Delisle de Sales[294], lequel avait été mis jadis à Vincennes pour des
niaiseries philosophiques. A cette époque, on devenait un personnage
quand on avait barbouillé quelques lignes de prose ou inséré un
quatrain dans l'_Almanach des Muses_. Delisle de Sales, très brave
homme, très cordialement médiocre, avait un grand relâchement
d'esprit, et laissait aller sous lui ses années; ce vieillard s'était
composé une belle bibliothèque avec ses ouvrages, qu'il brocantait à
l'étranger et que personne ne lisait à Paris. Chaque année, au
printemps, il faisait ses remontes d'idées en Allemagne. Gras et
débraillé, il portait un rouleau de papier crasseux que l'on voyait
sortir de sa poche; il y consignait au coin des rues sa pensée du
moment. Sur le piédestal de son buste en marbre, il avait tracé de sa
main cette inscription, empruntée au buste de Buffon: _Dieu, l'homme,
la nature, il a tout expliqué_. Delisle de Sales tout expliqué! Ces
orgueils sont bien plaisants, mais bien décourageants. Qui se peut
flatter d'avoir un talent véritable? Ne pouvons-nous pas être, tous
tant que nous sommes, sous l'empire d'une illusion semblable à celle
de Delisle de Sales? Je parierais que tel auteur qui lit cette phrase
se croit un écrivain de génie, et n'est pourtant qu'un sot.
[Note 294: _Delisle de Sales_ (Jean-Baptiste
_Isoard_, dit), né en 1743 à Lyon, mort le 22
septembre 1816. Quelques-unes de ses compilations
ne laissèrent pas d'avoir un assez grand succès. Sa
_Philosophie de la nature, ou Traité de morale pour
l'espèce humaine_ (1769) a obtenu sept éditions. La
dernière, publiée en 1804, forme 10 vol. in-8°.]
Si je me suis trop longuement étendu sur le compte du digne homme des
pavillons de Saint-Lazare, c'est qu'il fut le premier littérateur (p. 219)
que je rencontrai: il m'introduisit dans la société des autres.
La présence de mes deux soeurs me rendit le séjour de Paris moins
insupportable; mon penchant pour l'étude affaiblit encore mes dégoûts.
Delisle de Sales me semblait un aigle. Je vis chez lui Carbon Flins
des Oliviers[295], qui tomba amoureux de madame de Farcy. Elle s'en
moquait; il prenait bien la chose, car il se piquait d'être de bonne
compagnie. Flins me fit connaître Fontanes, son ami, qui est devenu le
mien.
[Note 295: _Flins des Oliviers_
(Claude-Marie-Louis-Emmanuel _Carbon de_), né en
1757 à Reims, mort en 1806. La multiplicité de ses
noms lui attira cette épigramme de Lebrun:
Carbon de Flins des Oliviers
A plus de noms que de lauriers.
Ami de Fontanes, il rédigea avec lui, en 1789, le
_Journal de la Ville et des Provinces, ou le
Modérateur_. Il a fait jouer, non sans succès,
plusieurs comédies en vers. L'une d'elles, le
_Réveil d'Épiménide à Paris ou les Étrennes de la
liberté_, représentée sur le Théâtre-Français, le
1er janvier 1790, obtint une vogue considérable,
justifiée d'ailleurs par le mérite de la pièce et
par son excellent esprit.]
Fils d'un maître des eaux et forêts de Reims, Flins avait reçu une
éducation négligée; au demeurant, homme d'esprit et parfois de talent.
On ne pouvait voir quelque chose de plus laid: court et bouffi, de
gros yeux saillants, des cheveux hérissés, des dents sales, et malgré
cela l'air pas trop ignoble. Son genre de vie, qui était celui de
presque tous les gens de lettres de Paris à cette époque, mérite
d'être raconté.
