[Note 400: Mme Dugazon, Mme Saint-Aubin et Carline

étaient les trois meilleures actrices du

_Théâtre-Italien_, rue Favart, qui allait bientôt

s'appeler l'_Opéra-Comique

National_.--Louise-Rosalie _Lefèvre_, femme de

l'acteur Dugazon, de la Comédie-Française, était

née à Berlin en 1755; elle mourut à Paris en 1821.

Deux emplois ont gardé son nom au théâtre: les

_jeunes Dugazon_ et les _mères

Dugazon_.--_Saint-Aubin_ (Jeanne-Charlotte

_Schroeder_, dame _d'Herbey_, dite Mme), née en

1764, morte en 1850. Depuis ses débuts (29 juin

1786) jusqu'en 1808, époque à laquelle elle prit sa

retraite, elle tint le premier rang parmi le

personnel féminin de la salle Favart. Elle a laissé

son nom à l'emploi des ingénues de l'Opéra-Comique,

que l'on appelle encore aujourd'hui l'emploi des

_Saint-Aubin_.--_Carline_, la charmante soubrette

du Théâtre-Italien, s'appelait de son vrai nom

Marie-Gabrielle Malagrida. Elle avait débuté en

1780 et réussissait mieux dans la comédie que dans

l'opéra-comique, ayant peu de voix. Femme du

danseur Nivelon, de l'Opéra, elle se retira du

théâtre en 1801 et mourut en 1818, à 55 ans.]

[Note 401: Chateaubriand commet à son sujet une

petite erreur. Il parle ici des théâtres en 1789 et

1790: Mlle Olivier était morte le 21 septembre

1787, à 23 ans.]

Les promenades au boulevard du Temple et à celui des Italiens,

surnommé _Coblentz_, les allées du jardin des Tuileries, étaient

inondées de femmes pimpantes: trois jeunes filles de Grétry y

brillaient, blanches et roses comme leur parure: elles moururent

bientôt toutes trois. «Elle s'endormit pour jamais, dit Grétry en

parlant de sa fille aînée, assise sur mes genoux, aussi belle que

pendant sa vie.» Une multitude de voitures sillonnaient les carrefours

où barbotaient les sans-culottes, et l'on trouvait la belle madame de

Buffon[402], assise seule dans un phaéton du duc d'Orléans, stationné

à la porte de quelque club.

[Note 402: _Buffon_ (Marguerite-Françoise de

Bouvier de Cépoy, comtesse de), née en 1767, morte

en 1808. Femme de Georges-Louis-Marie Leclerc,

comte de Buffon, fils du grand écrivain, elle fut

la maîtresse affichée du duc d'Orléans

(Philippe-Égalité), dont elle eut un fils, tué sous

l'Empire en Espagne, où il servait comme officier

supérieur dans l'armée anglaise. Son mari, le comte

de Buffon, fut guillotiné le 10 juillet 1794. Elle

se remaria à Rome, en 1798, avec un banquier

strasbourgeois, M. Renouard de Bussières. Sur Mme

de Buffon et son rôle pendant la Révolution, les

_Mémoires_ du conventionnel Choudieu renferment (p.

475) les détails suivants: «Elle était la maîtresse

de Philippe-Égalité; elle demeurait chez le marquis

de Sillery, mari de Mme de Genlis; il y avait table

ouverte dans cette maison pour tous les députés.

Cette dame était jeune, aimable et jolie; et malgré

tous ces avantages, quoique secondée par

l'ex-constituant Voidel, homme très adroit, elle

n'a pas fait beaucoup de prosélytes au parti

d'Orléans, mais elle a essayé d'en faire.»]

