prédicateur. Le savant éditeur de la _Biographie
bretonne_, M. Paul Levot, n'a pu découvrir ni la
date et le lieu de sa naissance, ni la date et le
lieu de sa mort. Il est l'auteur du dictionnaire
paru en 1732 à Rennes, chez l'imprimeur Julien
Vatar, sous ce titre: _Dictionnaire
françois-celtique ou françois-breton, nécessaire à
tous ceux qui veulent traduire le françois en
celtique ou en langage breton, pour prêcher,
catéchiser et confesser, selon les différents
dialectes de chaque diocèse; utile et curieux pour
s'instruire à fond de la langue bretonne, et pour
trouver l'étymologie de plusieurs mots françois et
bretons, de noms propres de villes et de
maisons_.]
Rostrenen prouve que le celtique est une de ces langues primitives que
Gomer, fils aîné de Japhet, apporta en Europe, et que les Bas-Bretons,
malgré leur taille, descendent des géants. Malheureusement, les
enfants bretons de Gomer, longtemps séparés de la France, ont laissé
dépérir une partie de leurs vieux titres: leurs chartes, auxquelles
ils ne mettaient pas une assez grande importance comme les liant à
l'histoire générale, manquent trop souvent de cette authenticité à
laquelle les déchiffreurs de diplômes attachent de leur côté beaucoup
trop de prix.
Le temps de la tenue des états en Bretagne était un temps de galas et
de bals: on mangeait chez M. le commandant, on mangeait chez M. le
président de la noblesse, on mangeait chez M. le président du clergé,
on mangeait chez M. le trésorier des états, on mangeait chez M.
l'intendant de la province, on mangeait chez M. le président du
parlement; on mangeait partout: et l'on buvait! A de longues tables de
réfectoires se voyaient assis des Du Guesclins laboureurs, des
Duguay-Trouin matelots, portant au côté leur épée de fer à vieille
garde ou leur petit sabre d'abordage. Tous les gentilshommes assistant
aux états en personne ne ressemblaient pas mal à une diète de Pologne,
de la Pologne à pied, non à cheval, diète de Scythes, non de
Sarmates.
Malheureusement, on jouait trop. Les bals ne discontinuaient. (p. 245)
Les Bretons sont remarquables par leurs danses et par les airs de ces
danses. Madame de Sévigné a peint nos ripailles politiques au milieu
des landes, comme ces festins des fées et des sorciers qui avaient
lieu la nuit sur les bruyères:
«Vous aurez maintenant, écrit-elle, des nouvelles de nos états
pour votre peine d'être Bretonne. M. de Chaulnes arriva dimanche
au soir, au bruit de tout ce qui peut en faire à Vitré: le lundi
matin il m'écrivit une lettre; j'y fis réponse par aller dîner
avec lui. On mange à deux tables dans le même lieu: il y a
quatorze couverts à chaque table: Monsieur en tient une, et
Madame l'autre. La bonne chère est excessive, on remporte les
plats de rôti tout entiers; et pour les pyramides de fruits, il
faut faire hausser les portes. Nos pères ne prévoyaient pas ces
sortes de machines, puisque même ils ne comprenaient pas qu'il
fallût qu'une porte fût plus haute qu'eux... Après le dîner, MM.
de Lomaria et Coëtlogon dansèrent avec deux Bretonnes des
passe-pieds merveilleux et des menuets, d'un air que les
courtisans n'ont pas à beaucoup près: ils y font des pas de
Bohémiens et de Bas-Bretons avec une délicatesse et une justesse
qui charment... C'est un jeu, une chère, une liberté jour et nuit
qui attirent tout le monde. Je n'avais jamais vu les états; c'est
une assez belle chose. Je ne crois pas qu'il y ait une province
rassemblée qui ait aussi grand air que celle-ci; elle doit être
bien pleine, du moins, car il n'y en a pas un seul à la guerre ni
à la cour; il n'y a que le petit guidon (M. de Sévigné le fils)
qui peut-être y reviendra un jour comme les autres... Une (p. 246)
infinité de présents, des pensions, des réparations de chemins
et de villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel,
des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande
braverie: voilà les états. J'oublie trois ou quatre cents pipes
de vin qu'on y boit[332].»