Flins occupait un appartement rue Mazarine, assez près de La Harpe,
qui demeurait rue Guénégaud. Deux Savoyards, travestis en laquais par
la vertu d'une casaque de livrée, le servaient; le soir, ils le
suivaient, et introduisaient les visites chez lui le matin. Flins (p. 220)
allait régulièrement au Théâtre-Français, alors placé à l'Odéon[296],
et excellent surtout dans la comédie. Brizard venait à peine de
finir[297]; Talma commençait[298]; Larive, Saint-Phal, Fleury, Molé,
Dazincourt, Dugazon, Grandmesnil, mesdames Contat, Saint-Val[299],
Desgarcins, Olivier[300], étaient dans toute la force du talent, en
attendant mademoiselle Mars, fille de Monvel, prête à débuter au
théâtre Montansier[301]. Les actrices protégeaient les auteurs (p. 221)
et devenaient quelquefois l'occasion de leur fortune.
[Note 296: Le Théâtre-Français occupait, depuis
1782, la salle construite par ordre de Louis XVI,
d'après les plans des architectes Peyre et de
Wailly, près le Luxembourg, à l'extrémité du
terrain qu'occupait le jardin de l'hôtel Condé. En
1798, ce théâtre reçut le nom d'Odéon, parce que
des opéras devaient former le fond de son
répertoire. C'était un souvenir classique du
théâtre couvert de ce nom [Grec: Ôdeion] bâti à
Athènes par Périclès pour les concours de musique.
La salle de 1782 fut incendiée dans la nuit du 18
au 19 mars 1799. Reconstruit sur ses anciennes
fondations par décision du premier Consul, ce
théâtre fut détruit une seconde fois par le feu le
20 avril 1818. Louis XVIII le fit rebâtir. C'est
l'Odéon actuel.]
[Note 297: _Brizard_ (Jean-Baptiste _Britard_,
dit), né en 1721 à Orléans, mort le 30 janvier
1791. Après avoir remporté, comme tragédien, de
très grands succès dans les pères nobles et les
rois, il s'était retiré, le 1er avril 1786, le même
soir que le couple Préville et Mlle Fanier. Tous
parurent dans _la Partie de chasse de Henri IV_, au
milieu des bravos et de l'émotion générale. (G.
Monval et P. Porel, _l'Odéon_, tome I, p. 249.)]
[Note 298: Talma avait débuté, le 21 novembre 1787,
en jouant le rôle de _Séide_, dans le _Mahomet_, de
Voltaire. (G. Monval et P. Porel, _op. cit._, tome
I, page 57.)]
[Note 299: Mlle _Saint-Val_ cadette. Son aînée
avait quitté la Comédie-Française en 1779.]
[Note 300: Mlle _Olivier_
(Jeanne-Adélaïde-Gérardine), née à Londres en 1765.
Toute jeune encore, charmante avec sa chevelure
blonde et ses yeux noirs, elle avait créé, le 27
avril 1784, le rôle de Chérubin dans le _Mariage de
Figaro_, et son succès avait presque égalé celui de
Mlle Contat, qui jouait Suzanne.]
[Note 301: _Mars_ (Anne-Françoise-Hyppolyte
_Boutet_, dite Mlle), née à Paris le 9 février
1779, morte le 20 mars 1847. Elle était fille de
l'acteur Boutet dit _Monvel_ et d'une actrice de
province, Marguerite Salvetat. Ne pouvant prendre,
au théâtre, le nom de Monvel, elle prit celui de sa
mère, qui se faisait appeler Madame Mars. Dès l'âge
de treize ans, en 1792, elle débuta dans des rôles
d'enfants au _Théâtre de mademoiselle Montansier_,
auquel était attaché son père.--La salle de Mlle
Montansier est actuellement le _Théâtre du
Palais-Royal_.]
Flins qui n'avait qu'une petite pension de sa famille, vivait de
crédit. Vers les vacances du Parlement, il mettait en gage les livrées
de ses Savoyards, ses deux montres, ses bagues et son linge, payait
avec le prêt ce qu'il devait, partait pour Reims, y passait trois
mois, revenait à Paris, retirait, au moyen de l'argent que lui donnait
son père, ce qu'il avait déposé au mont-de-piété, et recommençait le
cercle de cette vie, toujours gai et bien reçu.
