[Note 331: _Rostrenen_ Grégoire de, capucin et

prédicateur. Le savant éditeur de la _Biographie

bretonne_, M. Paul Levot, n'a pu découvrir ni la

date et le lieu de sa naissance, ni la date et le

lieu de sa mort. Il est l'auteur du dictionnaire

paru en 1732 à Rennes, chez l'imprimeur Julien

Vatar, sous ce titre: _Dictionnaire

françois-celtique ou françois-breton, nécessaire à

tous ceux qui veulent traduire le françois en

celtique ou en langage breton, pour prêcher,

catéchiser et confesser, selon les différents

dialectes de chaque diocèse; utile et curieux pour

s'instruire à fond de la langue bretonne, et pour

trouver l'étymologie de plusieurs mots françois et

bretons, de noms propres de villes et de

maisons_.]

Rostrenen prouve que le celtique est une de ces langues primitives que

Gomer, fils aîné de Japhet, apporta en Europe, et que les Bas-Bretons,

malgré leur taille, descendent des géants. Malheureusement, les

enfants bretons de Gomer, longtemps séparés de la France, ont laissé

dépérir une partie de leurs vieux titres: leurs chartes, auxquelles

ils ne mettaient pas une assez grande importance comme les liant à

l'histoire générale, manquent trop souvent de cette authenticité à

laquelle les déchiffreurs de diplômes attachent de leur côté beaucoup

trop de prix.

Le temps de la tenue des états en Bretagne était un temps de galas et

de bals: on mangeait chez M. le commandant, on mangeait chez M. le

président de la noblesse, on mangeait chez M. le président du clergé,

on mangeait chez M. le trésorier des états, on mangeait chez M.

l'intendant de la province, on mangeait chez M. le président du

parlement; on mangeait partout: et l'on buvait! A de longues tables de

réfectoires se voyaient assis des Du Guesclins laboureurs, des

Duguay-Trouin matelots, portant au côté leur épée de fer à vieille

garde ou leur petit sabre d'abordage. Tous les gentilshommes assistant

aux états en personne ne ressemblaient pas mal à une diète de Pologne,

de la Pologne à pied, non à cheval, diète de Scythes, non de

Sarmates.

Malheureusement, on jouait trop. Les bals ne discontinuaient. (p. 245)

Les Bretons sont remarquables par leurs danses et par les airs de ces

danses. Madame de Sévigné a peint nos ripailles politiques au milieu

des landes, comme ces festins des fées et des sorciers qui avaient

lieu la nuit sur les bruyères:

«Vous aurez maintenant, écrit-elle, des nouvelles de nos états

pour votre peine d'être Bretonne. M. de Chaulnes arriva dimanche

au soir, au bruit de tout ce qui peut en faire à Vitré: le lundi

matin il m'écrivit une lettre; j'y fis réponse par aller dîner

avec lui. On mange à deux tables dans le même lieu: il y a

quatorze couverts à chaque table: Monsieur en tient une, et

Madame l'autre. La bonne chère est excessive, on remporte les

plats de rôti tout entiers; et pour les pyramides de fruits, il

faut faire hausser les portes. Nos pères ne prévoyaient pas ces

sortes de machines, puisque même ils ne comprenaient pas qu'il

fallût qu'une porte fût plus haute qu'eux... Après le dîner, MM.

de Lomaria et Coëtlogon dansèrent avec deux Bretonnes des

passe-pieds merveilleux et des menuets, d'un air que les

courtisans n'ont pas à beaucoup près: ils y font des pas de

Bohémiens et de Bas-Bretons avec une délicatesse et une justesse

qui charment... C'est un jeu, une chère, une liberté jour et nuit

qui attirent tout le monde. Je n'avais jamais vu les états; c'est

une assez belle chose. Je ne crois pas qu'il y ait une province

rassemblée qui ait aussi grand air que celle-ci; elle doit être

bien pleine, du moins, car il n'y en a pas un seul à la guerre ni

à la cour; il n'y a que le petit guidon (M. de Sévigné le fils)

qui peut-être y reviendra un jour comme les autres... Une (p. 246)

infinité de présents, des pensions, des réparations de chemins

et de villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel,

des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande

braverie: voilà les états. J'oublie trois ou quatre cents pipes

de vin qu'on y boit[332].»