[Note 332: Lettre du 5 août 1671.]
Les Bretons ont de la peine à pardonner à madame de Sévigné ses
moqueries. Je suis moins rigoureux; mais je n'aime pas qu'elle dise:
«Vous me parlez bien plaisamment de nos misères; nous ne sommes plus
si _roués_: _un_ en huit jours seulement, pour entretenir la justice.
Il est vrai que la penderie me paraît maintenant un rafraîchissement.»
C'est pousser trop loin l'agréable langage de cour: Barère parlait
avec la même grâce de la guillotine. En 1793, les noyades de Nantes
s'appelaient des _mariages républicains_: le despotisme populaire
reproduisait l'aménité de style du despotisme royal.
Les fats de Paris, qui accompagnaient aux états messieurs les gens du
roi, racontaient que nous autres hobereaux nous faisions doubler nos
poches de fer-blanc, afin de porter à nos femmes les fricassées de
poulet de M. le commandant. On payait cher ces railleries. Un comte de
Sabran était naguère resté sur la place, en échange de ses mauvais
propos. Ce descendant des troubadours et des rois provençaux, grand
comme un Suisse, se fit tuer par un petit chasse-lièvre du Morbihan,
de la hauteur d'un Lapon[333]. Ce _Ker_ ne le cédait point à son (p. 247)
adversaire en généalogie: si saint Elzéar de Sabran était proche
parent de Saint Louis, saint Corentin, grand-oncle du très noble
_Ker_, était évêque de Quimper sous le roi Gallon II, trois cents ans
avant Jésus-Christ[334].
[Note 333: La date de ce duel, resté légendaire en
Bretagne, se place aux environs de 1735. Celui qui
en fut le héros n'était pas «un petit chasse-lièvre
du Morbihan», mais un cadet de Cornouaille,
Jean-François de _Kératry_, qui fut plus tard,
après le décès de son aîné, chef de nom et armes,
présida en 1776 l'ordre de la noblesse aux États de
la province, et mourut à Quimper le 7 février 1779.
L'un de ses fils, le plus jeune, Auguste-Hilarion,
comte de Kératry, après avoir été plusieurs fois
député, fut élevé à la pairie en 1837 et laissa
deux fils, dont l'un, le comte Émile de Kératry, a
été le premier préfet de police de la troisième
République.--Sur le duel lui-même, voici les
détails que je trouve dans une curieuse et
rarissime brochure, publiée en 1788 à Rennes, à
l'occasion des troubles de Bretagne, et intitulée:
_Lettre de Mme la comtesse de Kératry au maréchal
de Stainville_: «Tout le monde en Bretagne, sait
l'affaire du comte de Kératry avec le marquis de
Sabran. Ce dernier, qui avait accompagné la
maréchale d'Estrées aux États, se permit quelques
propos indiscrets contre les Bretons, en présence
du comte de Kératry. Le marquis de Sabran était
brave et n'avait point de dignité qui le dispensât
de rendre raison à un gentilhomme d'une insulte
faite à tous les habitants d'une province. Tous les
deux se rencontrent et mettent l'épée à la main. M.
de Kératry est le premier atteint. «Vous êtes
blessé», lui crie M. de Sabran.--«Un Breton blessé
tue son adversaire», répond le comte de Kératry. Le
combat recommence avec plus de fureur, le marquis
de Sabran est percé et meurt.»]
[Note 334: Saint Corentin fut le premier titulaire
de l'évêché de Cornouaille (ou de Quimper), créé
par le fondateur même du comté ou royaume de
Cornouaille, le roi Grallon, qui a reçu de la
postérité le nom de _Mur_ ou Grand, et auquel de
son vivant ses peuples décernèrent, à cause de son
exacte justice, celui de _Iaun_, c'est-à-dire la
Loi, le Droit ou la Règle. L'érection de l'évêché
de Quimper se place, non _trois cents ans avant
Jésus-Christ_, mais vers la fin du Ve siècle après
Jésus-Christ, de 495 à 500. (_Annuaire historique
et archéologique de Bretagne_), par Arthur de la
Borderie, (tome II, p. 12 et 134.)]
* * * * *
Le revenu du roi, en Bretagne, consistait dans le don gratuit,
variable selon les besoins; dans le produit du domaine de la couronne,
qu'on pouvait évaluer de trois à quatre cent mille francs; dans la
perception du timbre, etc.
