L'Assemblée constituante, malgré ce qui peut lui être reproché, n'en

reste pas moins la plus illustre congrégation populaire qui jamais ait

paru chez les nations, tant par la grandeur de ses transactions que

par l'immensité de leurs résultats. Il n'y a si haute question

politique qu'elle n'ait touchée et convenablement résolue. Que

serait-ce si elle s'en fût tenue aux cahiers des états généraux et

n'eût pas essayé d'aller au delà! Tout ce que l'expérience et

l'intelligence humaine avaient conçu, découvert et élaboré pendant

trois siècles, se trouve dans ces cahiers. Les abus divers de

l'ancienne monarchie y sont indiqués et les remèdes proposés; tous les

genres de liberté sont réclamés, même la liberté de la presse; (p. 283)

toutes les améliorations demandées, pour l'industrie, les manufactures,

le commerce, les chemins, l'armée, l'impôt, les finances, les écoles,

l'éducation publique, etc. Nous avons traversé sans profit des abîmes

de crimes et des tas de gloire; la République et l'Empire n'ont servi

à rien: l'Empire a seulement réglé la force brutale des bras que la

République avait mis en mouvement; il nous a laissé la centralisation,

administration vigoureuse que je crois un mal, mais qui peut-être

pouvait seule remplacer les administrations locales alors qu'elles

étaient détruites et que l'anarchie avec l'ignorance étaient dans

toutes les têtes. A cela près, nous n'avons pas fait un pas depuis

l'Assemblée constituante: ses travaux sont comme ceux du grand médecin

de l'antiquité, lesquels ont à la fois reculé et posé les bornes de la

science. Parlons de quelques membres de cette Assemblée, et

arrêtons-nous à Mirabeau qui les résume et les domine tous.

* * * * *

Mêlé par les désordres et les hasards de sa vie aux plus grands

événements et à l'existence des repris de justice, des ravisseurs et

des aventuriers, Mirabeau, tribun de l'aristocratie, député de la

démocratie, avait du Gracchus et du don Juan, du Catilina et du Gusman

d'Alfarache, du cardinal de Richelieu et du cardinal de Retz, du roué

de la Régence et du sauvage de la Révolution; il avait de plus du

_Mirabeau_, famille florentine exilée, qui gardait quelque chose de

ces palais armés et de ses grands factieux célébrés par Dante; famille

naturalisée française, où l'esprit républicain du moyen âge de

l'Italie et l'esprit féodal de notre moyen âge se trouvaient (p. 284)

réunis dans une succession d'hommes extraordinaires.

La laideur de Mirabeau, appliquée sur le fond de beauté particulière à

sa race, produisait une sorte de puissante figure du _Jugement

dernier_ de Michel-Ange, compatriote des _Arrighetti_. Les sillons

creusés par la petite vérole sur le visage de l'orateur avaient plutôt

l'air d'escarres laissées par la flamme. La nature semblait avoir

moulé sa tête pour l'empire ou pour le gibet, taillé ses bras pour

étreindre une nation ou pour enlever une femme. Quand il secouait sa

crinière en regardant le peuple, il l'arrêtait; quand il levait sa

patte et montrait ses ongles, la plèbe courait furieuse. Au milieu de

l'effroyable désordre d'une séance, je l'ai vu à la tribune, sombre,

laid et immobile: il rappelait le chaos de Milton, impassible et sans

forme au centre de sa confusion.

Mirabeau tenait de son père[390] et de son oncle[391] qui, comme

Saint-Simon, écrivaient à la diable des pages immortelles. On lui

fournissait des discours pour la tribune: il en prenait ce que son

esprit pouvait amalgamer à sa propre substance. S'il les adoptait en

entier, il les débitait mal; on s'apercevait qu'ils n'étaient pas (p. 285)

de lui par des mots qu'il y mêlait d'aventure, et qui le révélaient.

