[Note 361: Le nom de Louis XVII avait en effet été

oublié. Chateaubriand, dans son discours du 9

janvier, releva en ces termes cette omission: «Au

milieu de tant d'objets de tristesse, on n'a pas

assez également départi le tribut de nos larmes. A

peine dans les projets divers a-t-on nommé ce

Roi-Enfant, ce jeune martyr qui a chanté les

louanges de Dieu dans la fournaise ardente. Est-ce

parce qu'il a tenu si peu de place dans la vie et

dans notre histoire, que nous l'oublions? Mais que

ces souffrances ont dû rendra ses jours lents à

couler, et que son règne a été long par la douleur!

Jamais vieux roi, courbé sous les ennuis du trône,

a-t-il porté un sceptre aussi lourd? Jamais la

couronne a-t-elle pesé sur la tête de Louis XIV

descendant dans la tombe, autant que le bandeau de

l'innocence sur le front de Louis XVII sortant du

berceau? Qu'est-il devenu, ce pupille royal laissé

sous la tutelle du bourreau, cet orphelin qui

pouvait dire, comme l'héritier de David: «Mon père

et ma mère m'ont abandonné»? Où est-il, le

compagnon des adversités, le frère de l'Orpheline

du Temple? Où pourrais-je lui adresser cette

interrogation terrible et trop connue: _Capet,

dors-tu? Lève-toi!_--Il se lève, Messieurs, dans

toute sa gloire céleste, et il vous demande un

tombeau... Je propose d'ajouter à la résolution de

la Chambre des députés un amendement qui complétera

les résolutions du 21 janvier: «le Roi sera

humblement supplié d'ordonner qu'un monument soit

élevé à la mémoire de Louis XVII, au nom et aux

frais de la nation.» _Opinions et Discours_, p.

79.]

Sur la place Louis XV, le prince de Lambesc, à la tête de

_Royal-Allemand_, refoule le peuple dans le jardin des Tuileries et

blesse un vieillard: soudain le tocsin sonne. Les boutiques des

fourbisseurs sont enfoncées, et trente mille fusils enlevés aux

Invalides. On se pourvoit de piques, de bâtons, de fourches, de

sabres, de pistolets; on pille Saint-Lazare, on brûle les barrières.

Les électeurs de Paris prennent en main le gouvernement de la

capitale, et, dans une nuit, soixante mille citoyens sont organisés,

armés, équipés en gardes nationales.

Le 14 juillet, prise de la Bastille. J'assistai, comme spectateur,

à cet assaut contre quelques invalides et un timide gouverneur: (p. 271)

si l'on eût tenu les portes fermées, jamais le peuple ne fût entré

dans la forteresse. Je vis tirer deux ou trois coups de canon, non par

les invalides, mais par des gardes-françaises, déjà montés sur les

tours. De Launey[362], arraché de sa cachette, après avoir subi mille

outrages, est assommé sur les marches de l'Hôtel de Ville; le prévôt

des marchands, Flesselles[363], a la tête cassée d'un coup de

pistolet: c'est ce spectacle que des béats sans coeur trouvaient si

beau. Au milieu de ces meurtres, on se livrait à des orgies, comme

dans les troubles de Rome, sous Othon et Vitellius. On promenait dans

des fiacres _les vainqueurs de la Bastille_, ivrognes heureux,

déclarés conquérants au cabaret; des prostituées et des

_sans-culottes_ commençaient à régner, et leur faisaient escorte. Les

passants se découvraient, avec le respect de la peur, devant ces

héros, dont quelques-uns moururent de fatigue au milieu de leur

triomphe. Les clefs de la Bastille se multiplièrent; on en envoya à

tous les niais d'importance dans les quatre parties du monde. Que de

fois j'ai manqué ma fortune! Si, moi, spectateur, je me fusse inscrit

sur le registre des vainqueurs, j'aurais une pension aujourd'hui.

