nouvelle, comme on le voit: Rabelais la guérit, elle reparut dans
Ronsard; Boileau l'attaqua. De nos jours elle a ressuscité par la
science; nos révolutionnaires, grands Grecs par nature, ont obligé nos
marchands et nos paysans à apprendre les hectares, les hectolitres,
les kilomètres, les millimètres, les décagrammes: la politique a
_ronsardisé_.
J'aurais pu parler ici de M. de La Harpe, que je connus alors; et sur
lequel je reviendrai; j'aurais pu ajouter à la galerie de mes
portraits celui de Fontanes; mais, bien que mes relations avec cet
excellent homme prissent naissance en 1789, ce ne fut qu'en Angleterre
que je me liai avec lui d'une amitié toujours accrue par la mauvaise
fortune, jamais diminuée par la bonne; je vous en entretiendrai (p. 231)
plus tard dans toute l'effusion de mon coeur. Je n'aurai à peindre que
des talents qui ne consolent plus la terre. La mort de mon ami est
survenue au moment où mes souvenirs me conduisaient à retracer le
commencement de sa vie[319]. Notre existence est d'une telle fuite,
que si nous n'écrivons pas le soir l'événement du matin, le travail
nous encombre et nous n'avons plus le temps de le mettre à jour. Cela
ne nous empêche pas de gaspiller nos années, de jeter au vent ces
heures qui sont pour l'homme les semences de l'éternité.
[Note 319: Chateaubriand écrivait cette page au
mois de juin 1821: Fontanes était mort le 17 mars
précèdent.]
* * * * *
Si mon inclination et celle de mes deux soeurs m'avaient jeté dans
cette société littéraire, notre position nous forçait d'en fréquenter
une autre; la famille de la femme de mon frère fut naturellement pour
nous le centre de cette dernière société.
Le président Le Peletier de Rosambo, mort depuis avec tant de
courage[320], était, quand j'arrivai à Paris, un modèle de légèreté. A
cette époque, tout était dérangé dans les esprits et dans les moeurs,
symptôme d'une révolution prochaine. Les magistrats rougissaient de
porter la robe et tournaient en moquerie la gravité de leurs pères.
Les Lamoignon, les Molé, les Séguier, les d'Aguesseau voulaient
combattre et ne voulaient plus juger. Les présidentes, cessant d'être
de vénérables mères de famille, sortaient de leurs sombres hôtels pour
devenir femmes à brillantes aventures. Le prêtre, en chaire, (p. 232)
évitait le nom de Jésus-Christ et ne parlait que du _législateur des
chrétiens_; les ministres tombaient les uns sur les autres; le pouvoir
glissait de toutes les mains. Le suprême bon ton était d'être
Américain à la ville, Anglais à la cour, Prussien à l'armée; d'être
tout, excepté Français. Ce que l'on faisait, ce que l'on disait,
n'était qu'une suite d'inconséquences. On prétendait garder des abbés
commendataires, et l'on ne voulait point de religion; nul ne pouvait
être officier s'il n'était gentilhomme, et l'on déblatérait contre la
noblesse; on introduisait l'égalité dans les salons et les coups de
bâton dans les camps.
[Note 320: Il fut guillotiné le 1er floréal an II
(20 avril 1794).]
M. de Malesherbes avait trois filles[321], mesdames de Rosambo,
d'Aulnay, de Montboissier; il aimait de préférence madame de Rosambo,
à cause de la ressemblance de ses opinions avec les siennes. Le
président de Rosambo avait également trois filles, mesdames de
Chateaubriand, d'Aunay, de Tocqueville[322], et un fils dont (p. 233)
l'esprit brillant s'est recouvert de la perfection chrétienne[323]. M.
