bastide blanche avec un jardin; parmi les herbes potagères, les
groseilliers, les rosiers, les iris, les soucis de ce jardin, on
trouve un plant de thé de Cayenne, un pied de tabac de Virginie, une
fleur de la Chine, enfin quelque souvenir d'une autre rive et d'un
autre soleil: c'est l'itinéraire et la carte du maître du lieu. Les
tenanciers de la côte sont d'une belle race normande; les femmes
grandes, minces, agiles, portent des corsets de laine grise, des
jupons courts de callomandre et de soie rayée, des bas blancs à
coins de couleur. Leur front est ombragé d'une large coiffe de (p. 257)
basin ou de batiste, dont les pattes se relèvent en forme de béret,
ou flottent en manière de voile. Une chaîne d'argent à plusieurs
branches pend à leur côté gauche. Tous les matins, au printemps,
ces filles du Nord, descendant de leurs barques, comme si elles
venaient encore envahir la contrée, apportent au marché des fruits
dans des corbeilles, et des caillebottes dans des coquilles;
lorsqu'elles soutiennent d'une main sur leur tête des vases noirs
remplis de lait ou de fleurs, que les barbes de leurs cornettes
blanches accompagnent leurs yeux bleus, leur visage rose, leurs
cheveux blonds emperlés de rosée, les Valkyries de l'Edda dont la
plus jeune est l'_Avenir_, ou les Canéphores d'Athènes, n'avaient
rien d'aussi gracieux. Ce tableau ressemble-t-il encore? Ces femmes,
sans doute, ne sont plus; il n'en reste que mon souvenir.
* * * * *
Je quittai ma mère et j'allai voir mes soeurs aînées aux environs de
Fougères. Je demeurai un mois chez madame de Chateaubourg. Ses deux
maisons de campagne, Lascardais[346] et Le Plessis[347], près de
Saint-Aubin-du-Cormier, célèbre par sa tour et par sa bataille,
étaient situées dans un pays de roches, de landes et de bois. Ma soeur
avait pour régisseur M. Livoret, jadis jésuite[348], auquel il (p. 258)
était arrivé une étrange aventure.
[Note 346: Le château de Lascardais était la
principale résidence de M. et Mme de Chateaubourg;
il est situé dans la commune de Mézières, canton de
Saint-Aubin-du-Cormier, arrondissement de Fougères
(Ille-et-Vilaine), et est habité aujourd'hui par
Mme la vicomtesse du Breil de Pontbriand,
petite-fille de la comtesse de Chateaubourg.]
[Note 347: Le Plessis-Pillet est situé dans la
commune de Dourdain, canton de Liffré,
arrondissement de Fougères.]
[Note 348: Rob. Lamb. _Livorel_ (et non _Livoret_),
né le 17 septembre 1735, était entré dans la
Compagnie de Jésus le 27 octobre 1753. Au moment de
la suppression de la Compagnie (1762), il était au
collège de Rennes, en qualité de frère coadjuteur,
et chargé, à ce titre, de s'occuper de la maison de
campagne du collège.]
Quand il fut nommé régisseur à Lascardais, le comte de Chateaubourg,
le père, venait de mourir: M. Livoret, qui ne l'avait pas connu, fut
installé gardien du castel. La première nuit qu'il y coucha seul, il
vit entrer dans son appartement un vieillard pâle, en robe de chambre,
en bonnet de nuit, portant une petite lumière. L'apparition s'approche
de l'âtre, pose son bougeoir sur la cheminée, rallume le feu et
s'assied dans un fauteuil. M. Livoret tremblait de tout son corps.
Après deux heures de silence, le vieillard se lève, reprend sa
lumière, et sort de la chambre en fermant la porte.
Le lendemain, le régisseur conta son aventure aux fermiers, qui, sur
la description de la lémure, affirmèrent que c'était leur vieux
maître. Tout ne finit pas là: si M. Livoret regardait derrière lui
dans une forêt, il apercevait le fantôme; s'il avait à franchir un
échalier dans un champ, l'ombre se mettait à califourchon sur
l'échalier. Un jour, le misérable obsédé s'étant hasardé à lui dire:
«Monsieur de Chateaubourg, laissez-moi;» le revenant répondit: «Non.»
M. Livoret, homme froid et positif, très peu brillant d'imaginative,
racontait tant qu'on voulait son histoire, toujours de la même manière
et avec la même conviction.