[Illustration: MADAME DE STAËL]

L'élégance et le goût de la société aristocratique se retrouvaient

à l'hôtel de La Rochefoucauld, aux soirées de mesdames de Poix, (p. 297)

d'Hénin, de Simiane, de Vaudreuil, dans quelques salons de la haute

magistrature, restés ouverts. Chez M. Necker, chez M. le comte de

Montmorin, chez les divers ministres, se rencontraient (avec madame

de Staël[403], la duchesse d'Aiguillon, mesdames de Beaumont[404]--et

de Sérilly[405]) toutes les nouvelles illustrations de la (p. 298)

France, et toutes les libertés des nouvelles moeurs. Le cordonnier, en

uniforme d'officier de la garde nationale, prenait à genoux la mesure

de votre pied; le moine, qui le vendredi traînait sa robe noire ou

blanche, portait le dimanche le chapeau rond et l'habit bourgeois; le

capucin, rasé, lisait le journal à la guinguette, et dans un cercle de

femmes folles paraissait une religieuse gravement assise: c'était une

tante ou une soeur mise à la porte de son monastère. La foule visitait

ces couvents ouverts au monde, comme les voyageurs parcourent à

Grenade, les salles abandonnées de l'Alhambra, ou comme ils s'arrêtent

à Tibur, sous les colonnes du temple de la Sibylle.

[Note 403: _Staël-Holstein_ (Anne-Louise-Germaine

_Necker_, baronne de), née à Paris le 22 avril

1766, morte dans cette ville le 14 juillet 1817.]

[Note 404: _Beaumont_

(Pauline-Marie-Michelle-Frédérique-Ulrique de

Montmorin-Saint-Hérem, comtesse de), née à

Meussy-l'Évêque en Champagne, le 15 août 1768. Elle

avait épousé, le 25 septembre 1786, en

Saint-Sulpice de Paris, _Christophe-François_ de

Beaumont, fils du marquis _Jacques_ de Beaumont et

de Claire-Marguerite Riché de Beaupré,--et non,

comme le dit à tort M. Bardoux (_la comtesse

Pauline de Beaumont_, p. 27),

Christophe-Armand-Paul-Alexandre de Beaumont,

marquis d'Auty, fils du marquis Christophe de

Beaumont et de Marie-Claude de Baynac. Mme de

Beaumont mourut à Rome en 1803, comme on le verra

dans la suite des _Mémoires_.]

[Note 405: _Sérilly_ (Anne-Louise _Thomas_, dame

de), cousine de Mme de Beaumont. Elle avait épousé

Antoine-Jean-François de _Megret de Sérilly_,

trésorier de l'extraordinaire des guerres. Le 21

floréal an II (10 mai 1794), le jour même où Mme

Élisabeth porta sa tête sur l'échafaud, elle fut

condamnée à mort, ainsi que son mari et M. Megret

d'Etigny, son beau-frère. Le _Moniteur_ du 23

floréal (12 mai) l'indique comme ayant été

guillotinée. Elle échappa cependant. Comme elle

était enceinte, il fut sursis à son exécution. Son

extrait mortuaire n'en fut pas moins dressé, et ce

fut, cet extrait mortuaire à la main, qu'elle

comparut, le 29 germinal an III (18 avril 1795),

dans le procès de Fouquier-Tinville: «J'ai vu là

mon mari, dit-elle; j'y vois aujourd'hui ses

assassins et ses bourreaux. Voici mon extrait

mortuaire, il est du 21 floréal, jour de notre

jugement à mort; il m'a été délivré par la police

municipale de Paris.» Dans le courant de l'année

1795, elle épousa, en secondes noces, François de

Pange, l'ami d'André Chénier, qui la laissa veuve,

pour la seconde fois, dans les premiers jours de

septembre 1796. (Voir, en tête des _OEuvres de

François de Pange_, la notice de M. L. Becq de

Fouquières.)]