[Note 362: Bernard-René _Jourdan_, marquis de

_Launey_ (1740-1789), capitaine-gouverneur de la

Bastille.]

[Note 363: Jacques de _Flesselles_ (1721-1789),

ancien intendant de Bretagne et de Lyon.]

Les experts accoururent à l'autopsie de la Bastille. Des cafés

provisoires s'établirent sous des tentes; on s'y pressait, comme à la

foire Saint-Germain ou à Longchamp; de nombreuses voitures défilaient

ou s'arrêtaient au pied des tours, dont on précipitait les (p. 272)

pierres parmi des tourbillons de poussière. Des femmes élégamment

parées, des jeunes gens à la mode, placés sur différents degrés des

décombres gothiques, se mêlaient aux ouvriers demi-nus qui

démolissaient les murs, aux acclamations de la foule. A ce rendez-vous

se rencontraient les orateurs les plus fameux, les gens de lettres les

plus connus, les peintres les plus célèbres, les acteurs et les

actrices les plus renommés, les danseuses les plus en vogue, les

étrangers les plus illustres, les seigneurs de la cour et les

ambassadeurs de l'Europe: la vieille France était venue là pour finir,

la nouvelle pour commencer.

Tout événement, si misérable ou si odieux qu'il soit en lui-même,

lorsque les circonstances en sont sérieuses et qu'il fait époque, ne

doit pas être traité avec légèreté: ce qu'il fallait voir dans la

prise de la Bastille (et ce que l'on ne vit pas alors), c'était, non

l'acte violent de l'émancipation d'un peuple, mais l'émancipation

même, résultat de cet acte.

On admira ce qu'il fallait condamner, l'accident, et l'on n'alla pas

chercher dans l'avenir les destinées accomplies d'un peuple, le

changement des moeurs, des idées, des pouvoirs politiques, une

rénovation de l'espèce humaine, dont la prise de la Bastille ouvrait

l'ère, comme un sanglant jubilé. La colère brutale faisait des ruines,

et sous cette colère était cachée l'intelligence qui jetait parmi ces

ruines les fondements du nouvel édifice.

Mais la nation, qui se trompa sur la grandeur du fait matériel, ne se

trompa pas sur la grandeur du fait moral: la Bastille était à ses yeux

le trophée de sa servitude; elle lui semblait élevée à l'entrée (p. 273)

de Paris, en face des seize piliers de Montfaucon, comme le gibet de

ses libertés.[364] En rasant une forteresse d'État, le peuple crut

briser le joug militaire, et prit l'engagement tacite de remplacer

l'armée qu'il licenciait: on sait quels prodiges enfanta le peuple

devenu soldat.

[Note 364: Après cinquante-deux ans, on élève

quinze bastilles pour supprimer cette liberté au

nom de laquelle on a rasé la première Bastille.

(Paris, note de 1841.) Ch.]

* * * * *

Réveillé au bruit, de la chute de la Bastille comme au bruit

avant-coureur de la chute du trône, Versailles avait passé de la

jactance à l'abattement. Le roi accourt à l'Assemblée nationale,

prononce un discours dans le fauteuil même du président; il annonce

l'ordre donné aux troupes de s'éloigner, et retourne à son palais au

milieu des bénédictions; parades inutiles! les partis ne croient point

à la conversion des partis contraires: la liberté qui capitule, ou le

pouvoir qui se dégrade, n'obtient point merci de ses ennemis.

Quatre-vingts députés partent de Versailles, pour annoncer la paix à

la capitale; illuminations. M. Bailly[365] est nommé maire de Paris,

M. de La Fayette[366] commandant de la garde nationale: je n'ai connu

le pauvre, mais respectable savant, que par ses malheurs. Les

révolutions ont des hommes pour toutes leurs périodes; les uns suivent

ces révolutions jusqu'au bout, les autres les commencent, mais (p. 274)

ne les achèvent pas.