[Note 332: Lettre du 5 août 1671.]

Les Bretons ont de la peine à pardonner à madame de Sévigné ses

moqueries. Je suis moins rigoureux; mais je n'aime pas qu'elle dise:

«Vous me parlez bien plaisamment de nos misères; nous ne sommes plus

si _roués_: _un_ en huit jours seulement, pour entretenir la justice.

Il est vrai que la penderie me paraît maintenant un rafraîchissement.»

C'est pousser trop loin l'agréable langage de cour: Barère parlait

avec la même grâce de la guillotine. En 1793, les noyades de Nantes

s'appelaient des _mariages républicains_: le despotisme populaire

reproduisait l'aménité de style du despotisme royal.

Les fats de Paris, qui accompagnaient aux états messieurs les gens du

roi, racontaient que nous autres hobereaux nous faisions doubler nos

poches de fer-blanc, afin de porter à nos femmes les fricassées de

poulet de M. le commandant. On payait cher ces railleries. Un comte de

Sabran était naguère resté sur la place, en échange de ses mauvais

propos. Ce descendant des troubadours et des rois provençaux, grand

comme un Suisse, se fit tuer par un petit chasse-lièvre du Morbihan,

de la hauteur d'un Lapon[333]. Ce _Ker_ ne le cédait point à son (p. 247)

adversaire en généalogie: si saint Elzéar de Sabran était proche

parent de Saint Louis, saint Corentin, grand-oncle du très noble

_Ker_, était évêque de Quimper sous le roi Gallon II, trois cents ans

avant Jésus-Christ[334].

[Note 333: La date de ce duel, resté légendaire en

Bretagne, se place aux environs de 1735. Celui qui

en fut le héros n'était pas «un petit chasse-lièvre

du Morbihan», mais un cadet de Cornouaille,

Jean-François de _Kératry_, qui fut plus tard,

après le décès de son aîné, chef de nom et armes,

présida en 1776 l'ordre de la noblesse aux États de

la province, et mourut à Quimper le 7 février 1779.

L'un de ses fils, le plus jeune, Auguste-Hilarion,

comte de Kératry, après avoir été plusieurs fois

député, fut élevé à la pairie en 1837 et laissa

deux fils, dont l'un, le comte Émile de Kératry, a

été le premier préfet de police de la troisième

République.--Sur le duel lui-même, voici les

détails que je trouve dans une curieuse et

rarissime brochure, publiée en 1788 à Rennes, à

l'occasion des troubles de Bretagne, et intitulée:

_Lettre de Mme la comtesse de Kératry au maréchal

de Stainville_: «Tout le monde en Bretagne, sait

l'affaire du comte de Kératry avec le marquis de

Sabran. Ce dernier, qui avait accompagné la

maréchale d'Estrées aux États, se permit quelques

propos indiscrets contre les Bretons, en présence

du comte de Kératry. Le marquis de Sabran était

brave et n'avait point de dignité qui le dispensât

de rendre raison à un gentilhomme d'une insulte

faite à tous les habitants d'une province. Tous les

deux se rencontrent et mettent l'épée à la main. M.

de Kératry est le premier atteint. «Vous êtes

blessé», lui crie M. de Sabran.--«Un Breton blessé

tue son adversaire», répond le comte de Kératry. Le

combat recommence avec plus de fureur, le marquis

de Sabran est percé et meurt.»]

[Note 334: Saint Corentin fut le premier titulaire

de l'évêché de Cornouaille (ou de Quimper), créé

par le fondateur même du comté ou royaume de

Cornouaille, le roi Grallon, qui a reçu de la

postérité le nom de _Mur_ ou Grand, et auquel de

son vivant ses peuples décernèrent, à cause de son

exacte justice, celui de _Iaun_, c'est-à-dire la

Loi, le Droit ou la Règle. L'érection de l'évêché

de Quimper se place, non _trois cents ans avant

Jésus-Christ_, mais vers la fin du Ve siècle après

Jésus-Christ, de 495 à 500. (_Annuaire historique

et archéologique de Bretagne_), par Arthur de la

Borderie, (tome II, p. 12 et 134.)]