Du reste, force duels et amours, liaisons de prison et fraternité de

politique, rendez-vous mystérieux parmi des ruines, sous un ciel

serein, au milieu de la paix et de la poésie de la nature; promenades

écartées, silencieuses, solitaires, mêlées de serments éternels et de

tendresses indéfinissables, au sourd fracas d'un monde qui fuyait, au

bruit lointain d'une société croulante qui menaçait de sa chute ces

félicités placées au pied des événements. Quand on s'était perdu de

vue vingt-quatre heures, on n'était pas sûr de se retrouver jamais.

Les uns s'engageaient dans les routes révolutionnaires, les autres

méditaient la guerre civile; les autres partaient pour l'Ohio, (p. 299)

où ils se faisaient précéder de plans de châteaux à bâtir chez les

sauvages; les autres allaient rejoindre les princes: tout cela

allègrement, sans avoir souvent un sou dans sa poche: les royalistes

affirmant que la chose finirait un de ces matins par un arrêt du

parlement, les patriotes, tout aussi légers dans leurs espérances,

annonçant le règne de la paix et du bonheur avec celui de la liberté.

On chantait:

La sainte chandelle d'Arras,

Le flambeau de la Provence,

S'ils ne nous éclairent pas,

Mettent le feu dans la France;

On ne peut pas les toucher,

Mais on espère les moucher.

Et voilà comme on jugeait Robespierre et Mirabeau! «Il est aussi peu

en la puissance de toute faculté terrienne, dit l'Estoile, d'engarder

le peuple françois de parler, que d'enfouir le soleil en terre ou

l'enfermer dedans un trou.»

Le palais des Tuileries, grande geôle remplie de condamnés, s'élevait

au milieu de ces fêtes de la destruction. Les sentenciés jouaient

aussi en attendant la _charrette_, la _tonte_, la _chemise rouge_

qu'on avait mise à sécher, et l'on voyait à travers les fenêtres les

éblouissantes illuminations du cercle de la reine.

Des milliers de brochures et de journaux pullulaient; les satires et

les poèmes, les chansons des _Actes des Apôtres_[406], répondaient à

l'_Ami du peuple_ ou au _Modérateur_ du club monarchien, rédigé (p. 300)

par Fontanes[407]; Mallet du Pan[408], dans la partie politique du

_Mercure_, était en opposition avec la Harpe et Chamfort dans la

partie littéraire du même journal. Champcenetz, le marquis de Bonnay,

Rivarol, Mirabeau le cadet (le Holbein d'épée, qui leva sur le Rhin la

légion des hussards de la Mort), Honoré Mirabeau l'aîné, s'amusaient à

faire, en dînant, des caricatures et le _Petit Almanach des grands

hommes_[409]: Honoré allait ensuite proposer la loi martiale ou la

saisie des biens du clergé. Il passait la nuit chez madame Le Jay[410]

après avoir déclaré qu'il ne sortirait de l'Assemblée nationale que

par la puissance des baïonnettes. _Égalité_ consultait le diable (p. 301)

dans les carrières de Montrouge, et revenait au jardin de Monceau

présider les orgies dont Laclos[411] était l'ordonnateur. Le futur

régicide ne dégénérait point de sa race: double prostitué, la débauche

le livrait épuisé à l'ambition. Lauzun[412], déjà fané, soupait dans

sa petite maison à la barrière du Maine avec des danseuses de l'Opéra,

entre-caressées de MM. de Noailles, de Dillon, de Choiseul, de

Narbonne, de Talleyrand, et de quelques autres élégances du jour dont

il nous reste deux ou trois momies.

[Note 406: Ce pamphlet périodique, qui renfermait

en effet des satires, des poèmes et des chansons, a

paru de novembre 1789 à octobre 1791. Ses

principaux rédacteurs étaient Peltier, Rivarol,

Champcenetz, Mirabeau le jeune, le marquis de

Bonnay, François Suleau, Montlosier, Bergasse, etc.

La collection des _Actes des Apôtres_ comprend 311

numéros, réunis en onze volumes in-8°, dont chacun

est appelé _version_ et contient 30 numéros, une

introduction et une planche gravée. Il en existe

une édition contrefaite en vingt volumes in-12.]