[Note 365: Jean-Sylvain _Bailly_ (1736-1793). Garde

des Tableaux du Roi, membre de l'Académie française

et de l'Académie des sciences et de celle des

inscriptions et belles-lettres, premier président

de l'Assemblée nationale et premier maire de

Paris.]

[Note 366: Marie-Paul-Joseph-Gilbert de _Motier_,

marquis de La Fayette.]

Tout se dispersa; les courtisans partirent pour Bâle, Lausanne,

Luxembourg et Bruxelles. Madame de Polignac[367] rencontra, en fuyant,

M. Necker qui rentrait. Le comte d'Artois[368], ses fils[369], les

trois Condés[370], émigrèrent; ils entraînèrent le haut clergé et une

partie de la noblesse. Les officiers, menacés par leurs soldats

insurgés, cédèrent au torrent qui les charriait hors. Louis XVI

demeura seul devant la nation avec ses deux enfants et quelques

femmes, la reine, _Mesdames_[371] et Madame Élisabeth[372],

_Monsieur_[373], qui resta jusqu'à l'évasion de Varennes, n'était pas

d'un grand secours à son frère: bien que, en opinant dans l'assemblée

des Notables pour le vote par tête, il eût décidé le sort de la

Révolution, la Révolution s'en défiait; lui, _Monsieur_, avait peu de

goût pour le roi, ne comprenait pas la reine, et n'était pas aimé

d'eux.

[Note 367: Yolande-Martine-Gabrielle de Polastron,

femme du comte, puis duc de Polignac, gouvernante

des Enfants de France. Elle mourut à Vienne

(Autriche) le 5 décembre 1793.]

[Note 368: Le comte d'Artois, depuis Charles X

(1757-1836).]

[Note 369: Le duc d'Angoulême (1775-1844), et le

duc de Berry (1778-1820).]

[Note 370: Le prince de Condé (1736-1818);--son

fils, le duc de Bourbon (1756-1830) et son

petit-fils le duc d'Enghien (1772-1804).]

[Note 371: Mme _Adélaïde_, fille aînée de Louis XV,

née en 1732, et sa soeur, Mme _Victoire_, née en

1733. Elles émigrèrent en 1791 et moururent à

Trieste, la première en 1800 et la seconde en

1799.]

[Note 372: Mme _Élisabeth de France_, soeur de

Louis XVI, née à Versailles le 3 mai 1764,

guillotinée le 10 mai 1794.]

[Note 373: Le comte de Provence, depuis Louis XVIII

(1755-1824).]

Louis XVI vint à l'Hôtel de Ville le 17: cent mille hommes, armés

comme les moines de la Ligue, le reçurent. Il est harangué par (p. 275)

MM. Bailly, Moreau de Saint-Méry[374] et Lally-Tolendal[375], qui

pleurèrent: le dernier est resté sujet aux larmes. Le roi s'attendrit

à son tour: il mit à son chapeau une énorme cocarde tricolore; on le

déclara, sur place, _honnête homme, père des Français, roi d'un peuple

libre_, lequel peuple se préparait, en vertu de sa liberté, à abattre

la tête de cet honnête homme, son père et son roi.

[Note 374: _Moreau de Saint-Méry_

(Médéric-Louis-Élie), né à Port-Royal (Martinique)

le 13 janvier 1750. Président des électeurs de

Paris, il harangua deux fois Louis XVI en cette

qualité. Il fut élu, à la fin de 1789, député de la

Martinique à l'Assemblée nationale. Arrêté après le

10 août, il ne dut son salut qu'au dévouement d'un

de ses gardiens. Il réussit à gagner les États-Unis

et ne revint en France qu'à la veille du Consulat.

Il mourut à Paris le 28 janvier 1819.]

[Note 375: _Lally-Tolendal_ (Trophime-Gérard,

marquis de) né le 5 mars 1751. Député de la

noblesse de Paris aux États-Généraux, il s'éloigna

après les journées d'octobre, reparut en 1792,

faillit périr dans les massacres de septembre,

émigra une seconde fois et ne revint qu'en 1800. Il

se tint à l'écart sous le Consulat et l'Empire.