Un peu plus tard, j'accompagnai en Normandie un brave officier (p. 259)
atteint d'une fièvre cérébrale. On nous logea dans une maison de
paysan; une vieille tapisserie, prêtée par le seigneur du lieu,
séparait mon lit de celui du malade. Derrière cette tapisserie on
saignait le patient; en délassement de ses souffrances, on le
plongeait dans des bains de glace; il grelottait dans cette torture,
les ongles bleus, le visage violet et grincé, les dents serrées, la
tête chauve, une longue barbe descendant de son menton pointu et
servant de vêtement à sa poitrine nue, maigre et mouillée.
Quand le malade s'attendrissait, il ouvrait un parapluie, croyant se
mettre à l'abri de ses larmes: si le moyen était sûr contre les
pleurs, il faudrait élever une statue à l'auteur de la découverte.
Mes seuls bons moments étaient ceux où je m'allais promener dans le
cimetière de l'église du hameau, bâtie sur un tertre. Mes compagnons
étaient les morts, quelques oiseaux et le soleil qui se couchait. Je
rêvais à la société de Paris, à mes premières années, à mon fantôme, à
ces bois de Combourg dont j'étais si près par l'espace, si loin par le
temps; je retournais à mon pauvre malade: c'était un aveugle
conduisant un aveugle.
Hélas! un coup, une chute, une peine morale raviront à Homère, à
Newton, à Bossuet, leur génie, et ces hommes divins, au lieu d'exciter
une pitié profonde, un regret amer et éternel, pourraient être l'objet
d'un sourire! Beaucoup de personnes que j'ai connues et aimées ont vu
se troubler leur raison auprès de moi, comme si je portais le germe de
la contagion. Je ne m'explique le chef-d'oeuvre de Cervantes et sa
gaieté cruelle que par une réflexion triste: en considérant (p. 260)
l'être entier, en pesant le bien et le mal, on serait tenté de désirer
tout accident qui porte à l'oubli, comme un moyen d'échapper à
soi-même: un ivrogne joyeux est une créature heureuse. Religion à
part, le bonheur est de s'ignorer et d'arriver à la mort sans avoir
senti la vie.
Je ramenai mon compatriote parfaitement guéri.
* * * * *
Madame Lucile et madame de Farcy, revenues avec moi en Bretagne,
voulaient retourner à Paris; mais je fus retenu par les troubles de la
province. Les états étaient semoncés pour la fin de décembre (1788).
La commune de Rennes, et après elle les autres communes de Bretagne,
avaient pris un arrêté qui défendait à leurs députés de s'occuper
d'aucune affaire avant que la question des _fouages_ n'eût été réglée.
Le comte de Boisgelin[349], qui devait présider l'ordre de la
noblesse, se hâta d'arriver à Rennes. Les gentilhommes furent
convoqués par lettres particulières, y compris ceux qui, comme moi,
étaient encore trop jeunes pour avoir voix délibérative. Nous (p. 261)
pouvions être attaqués, il fallait compter les bras autant que les
suffrages: nous nous rendîmes à notre poste.
[Note 349: _Boisgelin_ (Louis-Bruno, comte de)
était né à Rennes le 17 novembre 1734. Maréchal de
camp, chevalier de Saint-Louis et du Saint-Esprit,
maître de la garde-robe du roi et baron des États
de Bretagne, il présida plusieurs fois aux États
l'ordre de la noblesse, notamment dans l'orageuse
session de 1788-1789. L'ordre de la noblesse et la
fraction de l'ordre du clergé qui avait entrée aux
États de Bretagne refusèrent de députer pour cette
province aux États-Généraux de 1789. Le comte de
Boisgelin ne siégea donc pas à l'Assemblée
constituante, où son frère Boisgelin de Cucé,
archevêque d'Aix et député du clergé de la
sénéchaussée de cette ville, a tenu au contraire
une place si considérable. Il fut guillotiné le 19
messidor an II (7 juillet 1794). Sa femme,
Marie-Catherine-Stanislas de Boufflers, soeur du
chevalier de Bouffiers, qui unissait à l'esprit le
plus brillant le plus noble courage, monta sur
l'échafaud le même jour.]