* * * * *
Dans le cours des deux années qui s'écoulèrent depuis mon
établissement à Paris jusqu'à l'ouverture des états généraux, cette
société s'élargit. Je savais par coeur les élégies du chevalier de
Parny, et je les sais encore. Je lui écrivis pour lui demander la
permission de voir un poète dont les ouvrages faisaient mes délices;
il me répondit poliment: je me rendis chez lui rue de Cléry.
Je trouvai un homme assez jeune encore, de très bon ton, grand,
maigre, le visage marqué de petite vérole[302]. Il me rendit ma
visite; je le présentai à mes soeurs. Il aimait peu la société (p. 222)
et il en fut bientôt chassé par la politique: il était alors du vieux
parti. Je n'ai point connu d'écrivain qui fût plus semblable à ses
ouvrages: poète et créole, il ne lui fallait que le ciel de l'Inde,
une fontaine, un palmier et une femme. Il redoutait le bruit,
cherchait à glisser dans la vie sans être aperçu, sacrifiait tout à sa
paresse, et n'était trahi dans son obscurité que par ses plaisirs qui
touchaient en passant sa lyre:
Que notre vie heureuse et fortunée
Coule en secret, sous l'aile des amours,
Comme un ruisseau qui, murmurant à peine,
Et dans son lit resserrant tous ses flots,
Cherche avec soin l'ombre des arbrisseaux.
Et n'ose pas se montrer dans la plaine.
[Note 302: «Le chevalier de Parny est grand, mince,
le teint brun, les yeux noirs enfoncés et fort
vifs. Nous étions liés. Il n'a pas de douceur dans
la conversation... Il m'a dit que les sites décrits
par Saint-Pierre dans _Paul et Virginie_ étaient
faux: mais Parny enviait Bernardin.» (Note
manuscrite de Chateaubriand, écrite en 1798 sur un
exemplaire de l'Essai.) Ce curieux exemplaire,
donné un jour par Chateaubriand à J.-B. Soulié,
rédacteur de la _Quotidienne_, après avoir passé
dans la bibliothèque de M. Aimé-Martin, dans celle
de M. Tripier et enfin dans celle de Sainte-Beuve,
est possédé aujourd'hui par Mme la comtesse de
Chateaubriand.]
C'est cette impossibilité de se soustraire à son indolence qui, de
furieux aristocrate, rendit le chevalier de Parny misérable
révolutionnaire, insultant la religion persécutée et les prêtres à
l'échafaud, achetant son repos à tout prix, et prêtant à la muse qui
chanta Éléonore le langage de ces lieux où Camille Desmoulins allait
marchander ses amours.
L'auteur de l'_Histoire de la littérature italienne_[303], qui
s'insinua dans la Révolution à la suite de Chamfort, nous arriva (p. 223)
par ce cousinage que tous les Bretons ont entre eux. Ginguené vivait
dans le monde sur la réputation d'une pièce de vers assez gracieuse,
_la Confession de Zulmé_, qui lui valut une chétive place dans les
bureaux de M. de Necker; de là sa pièce sur son entrée au contrôle
général. Je ne sais qui disputait à Ginguené son titre de gloire, _la
Confession de Zulmé_; mais dans le fait il lui appartenait.
[Note 303: Guinguené.--Voir sur lui la note 2 de la
page 107.]
Le poète rennais savait bien la musique et composait des romances.
D'humble qu'il était, nous vîmes croître son orgueil, à mesure qu'il
s'accrochait à quelqu'un de connu. Vers le temps de la convocation des
états généraux, Chamfort l'employa à barbouiller des articles pour des
journaux et des discours pour des clubs: il se fit superbe. A la
première fédération il disait: «Voilà une belle fête; on devrait pour
mieux l'éclairer brûler quatre aristocrates aux quatre coins de
l'autel.» Il n'avait pas l'initiative de ces voeux; longtemps avant lui,
le ligueur Louis Dorléans avait écrit dans son _Banquet du comte
d'Arète_: «qu'il falloit attacher en guise de fagots les ministres
protestants à l'arbre du feu de Saint-Jean et mettre le roy Henry IV
dans le muids où l'on mettoit les chats.»