* * * * *

Le revenu du roi, en Bretagne, consistait dans le don gratuit,

variable selon les besoins; dans le produit du domaine de la couronne,

qu'on pouvait évaluer de trois à quatre cent mille francs; dans la

perception du timbre, etc.

La Bretagne avait ses revenus particuliers, qui lui servaient à (p. 248)

faire face à ses charges: le _grand_ et le _petit devoir_, qui frappaient

les liquides et le mouvement des liquides, fournissant deux millions

annuels; enfin, les sommes rentrant par le _fouage_. On ne se doute

guère de l'importance du fouage dans notre histoire; cependant il fut

à la révolution de France, ce que fut le timbre à la révolution des

États-Unis.

Le fouage (_census pro singulis focis exactus_) était un cens, ou une

espèce de taille, exigé par chaque feu sur les biens roturiers. Avec

le fouage graduellement augmenté, se payaient les dettes de la

province. En temps de guerre, les dépenses s'élevaient à plus de sept

millions d'une session à l'autre, somme qui primait la recette. On

avait conçu le projet de créer un capital des deniers provenus du

fouage, et de le constituer en rentes au profit des fouagistes: le

fouage n'eut plus alors été qu'un emprunt. L'injustice (bien

qu'injustice _légale_ au terme du droit coutumier) était de le faire

porter sur la seule propriété routière. Les communes ne cessaient de

réclamer; la noblesse, qui tenait moins à son argent qu'à ses

privilèges, ne voulait pas entendre parler d'un impôt qui l'aurait

rendue taillable. Telle était la question, quand se réunirent les

sanglants états de Bretagne du mois de décembre 1788.

Les esprits étaient alors agités par diverses causes; l'assemblée (p. 249)

des Notables, l'impôt territorial, le commerce des grains, la tenue

prochaine des états généraux et l'affaire du collier, la Cour plénière

et le _Mariage de Figaro_, les grands bailliages et Cagliostro et

Mesmer, mille autres incidents graves ou futiles, étaient l'objet des

controverses dans toutes les familles.

La noblesse bretonne, de sa propre autorité, s'était convoquée à

Rennes pour protester contre l'établissement de la Cour plénière. Je

me rendis à cette diète: c'est la première réunion politique où je me

sois trouvé de ma vie. J'étais étourdi et amusé des cris que

j'entendais. On montait sur les tables et sur les fauteuils; on

gesticulait, on parlait tous à la fois. Le marquis de Trémargat, Jambe

de bois[335], disait d'une voix de stentor: «Allons tous chez le

commandant, M. de Thiard; nous lui dirons: La noblesse bretonne est à

votre porte; elle demande à vous parler: «le roi même ne la refuserait

pas!» A ce trait d'éloquence les bravos ébranlaient les voûtes de (p. 250)

la salle. Il recommençait: «Le roi même ne la refuserait pas!» Les

huchées et les trépignements redoublaient. Nous allâmes chez M. le

comte de Thiard[336], homme de cour, poète érotique, esprit doux et

frivole, mortellement ennuyé de notre vacarme; il nous regardait comme

des _houhous_, des sangliers, des bêtes fauves; il brûlait d'être hors

de notre Armorique et n'avait nulle envie de nous refuser l'entrée de

son hôtel. Notre orateur lui dit ce qu'il voulut, après quoi nous

vînmes rédiger cette déclaration: «Déclarons infâmes ceux qui

pourraient accepter quelques places, soit dans l'administration

nouvelle de la justice, soit dans l'administration des états, qui ne

seraient pas avouées par les lois constitutives de la Bretagne.» Douze

gentilshommes furent choisis pour porter cette pièce au roi: à leur

arrivée à Paris, on les coffra à la Bastille, d'où ils sortirent

bientôt en façon de héros[337]; ils furent reçus à leur retour avec

des branches de laurier. Nous portions des habits avec de grands (p. 251)

boutons de nacre semés d'hermine, autour desquels boutons était écrite

en latin cette devise: «Plutôt mourir que de se déshonorer.» Nous

triomphions de la cour dont tout le monde triomphait, et nous tombions

avec elle dans le même abîme.