de Malesherbes se plaisait au milieu de ses enfants, petits-enfants et
arrière-petits-enfants. Mainte fois, au commencement de la Révolution,
je l'ai vu arriver chez madame de Rosambo, tout échauffé de politique,
jeter sa perruque, se coucher sur le tapis de la chambre de ma
belle-soeur, et se laisser lutiner avec un tapage affreux par les
enfants ameutés. Ç'aurait été du reste un homme assez vulgaire dans
ses manières, s'il n'eût eu certaine brusquerie qui le sauvait de
l'air commun: à la première phrase qui sortait de sa bouche, on
sentait l'homme d'un vieux nom et le magistrat supérieur. Ses vertus
naturelles s'étaient un peu entachées d'affectation par la philosophie
qu'il y mêlait. Il était plein de science, de probité et de courage;
mais bouillant, passionné au point qu'il me disait un jour en (p. 234)
parlant de Condorcet: «Cet homme a été mon ami; aujourd'hui, je ne me
ferais aucun scrupule de le tuer comme un chien[324]». Les flots de la
Révolution le débordèrent, et sa mort a fait sa gloire. Ce grand homme
serait demeuré caché dans ses mérites, si le malheur ne l'eût décelé à
la terre. Un noble Vénitien perdit la vie en retrouvant ses titres
dans l'éboulement d'un vieux palais.
[Note 321: Il doit y avoir là une erreur de plume.
Malesherbes n'a eu que deux filles: Marie-Thérèse,
née le 6 février 1756, mariée le 30 mai 1769 à
Louis Le Peletier, seigneur de
Rosambo;--Françoise-Pauline, née le 15 juillet
1758, mariée le 22 janvier 1775 à
Charles-Philippe-Simon de
Montboissier-Beaufort-Canillac, mestre de camp du
régiment d'Orléans dragons.]
[Note 322: Les trois filles du président de Rosambo
épousèrent le frère de Chateaubriand, le comte
Lepelletier d'Aunay et le comte de Tocqueville. Né
le 3 août 1772, d'abord sous-lieutenant au régiment
de Vexin, puis soldat dans la garde
constitutionnelle de Louis XVI, M. de Tocqueville
quitta la France pendant la période
révolutionnaire. Sous la Restauration, il
administra successivement, comme préfet, les
départements de Maine-et-Loire, de l'Oise, de la
Côte-d'Or, de la Moselle, de la Somme et de
Seine-et-Oise. Charles X le nomma gentilhomme de la
Chambre et pair de France (5 septembre 1827). Il
fut exclu de la Chambre haute en 1830, en vertu de
l'article 68 de la nouvelle charte. Il a publié
divers ouvrages: _Histoire philosophique du règne
de Louis XV; Coup d'oeil sur le règne de Louis
XVI_, etc. Il est mort à Clairoix (Oise) le 9 juin
1856. De son mariage avec Mlle de Rosambo naquit,
le 29 juillet 1805, à Verneuil (Seine-et-Oise), le
futur auteur de la _Démocratie en Amérique_, Alexis
de Tocqueville.--Le comte de Tocqueville et sa
femme avaient été emprisonnés en même temps que
Malesherbes. On lit à ce sujet dans un article de
Chateaubriand (_le Conservateur_, mars 1819): «M.
de Tocqueville, qui a épousé une autre petite-fille
de M. de Malesherbes, m'a raconté que cet homme
admirable, la veille de sa mort, lui dit: «Mon ami,
si vous avez des enfants, élevez-les pour en faire
des chrétiens; il n'y a que cela de bon.»]
[Note 323: Louis _Le Peletier_, vicomte de
_Rosambo_, né à Paris le 23 juin 1777. Nommé pair
de France le 17 août 1815, le même jour que
Chateaubriand, il se retira comme lui de la Chambre
haute, au mois d'août 1830, ne voulant pas prêter
serment de fidélité au nouveau roi. D'une piété
très vive, il était entré dans la Congrégation en
1814. Il est mort au château de Saint-Marcel
(Ardèche), le 30 septembre 1858.]
[Note 324: A propos de ces paroles, Sainte-Beuve a
dit, dans son article sur _Condorcet_: «Dans sa
colère d'honnête homme, Malesherbes a proféré sur
Condorcet des paroles d'exécration qu'on a
retenues. Noble vieillard, ces paroles n'étaient
pas dignes d'une bouche telle que la vôtre; mais le
vrai coupable est celui qui a pu vous les
arracher!» _Causeries du lundi_, tome III, p. 274.]
Les franches façons de M. de Malesherbes m'ôtèrent toute contrainte.
Il me trouva quelque instruction; nous nous touchâmes par ce premier
point: nous parlions de botanique et de géographie, sujets favoris de
ses conversations. C'est en m'entretenant avec lui que je conçus
l'idée de faire un voyage dans l'Amérique du Nord, pour découvrir la
mer vue par Hearne et depuis par Mackensie[325]. Nous nous entendions
aussi en politique: les sentiments généreux du fond de nos premiers
troubles allaient à l'indépendance de mon caractère; l'antipathie
naturelle que je ressentais pour la cour ajoutait force à ce penchant.