Il tirait son énergie de ses vices; ces vices ne naissaient pas d'un

tempérament frigide, ils portaient sur des passions profondes,

brûlantes, orageuses. Le cynisme des moeurs ramène dans la société, en

annihilant le sens moral, une sorte de barbares; ces barbares de la

civilisation, propres à détruire comme les Goths, n'ont pas la

puissance de fonder comme eux: ceux-ci étaient les énormes enfants

d'une nature vierge, ceux-là sont les avortons monstrueux d'une nature

dépravée.

[Note 390: Victor _Riqueti_, marquis de _Mirabeau_,

né le 5 octobre 1715 à Pertuis (Provence). Il

prenait le titre de l'_Ami des hommes_, du titre de

son principal ouvrage, paru en 1756. Il mourut la

veille même de la prise de la Bastille, le 13

juillet 1789.]

[Note 391: Jean-Antoine-Joseph-Charles-Elzéar de

_Riqueti_, né à Pertuis, comme son frère, le 8

octobre 1717. Il prit le titre de _bailli_ en 1763,

en devenant grand-croix de l'ordre de Malte. A

partir de ce moment, il n'est plus appelé que le

_bailli de Mirabeau_. Il mourut à Malte en 1794.

Ainsi que l'_Ami des hommes_, le _bailli_ était,

lui aussi, une façon de Saint-Simon. Chateaubriand

n'a rien exagéré, quand il a dit des deux frères:

«qu'ils écrivaient à la diable des pages

immortelles». (Voir les belles études sur les

_Mirabeau_, par Louis de Loménie, tomes I et II.)]

Deux fois j'ai rencontré Mirabeau à un banquet, une fois chez la nièce

de Voltaire, la marquise de Villette[392], une autre fois au

Palais-Royal, avec des députés de l'opposition que Chapelier[393]

m'avait fait connaître: Chapelier est allé à l'échafaud, dans le même

tombereau que mon frère et M. de Malesherbes. Mirabeau parla beaucoup,

et surtout beaucoup de lui. Ce fils des lions, lion lui-même à la (p. 286)

tête de chimère, cet homme si positif dans les faits, était tout

roman, tout poésie, tout enthousiasme par l'imagination et le langage;

on reconnaissait l'amant de Sophie, exalté dans ses sentiments et

capable de sacrifice. «Je la trouvai, dit-il, cette femme adorable;...

je sus ce qu'était son âme, cette âme formée des mains de la nature

dans un moment de magnificence.»

[Note 392: Reine-Philiberte Rouph de _Varicourt_,

que Voltaire avait surnommée _Belle et Bonne_. Elle

avait épousé à Ferney, le 12 novembre 1777, le

marquis de Villette. Elle est morte à Paris en

1822, dans son hôtel de la rue de Beaune, où

Voltaire lui-même était mort. C'est dans cet hôtel

que Chateaubriand rencontra Mirabeau.]

[Note 393: _Le Chapelier_ (Isaac-René-Guy), né à

Rennes, le 12 juin 1754. Député du tiers-état et de

la sénéchaussée de Rennes, il prit une part des

plus actives aux travaux de la Constituante. L'un

des principaux orateurs du côté gauche, l'un des

fondateurs du _Club breton_, devenu bientôt le club

des Jacobins, il n'en fut pas moins condamné par le

tribunal révolutionnaire «pour avoir conspiré

depuis 1789 en faveur de la royauté». Il périt le

même jour que le frère et la belle-soeur de

Chateaubriand, le 3 floréal an II (22 avril

1794).--Sa veuve, Marie-Esther de la Marre, se

remaria le 10 nivôse an VIII (31 décembre 1799)

avec M. Corbière, le futur ministre de la

Restauration.]

Mirabeau m'enchanta de récits d'amour, de souhaits de retraite dont il

bigarreait des discussions arides. Il m'intéressait encore par un

autre endroit: comme moi, il avait été traité sévèrement par son père,

lequel avait gardé, comme le mien, l'inflexible tradition de

l'autorité paternelle absolue.