Ginguené eut une connaissance anticipée des meurtres révolutionnaires.
Madame Ginguené prévint mes soeurs et ma femme du massacre qui devait
avoir lieu aux Carmes, et leur donna asile: elle demeurait _cul-de-sac
Férou_, dans le voisinage du lieu où l'on devait égorger.
Après la Terreur, Ginguené devint quasi chef de l'instruction (p. 224)
publique; ce fut alors qu'il chanta _l'Arbre de la liberté_ au
Cadran-Bleu, sur l'air: _Je l'ai planté, je l'ai vu naître_. On le
jugea assez béat de philosophie pour une ambassade auprès d'un de ces
rois qu'on découronnait. Il écrivait de Turin à M. de Talleyrand qu'il
avait _vaincu un préjugé_: il avait fait recevoir sa femme _en
pet-en-l'air_ à la cour[304]. Tombé de la médiocrité dans
l'importance, de l'importance dans la niaiserie, et de la niaiserie
dans le ridicule, il a fini ses jours littérateur distingué comme
critique, et, ce qu'il y a de mieux, écrivain indépendant dans la
_Décade_[305] la nature l'avait remis à la place d'où la société
l'avait mal à propos tiré. Son savoir est de seconde main, sa (p. 225)
prose lourde, sa poésie correcte et quelquefois agréable.
[Note 304: Guinguené fut nommé, au commencement de
1798, ambassadeur de la République française à
Turin. «C'était, dit M. Ludovic Sciout (_le
Directoire_, tome III, p. 532), c'était un vrai
Trissotin, un révolutionnaire aussi sot
qu'insolent.» Par affectation de simplicité, et
sans doute aussi par économie, car il tenait
beaucoup à l'argent, il fit dispenser sa femme de
paraître en habit de cour aux audiences. Sans
perdre une heure, il dépêcha au ministre des
relations extérieures un courrier extraordinaire,
porteur de la grande nouvelle: la citoyenne
ambassadrice est allée à la cour _en pet-en-l'air_!
Ce pauvre Guinguené avait compté sans son hôte: le
ministre (c'était Talleyrand) glissa aussitôt dans
le _Moniteur_ la note suivante: «Un ambassadeur de
la République a écrit, dit-on, au ministre des
relations extérieures qu'il venait de remporter une
victoire signalée sur l'étiquette d'une vieille
monarchie, en y faisant recevoir _l'ambassadrice en
habits bourgeois_. Le ministre lui a répondu que la
République n'envoyait que des ambassadeurs, parce
qu'il n'y avait chez elle que des directeurs et
qu'on n'y connaissait de _directrices_ que celles
qui se trouvaient à la tête de quelques
spectacles.» (_Moniteur_ du 26 juin 1798.)--A
quelques jours de là, Guinguené était rappelé.]
[Note 305: La _Décade philosophique_, fondée le 10
floréal an II (29 avril 1794). Guinguené en fut le
principal rédacteur. Il était secondé par une
«société de républicains» devenue en l'an V «une
société de gens de lettres». On remarquait, dans le
nombre, J.-B. Say, Amaury Duval, Lebreton,
Andrieux, etc. Peu après l'établissement de
l'empire, le 10 vendémiaire an XIII (2 octobre
1804), la _Décade_ changea son titre en celui de
_Revue philosophique, littéraire et politique_.
Elle cessa de paraître en 1807. Lors de la
publication du _Génie du christianisme_, la
_Décade_ n'avait pas manqué de l'attaquer très
vivement dans trois articles dus à la plume de
Guinguené et réunis aussitôt en brochure sous ce
titre: _Coup d'oeil rapide sur le Génie du
christianisme, ou quelques pages sur les cinq
volumes in-8° publiées sous ce titre par
François-Auguste Chateaubriand_.--Paris, de
l'imprimerie de la _Décade_, etc., an X (1802),
in-8° de 92 pages.]