Pendant les Cent-Jours, il suivit Louis XVIII à

Gand et fit partie de son conseil privé. Le 19 août

1815, le roi l'éleva à la pairie. Membre de

l'Académie française en vertu de l'ordonnance

royale du 24 mars 1816, il reçut, le 31 août 1817,

le titre de marquis. Il est mort à Paris le 11 mars

1830.]

Peu de jours après ce raccommodement, j'étais aux fenêtres de mon

hôtel garni avec mes soeurs et quelques Bretons; nous entendons crier:

«Fermez les portes! fermez les portes!» Un groupe de déguenillés

arrive par un des bouts de la rue; du milieu de ce groupe s'élevaient

deux étendards que nous ne voyions pas bien de loin. Lorsqu'ils

s'avancèrent, nous distinguâmes deux têtes échevelées et défigurées,

que les devanciers de Marat portaient chacune au bout d'une pique:

c'étaient les têtes de MM. Foullon[376] et Bertier[377]. Tout le (p. 276)

monde se retira des fenêtres; j'y restai. Les assassins s'arrêtèrent

devant moi, me tendirent les piques en chantant, en faisant des

gambades, en sautant pour approcher de mon visage les pâles effigies.

L'oeil d'une de ces têtes, sorti de son orbite, descendait sur le visage

obscur du mort; la pique traversait la bouche ouverte, dont les dents

mordaient le fer: «Brigands! m'écriai-je plein d'une indignation que

je ne pus contenir, est-ce comme cela que vous entendez la liberté?»

Si j'avais eu un fusil, j'aurais tiré sur ces misérables comme sur des

loups. Ils poussèrent des hurlements, frappèrent à coups redoublés à

la porte cochère pour l'enfoncer et joindre ma tête à celles de leurs

victimes. Mes soeurs se trouvèrent mal; les poltrons de l'hôtel

m'accablèrent de reproches. Les massacreurs, qu'on poursuivait, n'eurent

pas le temps d'envahir la maison et s'éloignèrent. Ces têtes, et

d'autres que je rencontrai bientôt après, changèrent mes dispositions

politiques; j'eus horreur des festins de cannibales, et l'idée de

quitter la France pour quelque pays lointain germa dans mon esprit.

[Note 376: François-Joseph _Foullon_ (1715-1789).

Il était intendant des finances depuis 1771,

lorsqu'il fut nommé contrôleur général le 12

juillet 1789, après la retraite de Necker. Le 22

juillet, il fut arrêté à la campagne par des

bandits, conduit à Paris et accroché à la lanterne.

Sa tête fut portée en triomphe au bout d'une

pique.]

[Note 377: Louis-Bénigne François _Bertier de

Sauvigny_ (1742-1789), intendant de Paris. Il était

le gendre de Foullon et périt le même jour que lui,

massacré par la populace. Un dragon lui arracha le

coeur et alla déposer ce débris sanglant sur la

table du comité des électeurs. Sa tête fut promenée

dans les rues.]

Rappelé au ministère le 25 juillet, inauguré, accueilli par des (p. 277)

fêtes, M. Necker, troisième successeur de Turgot, après Calonne et

Taboureau[378] fut bientôt dépassé par les événements, et tomba dans

l'impopularité. C'est une des singularités du temps qu'un aussi grave

personnage eût été élevé au poste de ministre par le savoir-faire d'un

homme aussi médiocre et aussi léger que le marquis de Pezay[379]. Le

_Compte rendu_[380], qui substitua en France le système de l'emprunt à

celui de l'impôt, remua les idées: les femmes discutaient de dépenses

et de recettes; pour la première fois, on croyait ou l'on croyait voir

quelque chose dans la machine à chiffres. Ces calculs, peints d'une

couleur à la Thomas[381], avaient établi la première réputation du

directeur général des finances. Habile teneur de caisse, mais

économiste sans expédient; écrivain noble, mais enflé; honnête (p. 278)

homme, mais sans haute vertu, le banquier était un de ces anciens

personnages d'avant-scène qui disparaissent au lever de la toile,

après avoir expliqué la pièce au public. M. Necker est le père de

madame de Staël: sa vanité ne lui permettait guère de penser que son

vrai titre au souvenir de la postérité serait la gloire de sa fille.