Le grand convive s'étendit sur la politique étrangère, et ne dit

presque rien de la politique intérieure; c'était pourtant ce qui

l'occupait; mais il laissa échapper quelques mots d'un souverain

mépris contre ces hommes se proclamant supérieurs, en raison de

l'indifférence qu'ils affectent pour les malheurs et les crimes.

Mirabeau était né généreux, sensible à l'amitié, facile à pardonner

les offenses. Malgré son immoralité, il n'avait pu fausser sa

conscience; il n'était corrompu que pour lui, son esprit droit et

ferme ne faisait pas du meurtre une sublimité de l'intelligence; il

n'avait aucune admiration pour des abattoirs et des voiries.

Cependant Mirabeau ne manquait pas d'orgueil; il se vantait

outrageusement; bien qu'il se fût constitué marchand de drap pour être

élu par le tiers état (l'ordre de la noblesse ayant eu l'honorable

folie de le rejeter), il était épris de sa naissance: _oiseau hagard,

dont le nid fut entre quatre tourelles_, dit son père. Il n'oubliait

pas qu'il avait paru à la cour, monté dans les carrosses et (p. 287)

chassé avec le roi. Il exigeait qu'on le qualifiât du titre de comte;

il tenait à ses couleurs, et couvrit ses gens de livrée quand tout le

monde la quitta. Il citait à tout propos et hors de propos _son

parent_, l'amiral de Coligny. Le _Moniteur_ l'ayant appelé Riquet[394]:

«Savez-vous, dit-il avec emportement au journaliste, qu'avec votre

Riquet, vous avez désorienté l'Europe pendant trois jours?» Il

répétait cette plaisanterie impudente et si connue: «Dans une autre

famille, mon frère le vicomte serait l'homme d'esprit et le mauvais

sujet; dans ma famille, c'est le sot et l'homme de bien.» Des

biographes attribuent ce mot au vicomte, se comparant avec humilité

aux autres membres de la famille.

[Note 394: Non pas _Riquet_,--ce qui était le nom

patronymique des Caraman, descendant de Pierre-Paul

Riquet, le créateur du canal du Languedoc,--mais

_Riqueti_, nom patronymique des Mirabeau. «On

connaît, écrit M. de Loménie, le mot adressé,

dit-on, par Mirabeau au rédacteur du _Moniteur_

qui, au lendemain du décret d'abolition des titres

et distinctions nobiliaires, et en conformité à ce

décret, lui avait, dans le compte rendu de

l'Assemblée, ôté le nom du fief sous lequel il

était si populaire, et l'avait désigné par son nom

patronymique de Riqueti, ou, comme lui-même

l'écrivait, Riquetti: «Avec votre _Riquetti_, vous

avez désorienté toute l'Europe.» Dans sa lettre du

20 juin 1790 pour la Cour, Mirabeau parle de ce

décret comme d'une démence dont La Fayette a été ou

bêtement, ou perfidement complice». _Les Mirabeau_,

tome V, p. 325.]

Le fond des sentiments de Mirabeau était monarchique: il a prononcé

ces belles paroles: «J'ai voulu guérir les Français de la superstition

de la monarchie et y substituer son culte.» Dans une lettre, destinée

à être mise sous les yeux de Louis XVI, il écrivait: «Je ne voudrais

pas avoir travaillé seulement à une vaste destruction.» C'est (p. 288)

cependant ce qui lui est arrivé: le ciel, pour nous punir de nos

talents mal employés, nous donne le repentir de nos succès.

Mirabeau remuait l'opinion avec deux leviers: d'un côté, il prenait

son point d'appui dans les masses dont il s'était constitué le

défenseur en les méprisant; de l'autre, quoique traître à son ordre,

il en soutenait la sympathie par des affinités de caste et des

intérêts communs. Cela n'arriverait pas au plébéien, champion des

classes privilégiées, il serait abandonné de son parti sans gagner

l'aristocratie, de sa nature ingrate et ingagnable, quand on n'est pas

né dans ses rangs. L'aristocratie ne peut d'ailleurs improviser un

noble, puisque la noblesse est fille du temps.