Ginguené avait un ami, le poète Le Brun[306]. Ginguené protégeait Le
Brun, comme un homme de talent, qui connaît le monde, protège la
simplicité d'un homme de génie; Le Brun, à son tour, répandait ses
rayons sur les hauteurs de Ginguené. Rien n'était plus comique que le
rôle de ces deux compères, se rendant, par un doux commerce, tous les
services que se peuvent rendre deux hommes supérieurs dans des genres
divers.
[Note 306: Le Brun (Ponce-Denis _Escouchard_) dit
_Lebrun-Pindare_; né le 11 août 1729 à Paris, où il
est mort le 2 septembre 1807.]
Le Brun était tout bonnement un faux monsieur de l'Empyrée; sa verve
était aussi froide que ses transports étaient glacés. Son Parnasse,
chambre haute dans la rue Montmartre, offrait pour tout meuble des
livres entassés pêle-mêle sur le plancher, un lit de sangle dont les
rideaux, formés de deux serviettes sales, pendillaient sur un tringle
de fer rouillé, et la moitié d'un pot à l'eau accotée contre un
fauteuil dépaillé. Ce n'est pas que Le Brun ne fût à son aise, mais
il était avare et adonné à des femmes de mauvaise vie[307]. (p. 226)
[Note 307: Déjà, en 1798, dans une note manuscrite
de son exemplaire de l'_Essai_, Chateaubriand avait
tracé de Le Brun ce joli croquis: «Le Brun a toutes
les qualités du lyrique. Ses yeux sont âpres, ses
tempes chauves, sa taille élevée. Il est maigre,
pâle, et quand il récite son _Exegi monumentum_, on
croirait entendre Pindare aux Jeux olympiques. Le
Brun ne s'endort jamais qu'il n'ait composé
quelques vers, et c'est toujours dans son lit,
entre trois et quatre heures du matin, que l'esprit
divin le visite. Quand j'allais le voir le matin,
je le trouvais entre trois ou quatre pots sales
avec une vieille servante qui faisait son ménage:
«Mon ami, me disait-il, ah! j'ai fait cette nuit
quelque chose! oh! si vous l'entendiez!» Et il se
mettait à _tonner_ sa strophe, tandis que son
perruquier, qui enrageait, lui disait: «Monsieur,
tournez donc la tête!» et avec ses deux mains il
inclinait la tête de Le Brun, qui oubliait bientôt
le perruquier et recommençait à gesticuler et
déclamer.»]
Au souper _antique_ de M. de Vaudreuil, il joua le personnage de
Pindare[308]. Parmi ses poésies lyriques, on trouve des strophes
énergiques ou élégantes, comme dans l'ode sur le vaisseau _le Vengeur_
et dans l'ode sur _les Environs de Paris_. Ses élégies sortent de sa
tête, rarement de son âme; il a l'originalité recherchée, non
l'originalité naturelle; il ne crée rien qu'à force d'art; il se
fatigue à pervertir le sens des mots et à les conjoindre par des
alliances monstrueuses. Le Brun n'avait de vrai talent que pour le
satire; son épître sur _la bonne et la mauvaise plaisanterie_ a joui
d'un renom mérité. Quelques-unes de ces épigrammes sont à mettre
auprès de celles de J.-B. Rousseau; La Harpe surtout l'inspirait. Il
faut encore lui rendre une autre justice: il fut indépendant sous
Bonaparte, et il reste de lui, contre l'oppresseur de nos (p. 227)
libertés, des vers sanglants[309].
[Note 308: Sur le souper antique de M. de
Vaudreuil, voyez les _Souvenirs_ de Mme
Lebrun-Vigée. Le Brun, coiffé du laurier de
Pindare, y récita des imitations d'Anacréon.]
[Note 309: Il est bien vrai que Le Brun a écrit des
vers sanglants contre Bonaparte; mais ces vers, il
les a tenus secrets, tandis qu'il avait bien soin
de publier ceux où il célébrait ce même Bonaparte.