[Note 407: _Le Journal de la Ville et des Provinces

ou le_ MODÉRATEUR, par M. de Fontanes, avait

commencé de paraître le 1er octobre 1789.]

[Note 408: Jacques _Mallet du Pan_ (1749-1800),

rédacteur politique du _Mercure de France_.

Sainte-Beuve a dit de lui: «Comme journaliste et

comme publiciste, dans cette rude fonction de

saisir, d'embrasser au passage des événements

orageux et compliqués qui se déroulent et se

précipitent, nul n'a eu plus souvent raison, plume

en main, que lui.» (_Causeries du lundi_, tome IV,

p. 361-394).]

[Note 409: Le vrai titre de ce spirituel pamphlet,

paru en 1791, est celui-ci: _Petit dictionnaire des

grands hommes et des grandes choses qui ont rapport

à la Révolution_, composé par une société

d'aristocrates.]

[Note 410: Femme du libraire Le Jay, l'éditeur de

Mirabeau. Sur les relations du grand orateur avec

Mme Le Jay, voir les tomes III et IV des _Mirabeau_

par Louis de Loménie.]

[Note 411: _Laclos_ Pierre-Ambroise-François

_Choderlos_ de, l'auteur des _Liaisons

dangereuses_, né en 1741 à Amiens. Rédacteur du

_Journal des Amis de la Constitution_ (du 1er

novembre 1790 au 20 septembre 1791), maréchal de

camp en 1792, il servait à l'armée de Naples comme

inspecteur général d'artillerie, lorsqu'il mourut à

Tarente le 5 novembre 1803.]

[Note 412: Le duc de _Lauzun_ (Armand-Louis de

Gontaut-Biron) devint duc de Biron en 1788. Élu

député de la noblesse aux États-Généraux par la

sénéchaussée du Quercy, il embrassa avec ardeur les

idées nouvelles et fut successivement promu

maréchal de camp (13 janvier 1792), général en chef

de l'armée du Rhin (9 juillet 1792), commandant de

l'armée des Côtes de la Rochelle (15 mai

1793).--Guillotiné le 31 décembre 1793.]

La plupart des courtisans, célèbres par leur immoralité, à la fin du

règne de Louis XV et pendant le règne de Louis XVI, étaient enrôlés

sous le drapeau tricolore: presque tous avaient fait la guerre

d'Amérique et barbouillé leurs cordons des couleurs républicaines. La

Révolution les employa tant qu'elle se tint à une médiocre hauteur;

ils devinrent même les premiers généraux de ses armées. Le duc de

Lauzun, le romanesque amoureux de la princesse Czartoriska, le coureur

de femmes sur les grands chemins, le Lovelace qui _avait_ celle-ci et

puis qui _avait_ celle-là, selon le noble et chaste jargon de la (p. 302)

cour, le duc de Lauzun, devenu duc de Biron, commandant pour la

Convention dans la Vendée: quelle pitié! Le baron de Besenval[413],

révélateur menteur et cynique des corruptions de la haute société,

mouche du coche des puérilités de la vieille monarchie expirante, ce

lourd baron compromis dans l'affaire de la Bastille, sauvé par M.

Necker et par Mirabeau, uniquement parce qu'il était Suisse: quelle

misère! Qu'avaient à faire de pareils hommes avec de pareils

événements? Quand la Révolution eut grandi, elle abandonna avec dédain

les frivoles apostats du trône: elle avait eu besoin de leurs vices,

elle eut besoin de leurs têtes: elle ne méprisait aucun sang, pas même

celui de la du Barry.

[Note 413: Pierre-Victor, baron de _Besenval_, né

en 1722 à Soleure, mort le 2 juin 1791. Ses

_Mémoires_, publiés par le vicomte de Ségur

(1805-1807), 4 vol. in-8°, ont été désavoués par la

famille.]