Mirabeau a fait école. En s'affranchissant des liens moraux, on a rêvé

qu'on se transformait en homme d'État. Ces imitations n'ont produit

que de petits pervers: tel qui se flatte d'être corrompu et voleur

n'est que débauché et fripon; tel qui se croit vicieux n'est que vil;

tel qui se vante d'être criminel n'est qu'infâme.

Trop tôt pour lui, trop tard pour elle, Mirabeau se vendit à la cour,

et la cour l'acheta. Il mit en enjeu sa renommée devant une pension et

une ambassade: Cromwell fut au moment de troquer son avenir contre un

titre et l'ordre de la Jarretière. Malgré sa superbe, Mirabeau ne

s'évaluait pas assez haut. Maintenant que l'abondance du numéraire et

des places a élevé le prix des consciences, il n'y a pas de sautereau

dont l'acquêt ne coûte des centaines de mille francs et les premiers

honneurs de l'État. La tombe délia Mirabeau de ses promesses, et (p. 289)

le mit à l'abri des périls que vraisemblablement il n'aurait pu

vaincre; sa vie eût montré sa faiblesse dans le bien; sa mort l'a

laissé en possession de sa force dans le mal.

En sortant de notre dîner, on discutait des ennemis de Mirabeau; je me

trouvais à côté de lui et n'avais pas prononcé un mot. Il me regarda

en face avec ses yeux d'orgueil, de vice et de génie, et, m'appliquant

sa main sur l'épaule, il me dit: «Ils ne me pardonneront jamais ma

supériorité!» Je sens encore l'impression de cette main, comme si

Satan m'eût touché de sa griffe de feu.

Lorsque Mirabeau fixa ses regards sur un jeune muet, eut-il un

pressentiment de mes futuritions? pensa-t-il qu'il comparaîtrait un

jour devant mes souvenirs? J'étais destiné à devenir l'historien de

hauts personnages: ils ont défilé devant moi sans que je me sois

appendu à leur manteau pour me faire traîner avec eux à la postérité.

Mirabeau a déjà subi la métamorphose qui s'opère parmi ceux dont la

mémoire doit demeurer; porté du Panthéon à l'égoût, et reporté de

l'égoût au Panthéon, il s'est élevé de toute la hauteur du temps qui

lui sert aujourd'hui de piédestal. On ne voit plus le Mirabeau réel,

mais le Mirabeau idéalisé, le Mirabeau tel que le font les peintres,

pour le rendre le symbole ou le mythe de l'époque qu'il représente: il

devient ainsi plus faux et plus vrai. De tant de réputations, de tant

d'acteurs, de tant d'événements, de tant de ruines, il ne restera que

trois hommes, chacun d'eux attaché à chacune des trois grandes époques

révolutionnaires, Mirabeau pour l'aristocratie, Robespierre pour la

démocratie, Bonaparte pour le despotisme; la monarchie n'a rien: (p. 290)

la France a payé cher trois renommées que ne peut avouer la vertu.

* * * * *

Les séances de l'Assemblée nationale offraient un intérêt dont les

séances de nos _chambres_ sont loin d'approcher. On se levait de bonne

heure pour trouver place dans les tribunes encombrées. Les députés

arrivaient en mangeant, causant, gesticulant; ils se groupaient dans

les diverses parties de la salle, selon leurs opinions. Lecture du

procès-verbal; après cette lecture, développement du sujet convenu, ou

motion extraordinaire. Il ne s'agissait pas de quelque article

insipide de loi; rarement une destruction manquait d'être à l'ordre du

jour. On parlait pour ou contre; tout le monde improvisait bien ou

mal. Les débats devenaient orageux; les tribunes se mêlaient à la

discussion, applaudissaient et glorifiaient, sifflaient et huaient les

orateurs. Le président agitait sa sonnette; les députés

s'apostrophaient d'un banc à l'autre. Mirabeau le jeune prenait au

collet son compétiteur; Mirabeau l'aîné criait: «Silence aux _trente

voix_!» Un jour, j'étais placé derrière l'opposition royaliste;

j'avais devant moi un gentilhomme dauphinois, noir de visage, petit de

taille, qui sautait de fureur sur son siège, et disait à ses amis:

«Tombons, l'épée à la main, sur ces gueux-là.» Il montrait le côté de

la majorité. Les dames de la Halle, tricotant dans les tribunes,

l'entendirent, se levèrent et crièrent toutes à la fois, leurs

chausses à la main, l'écume à la bouche: «A la lanterne!» Le vicomte

de Mirabeau[395], Lautrec[396] et quelques jeunes nobles (p. 291)

voulaient donner l'assaut aux tribunes.

[Note 395: _Mirabeau_ (André-Boniface-Louis

_Riqueti_, vicomte de), dit _Mirabeau-Tonneau_, né

à Paris le 30 novembre 1754. Élu député de la

noblesse par la sénéchaussée de Limoges, il ne

cessa de harceler les orateurs du côté gauche,

hachant leurs discours d'interruptions sans nombre,

toujours spirituelles et souvent grossières. Son

frère lui-même n'était pas épargné. Émigré au delà

du Rhin, il continua ses escarmouches contre les

Révolutionnaires à la tête de cette _légion de

Mirabeau_, qu'il avait créée et qui devint bientôt

célèbre sous le nom de _hussards de la mort_. Il

mourut à Fribourg-en-Brisgau le 15 septembre

1792.]

[Note 396: Aucun député du nom de _Lautrec_ ne

figure sur la liste des membres de la Constituante.

Chateaubriand ne s'est pourtant pas trompé en

plaçant ici le nom de Lautrec à côté de celui du

vicomte de Mirabeau. J'en trouve la preuve dans le

billet d'enterrement suivant qui circula dans

Paris, le 24 décembre 1789. A la suite d'une double

provocation adressée au marquis de la Tour-Maubourg

et au duc de Liancourt, Mirabeau-Tonneau avait été

blessé dans une première rencontre, et le bruit de

sa mort s'était répandu. De là le billet

d'enterrement, dont voici un extrait: «Vous êtes

prié d'assister aux convoi, service et enterrement

de très haut et très puissant aristocrate,

André-Boniface-Louis de Riquetti, vicomte de

Mirabeau, député de la noblesse du Haut-Limousin,

etc., etc., qui, commencé par M. le marquis de la

Tour-Maubourg, son collègue, a été achevé par très

haut, très puissant et très illustrissime

démagogue, François-Alexandre-Frédéric de

Liancourt, duc héréditaire, etc., etc., qui a

débarrassé la Nation de ce pesant ennemi, au milieu

du Champ-de-Mars, le 22 décembre 1789, en présence

de MM. _de Lautrec de Saint-Simon_, de Causans et

de La Châtre, et est décédé en son hôtel, rue de

Seine, faubourg Saint-Germain, le 23, à 11 heures

du matin. L'enterrement se fera en l'église

Saint-Sulpice sa paroisse, le 25, à cinq heures du

soir... Le Parlement de Rennes y assistera par

députation... Le Clergé est invité, et l'on a droit

de s'attendre à l'y rencontrer, le défunt a pris

trop vivement son parti pour n'avoir pas mérité ce

tribut de reconnaissance. La noblesse suivra le

deuil sans manteau, mais en pleureuse... »]