[Note 335: Louis-Anne-Pierre _Geslin_, comte (et

non _marquis_) de _Trémargat_, né à

Bain-de-Bretagne le 24 décembre 1749. Fils d'un

président au Parlement de Bretagne, il avait servi

dans la marine et était devenu lieutenant de

vaisseau et chevalier de Saint-Louis. En 1776, il

avait épousé Anne-Françoise de _Caradenc_ de

Launay, parente du célèbre procureur général et

veuve de M. de Quénétain. Un fils lui naquit à

Rennes, le 18 janvier 1785, pendant la tenue des

États. On lit, à cette occasion, dans la _Gazette

de France_ du 4 février 1785: «On mande de Rennes

que la comtesse de Trémargat, épouse du comte de

Trémargat, Jambe-de-bois, président de l'ordre de

la noblesse, étant accouchée d'un fils, les États

ont arrêté de donner à cet enfant le nom de

_Bretagne_ et d'envoyer à la comtesse de Montmorin

(femme du Commandant de la province) une députation

pour la prier de le présenter au baptême.»--Le

comte de Trémargat émigra à Jersey, où il perdit sa

femme le 25 novembre 1790. Nous ignorons le lieu et

la date de sa mort.]

[Note 336: _Thiard-Bissy_ (Henri-Charles, comte

de), né en 1726. Lieutenant-général et premier

écuyer du duc d'Orléans, il avait succédé à M. de

Montmorin, au mois de février 1787, en qualité de

commandant pour le roi en Bretagne. Chateaubriand

le juge peut-être ici avec trop de sévérité. S'il

fut «homme de cour», il sut aussi, à l'heure du

péril, noblement défendre le roi. Il fut blessé

dans la journée du 10 août: le 26 juillet 1794, il

porta sa tête sur l'échafaud.--Maton de la Varenne

a publié en l'an VII (1799) les _OEuvres posthumes

du comte de Thiard_, 2 vol. in-12.]

[Note 337: Les douze gentilhommes mis à la

Bastille, le 15 juillet 1788, pour l'affaire de

Bretagne, étaient: le marquis de la Rouërie, le

comte de La Fruglaye, le marquis de La Bourdonnaye

de Montluc, le comte de Trémargat, le marquis de

Corné, le comte Godet de Châtillon, le vicomte de

Champion de Cicé, le marquis Alexis de Bedée, le

chevalier de Guer, le marquis du Bois de la

Feronnière, le comte Hay des Nétumières et le comte

de Bec-delièvre-Penhouët.--Sur leur captivité, qui

fut d'ailleurs la plus douce du monde et qui ne

dura que deux mois, du 15 juillet au 12 septembre

1788, voir _la Bastille sous Louis XVI_, dans les

_Légendes révolutionnaires_, par Edmond Biré.]

* * * * *

Ce fut à cette époque que mon frère, suivant toujours ses projets,

prit le parti de me faire agréger à l'ordre de Malte. Il fallait pour

cela me faire entrer dans la cléricature: elle pouvait m'être donnée

par M. Cortois de Pressigny, évêque de Saint-Malo. Je me rendis donc

dans ma ville natale, où mon excellente mère s'était retirée; elle

n'avait plus ses enfants avec elle; elle passait le jour à l'église,

la soirée à tricoter. Ses distractions étaient inconcevables: je la

rencontrai un matin dans la rue, portant une de ses pantoufles sous

son bras, en guise de livre de prières. De fois à autre pénétraient

dans sa retraite quelques vieux amis, et ils parlaient du bon temps.

Lorsque nous étions tête à tête, elle me faisait de beaux contes en

vers, qu'elle improvisait. Dans un de ces contes le diable emportait

une cheminée avec un mécréant, et le poète s'écriait:

Le diable en l'avenue

Chemina tant et tant,

Qu'on en perdit la vue

En moins d'une heur' de temps.

«Il me semble, dis-je, que le diable ne va pas bien vite.» (p. 252)

Mais madame de Chateaubriand me prouva que je n'y entendais rien: elle

était charmante, ma mère.