* * * * *

L'année 1790 compléta les mesures ébauchées de l'année 1780. Le bien

de l'Église, mis d'abord sous la main de la nation, fut confisqué, la

constitution civile du clergé décrétée, la noblesse abolie.

Je n'assistais pas à la fédération de juillet 1790: une indisposition

assez grave me retenait au lit; mais je m'étais fort amusé auparavant

aux brouettes du Champ de Mars. Madame de Staël a merveilleusement

décrit cette scène[414]. Je regretterai toujours de n'avoir pas vu M.

de Talleyrand dire la messe servie par l'abbé Louis[415], comme (p. 303)

de ne l'avoir pas vu, le sabre au côté, donner audience à l'ambassadeur

du Grand Turc.

[Note 414: _Considérations sur les principaux

événements de la Révolution française_, par Mme de

Staël, seconde partie, chapitre XVI: _De la

Fédération du 14 juillet 1790_.]

[Note 415: _Louis_ Joseph-Dominique, baron, né à

Toul le 13 novembre 1755, mort à Bry-sur-Marne le

26 août 1837. Après avoir reçu les ordres mineurs,

il acheta en 1779 une charge de conseiller-clerc au

Parlement de Paris, où l'on remarqua bientôt ses

aptitudes en matière financière. Lorsque l'évêque

d'Autun, le 14 juillet 1790, célébra solennellement

la messe au Champ de Mars sur l'autel de la Patrie,

il avait l'abbé Louis pour diacre. Ministre des

finances, du 1er avril 1814 au 20 mars 1815, le

baron Louis reprit plus tard ce portefeuille à cinq

reprises différentes, sous Louis XVIII et sous

Louis-Philippe.]

Mirabeau déchut de sa popularité dans l'année 1790; ses liaisons avec

la Cour étaient évidentes. M. Necker résigna le ministère et se

retira, sans que personne eût envie de le retenir[416]. Mesdames,

tante du roi, partirent pour Rome avec un passe-port de l'Assemblée

nationale[417]. Le duc d'Orléans, revenu d'Angleterre, se déclara le

très humble et très obéissant serviteur du roi. Les sociétés des Amis

de la Constitution, multipliées sur le sol, se rattachaient à Paris à

la société mère, dont elles recevaient les inspirations et exécutaient

les ordres.

[Note 416: Necker se retira le 4 septembre 1790.]

[Note 417: Le 20 février 1791 _Moniteur_ du 22

février.]

La vie publique rencontrait dans mon caractère des dispositions

favorables: ce qui se passait en commun m'attirait, parce que dans la

foule je regardais ma solitude et n'avais point à combattre ma

timidité. Cependant les salons, participant du mouvement universel,

étaient un peu moins étrangers à mon allure, et j'avais, malgré moi,

fait des connaissances nouvelles.

La marquise de Villette s'était trouvée sur mon chemin. Son (p. 304)

mari[418], d'une réputation calomniée, écrivait, avec Monsieur, frère

du roi, dans le _Journal de Paris_. Madame de Villette, charmante

encore, perdit une fille de seize ans, plus charmante que sa mère, et

pour laquelle le chevalier de Parny fit ces vers dignes de

l'_Anthologie_:

Au ciel elle a rendu sa vie,

Et doucement s'est endormie,

Sans murmurer contre ses lois:

Ainsi le sourire s'efface,

Ainsi meurt sans laisser de trace

Le chant d'un oiseau dans les bois.

[Note 418: Charles-Michel, marquis de _Villette_,

né le 4 décembre 1736, député de l'Oise à la

Convention, il vota, dans le procès de Louis XVI,

pour la réclusion et le bannissement à l'époque de

la paix. Il mourut, le 9 juillet 1793, dans son

hôtel de la rue de Beaune.]

Mon régiment, en garnison à Rouen, conserva sa discipline assez tard.