Bientôt ce fracas était étouffé par un autre: des pétitionnaires,

armés de piques, paraissaient à la barre: «Le peuple meurt de faim,

disaient-ils; il est temps de prendre des mesures contre les (p. 292)

aristocrates et de s'élever _à la hauteur des circonstances_.» Le

président assurait ces citoyens de son respect: «On a l'oeil sur les

traîtres, répondait-il, et l'Assemblée fera justice:» Là-dessus;

nouveau vacarme; les députés de droite s'écriaient qu'on allait à

l'anarchie; les députés de gauche répliquaient que le peuple était

libre d'exprimer sa volonté, qu'il avait le droit de se plaindre des

fauteurs du despotisme, assis jusque dans le sein de la représentation

nationale: ils désignaient ainsi leurs collègues à ce peuple

souverain, qui les attendait au réverbère.

Les séances du soir l'emportaient en scandales sur les séances du

matin: on parle mieux et plus hardiment à la lumière des lustres. La

salle du manège était alors une véritable salle de spectacle, où se

jouait un des plus grands drames du monde. Les premiers personnages

appartenaient encore à l'ancien ordre de choses: leurs terribles

remplaçants, cachés derrière eux, parlaient peu ou point. A la fin

d'une discussion violente, je vis monter à la tribune un député d'un

air commun, d'une figure grise et inanimée, régulièrement coiffé,

proprement habillé comme le régisseur d'une bonne maison, ou comme un

notaire de village soigneux de sa personne. Il fit un rapport long et

ennuyeux; on ne l'écouta pas; je demandai son nom: c'était

Robespierre. Les gens à souliers étaient prêts à sortir des salons, et

déjà les sabots heurtaient à la porte.

* * * * *

Lorsque, avant la Révolution, je lisais l'histoire des troubles

publics chez divers peuples, je ne concevais pas comment on avait (p. 293)

pu vivre en ces temps-là; je m'étonnais que Montaigne écrivît si

gaillardement dans un château dont il ne pouvait faire le tour sans

courir le risque d'être enlevé par des bandes de ligueurs ou de

protestants.

La Révolution m'a fait comprendre cette possibilité d'existence. Les

moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes.

Dans une société qui se dissout et se recompose, la lutte des deux

génies, le choc du passé et de l'avenir, le mélange des moeurs

anciennes et des moeurs nouvelles, forment une combinaison transitoire

qui ne laisse pas un moment d'ennui. Les passions et les caractères en

liberté se montrent avec une énergie qu'ils n'ont point dans la cité

bien réglée. L'infraction des lois, l'affranchissement des devoirs,

des usages et des bienséances, les périls même, ajoutent à l'intérêt

de ce désordre. Le genre humain en vacances se promène dans la rue,

débarrassé de ses pédagogues, rentré pour un moment dans l'état de

nature, et ne recommençant à sentir la nécessité du frein social que

lorsqu'il porte le joug des nouveaux tyrans enfantés par la licence.

Je ne pourrais mieux peindre la société de 1789 et 1790 qu'en la

comparant à l'architecture du temps de Louis XII et de François Ier,

lorsque les ordres grecs se vinrent mêler au style gothique, ou plutôt

en l'assimilant à la collection des ruines et des tombeaux de tous les

siècles, entassés pêle-mêle après la Terreur dans les cloîtres des

Petits-Augustins: seulement, les débris dont je parle étaient vivants

et variaient sans cesse. Dans tous les coins de Paris, il y avait des

réunions littéraires, des sociétés politiques et des spectacles; (p. 294)

les renommées futures erraient dans la foule sans être connues, comme

les âmes au bord du Léthé, avant d'avoir joui de la lumière. J'ai vu

le maréchal Gouvion-Saint-Cyr remplir un rôle, sur le théâtre du

Marais[397], dans la _Mère coupable_ de Beaumarchais[398]. On se

transportait du club des Feuillants au club des Jacobins, des bals et

des maisons de jeu aux groupes du Palais-Royal, de la tribune de

l'Assemblée nationale à la tribune en plein vent. Passaient et

repassaient dans les rues des députations populaires, des piquets de

cavalerie, des patrouilles d'infanterie. Auprès d'un homme en habit

français, tête poudrée, épée au côté, chapeau sous le bras, escarpins

et bas de soie, marchait un homme, cheveux coupés et sans poudre, (p. 295)