La Bretagne avait ses revenus particuliers, qui lui servaient à (p. 248)
faire face à ses charges: le _grand_ et le _petit devoir_, qui frappaient
les liquides et le mouvement des liquides, fournissant deux millions
annuels; enfin, les sommes rentrant par le _fouage_. On ne se doute
guère de l'importance du fouage dans notre histoire; cependant il fut
à la révolution de France, ce que fut le timbre à la révolution des
États-Unis.
Le fouage (_census pro singulis focis exactus_) était un cens, ou une
espèce de taille, exigé par chaque feu sur les biens roturiers. Avec
le fouage graduellement augmenté, se payaient les dettes de la
province. En temps de guerre, les dépenses s'élevaient à plus de sept
millions d'une session à l'autre, somme qui primait la recette. On
avait conçu le projet de créer un capital des deniers provenus du
fouage, et de le constituer en rentes au profit des fouagistes: le
fouage n'eut plus alors été qu'un emprunt. L'injustice (bien
qu'injustice _légale_ au terme du droit coutumier) était de le faire
porter sur la seule propriété routière. Les communes ne cessaient de
réclamer; la noblesse, qui tenait moins à son argent qu'à ses
privilèges, ne voulait pas entendre parler d'un impôt qui l'aurait
rendue taillable. Telle était la question, quand se réunirent les
sanglants états de Bretagne du mois de décembre 1788.
Les esprits étaient alors agités par diverses causes; l'assemblée (p. 249)
des Notables, l'impôt territorial, le commerce des grains, la tenue
prochaine des états généraux et l'affaire du collier, la Cour plénière
et le _Mariage de Figaro_, les grands bailliages et Cagliostro et
Mesmer, mille autres incidents graves ou futiles, étaient l'objet des
controverses dans toutes les familles.
La noblesse bretonne, de sa propre autorité, s'était convoquée à
Rennes pour protester contre l'établissement de la Cour plénière. Je
me rendis à cette diète: c'est la première réunion politique où je me
sois trouvé de ma vie. J'étais étourdi et amusé des cris que
j'entendais. On montait sur les tables et sur les fauteuils; on
gesticulait, on parlait tous à la fois. Le marquis de Trémargat, Jambe
de bois[335], disait d'une voix de stentor: «Allons tous chez le
commandant, M. de Thiard; nous lui dirons: La noblesse bretonne est à
votre porte; elle demande à vous parler: «le roi même ne la refuserait
pas!» A ce trait d'éloquence les bravos ébranlaient les voûtes de (p. 250)
la salle. Il recommençait: «Le roi même ne la refuserait pas!» Les
huchées et les trépignements redoublaient. Nous allâmes chez M. le
comte de Thiard[336], homme de cour, poète érotique, esprit doux et
frivole, mortellement ennuyé de notre vacarme; il nous regardait comme
des _houhous_, des sangliers, des bêtes fauves; il brûlait d'être hors
de notre Armorique et n'avait nulle envie de nous refuser l'entrée de
son hôtel. Notre orateur lui dit ce qu'il voulut, après quoi nous
vînmes rédiger cette déclaration: «Déclarons infâmes ceux qui
pourraient accepter quelques places, soit dans l'administration
nouvelle de la justice, soit dans l'administration des états, qui ne
seraient pas avouées par les lois constitutives de la Bretagne.» Douze
gentilshommes furent choisis pour porter cette pièce au roi: à leur
arrivée à Paris, on les coffra à la Bastille, d'où ils sortirent
bientôt en façon de héros[337]; ils furent reçus à leur retour avec
des branches de laurier. Nous portions des habits avec de grands (p. 251)
boutons de nacre semés d'hermine, autour desquels boutons était écrite
en latin cette devise: «Plutôt mourir que de se déshonorer.» Nous
triomphions de la cour dont tout le monde triomphait, et nous tombions
avec elle dans le même abîme.