[Note 378: _Taboureau des Réaux_, intendant de

Valenciennes. Il fut contrôleur général des

finances, du 22 octobre 1776 au 29 juin 1777.]

[Note 379: Alexandre-Frédéric-Jacques _Masson_,

marquis de _Pezay_ (1741-1777), traducteur de

Catulle et de Tibulle, auteur de _Zélis au bain_,

de la _Lettre d'Alcibiade à Glycère_, etc. Très

avant dans la faveur du premier ministre, le comte

de Maurepas, il eut une très grande part à l'entrée

de Necker aux affaires, en 1776 (J. Droz, _Histoire

du règne de Louis XVI_, tome I, p. 219).]

[Note 380: Sous ce titre: _Compte rendu au Roi_, le

ministre Necker avait publié, en 1780, un exposé ou

plutôt un aperçu, non du budget réel, mais d'un

budget-type, se soldant, comme de raison, par un

fort excédent. Pour la première fois, l'opinion

publique était ainsi appelée à connaître, par

conséquent à juger l'administration des finances.

La sensation produite par le _Compte rendu_ fut

prodigieuse.]

[Note 381: Antoine-Léonard _Thomas_ (1732-1785),

membre de l'Académie française, qui lui avait

décerné une fois le prix de poésie et cinq fois le

prix d'éloquence. «Il a de la force, dit La Harpe,

mais elle est emphatique.»]

La monarchie fut démolie à l'instar de la Bastille, dans la séance du

soir de l'Assemblée nationale du 4 août. Ceux qui, par haine du passé,

crient aujourd'hui contre la noblesse, oublient que ce fut un membre

de cette noblesse, le vicomte de Noailles[382], soutenu par le duc

d'Aiguillon[383] et par Mathieu de Montmorency[384], qui renversa

l'édifice, objet des préventions révolutionnaires. Sur la motion (p. 279)

du député féodal, les droits féodaux, les droits de chasse, de

colombier et de garenne, les dîmes et champarts, les privilèges des

ordres, des villes et des provinces, les servitudes personnelles, les

justices seigneuriales, la vénalité des offices, furent abolis. Les

plus grands coups portés à l'antique constitution de l'État le furent

par des gentilhommes. Les patriciens commencèrent la Révolution, les

plébéiens l'achevèrent: comme la vieille France avait dû sa gloire à

la noblesse française, la jeune France lui doit sa liberté, si liberté

il y a pour la France.

[Note 382: _Noailles_ (Louis-Marie, vicomte de), né

à Paris le 17 avril 1756, mort à la Havane (Cuba)

le 9 janvier 1804. Député de la noblesse du

bailliage de Nemours aux États-Généraux, il

demanda, dans la nuit du 4 août, que l'impôt fut

payé par tous dans la proportion du revenu de

chacun, que tous les droits féodaux fussent

remboursés, que les rentes seigneuriales fussent

remboursables, que les corvées, main-mortes et

autres servitudes personnelles fussent détruites

sans rachat. Il était fils du maréchal de Mouchy et

beau-frère de La Fayette.]

[Note 383: _Aiguillon_ (Armand-Désiré

_Vignerot-Duplessis-Richelieu_, duc d'), né à Paris

le 31 octobre 1731. Élu aux États-Généraux par la

noblesse de la sénéchaussée d'Agen, il siégea parmi

les membres les plus avancés de l'Assemblée. Il

n'en fut pas moins, après le 10 août, décrété

d'accusation et obligé de quitter la France. Il est

mort à Hambourg le 3 mai 1800.]