portant le frac anglais et la cravate américaine. Aux théâtres, les

acteurs publiaient les nouvelles; le parterre entonnait des couplets

patriotiques. Des pièces de circonstances attiraient la foule: un abbé

paraissait sur la scène; le peuple lui criait: «Calotin! calotin!» et

l'abbé répondait; «Messieurs, vive la nation!» On courait entendre

chanter Mandini et sa femme, Viganoni et Rovedino à l'_Opera-Buffa_[399],

après avoir entendu hurler _Ça ira_, on allait admirer madame Dugazon,

madame Saint-Aubin, Carline[400], la petite Olivier[401], (p. 296)

mademoiselle Contat, Molé, Fleury, Talma débutant, après avoir vu

pendre Favras.

[Note 397: Ce théâtre, situé rue

Culture-Sainte-Catherine, quartier Saint-Antoine,

fut ouvert le 31 août 1791. Beaumarchais en était

le principal commanditaire, il y fit jouer, le 6

juin 1792, sa dernière pièce, l'_Autre Tartufe ou

la mère coupable_, drame en cinq actes et en

prose.]

[Note 398: _Gouvion-Saint-Cyr_ (Laurent, marquis),

maréchal de France, né à Toul le 13 avril 1764,

mort à Hyères le 17 mars 1830.--Il se consacra

d'abord aux beaux-arts et alla pendant deux ans

étudier la peinture à Rome. Il parcourut ensuite

l'Italie, revint à Paris en 1784, et fréquenta

l'atelier du peintre Brenet. «Cherchant, dit la

_Biographie universelle_, à se procurer par

d'autres moyens les ressources que son art ne

pouvait lui offrir, il se lia avec des comédiens,

et se croyant quelque vocation pour le théâtre, il

commença à jouer dans les sociétés d'amateurs, puis

dans la salle Beaumarchais, au Marais, où il fut le

confident de Baptiste, lorsque cet artiste y attira

la foule par le rôle de _Robert, chef de brigands_.

Mais, bien que doué d'un organe sonore et d'une

belle stature, ne pouvant surmonter sa timidité en

présence du public, et parlant quelquefois avec

tant de difficulté qu'il semblait être bègue,

Gouvion n'eut aucun succès dans cette carrière; et

on l'a entendu plus tard, lorsqu'il fut général,

s'applaudir des sifflets qui l'avaient forcé d'y

renoncer.»]

[Note 399: Le comte de Provence avait accordé son

patronage à une société qui se proposait de

naturaliser en France la musique des _Opera-buffa_

d'Italie. En attendant la construction d'une salle

nouvelle, la compagnie italienne s'établit aux

Tuileries, dans la _salle des Machines_, où elle

donna sa première représentation, le 26 janvier

1789. On y remarquait Raffanelli, Rovedino,

Mandini, Viganoni; Mmes Baletti, Mandini et

Morichelli. Jamais chanteurs plus accomplis ne

s'étaient fait entendre à Paris.--Obligés de

quitter les Tuileries, par suite de l'installation

de la famille royale à Paris, au lendemain des

journées d'octobre, les chanteurs italiens

donnèrent leur dernière représentation à la salle

des Machines le 23 décembre 1789. Du 10 janvier

1790 au 1er janvier 1791, ils jouèrent dans une

méchante petite salle, nommée _Théâtre des

Variétés_, sise à la foire Saint-Germain. Le 6

janvier 1791, ils prirent possession de la salle

construite pour eux rue Feydeau et qui reçut le nom

de _Théâtre de Monsieur_, titre bientôt remplacé,

le 4 juillet 1791, par celui de _Théâtre de la rue

Feydeau_.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 28 / 42 段