury, né en 1770,
était entré jeune dans la vie publique sous le
patronage de son père, collègue de Pitt, et
occupait depuis 1812 le poste de premier ministre.
Il mourut en 1827.]
Que je regrette, au milieu des insipides pompes, ce monde de
tribulations et de larmes, ces temps où je mêlai mes peines à celles
d'une colonie d'infortunés! Il est donc vrai que tout change, que le
malheur même périt comme la prospérité! Que sont devenus mes frères en
émigration? Les uns sont morts, les autres ont subi diverses
destinées: ils ont vu comme moi disparaître leurs proches et leurs
amis; ils sont moins heureux dans leur patrie qu'ils ne l'étaient sur
la terre étrangère. N'avions-nous pas sur cette terre nos réunions,
nos divertissements, nos fêtes et surtout notre jeunesse? Des mères de
famille, des jeunes filles qui commençaient la vie par l'adversité,
apportaient le fruit semainier du labeur, pour s'éjouir à quelque
danse de la patrie. Des attachements se formaient dans les causeries
du soir après le travail, sur les gazons d'Amstead et de
Primrose-Hill. A des chapelles, ornées de nos mains dans de vieilles
masures, nous priions le 21 janvier et le jour de la mort de la reine,
tout émus d'une oraison funèbre prononcée par le curé émigré de notre
village. Nous allions le long de la Tamise, tantôt voir surgir (p. 322)
aux docks les vaisseaux chargés des richesses du monde, tantôt admirer
les maisons de campagne de Richmond, nous si pauvres, nous privés du
toit paternel: toutes ces choses sont de véritables félicités!
Quand je rentre en 1822, au lieu d'être reçu par mon ami, tremblant de
froid, qui m'ouvre la porte de notre grenier en me tutoyant, qui se
couche sur son grabat auprès du mien, en se recouvrant de son mince
habit et ayant pour lampe le clair de lune,--je passe à la lueur des
flambeaux entre deux files de laquais, qui vont aboutir à cinq ou six
respectueux secrétaires. J'arrive, tout criblé sur ma route des mots:
_Monseigneur_, _Mylord_, _Votre Excellence_, _Monsieur l'Ambassadeur_,
à un salon tapissé d'or et de soie.
--Je vous en supplie, messieurs, laissez-moi! Trêve de ces _Mylords_!
Que voulez-vous que je fasse de vous? Allez rire à la chancellerie,
comme si je n'étais pas là. Prétendez-vous me faire prendre au sérieux
cette mascarade? Pensez-vous que je sois assez bête pour me croire
changé de nature parce que j'ai changé d'habit? Le marquis de
Londonderry[438] va venir, dites-vous; le duc de Wellington[439] m'a
demandé; M. Canning[440] me cherche; lady Jersey[441] m'attend à (p. 323)
dîner avec M. Brougham[442], lady Gwydir m'espère, à dix heures, dans
sa loge à l'Opéra; lady Mansfield[443] à minuit, à Almack's[444].