Plusieurs assemblées se tinrent chez M. de Boisgelin avant l'ouverture
des états. Toutes les scènes de confusion auxquelles j'avais assisté
se renouvelèrent. Le chevalier de Guer, le marquis de Trémargat, mon
oncle le comte de Bedée, qu'on appelait _Bedée l'artichaut_, à cause
de sa grosseur, par opposition à un autre Bedée, long et effilé, qu'on
nommait _Bedée l'asperge_, cassèrent plusieurs chaises en grimpant
dessus pour pérorer. Le marquis de Trémargat, officier de marine, à
jambe de bois, faisait beaucoup d'ennemis à son ordre: on parlait un
jour d'établir une école militaire où seraient élevés les fils de la
pauvre noblesse; un membre du tiers s'écria: «Et nos fils
qu'auront-ils?--L'hôpital,» repartit Trémargat: mot qui, tombé dans la
foule, germa promptement.
Je m'aperçus au milieu de ces réunions d'une disposition de mon
caractère que j'ai retrouvée depuis dans la politique et dans les
armes: plus mes collègues ou mes camarades s'échauffaient, plus je me
refroidissais; je voyais mettre le feu à la tribune ou au canon avec
indifférence: je n'ai jamais salué la parole ou le boulet.
Le résultat de nos délibérations fut que la noblesse traiterait
d'abord des affaires générales, et ne s'occuperait du fouage qu'après
la solution des autres questions; résolution directement opposée à
celle du tiers. Les gentilshommes n'avaient pas grande confiance dans
le clergé, qui les abandonnait souvent, surtout quand il était présidé
par l'évêque de Rennes[350], personnage patelin, mesuré, parlant (p. 262)
avec un léger zézaiement qui n'était pas sans grâce, et se ménageant
des chances à la cour. Un journal, _la Sentinelle du Peuple_, rédigé à
Rennes par un écrivailleur arrivé de Paris[351], fomentait les haines.
[Note 350: François Bareau de Girac.--Le jugement
que porte sur lui Chateaubriand est peut-être trop
sévère. «Sur le siège de Rennes, dit l'auteur des
_Évêques avant la Révolution_, M. l'abbé Sicard, M.
de Girac faisait apprécier avec les talents d'un
administrateur souple, conciliant et habile, sa
charité, son zèle, sa sollicitude pour toutes les
branches de l'instruction publique.» Bonaparte
voulut le nommer à un évêché; il refusa et
n'accepta qu'un canonicat à Saint-Denis. Il mourut
en 1820, âgé de quatre-vingt-huit ans.--Cardinal de
La Pare, _Notice sur M. François Bareau de Girac_,
évêque de Rennes, 1821.]
[Note 351: _La Sentinelle du peuple, aux gens de
toutes professions, sciences, arts, commerce et
métiers, composant le Tiers-État de la province de
Bretagne._ Ce journal, dont le premier numéro parut
le 10 novembre 1788, était publié par MM.
_Monodive_ et _Volney_. Le Volney de la
_Sentinelle_ est bien le Volney du _Voyage en
Égypte et en Syrie_ (1787) et des _Ruines_ (1791),
celui qui sera plus tard membre de la Constituante
et sénateur, pair de France et académicien. Et
c'est bien lui, j'imagine, et non le pauvre et
obscur Monodive, que vise Chateaubriand, quand il
parle de «l'écrivailleur arrivé de Paris».]
Les états se tinrent dans le couvent des Jacobins, sur la place du
Palais. Nous entrâmes, avec les dispositions qu'on vient de voir, dans
la salle des séances; nous n'y fûmes pas plutôt établis, que le peuple
nous assiégea. Les 25, 26, 27 et 28 janvier 1789 furent des jours
malheureux. Le comte de Thiard avait peu de troupes; chef indécis et
sans vigueur, il se remuait et n'agissait point. L'école de droit de
Rennes, à la tête de laquelle était Moreau, avait envoyé quérir les
jeunes gens de Nantes; ils arrivaient au nombre de quatre cents et le
commandant, malgré ses prières, ne les put empêcher d'envahir la (p. 263)
ville. Des assemblées, en sens divers, au Champ-Montmorin[352] et
dans les cafés, en étaient venues à des collisions sanglantes.
[Note 352: En 1785, le comte de Montmorin,
commandant pour le roi en Bretagne, fit créer et
planter sur une butte au sud-est de la ville une
promenade qui fut appelée le Champ-Montmorin. C'est
aujourd'hui le Champ de Mars, dont l'aspect et les
abords ont été du reste complètement modifiés
depuis l'établissement de la gare du chemin de fer,
qui est voisine.]