[Note 335: Louis-Anne-Pierre _Geslin_, comte (et
non _marquis_) de _Trémargat_, né à
Bain-de-Bretagne le 24 décembre 1749. Fils d'un
président au Parlement de Bretagne, il avait servi
dans la marine et était devenu lieutenant de
vaisseau et chevalier de Saint-Louis. En 1776, il
avait épousé Anne-Françoise de _Caradenc_ de
Launay, parente du célèbre procureur général et
veuve de M. de Quénétain. Un fils lui naquit à
Rennes, le 18 janvier 1785, pendant la tenue des
États. On lit, à cette occasion, dans la _Gazette
de France_ du 4 février 1785: «On mande de Rennes
que la comtesse de Trémargat, épouse du comte de
Trémargat, Jambe-de-bois, président de l'ordre de
la noblesse, étant accouchée d'un fils, les États
ont arrêté de donner à cet enfant le nom de
_Bretagne_ et d'envoyer à la comtesse de Montmorin
(femme du Commandant de la province) une députation
pour la prier de le présenter au baptême.»--Le
comte de Trémargat émigra à Jersey, où il perdit sa
femme le 25 novembre 1790. Nous ignorons le lieu et
la date de sa mort.]
[Note 336: _Thiard-Bissy_ (Henri-Charles, comte
de), né en 1726. Lieutenant-général et premier
écuyer du duc d'Orléans, il avait succédé à M. de
Montmorin, au mois de février 1787, en qualité de
commandant pour le roi en Bretagne. Chateaubriand
le juge peut-être ici avec trop de sévérité. S'il
fut «homme de cour», il sut aussi, à l'heure du
péril, noblement défendre le roi. Il fut blessé
dans la journée du 10 août: le 26 juillet 1794, il
porta sa tête sur l'échafaud.--Maton de la Varenne
a publié en l'an VII (1799) les _OEuvres posthumes
du comte de Thiard_, 2 vol. in-12.]
[Note 337: Les douze gentilhommes mis à la
Bastille, le 15 juillet 1788, pour l'affaire de
Bretagne, étaient: le marquis de la Rouërie, le
comte de La Fruglaye, le marquis de La Bourdonnaye
de Montluc, le comte de Trémargat, le marquis de
Corné, le comte Godet de Châtillon, le vicomte de
Champion de Cicé, le marquis Alexis de Bedée, le
chevalier de Guer, le marquis du Bois de la
Feronnière, le comte Hay des Nétumières et le comte
de Bec-delièvre-Penhouët.--Sur leur captivité, qui
fut d'ailleurs la plus douce du monde et qui ne
dura que deux mois, du 15 juillet au 12 septembre
1788, voir _la Bastille sous Louis XVI_, dans les
_Légendes révolutionnaires_, par Edmond Biré.]
* * * * *
Ce fut à cette époque que mon frère, suivant toujours ses projets,
prit le parti de me faire agréger à l'ordre de Malte. Il fallait pour
cela me faire entrer dans la cléricature: elle pouvait m'être donnée
par M. Cortois de Pressigny, évêque de Saint-Malo. Je me rendis donc
dans ma ville natale, où mon excellente mère s'était retirée; elle
n'avait plus ses enfants avec elle; elle passait le jour à l'église,
la soirée à tricoter. Ses distractions étaient inconcevables: je la
rencontrai un matin dans la rue, portant une de ses pantoufles sous
son bras, en guise de livre de prières. De fois à autre pénétraient
dans sa retraite quelques vieux amis, et ils parlaient du bon temps.
Lorsque nous étions tête à tête, elle me faisait de beaux contes en
vers, qu'elle improvisait. Dans un de ces contes le diable emportait
une cheminée avec un mécréant, et le poète s'écriait:
Le diable en l'avenue
Chemina tant et tant,
Qu'on en perdit la vue
En moins d'une heur' de temps.
«Il me semble, dis-je, que le diable ne va pas bien vite.» (p. 252)
Mais madame de Chateaubriand me prouva que je n'y entendais rien: elle
était charmante, ma mère.