«Il s'était tout à fait, et dès le premier jour,
dit Sainte-Beuve, rallié à Bonaparte, qui lui avait
accordé une grosse pension 6,000 francs. Il a loué
le héros, comme il avait déjà loué indifféremment
Louis XVI, Calonne, Vergennes, Robespierre, sans
préjudice des petites épigrammes qu'il se passait
dans l'intervalle et qui ne comptaient pas.»
_Causeries du lundi_, V. 134.]
Mais, sans contredit, le plus bilieux des gens de lettres que je
connus à Paris à cette époque était Chamfort[310]; atteint de la
maladie qui a fait les Jacobins, il ne pouvait pardonner aux hommes le
hasard de sa naissance. Il trahissait la confiance des maisons où il
était admis; il prenait le cynisme de son langage pour la peinture des
moeurs de la cour. On ne pouvait lui contester de l'esprit et du
talent, mais de cet esprit et de ce talent qui n'atteignent point la
postérité. Quand il vit que sous la Révolution il n'arrivait à rien,
il tourna contre lui-même les mains qu'il avait levées sur la société.
Le bonnet rouge ne parut plus à son orgueil qu'une autre espèce de
couronne, le sans-culottisme qu'une sorte de noblesse, dont les Marat
et les Robespierre étaient les grands seigneurs. Furieux de retrouver
l'inégalité des rangs jusque dans le monde des douleurs et des larmes,
condamné à n'être encore qu'un _vilain_ dans la féodalité des
bourreaux, il se voulut tuer pour échapper aux supériorités du (p. 228)
crime; il se manqua: la mort se rit de ceux qui l'appellent et qui la
confondent avec le néant[311].
[Note 310: _Chamfort_ (Sébastien-Roch Nicolas,
dit), né près de Clermont en Auvergne en 1741, mort
à Paris, sous la Terreur, victime de cette
révolution dont il avait été l'un des adeptes les
plus fanatiques.]
[Note 311: Arrêté une première fois et enfermé aux
Madelonnettes, ramené bientôt dans son appartement
de la Bibliothèque nationale, mais placé sous la
surveillance d'un gendarme, le jour où on avait
voulu le conduire en prison, pour la seconde fois,
Chamfort avait voulu se tuer. Il s'était tiré un
coup de pistolet, qui lui avait seulement fracassé
le bout du nez et crevé un oeil. Il avait pris
alors un rasoir, essayant de se couper la gorge, y
revenant à plusieurs reprises et se mettant en
lambeaux toutes les chairs; enfin cette seconde
tentative ayant manqué comme la première, il
s'était porté plusieurs coups vers le coeur; puis
par un dernier effort, il avait tâché de se couper
les deux jarrets et de s'ouvrir toutes les veines.
La mort s'était ri de lui, selon le mot de
Chateaubriand, et elle le vint prendre seulement
quelques semaines plus tard, le 13 avril 1794.--En
1797, dans son _Essai sur les Révolutions_,
Chateaubriand avait tracé de Chamfort un portrait
qui doit être rapproché de celui des _Mémoires_.
«Chamfort, écrivait-il, était d'une taille
au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d'une
figure pâle, d'un teint maladif. Son oeil bleu,
souvent froid et couvert dans le repos, lançait
l'éclair quand il venait à s'animer. Des narines un
peu ouvertes donnaient à sa physionomie
l'expression de la sensibilité et de l'énergie. Sa
voix était flexible, ses modulations suivaient les
mouvements de son âme, mais dans les derniers temps
de mon séjour à Paris, elle avait pris de
l'aspérité, et on y démêlait l'accent agité et
impérieux des factions... Ceux qui ont approché M.
Chamfort savent qu'il avait dans la conversation
tout le mérite qu'on retrouve dans ses écrits. Je
l'ai souvent vu chez M. Guinguené, et plus d'une
fois il m'a fait passer d'heureux moments,
lorsqu'il consentait, avec une petite société
choisie, à accepter un souper dans ma famille.»
_Essai_, livre I, première partie, chapitre XXIV.]