Las d'être bloqués dans notre salle, nous prîmes la résolution de
saillir dehors, l'épée à la main; ce fut un assez beau spectacle. Au
signal de notre président, nous tirâmes nos épées tous à la fois, au
cri de: _Vive la Bretagne!_ et, comme une garnison sans ressources,
nous exécutâmes une furieuse sortie, pour passer sur le ventre des
assiégeants. Le peuple nous reçut avec des hurlements, des jets de
pierres, des bourrades de bâtons ferrés et des coups de pistolet. Nous
fîmes une trouée dans la masse de ses flots qui se refermaient sur
nous. Plusieurs gentilshommes furent blessés, traînés, déchirés,
chargées de meurtrissures et de contusions. Parvenus à grande peine à
nous dégager, chacun regagna son logis.
Des duels s'ensuivirent entre les gentilshommes, les écoliers de droit
et leurs amis de Nantes. Un de ces duels eut lieu publiquement sur la
place Royale; l'honneur en resta au vieux Keralieu[353], officier de
marine, attaqué, qui se battit avec une incroyable vigueur, aux (p. 264)
applaudissements de ses jeunes adversaires.
[Note 353: Aucun _Keralieu_ ne figure sur la liste
des États de 1788-1789, et on ne le trouve pas dans
les nobiliaires bretons. Au lieu de Keralieu, il
faut lire sans doute Kersalaün. Un duel eut lieu,
en effet, sur la place Royale, entre M. de
Kersalaün, qui faisait partie des États et qui a
signé la protestation de la Noblesse, et un jeune
Rennais, Joseph-Marie-Jacques Blin, qui, après
avoir fait la campagne d'Amérique, était alors
employé dans les fermes de Bretagne. Le courage des
deux adversaires excita l'admiration des
assistants. Jean-Joseph, comte de Kersalaün, était
l'aîné des fils du marquis de Kersalaün, le doyen
du Parlement. Âgé de 45 ans, il était beaucoup plus
_vieux_ que son adversaire, lequel n'avait que
vingt-quatre ans.]
Un autre attroupement s'était formé. Le comte de Montboucher[354]
aperçut dans la foule un étudiant nommé Ulliac, auquel il dit:
«Monsieur, ceci nous regarde.» On se range en cercle autour d'eux;
Montboucher fait sauter l'épée d'Ulliac et la lui rend: on s'embrasse
et la foule se disperse.
[Note 354: René-François-Joseph de _Montbourcher_
(dont le nom se prononçait alors _Montboucher_,
comme l'écrit Chateaubriand). Né à Rennes le 21
novembre 1759, fils de Guy-Joseph-Amador, comte de
Montbourcher, lieutenant-colonel au régiment de
Marbeuf, et de Jeanne-Céleste de Saint-Gilles, il
était capitaine au régiment général Dragons. Il est
mort à Rennes le 13 mai 1835.]
Du moins, la noblesse bretonne ne succomba pas sans honneur. Elle
refusa de députer aux états généraux, parce qu'elle n'était pas
convoquée selon les lois fondamentales de la constitution de la
province; elle alla rejoindre en grand nombre l'armée des princes, se
fit décimer à l'armée de Condé, ou avec Charette dans les guerres
vendéennes. Eût-elle changé quelque chose à la majorité de l'Assemblée
nationale, au cas de sa réunion à cette assemblée? Cela n'est guère
probable: dans les grandes transformations sociales, les résistances
individuelles, honorables pour les caractères, sont impuissantes
contre les faits. Cependant, il est difficile de dire ce qu'aurait pu
produire un homme du génie de Mirabeau, mais d'une opinion opposée,
s'il s'était rencontré dans l'ordre de la noblesse bretonne. (p. 265)
Le jeune Boishue et Saint-Riveul, mon camarade de collège avaient péri
avant ces rencontres, en se rendant à la chambre de la noblesse; le
premier fut en vain défendu par son père, qui lui servit de
second[355].
[Note 355: Louis-Pierre de _Guehenneue de Boishue_,
fils aîné de Jean-Baptiste-René de Guehenneue,
comte de Boishue, était né à Lanhélen (évêché de
Dol), le 31 octobre 1767. Il n'avait donc que 21
ans lorsqu'il fut tué dans les rues de Rennes, le
27 janvier 1789, en même temps que le jeune
Saint-Riveul. (Voyez sur ce dernier la note de la
page 109.)--Ces deux jeunes gens avaient signé,
quelques jours auparavant la protestation de la
noblesse contre les Arrêtés du Conseil relatifs à
la convocation des États-Généraux. Un certain
nombre d'autres gentilshommes, âgés de moins de 25
ans, avaient été autorisés comme eux à apposer leur
signature sur ce document, à la suite des membres
des États. L'original de cette pièce est aux
Archives d'Ille-et-Vilaine.--Pour les détails de la
mort des jeunes Boishue et Saint-Riveul, consulter
l'ouvrage de M. Barthélémy Pocquet, _les Origines
de la Révolution en Bretagne_, tome II, p. 255.]