Elle avait une longue complainte sur le _Récit véritable d'une cane
sauvage, en la ville de Montfort-la-Cane-lez-Saint-Malo_. Certain
seigneur avait renfermé une jeune fille d'une grande beauté dans le
château de Montfort, à dessein de lui ravir l'honneur. A travers une
lucarne, elle apercevait l'église de Saint-Nicolas; elle pria le saint
avec des yeux pleins de larmes, et elle fut miraculeusement
transportée hors du château; mais elle tomba entre les mains des
serviteurs du félon, qui voulurent en user avec elle comme ils
supposaient qu'en avait fait leur maître. La pauvre fille éperdue,
regardant de tous côtés pour chercher quelque secours, n'aperçut que
des canes sauvages sur l'étang du château. Renouvelant sa prière à
saint Nicolas, elle le supplia de permettre à ces animaux d'être
témoins de son innocence, afin que si elle devait perdre la vie, et
qu'elle ne pût accomplir les voeux qu'elle avait faits à saint
Nicolas, les oiseaux les remplissent eux-mêmes à leur façon, en son
nom et pour sa personne.
La fille mourut dans l'année: voici qu'à la translation des os de
saint Nicolas, le 9 mai, une cane sauvage, accompagnée de ses petits
canetons, vint à l'église de Saint-Nicolas. Elle y entra et voltigea
devant l'image du bienheureux libérateur, pour lui applaudir par le
battement de ses ailes; après quoi, elle retourna à l'étang, ayant
laissé un de ses petits en offrande. Quelque temps après, le caneton
s'en retourna sans qu'on s'en aperçut. Pendant deux cents ans et (p. 253)
plus, la cane, toujours la même cane, est revenue, à jour fixe, avec
sa couvée, dans l'église du grand saint Nicolas, à Montfort. L'histoire
en a été écrite et imprimée en 1652; l'auteur remarque fort justement:
«que c'est une chose peu considérable devant les yeux de Dieu, qu'une
chétive cane sauvage; que néanmoins elle tient sa partie pour rendre
hommage à sa grandeur; que la cigale de saint François était encore
moins prisable, et que pourtant ses fredons charmaient le coeur d'un
séraphin.» Mais madame de Chateaubriand suivait une fausse tradition:
dans sa complainte, la fille renfermée à Montfort était une princesse,
laquelle obtint d'être changée en cane, pour échapper à la violence de
son vainqueur. Je n'ai retenu que ces vers d'un couplet de la romance
de ma mère:
Cane la belle est devenue,
Cane la belle est devenue,
Et s'envola, par une grille,
Dans un étang plein de lentilles.
Comme madame de Chateaubriand était une véritable sainte, elle obtint
de l'évêque de Saint-Malo la promesse de me donner la cléricature; il
s'en faisait scrupule: la marque ecclésiastique donnée à un laïque et
à un militaire lui paraissait une profanation qui tenait de la
simonie. M. Cortois de Pressigny, aujourd'hui archevêque de Besançon
et pair de France[338], est un homme de bien et de mérite. Il (p. 254)
était jeune alors, protégé de la reine, et sur le chemin de la
fortune, où il est arrivé plus tard par une meilleure voie: la
persécution.
[Note 338: _Cortois de Pressigny_ (Gabriel, comte),
né à Dijon le 11 décembre 1745. Il avait été sacré
évêque de Saint-Malo le 15 janvier 1786. Forcé
d'émigrer en 1791, il se retira en Suisse, rentra à
Paris en l'an VIII, remit sa démission entre les
mains de Pie VII, à l'occasion du Concordat, mais
refusa toutes fonctions sous le Consulat et
l'Empire. La première Restauration l'envoya comme
ambassadeur à Rome, afin d'obtenir du Pape des
modifications au Concordat de 1801. Nommé pair de
France en 1816 et archevêque de Besançon en 1818,
il mourut à Paris le 2 mai 1823.]
Je me mis à genoux, en uniforme, l'épée au côté, aux pieds du prélat;
il me coupa deux ou trois cheveux sur le sommet de la tête; cela
s'appela tonsure, de laquelle je reçus lettres en bonnes formes[339].
Avec ces lettres, 200,000 livres de rentes pouvaient m'échoir, quand
mes preuves de noblesse auraient été admises à Malte: abus, sans
doute, dans l'ordre ecclésiastique, mais chose utile dans l'ordre
politique de l'ancienne constitution. Ne valait-il pas mieux qu'une
espèce de bénéfice militaire s'attachât à l'épée d'un soldat qu'à la
mantille d'un abbé, lequel aurait mangé sa grasse prieurée sur les
pavés de Paris?
[Note 339: Voir l'_Appendice_ Nº IX: _la
Cléricature de Chateaubriand_.]