J'étais du côté de M. de Malesherbes et de madame de Rosambo, contre
M. de Rosambo et contre mon frère, à qui l'on donna le surnom de
_l'enragé_ Chateaubriand. La Révolution m'aurait entraîné, si elle
n'eût débuté par des crimes: je vis la première tête portée au bout
d'une pique, et je reculai. Jamais le meurtre ne sera à mes yeux (p. 235)
un objet d'admiration et un argument de liberté; je ne connais rien de
plus servile, de plus méprisable, de plus lâche, de plus borné qu'un
terroriste. N'ai-je pas rencontré en France toute cette race de Brutus
au service de César et de sa police? Les niveleurs, régénérateurs,
égorgeurs, étaient transformés en valets, espions, sycophantes, et
moins naturellement encore en ducs, comtes et barons: quel moyen âge!
[Note 325: Dans ces dernières années, naviguée par
le capitaine Franklin et le capitaine Parry. (Note
de Genève, 1831.) Ch.]
Enfin, ce qui m'attacha davantage à l'illustre vieillard, ce fut sa
prédilection pour ma soeur: malgré la timidité de la comtesse Lucile,
on parvint, à l'aide d'un peu de vin de Champagne, à lui faire jouer
un rôle dans une petite pièce, à l'occasion de la fête de M. de
Malesherbes; elle se montra si touchante que le bon et grand homme en
avait la tête tournée. Il poussait plus que mon frère même à sa
translation du chapitre d'Argentière à celui de Remiremont, où l'on
exigeait les preuves rigoureuses et difficile _des seize quartiers_.
Tout philosophe qu'il était, M. de Malesherbes avait à un haut degré
les principes de la naissance[326].
[Note 326: Dans l'_Essai sur les Révolutions_, sous
l'impression encore récente du supplice de
Malesherbes et de presque tous les siens,
Chateaubriand avait tracé du défenseur de Louis XVI
un éloquent et admirable portrait, que ne fait
point pâlir celui des _Mémoires_. On trouvera ce
premier portrait de Malesherbes à l'_Appendice_, Nº
VIII: _M. de Malesherbes_.]
Il faut étendre dans l'espace d'environ deux années cette peinture des
hommes et de la société à mon apparition dans le monde, entre la
clôture de la première assemblée de Notables, le 25 mai 1787, et
l'ouverture des états généraux, le 5 mai 1789. Pendant ces deux (p. 236)
années, mes soeurs et moi nous n'habitâmes constamment ni Paris, ni le
même lieu dans Paris. Je vais maintenant rétrograder et ramener mes
lecteurs en Bretagne.
Du reste, j'étais toujours affolé de mes illusions; si mes bois me
manquaient, les temps passés, au défaut des lieux lointains, m'avaient
ouvert une autre solitude. Dans le vieux Paris, dans les enceintes de
Saint-Germain-des-Prés, dans les cloîtres des couvents, dans les
caveaux de Saint-Denis, dans la Sainte-Chapelle, dans Notre-Dame, dans
les petites rues de la Cité, à la porte obscure d'Héloïse, je revoyais
mon enchanteresse; mais elle avait pris, sous les arches gothiques et
parmi les tombeaux, quelque chose de la mort: elle était pâle, elle me
regardait avec des yeux tristes; ce n'était plus que l'ombre ou les
mânes du rêve que j'avais aimé.
* * * * *
Mes différentes résidences en Bretagne, dans les années 1787 et 1788,
commencèrent mon éducation politique. On retrouvait dans les états de
province le modèle des états généraux: aussi les troubles particuliers
qui annoncèrent ceux de la nation éclatèrent-ils dans deux pays
d'états, la Bretagne et le Dauphiné.
La transformation qui se développait depuis deux cents ans touchait à
son terme: la France passée de la monarchie féodale à la monarchie des
états généraux, de la monarchie des états généraux à la monarchie des
parlements, de la monarchie des parlements à la monarchie absolue,
tendait à la monarchie représentative, à travers la lutte de la
magistrature contre la puissance royale.