Elle avait une longue complainte sur le _Récit véritable d'une cane

sauvage, en la ville de Montfort-la-Cane-lez-Saint-Malo_. Certain

seigneur avait renfermé une jeune fille d'une grande beauté dans le

château de Montfort, à dessein de lui ravir l'honneur. A travers une

lucarne, elle apercevait l'église de Saint-Nicolas; elle pria le saint

avec des yeux pleins de larmes, et elle fut miraculeusement

transportée hors du château; mais elle tomba entre les mains des

serviteurs du félon, qui voulurent en user avec elle comme ils

supposaient qu'en avait fait leur maître. La pauvre fille éperdue,

regardant de tous côtés pour chercher quelque secours, n'aperçut que

des canes sauvages sur l'étang du château. Renouvelant sa prière à

saint Nicolas, elle le supplia de permettre à ces animaux d'être

témoins de son innocence, afin que si elle devait perdre la vie, et

qu'elle ne pût accomplir les voeux qu'elle avait faits à saint

Nicolas, les oiseaux les remplissent eux-mêmes à leur façon, en son

nom et pour sa personne.

La fille mourut dans l'année: voici qu'à la translation des os de

saint Nicolas, le 9 mai, une cane sauvage, accompagnée de ses petits

canetons, vint à l'église de Saint-Nicolas. Elle y entra et voltigea

devant l'image du bienheureux libérateur, pour lui applaudir par le

battement de ses ailes; après quoi, elle retourna à l'étang, ayant

laissé un de ses petits en offrande. Quelque temps après, le caneton

s'en retourna sans qu'on s'en aperçut. Pendant deux cents ans et (p. 253)

plus, la cane, toujours la même cane, est revenue, à jour fixe, avec

sa couvée, dans l'église du grand saint Nicolas, à Montfort. L'histoire

en a été écrite et imprimée en 1652; l'auteur remarque fort justement:

«que c'est une chose peu considérable devant les yeux de Dieu, qu'une

chétive cane sauvage; que néanmoins elle tient sa partie pour rendre

hommage à sa grandeur; que la cigale de saint François était encore

moins prisable, et que pourtant ses fredons charmaient le coeur d'un

séraphin.» Mais madame de Chateaubriand suivait une fausse tradition:

dans sa complainte, la fille renfermée à Montfort était une princesse,

laquelle obtint d'être changée en cane, pour échapper à la violence de

son vainqueur. Je n'ai retenu que ces vers d'un couplet de la romance

de ma mère:

Cane la belle est devenue,

Cane la belle est devenue,

Et s'envola, par une grille,

Dans un étang plein de lentilles.

Comme madame de Chateaubriand était une véritable sainte, elle obtint

de l'évêque de Saint-Malo la promesse de me donner la cléricature; il

s'en faisait scrupule: la marque ecclésiastique donnée à un laïque et

à un militaire lui paraissait une profanation qui tenait de la

simonie. M. Cortois de Pressigny, aujourd'hui archevêque de Besançon

et pair de France[338], est un homme de bien et de mérite. Il (p. 254)

était jeune alors, protégé de la reine, et sur le chemin de la

fortune, où il est arrivé plus tard par une meilleure voie: la

persécution.

[Note 338: _Cortois de Pressigny_ (Gabriel, comte),

né à Dijon le 11 décembre 1745. Il avait été sacré

évêque de Saint-Malo le 15 janvier 1786. Forcé

d'émigrer en 1791, il se retira en Suisse, rentra à

Paris en l'an VIII, remit sa démission entre les

mains de Pie VII, à l'occasion du Concordat, mais

refusa toutes fonctions sous le Consulat et

l'Empire. La première Restauration l'envoya comme

ambassadeur à Rome, afin d'obtenir du Pape des

modifications au Concordat de 1801. Nommé pair de

France en 1816 et archevêque de Besançon en 1818,

il mourut à Paris le 2 mai 1823.]

Je me mis à genoux, en uniforme, l'épée au côté, aux pieds du prélat;

il me coupa deux ou trois cheveux sur le sommet de la tête; cela

s'appela tonsure, de laquelle je reçus lettres en bonnes formes[339].

Avec ces lettres, 200,000 livres de rentes pouvaient m'échoir, quand

mes preuves de noblesse auraient été admises à Malte: abus, sans

doute, dans l'ordre ecclésiastique, mais chose utile dans l'ordre

politique de l'ancienne constitution. Ne valait-il pas mieux qu'une

espèce de bénéfice militaire s'attachât à l'épée d'un soldat qu'à la

mantille d'un abbé, lequel aurait mangé sa grasse prieurée sur les

pavés de Paris?

[Note 339: Voir l'_Appendice_ Nº IX: _la

Cléricature de Chateaubriand_.]