Je n'ai connu l'abbé Delille[312] qu'en 1798 à Londres, et n'ai vu ni
Rulhière, qui vit par madame d'Egmont et qui la fait vivre[313], (p. 229)
ni Palissot[314], ni Beaumarchais[315], ni Marmontel[316]. Il en est
ainsi de Chénier[317] que je n'ai jamais rencontré, qui m'a beaucoup
attaqué, auquel je n'ai jamais répondu, et dont la place à l'Institut
devait produire une des crises de ma vie.
[Note 312: _Delille_ (Jacques), né le 22 juin 1738
à Aigueperse (Auvergne), mort le 1er mai 1813.]
[Note 313: _Rulhière_ (Claude-Carloman de), né en
1735 à Bondy, près Paris, mort le 30 janvier 1791.
Mme d'Egmont était la fille du maréchal de
Richelieu. Ce fut elle, en effet, qui mit à
Rulhière la plume à la main. En 1760, il avait
suivi, en qualité de secrétaire, le baron de
Breteuil, qui venait d'être nommé ministre
plénipotentiaire en Russie. «Il assista de près,
dit Sainte-Beuve, à la révolution qui, en 1762,
précipita Pierre III et mit Catherine II sur le
trône. Il s'appliqua, suivant la nature de son
esprit observateur, à tout deviner, à tout démêler
dans cet événement extraordinaire, et il en fit, à
son retour à Paris, des récits qui charmèrent la
société. La comtesse d'Egmont, qui était la
divinité de Rulhière, lui demanda d'écrire ce qu'il
contait si bien: il lui obéit, et, une fois la
relation écrite, l'amour-propre d'auteur
l'emportant sur la prudence du diplomate, les
lectures se multiplièrent. Elles firent événement.»
_Causeries du lundi_, tome IV, p. 436.]
[Note 314: _Palissot de Montenoy_ (Charles), né le
3 janvier 1730 à Nancy, mort le 15 juin 1814;
auteur de la comédie des _Philosophes_ (1760) et du
poème de la _Dunciade ou la guerre des sots_
(1764).]
[Note 315: _Beaumarchais_ (Pierre-Augustin _Caron_
de), né le 24 janvier 1732, mort le 19 mai 1799.]
[Note 316: _Marmontel_ (Jean-François), né le 11
juillet 1723 à Bort (Limousin), mort le 31 décembre
1799.]
[Note 317: _Chénier_ (Marie-Joseph de), né le 28
août 1764 à Constantinople, mort le 10 janvier
1811. Chateaubriand fut appelé à le remplacer comme
membre de la seconde classe de l'Institut;
l'Académie française n'avait pas encore recouvré
son titre, que la Restauration allait bientôt lui
rendre (Ordonnance royale du 21 mars 1816).]
Lorsque je relis la plupart des écrivains du XVIIIe siècle, je suis
confondu et du bruit qu'ils ont fait et de mes anciennes admirations.
Soit que la langue ait avancé, soit qu'elle ait rétrogradé, soit que
nous ayons marché vers la civilisation, ou battu en retraite vers (p. 230)
la barbarie, il est certain que je trouve quelque chose d'usé, de
passé, de grisaillé, d'inanimé, de froid dans les auteurs qui firent
les délices de ma jeunesse. Je trouve même dans les plus grands
écrivains de l'âge voltairien des choses pauvres de sentiment, de
pensée et de style.
A qui m'en prendre de mon mécompte? J'ai peur d'avoir été le premier
coupable; novateur né, j'aurai peut-être communiqué aux générations
nouvelles la maladie dont j'étais atteint. Épouvanté, j'ai beau crier
à mes enfants; «N'oubliez pas le français!» Ils me répondent comme le
Limousin à Pantagruel: «qu'ils viennent de l'alme, inclyte et célèbre
académie que l'on vocite Lutèce[318]».
[Note 318: _Rabelais_, livre II, chapitre VI:
_Comment Pantagruel rencontra un Limousin qui
contrefaisait le langaige françois_.]