Le parlement Maupeou, l'établissement des assemblées (p. 237)
provinciales, avec le vote par tête, la première et la seconde
assemblée des Notables, la Cour plénière, la formation des grands
baillages, la réintégration civile des protestants, l'abolition
partielle de la torture, celle des corvées, l'égale répartition du
payement de l'impôt, étaient des preuves successives de la révolution
qui s'opérait. Mais alors on ne voyait pas l'ensemble des faits:
chaque événement paraissait un accident isolé. A toutes les périodes
historiques, il existe un esprit principe. En ne regardant qu'un
point, on n'aperçoit pas les rayons convergeant au centre de tous les
autres points; on ne remonte pas jusqu'à l'agent caché qui donne la
vie et le mouvement général, comme l'eau ou le feu dans les machines:
c'est pourquoi au début des révolutions, tant de personnes croient
qu'il suffirait de briser telle roue pour empêcher le torrent de
couler ou la vapeur de faire explosion.
Le XVIIIe siècle, siècle d'action intellectuelle, non d'action
matérielle, n'aurait pas réussi à changer si promptement les lois,
s'il n'eût rencontré son véhicule: les parlements, et notamment le
parlement de Paris, devinrent les instruments du système
philosophique. Toute opinion meurt impuissante ou frénétique, si elle
n'est pas logée dans une assemblée qui la rend pouvoir, la munit d'une
volonté, lui attache une langue et des bras. C'est et ce sera toujours
par des corps légaux ou illégaux qu'arrivent et arriveront les
révolutions.
Les parlements avaient leur cause à venger: la monarchie absolue leur
avait ravi une autorité usurpée sur les états généraux. Les (p. 238)
enregistrements forcés, les lits de justice, les exils, en rendant les
magistrats populaires, les poussaient à demander des libertés dont au
fond ils n'étaient pas sincères partisans. Ils réclamaient les états
généraux, n'osant avouer qu'ils désiraient pour eux-mêmes la puissance
législative et politique; ils hâtaient de la sorte la résurrection
d'un corps dont ils avaient recueilli l'héritage, lequel, en reprenant
la vie, les réduirait tout d'abord à leur propre spécialité, la
justice. Les hommes se trompent presque toujours dans leur intérêt,
qu'ils se meuvent par sagesse ou passion: Louis XVI rétablit les
parlements qui le forcèrent à appeler les états généraux; les états
généraux, transformés en assemblée nationale et bientôt en Convention,
détruisirent le trône et les parlements, envoyèrent à la mort et les
juges et le monarque de qui émanait la justice. Mais Louis XVI et les
parlements en agirent de la sorte, parce qu'ils étaient, sans le
savoir, les moyens d'une révolution sociale.
L'idée des états généraux était donc dans toutes les têtes, seulement
on ne voyait pas où cela allait. Il était question, pour la foule, de
combler un déficit que le moindre banquier aujourd'hui se chargerait
de faire disparaître. Un remède si violent, appliqué à un mal si
léger, prouve qu'on était emporté vers des régions politiques
inconnues. Pour l'année 1786, seule année dont l'état financier soit
bien avéré, la recette était de 412,924,000 livres, la dépense de
593,542,000 livres; déficit 180,018,000 livres, réduit à 140 millions,
par 40,018,000 livres d'économie. Dans ce budget, la maison du roi est
portée à l'immense somme de 37,200,000 livres: les dettes des (p. 239)
princes, les acquisitions de châteaux et les déprédations de la cour
étaient la cause de cette surcharge.
On voulait avoir les états généraux dans leur forme de 1614. Les
historiens citent toujours cette forme, comme si, depuis 1614, on
n'avait jamais ouï parler des états généraux, ni réclamer leur
convocation. Cependant, en 1651, les ordres de la noblesse et du
clergé, réunis à Paris, demandèrent les états généraux. Il existe un
gros recueil des actes et des discours faits et prononcés alors. Le
parlement de Paris, tout-puissant à cette époque, loin de seconder le
voeu des deux premiers ordres, cassa leurs assemblées comme illégales;
ce qui était vrai.