[Note 384: _Montmorency-Laval_

(Mathieu-Jean-Félicité, vicomte, puis duc de). Né

le 10 juillet 1767, il n'avait que 21 ans,

lorsqu'il fut envoyé aux États-Généraux par la

noblesse du bailliage de Monfort-l'Amaury. Il fut

l'un des premiers à se réunir aux Communes, et il

se montra aussi empressé que MM. d'Aiguillon et de

Noailles à réclamer l'abolition des droits féodaux.

Le 19 juin 1790, il appuya le décret qui supprimait

la noblesse, et demanda l'anéantissement «de ces

distinctions anti-sociales, afin de voir effacer du

Code constitutionnel toute institution de noblesse

et la vaine ostentation des livrées» Pair de France

(17 août 1815), ministre des Affaires étrangères

(21 décembre 1821--22 décembre 1822), créé duc par

Louis XVIII le 30 novembre 1822, élu membre de

l'Académie française le 3 novembre 1825, nommé

gouverneur du duc de Bordeaux le 11 janvier 1826,

il mourut le 24 mars 1826, le jour du

Vendredi-Saint, dans l'église Saint-Thomas d'Aquin,

au moment où il venait de s'agenouiller devant le

tombeau dressé dans l'église.]

Les troupes campées aux environs de Paris avaient été renvoyées, et,

par un de ces conseils contradictoires qui tiraillaient la volonté du

roi, on appela le régiment de Flandre à Versailles. Les gardes du

corps donnèrent un repas aux officiers de ce régiment[385]; les têtes

s'échauffèrent; la reine parut au milieu du banquet avec le Dauphin;

on porta la santé de la famille royale; le roi vint à son tour; la

musique militaire joue l'air touchant et favori: _Ô Richard! ô mon

roi[386]!_ A peine cette nouvelle s'est-elle répandue à Paris, (p. 280)

que l'opinion opposée s'en empare; on s'écrie que Louis refuse sa

sanction à la déclaration des droits, pour s'enfuir à Metz avec le

comte d'Estaing[387], Marat propage cette rumeur: il écrivait déjà

_l'Ami du peuple_[388].

[Note 385: Le banquet donné par les gardes du corps

au château de Versailles, dans la salle de l'Opéra,

eut lieu le 1er octobre 1789.]

[Note 386: Lorsque Louis XVI entra dans la salle,

M. de Canecaude, garde de la manche du roi,

chevalier de Saint-Louis, qui faisait les honneurs

du banquet en qualité de commissaire de la Maison

militaire de Sa Majesté, donna l'ordre au chef de

musique d'exécuter l'air de Grétry: _Où peut-on

être mieux qu'au sein de sa famille!_ Le chef

répondit qu'il ne l'avait pas et fit jouer: _Ô

Richard, ô mon roi!_ qui était aussi de Grétry. Ce

pauvre chef de musique ne prévoyait pas en

choisissant cet air, qu'il préparait à

Fouquier-Tinville un des articles de son acte

d'accusation contre la reine de France (_Moniteur_

du 16 octobre 1793).--La pièce de _Richard

Coeur-de-Lion_, où se trouve l'air: _Ô Richard, ô

mon roi!_ avait été représentée pour la première

fois le 21 octobre 1784. Les paroles sont de

Sedaine.]

[Note 387: Le vice-amiral Charles-Henri d'Estaing,

lors des journées d'octobre, était commandant de la

garde nationale de Versailles. Il s'était couvert

de gloire pendant la guerre d'Amérique. Nommé

amiral de France au mois de mars 1792, il fut

autorisé à en remplir les fonctions sans perdre le

droit d'avancer, à son tour, dans l'armée de terre,

à laquelle il appartenait également. L'année

suivante, il était arrêté comme _suspect_, et, le

28 avril 1794, il mourait sur l'échafaud.]