Lecteur, je t'arrête: regarde couler les premières gouttes de sang que
la Révolution devait répandre. Le ciel a voulu qu'elles sortissent des
veines d'un compagnon de mon enfance. Supposons ma chute au lieu de
celle de Saint-Riveul; on eût dit de moi, en changeant seulement le
nom, ce que l'on dit de la victime par qui commence la grande
immolation: «Un gentilhomme nommé _Chateaubriand_, fut tué en se
rendant à la salle des États.» Ces deux mots auraient remplacé ma
longue histoire. Saint-Riveul eût-il joué mon rôle sur la terre?
était-il destiné au bruit ou au silence?
Passe maintenant, lecteur; franchis le fleuve de sang qui sépare (p. 266)
à jamais le vieux monde, dont tu sors, du monde nouveau à l'entrée
duquel tu mourras.
* * * * *
L'année 1789, si fameuse dans notre histoire et dans l'histoire de
l'espèce humaine, me trouva dans les landes de ma Bretagne; je ne pus
même quitter la province qu'assez tard, et n'arrivai à Paris qu'après
le pillage de la maison Reveillon[356], l'ouverture des états
généraux, la constitution du tiers état en Assemblée nationale, le
serment du Jeu de Paume, la séance royale du 23 juin, et la réunion du
clergé et de la noblesse au tiers état.
[Note 356: Le pillage de la maison de Reveillon,
fabricant de papiers peints de la rue
Saint-Antoine, avait eu lieu le 28 avril 1789.]
Le mouvement était grand sur ma route: dans les villages, les paysans
arrêtaient les voitures, demandaient les passeports, interrogeaient
les voyageurs. Plus on approchait de la capitale, plus l'agitation
croissait. En traversant Versailles, je vis des troupes casernées dans
l'orangerie, des trains d'artillerie parqués dans les cours; la salle
provisoire de l'Assemblée nationale élevée sur la place du Palais, et
des députés allant et venant parmi des curieux, des gens du château et
des soldats.
A Paris, les rues étaient encombrées d'une foule qui stationnait à la
porte des boulangers; les passants discouraient au coin des bornes;
les marchands, sortis de leurs boutiques, écoutaient et racontaient
des nouvelles devant leurs portes; au Palais-Royal s'aggloméraient des
agitateurs: Camille Desmoulins commençait à se distinguer dans les
groupes.
A peine fus-je descendu, avec madame de Farcy et madame Lucile, (p. 267)
dans un hôtel garni de la rue de Richelieu, qu'une insurrection éclate:
le peuple se porte à l'Abbaye, pour délivrer quelques gardes-françaises
arrêtés par ordre de leurs chefs[357]. Les sous-officiers d'un régiment
d'artillerie caserné aux Invalides se joignent au peuple. La défection
commence dans l'armée.
[Note 357: L'insurrection pour délivrer les
gardes-françaises emprisonnés à l'Abbaye éclata le
30 juin 1789.]
La cour tantôt cédant, tantôt voulant résister, mélange d'entêtement
et de faiblesse, de bravacherie et de peur, se laisse morguer par
Mirabeau qui demande l'éloignement des troupes, et elle ne consent pas
à les éloigner: elle accepte l'affront et n'en détruit pas la cause. A
Paris, le bruit se répand qu'une armée arrive par l'égoût Montmartre,
que des dragons vont forcer les barrières. On recommande de dépaver
les rues, de monter les pavés au cinquième étage, pour les jeter sur
les satellites du tyran: chacun se met à l'oeuvre. Au milieu de ce
brouillement, M. Necker reçoit l'ordre de se retirer. Le ministère
changé se compose de MM. de Breteuil, de La Galaizière, du maréchal de
Broglie, de La Vauguyon, de La Porte et de Foullon. Ils remplaçaient
MM. de Montmorin, de La Luzerne, de Saint-Priest et de Nivernais.
Un poète breton, nouvellement débarqué, m'avait prié de le mener à
Versailles. Il y a des gens qui visitent des jardins et des jets d'eau
au milieu du renversement des empires: les barbouilleurs de papier ont
surtout cette faculté de s'abstraire dans leur manie pendant les plus
grands événements; leur phrase ou leur strophe leur tient lieu de
tout.