Et puisque je suis sur ce chapitre, je veux noter un autre fait
grave échappé à ceux qui se sont mêlés et qui se mêlent d'écrire
l'histoire de France, sans la savoir. On parle des _trois ordres_,
comme constituant essentiellement les états dits généraux. Eh bien,
il arrivait souvent que des bailliages ne nommaient des députés que
pour _un_ ou _deux_ ordres. En 1614, le bailliage d'Amboise n'en
nomma ni pour le clergé ni pour la noblesse: le bailliage de
Châteauneuf-en-Thimerais n'en envoya ni pour le clergé ni pour le
tiers état: Le Puy, La Rochelle, Le Lauraguais, Calais, la
Haute-Marche, Châtellerault, firent défaut pour le clergé, et
Montdidier et Roye pour la noblesse. Néanmoins, les états de 1614
furent appelés _états généraux_. Aussi les anciennes chroniques,
s'exprimant d'une manière plus correcte, disent, en parlant de nos
assemblées nationales, ou les _trois états_, ou les _notables
bourgeois_, ou les _barons et les évêques_, selon l'occurrence, et
elles attribuent à ces assemblées ainsi composées la même force (p. 240)
législative. Dans les diverses provinces, souvent le tiers, tout
convoqué qu'il était, ne députait pas, et cela par une raison
inaperçue, mais fort naturelle. Le tiers s'était emparé de la
magistrature, il en avait chassé les gens d'épée; il y régnait d'une
manière absolue, excepté dans quelques parlements nobles, comme juge,
avocat, procureur, greffier, clerc, etc.; il faisait les lois civiles
et criminelles, et, à l'aide de l'usurpation parlementaire, il
exerçait même le pouvoir politique. La fortune, l'honneur et la vie
des citoyens relevaient de lui: tout obéissait à ses arrêts, toute
tête tombait sous le glaive de ses justices. Quand donc il jouissait
isolément d'une puissance sans bornes, qu'avait-il besoin d'aller
chercher une faible portion de cette puissance dans des assemblées où
il n'avait paru qu'à genoux?
Le peuple, métamorphosé en moine, s'était réfugié dans les cloîtres,
et gouvernait la société par l'opinion religieuse; le peuple,
métamorphosé en collecteur et en banquier, s'était réfugié dans la
finance, et gouvernait la société par l'argent; le peuple,
métamorphosé en magistrat, s'était réfugié dans les tribunaux, et
gouvernait la société par la loi. Ce grand royaume de France,
aristocrate dans ses parties ou ses provinces, était démocrate dans
son ensemble, sous la direction de son roi, avec lequel il s'entendait
à merveille et marchait presque toujours d'accord. C'est ce qui
explique sa longue existence. Il y a toute une nouvelle histoire de
France à faire, ou plutôt l'histoire de France n'est pas faite.
Toutes les grandes questions mentionnées ci-dessus étaient (p. 241)
particulièrement agitées dans les années 1786, 1787 et 1788. Les têtes
de mes compatriotes trouvaient dans leur vivacité naturelle, dans les
privilèges de la province, du clergé et de la noblesse, dans les
collisions du parlement et des états, abondante matière
d'inflammation. M. de Calonne, un moment intendant de la
Bretagne[327], avait augmenté les divisions en favorisant la cause du
tiers état. M. de Montmorin[328] et M. de Thiard étaient des
commandants trop faibles pour faire dominer le parti de la cour. La
noblesse se coalisait avec le parlement, qui était noble; tantôt elle
résistait à M. Necker[329], à M. de Calonne, à l'archevêque de
Sens[330]; tantôt elle repoussait le mouvement populaire, que sa
résistance première avait favorisé. Elle s'assemblait, (p. 242)
délibérait, protestait; les communes ou municipalités s'assemblaient,
délibéraient, protestaient en sens contraire. L'affaire particulière
du _fouage_, en se mêlant aux affaires générales, avait accru les
inimitiés. Pour comprendre ceci, il est nécessaire d'expliquer la
constitution du duché de Bretagne.
[Note 327: Charles-Alexandre de _Calonne_;
(1734-1802), contrôleur général des finances de
1783 à 1785. Il avait été en 1766 procureur général
de la commission instituée pour examiner la
conduite de La Chalotais.]
[Note 328: _Montmorin-Saint-Hérem_ (Armand-Marc,
comte de), né le 13 octobre 1746. Menin du Dauphin,
depuis Louis XVI, il avait débuté dans la carrière
politique comme diplomate et avait rempli auprès du
roi d'Espagne le poste d'ambassadeur. De retour en
France, il fut nommé commandant pour le roi en
Bretagne (4 avril 1784). Il conserva ces fonctions
jusqu'au commencement de 1787. Ministre des
affaires étrangères, du 18 février 1787 au 11
juillet 1789, et du 17 juillet 1789 au 20 novembre
1791, dénoncé par les journalistes du parti de la
Gironde comme l'un des membres du prétendu _comité
autrichien_, emprisonné à l'Abbaye après le 10
août, il fut égorgé le 2 septembre 1792. Le comte
de Montmorin était le père de Mme de Beaumont, qui
a tenu une si grande place dans la vie de
Chateaubriand.]