[Note 388: Le journal de Marat commença de paraître

le 12 septembre 1789, avec ce titre: LE PUBLICISTE

PARISIEN, _journal politique, libre et impartial,

par une Société de patriotes, et rédigé par_ M.

MARAT, _auteur de l'OFFRANDE A LA PATRIE, du

MONITEUR et du PLAN DE CONSTITUTION_, etc. A partir

du numéro 6, c'est-à-dire le 17 septembre 1789, le

journal prit le titre de _l'Ami du Peuple ou le

Publiciste parisien_.]

Le 5 octobre arrive. Je ne fus point témoin des événements de cette

journée. Le récit en parvint de bonne heure, le 6, dans la capitale.

On nous annonce en même temps une visite du roi. Timide dans les

salons, j'étais hardi sur les places publiques: je me sentais fait

pour la solitude ou pour le forum. Je courus aux Champs-Élysées:

d'abord parurent des canons, sur lesquels des harpies, des

larronnesses, des filles de joie montées à califourchon, tenaient (p. 281)

les propos les plus obscènes et faisaient les gestes les plus

immondes. Puis, au milieu d'une horde de tout âge et de tout sexe,

marchaient à pied les gardes du corps, ayant changé de chapeaux,

d'épées et de baudriers avec les gardes nationaux: chacun de leurs

chevaux portait deux ou trois poissardes, sales bacchantes ivres et

débraillées. Ensuite venait la députation de l'Assemblée nationale;

les voitures du roi suivaient: elles roulaient dans l'obscurité

poudreuse d'une forêt de piques et de baïonnettes. Des chiffonniers en

lambeaux, des bouchers, tablier sanglant aux cuisses, couteaux nus à

la ceinture, manches de chemises retroussées, cheminaient aux

portières; d'autres ægipans noirs étaient grimpés sur l'impériale;

d'autres, accrochés au marchepied des laquais, au siège des cochers.

On tirait des coups de fusil et de pistolet; on criait: _Voici le

boulanger, la boulangère et le petit mitron!_ Pour oriflamme, devant

le fils de Saint-Louis, des hallebarbes suisses élevaient en l'air

deux têtes de gardes du corps, frisées et poudrées par un perruquier

de Sèvres.

L'astronome Bailly déclara à Louis XVI, dans l'Hôtel de Ville, que le

peuple _humain_, _respectueux et fidèle_, venait de _conquérir_ son

roi, et le roi de son côté, _fort touché et fort content_, déclara

qu'il était venu à Paris _de son plein gré_: indignes faussetés de la

violence et de la peur qui déshonoraient alors tous les partis et tous

les hommes. Louis XVI n'était pas faux: il était faible; la faiblesse

n'est pas une fausseté, mais elle en tient lieu et elle en remplit les

fonctions; le respect que doivent inspirer la vertu et le malheur du

roi saint et martyr rend tout jugement humain presque sacrilège. (p. 282)

* * * * *

Les députés quittèrent Versailles et tinrent leur première séance le

19 octobre, dans une des salles de l'archevêché. Le 9 novembre ils se

transportèrent dans l'enceinte du Manège, près des Tuileries. Le reste

de l'année 1789 vit les décrets qui dépouillèrent le clergé,

détruisirent l'ancienne magistrature et créèrent les assignats,

l'arrêté de la commune de Paris pour le premier comité des recherches,

et le mandat des juges pour la poursuite du marquis de Favras[389].

[Note 389: _Favras_ (Thomas _Mahy_, marquis de), né

à Blois en 1744. Lieutenant des Suisses de la garde

de _Monsieur_, il fut dénoncé par le comité des

recherches et traduit devant les juges du Châtelet

comme auteur d'un complot ayant pour objet

d'égorger La Fayette, Necker et Bailly, et

d'enlever Louis XVI pour le mettre à la tête d'une

armée contre-révolutionnaire. Condamné à être

pendu, il fut exécuté le 19 février 1790, sur la

place de l'Hôtel-de-Ville.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 27 / 42 段