La cléricature, à moi conférée pour les raisons précédentes, a fait

dire, par des biographes mal informés, que j'étais d'abord entré dans

l'Église.

Ceci se passait en 1788[340]. J'avais des chevaux, je parcourais la

campagne, ou je galopais le long des vagues, mes gémissantes et

anciennes amies; je descendais de cheval, et je me jouais avec elles;

toute la famille aboyante de Scylla sautait à mes genoux pour me (p. 255)

caresser: _Nunc cada latrantis Scyllæ_. Je suis allé bien loin admirer

les scènes de la nature: je m'aurais pu contenter de celles que

m'offrait mon pays natal.

[Note 340: Cette date, comme toutes celles que

donne Chateaubriand dans ses _Mémoires_, est

exacte. Ceci se passait le 16 décembre 1788. Voir à

l'_Appendice_ précité.]

Rien de plus charmant que les environs de Saint-Malo, dans un rayon de

cinq à six lieues. Les bords de la Rance, en remontant cette rivière

depuis son embouchure jusqu'à Dinan, mériteraient seuls d'attirer les

voyageurs; mélange continuel de rochers et de verdure, de grèves et de

forêts, de criques et de hameaux, d'antiques manoirs de la Bretagne

féodale et d'habitations modernes de la Bretagne commerçante.

Celles-ci ont été construites en un temps où les négociants de

Saint-Malo étaient si riches que, dans leurs jours de goguette, ils

fricassaient des piastres, et les jetaient toutes bouillantes au

peuple par les fenêtres. Ces habitations sont d'un grand luxe.

Bonnaban, château de MM. de la Saudre, est en partie de marbre apporté

de Gênes, magnificence dont nous n'avons pas même l'idée à Paris[341].

La Briantais[342], Le Bosq, le Montmarin[343], La Balue[344], (p. 256)

le Colombier[345], sont ou étaient ornés d'orangeries, d'eaux

jaillissantes et de statues. Quelquefois les jardins descendent en

pente au rivage derrière les arcades d'un portique de tilleuls, à

travers une colonnade de pins, au bout d'une pelouse; par-dessus les

tulipes d'un parterre, la mer présente ses vaisseaux, son calme et ses

tempêtes.

[Note 341: Le château de Bonnaban, alors en la

paroisse du même nom, aujourd'hui en La Gouesnière,

acheté en 1754, au prix de 195 000 livres, et

reconstruit avec luxe pendant les années suivantes,

est encore aujourd'hui une des belles propriétés

des environs de Saint-Malo. MM. de la Saudre

étaient deux frères, d'origine malouine, qui

s'étaient établis à Cadix et y avaient fait une

immense fortune. A leur retour en France, Pierre,

l'aîné, acheta Bonnaban et en commença la

reconstruction, qui fut terminée seulement en 1777

par son frère, François-Guillaume, devenu son

héritier en 1763. Le comte de Kergariou en est

aujourd'hui propriétaire.]

[Note 342: La Briantais, situé en Saint-Servan, sur

les bords de la Rance, appartenait alors aux Picot

de Prémesnil et appartient actuellement à M.

Lachambre, ancien député.]

[Note 343: Ces deux châteaux, situés l'un vis-à-vis

de l'autre, sur les bords de la Rance--la Bosq en

Saint-Servan, le Montmarin en Pleurtuit--étaient la

propriété de l'opulente famille des Magon.]

[Note 344: La Balue, en Saint-Servan, appartenait

également aux Magon.--M. Magon de la Balue a été

guillotiné le 9 juillet 1794, avec son frère Luc

Magon de la Blinaye, et son cousin

Erasme-Charles-Auguste Magon de la Lande; avec la

marquise de Saint-Pern, sa fille,

Jean-Baptiste-Marie-Bertrand de Saint-Pern, son

petit-fils, et François-Joseph de Cornulier, son

petit-gendre. Quelques jours auparavant, le 20 juin

1794, deux autres membres de la famille Magon,

Nicolas-François Magon de la Villehuchet et son

fils, Jean-Baptiste Magon de Coëtizac, étaient

également montés sur l'échafaud.]

[Note 345: Le château de Colombier, en Paramé,

appartenait en 1788 aux Eon de Carissan.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 25 / 42 段