Je menai mon Pindare à l'heure de la messe dans la galerie de (p. 268)
Versailles. L'OEil-de-Boeuf était rayonnant: le renvoi de M. Necker
avait exalté les esprits; on se croyait sûr de la victoire: peut-être
Sanson[358] et Simon[359], mêlés dans la foule, étaient spectateurs
des joies de la famille royale.
[Note 358: _Sanson_ (Charles-Henri), né en 1739, il
fut nommé exécuteur des hautes-oeuvres le 1er
février 1778. _Louis, par la grâce de Dieu, roi de
France et de Navarre_, qui lui accordait, ce
jour-là, ses lettres de provision, devait, quinze
ans plus tard, mourir de sa main.--Charles-Henri
Sanson, que la plupart des biographes font à tort
mourir en 1793, quelques mois après l'exécution de
Louis XVI, n'a cesse d'exercer ses fonctions de
bourreau que le 13 fructidor an III (30 août 1795),
époque à laquelle il sollicita sa mise à la
retraite. Le 4 pluviôse an X (24 janvier 1802), il
réclamait une pension pour ses services. On ignore
la date de sa mort. (G. Lenotre, _la Guillotine
pendant la Révolution._)]
[Note 359: _Simon_ (Antoine), savetier et membre de
la Commune de Paris; nommé instituteur du fils de
Louis XVI le 1er juillet 1793;--guillotiné le 10
thermidor an II (28 juillet 1794).]
La reine passa avec ses deux enfants; leur chevelure blonde semblait
attendre des couronnes: madame la duchesse d'Angoulême, âgée de onze
ans, attirait les yeux par un orgueil virginal; belle de la noblesse
du rang et de l'innocence de la jeune fille, elle semblait dire comme
la fleur d'oranger de Corneille, dans la _Guirlande de Julie_:
J'ai la pompe de ma naissance.
Le petit Dauphin marchait sous la protection de sa soeur, et M. Du
Touchet suivait son élève; il m'aperçut et me montra obligeamment à la
reine. Elle me fit, en me jetant un regard avec un sourire, ce salut
gracieux qu'elle m'avait déjà fait le jour de ma présentation. (p. 269)
Je n'oublierai jamais ce regard qui devait s'éteindre sitôt.
Marie-Antoinette, en souriant, dessina si bien la forme de sa bouche,
que le souvenir de ce sourire (chose effroyable!) me fit reconnaître
la mâchoire de la fille des rois, quand on découvrit la tête de
l'infortunée dans les exhumations de 1815[360].
[Note 360: Les 18 et 19 janvier 1815, en exécution
des ordres du roi Louis XVIII, il fut procédé dans
le cimetière de la Madeleine, à la recherche des
restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette.
Chateaubriand était présent. Le 9 janvier 1816, à
la Chambre des pairs, dans son discours sur la
résolution de la Chambre des députés, relative au
deuil général du 21 janvier, il prononça les
paroles suivantes: «J'ai vu, Messieurs, les
ossements de Louis XVI mêlés dans la fosse ouverte
avec la chaux vive qui avait consumé les chairs,
mais qui n'a pu faire disparaître le crime! J'ai vu
le squelette de Marie-Antoinette, intact à l'abri
d'une espèce de voûte qui s'était formée au-dessus
d'elle, comme par miracle! La tête seule était
déplacée! et dans la forme de cette tête _on
pouvait encore reconnaître (ô Providence!) les
traits où respirait avec la grâce d'une femme toute
la majesté d'une Reine!_ Voilà ce que j'ai vu,
Messieurs! voilà les souvenirs pour lesquels nous
n'aurons jamais assez de larmes...» _OEuvres
complètes_, tome XXIII: _Opinions et Discours_, p.
78.]
Le contre-coup du coup porté dans Versailles retentit à Paris. A mon
retour, je rebroussai le cours d'une multitude qui portait les bustes
de M. Necker et de M. le duc d'Orléans, couverts de crêpes. On criait:
«Vive Necker! vive le duc d'Orléans!» et parmi ces cris on en
entendait un plus hardi et plus imprévu: «Vive Louis XVII!» Vive cet
enfant dont le nom même eût été oublié dans l'inscription funèbre de
sa famille, si je ne l'avais rappelé à la Chambre des pairs![361]--Louis
XVI abdiquant, Louis XVII placé sur le trône, M. le duc d'Orléans (p. 270)
déclaré régent, que fût-il arrivé?