La cléricature, à moi conférée pour les raisons précédentes, a fait
dire, par des biographes mal informés, que j'étais d'abord entré dans
l'Église.
Ceci se passait en 1788[340]. J'avais des chevaux, je parcourais la
campagne, ou je galopais le long des vagues, mes gémissantes et
anciennes amies; je descendais de cheval, et je me jouais avec elles;
toute la famille aboyante de Scylla sautait à mes genoux pour me (p. 255)
caresser: _Nunc cada latrantis Scyllæ_. Je suis allé bien loin admirer
les scènes de la nature: je m'aurais pu contenter de celles que
m'offrait mon pays natal.
[Note 340: Cette date, comme toutes celles que
donne Chateaubriand dans ses _Mémoires_, est
exacte. Ceci se passait le 16 décembre 1788. Voir à
l'_Appendice_ précité.]
Rien de plus charmant que les environs de Saint-Malo, dans un rayon de
cinq à six lieues. Les bords de la Rance, en remontant cette rivière
depuis son embouchure jusqu'à Dinan, mériteraient seuls d'attirer les
voyageurs; mélange continuel de rochers et de verdure, de grèves et de
forêts, de criques et de hameaux, d'antiques manoirs de la Bretagne
féodale et d'habitations modernes de la Bretagne commerçante.
Celles-ci ont été construites en un temps où les négociants de
Saint-Malo étaient si riches que, dans leurs jours de goguette, ils
fricassaient des piastres, et les jetaient toutes bouillantes au
peuple par les fenêtres. Ces habitations sont d'un grand luxe.
Bonnaban, château de MM. de la Saudre, est en partie de marbre apporté
de Gênes, magnificence dont nous n'avons pas même l'idée à Paris[341].
La Briantais[342], Le Bosq, le Montmarin[343], La Balue[344], (p. 256)
le Colombier[345], sont ou étaient ornés d'orangeries, d'eaux
jaillissantes et de statues. Quelquefois les jardins descendent en
pente au rivage derrière les arcades d'un portique de tilleuls, à
travers une colonnade de pins, au bout d'une pelouse; par-dessus les
tulipes d'un parterre, la mer présente ses vaisseaux, son calme et ses
tempêtes.
[Note 341: Le château de Bonnaban, alors en la
paroisse du même nom, aujourd'hui en La Gouesnière,
acheté en 1754, au prix de 195 000 livres, et
reconstruit avec luxe pendant les années suivantes,
est encore aujourd'hui une des belles propriétés
des environs de Saint-Malo. MM. de la Saudre
étaient deux frères, d'origine malouine, qui
s'étaient établis à Cadix et y avaient fait une
immense fortune. A leur retour en France, Pierre,
l'aîné, acheta Bonnaban et en commença la
reconstruction, qui fut terminée seulement en 1777
par son frère, François-Guillaume, devenu son
héritier en 1763. Le comte de Kergariou en est
aujourd'hui propriétaire.]
[Note 342: La Briantais, situé en Saint-Servan, sur
les bords de la Rance, appartenait alors aux Picot
de Prémesnil et appartient actuellement à M.
Lachambre, ancien député.]
[Note 343: Ces deux châteaux, situés l'un vis-à-vis
de l'autre, sur les bords de la Rance--la Bosq en
Saint-Servan, le Montmarin en Pleurtuit--étaient la
propriété de l'opulente famille des Magon.]
[Note 344: La Balue, en Saint-Servan, appartenait
également aux Magon.--M. Magon de la Balue a été
guillotiné le 9 juillet 1794, avec son frère Luc
Magon de la Blinaye, et son cousin
Erasme-Charles-Auguste Magon de la Lande; avec la
marquise de Saint-Pern, sa fille,
Jean-Baptiste-Marie-Bertrand de Saint-Pern, son
petit-fils, et François-Joseph de Cornulier, son
petit-gendre. Quelques jours auparavant, le 20 juin
1794, deux autres membres de la famille Magon,
Nicolas-François Magon de la Villehuchet et son
fils, Jean-Baptiste Magon de Coëtizac, étaient
également montés sur l'échafaud.]
[Note 345: Le château de Colombier, en Paramé,
appartenait en 1788 aux Eon de Carissan.]