Il eut un engagement avec le peuple au sujet de l'exécution du

comédien Bordier[419], qui subit le dernier arrêt de la (p. 305)

puissance parlementaire; pendu la veille, héros le lendemain, s'il eût

vécu vingt-quatre heures de plus. Mais, enfin, l'insurrection se mit

parmi les soldats de Navarre. Le marquis de Mortemart émigra; les

officiers le suivirent. Je n'avais ni adopté ni rejeté les nouvelles

opinions; aussi peu disposé à les attaquer qu'à les servir, je ne

voulus ni émigrer ni continuer la carrière militaire: je me retirai.

[Note 419: Le comédien Bordier, célèbre à Paris

dans le rôle d'Arlequin, était en représentation à

Rouen, lorsque, dans la nuit du 3 au 4 août 1789,

assisté d'un avocat de Lisieux, nommé Jourdain, il

se mit à la tête d'une émeute. L'hôtel de

l'intendant, M. de Maussion, fut pillé, les

bureaux-recettes, les barrières de la ville, le

bureau des aides, tous les bâtiments où l'on

percevait les droits du roi furent pillés. «De

grands feux s'allument, dit M. Taine, dans les rues

et sur la place du Vieux-Marché; on y jette

pêle-mêle des meubles, des habits, des papiers et

des batteries de cuisine; des voitures sont

traînées et précipitées dans la Seine. C'est

seulement lorsque l'hôtel de ville est envahi que

la garde nationale, prenant peur, se décida à

saisir Bordier et quelques autres. Mais le

lendemain, au cri de _Carabo_, et sous la conduite

de Jourdain, la Conciergerie est forcée, Bordier

est délivré, et l'Intendance avec les bureaux est

saccagée une seconde fois. Lorsqu'enfin les deux

coquins sont pris et menés à la potence, la

populace est si bien pour eux qu'on est forcé, pour

la maintenir, de braquer contre elle des canons

chargés. » (_La Révolution_, tome I, page 84.)--Le

28 brumaire an II (18 novembre 1793), sur la motion

du conventionnel Dubois-Crancé, la Société des

Jacobins arrêta qu'il serait demandé à la

Convention d'accorder une pension au fils de

Bordier. Le _Moniteur_ du 11 frimaire suivant (1er

décembre) constate «qu'une fête vient d'être

célébrée à Rouen, en l'honneur de Jourdain et

Bordier, victimes de l'aristocratie, dont la

mémoire est réhabilitée.»]

Dégagé de tous liens, j'avais, d'une part, des disputes assez vives

avec mon frère et le président de Rosambo; de l'autre, des discussions

non moins aigres avec Ginguené, La Harpe et Chamfort. Dès ma jeunesse,

mon impartialité politique ne plaisait à personne. Au surplus, je

n'attachais d'importance aux questions soulevées alors que par des

idées générales de liberté et de dignité humaines; la politique

personnelle m'ennuyait; ma véritable vie était dans des régions plus

hautes.

Les rues de Paris, jour et nuit encombrées de peuple, ne me

permettaient plus mes flâneries. Pour retrouver le désert, je me

réfugiais au théâtre: je m'établissais au fond d'une loge, et laissais

errer ma pensée aux vers de Racine, à la musique de Sacchini, ou aux

danses de l'Opéra. Il faut que j'aie vu intrépidement vingt fois (p. 306)

de suite, aux Italiens[420], la _Barbe-bleue_ et le _Sabot perdu_[421],

m'ennuyant pour me désennuyer, comme un hibou dans un trou de mur;

tandis que la monarchie tombait, je n'entendais ni le craquement des

voûtes séculaires, ni les miaulements du vaudeville, ni la voix tonnante

de Mirabeau à la tribune, ni celle de Colin qui chantait à Babet sur

le théâtre:

Qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige,

Quand la nuit est longue, on l'abrège.