[Note 329: _Necker_ (Jacques), contrôleur général
des finances, (né à Genève le 30 septembre 1732,
mort à Coppet le 9 avril 1814).]
[Note 330: Étienne-Charles de _Loménie de Brienne_,
archevêque de Sens (1727-1794): il était premier
ministre lors de la Convocation des États-Généraux,
mais fut forcé de donner sa démission, le 25 août
1789. Arrêté à Sens le 9 novembre 1793 et jeté en
prison, il fut, au mois de février 1794, remis chez
lui avec des gardes qui ne le perdaient pas de vue.
Son frère, le comte de Brienne, ancien ministre de
la guerre, l'étant venu voir, on arrêta le
ci-devant comte, et, du même coup, l'archevêque,
les trois Loménie ses neveux, dont l'un son
coadjuteur, et Mme de Canisy, sa nièce. Ils
devaient tous, en vertu d'un ordre du Comité de
sûreté générale, être conduits le lendemain à
Paris. Le lendemain au matin, quand on entra dans
la chambre de l'archevêque, on le trouva mort.
(Voir les _Mémoires de Morellet_, tome II, p.
15.)--Le comte de Loménie de Brienne; ses trois
neveux, l'abbé Martial de Loménie, François de
Loménie, capitaine de chasseurs, Charles de
Loménie, chevalier de Saint-Louis et de
Cincinnatus; sa nièce, Mme de Canisy, furent
guillotinés tous les cinq, le 21 floréal an II, 10
mai 1794.]
Les états de Bretagne ont plus ou moins varié dans leur forme, comme
tous les états de l'Europe féodale, auxquels ils ressemblaient.
Les rois de France furent substitués aux droits des ducs de Bretagne.
Le contrat de mariage de la duchesse Anne, de l'an 1491, n'apporta pas
seulement la Bretagne en dot à la couronne de Charles VIII et de Louis
XII, mais il stipula une transaction, en vertu de laquelle fut terminé
un différend qui remontait à Charles de Blois et au comte de Montfort.
La Bretagne prétendait que les filles héritaient au duché; la France
soutenait que la succession n'avait lieu qu'en ligne masculine; que
celle-ci venant à s'éteindre, la Bretagne, comme grand fief, faisait
retour à la couronne. Charles VIII et Anne, ensuite Anne et Louis XII,
se cédèrent mutuellement leurs droits ou prétentions. Claude (p. 243)
fille d'Anne et de Louis XII, qui devint femme de François Ier, laissa
en mourant le duché de Bretagne à son mari. François Ier, d'après la
prière des états assemblées à Vannes, unit, par édit publié à Nantes
en 1532, le duché de Bretagne à la couronne de France, garantissant à
ce duché ses libertés et privilèges.
A cette époque, les états de Bretagne étaient réunis tous les ans:
mais en 1630 la réunion devint bisannuelle. Le gouverneur proclamait
l'ouverture des états. Les trois ordres s'assemblaient selon les
lieux, dans une église ou dans les salles d'un couvent. Chaque ordre
délibérait à part: c'étaient trois assemblées particulières avec leurs
diverses tempêtes, qui se convertissaient en ouragan général quand le
clergé, la noblesse et le tiers venaient à se réunir. La cour
soufflait la discorde, et dans ce champ resserré, comme dans une plus
vaste arène, les talents, les vanités et les ambitions étaient en jeu.
Le père Grégoire de Rostrenen, capucin, dans la dédicace de son
_Dictionnaire français-breton_[331], parle de la sorte à nos seigneurs
les états de Bretagne:
«S'il ne convenait qu'à l'orateur romain de louer dignement (p. 244)
l'auguste assemblée du sénat de Rome, me convenait-il de hasarder
l'éloge de votre auguste assemblée, qui nous retrace si dignement
l'idée de ce que l'ancienne et la nouvelle Rome avaient de
majestueux et de respectable?»