[Note 420: Le Théâtre-Italien était situé entre les

rues Favart et Marivaux. On y jouait des comédies

et des opéras-comiques. Malgré le nom de ce

théâtre, les pièces et les acteurs étaient

français. En 1792, il prit le nom d'_Opéra-Comique

National_; il a été brûlé le 25 mai 1887.]

[Note 421: _Raoul Barbe-Bleue_, comédie en trois

actes, mêlée d'ariettes, paroles de Sedaine,

représentée pour la première fois, sur le

Théâtre-Italien, au commencement de 1789.--_Le

Sabot perdu_, opéra-comique en un acte, mêlé

d'ariettes, était de date plus ancienne. Bien qu'il

eût paru sous les noms de Duni et de Sedaine, il

était en réalité de Cazotte, non seulement pour les

paroles, mais encore pour la plus grande partie de

la musique. Voir les _OEuvres de Cazotte_, tome III.]

M. Monet, directeur des mines, et sa jeune fille, envoyés par madame

Ginguené, venaient quelquefois troubler ma sauvagerie: mademoiselle

Monet se plaçait sur le devant de la loge; je m'asseyais moitié

content, moitié grognant, derrière elle. Je ne sais si elle me

plaisait, si je l'aimais; mais j'en avais bien peur. Quand elle était

partie, je la regrettais, en étant plein de joie de ne la voir plus.

Cependant j'allais quelquefois, à la sueur de mon front, la chercher

chez elle, pour l'accompagner à la promenade: je lui donnais le (p. 307)

bras, et je crois que je serrais un peu le sien.

Une idée me dominait, l'idée de passer aux États-Unis: il fallait un

but utile à mon voyage; je me proposais de découvrir (ainsi que je

l'ai dit dans ces _Mémoires_ et dans plusieurs de mes ouvrages) le

passage au nord-ouest de l'Amérique. Ce projet n'était pas dégagé de

ma nature poétique. Personne ne s'occupait de moi; j'étais alors,

ainsi que Bonaparte, un mince sous-lieutenant tout à fait inconnu;

nous partions, l'un et l'autre, de l'obscurité à la même époque, moi

pour chercher ma renommée dans la solitude, lui sa gloire parmi les

hommes. Or, ne m'étant attaché à aucune femme, ma sylphide obsédait

encore mon imagination. Je me faisais une félicité de réaliser avec

elle mes courses fantastiques dans les forêts du Nouveau Monde. Par

l'influence d'une autre nature, ma fleur d'amour, mon fantôme sans nom

des bois de l'Armorique, est devenue _Atala_ sous les ombrages de la

Floride.

M. de Malesherbes me montait la tête sur ce voyage, j'allais le voir

le matin; le nez collé sur des cartes, nous comparions les différents

dessins de la coupole arctique; nous supputions les distances du

détroit de Behring au fond de la baie d'Hudson; nous lisions les

divers récits des navigateurs et voyageurs anglais, hollandais,

français, russes, suédois, danois; nous nous enquérions des chemins à

suivre par terre pour attaquer le rivage de la mer polaire; nous

devisions des difficultés à surmonter, des précautions à prendre

contre la rigueur du climat, les assauts des bêtes et le manque de

vivres. Cet homme illustre me disait: «Si j'étais plus jeune, (p. 308)

je partirai avec vous, je m'épargnerais le spectacle que m'offrent ici

tant de crimes, de lâchetés et de folies. Mais à mon âge il faut

mourir où l'on est. Ne manquez pas de m'écrire par tous les vaisseaux,

de me mander vos progrès et vos découvertes: je les ferai valoir

auprès des ministres. C'est bien dommage que vous ne sachiez pas la

botanique!» Au sortir de ces conversations, je feuilletais Tournefort,

Duhamel, Bernard de Jussieu, Grew, Jacquin, le _Dictionnaire_ de

Rousseau, les Flores élémentaires; je courais au Jardin du Roi, et

déjà je me croyais un Linné[422].

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 29 / 42 段