Le jour fatal arriva; il fallut partir pour Versailles plus mort que

vif. Mon frère m'y conduisit la veille de ma présentation et me mena

chez le maréchal de Duras, galant homme dont l'esprit était si commun

qu'il réfléchissait quelque chose de bourgeois sur ses belles

manières: ce bon maréchal me fit pourtant une peur horrible.

* * * * *

Le lendemain matin, je me rendis seul au château. On n'a rien vu quand

on n'a pas vu la pompe de Versailles, même après le licenciement de

l'ancienne maison du roi: Louis XIV était toujours là.

La chose alla bien tant que je n'eus qu'à traverser les salles des

gardes: l'appareil militaire m'a toujours plu et ne m'a jamais (p. 204)

imposé. Mais quand j'entrai dans l'OEil-de-boeuf[278] et que je me

trouvai au milieu des courtisans, alors commença ma détresse. On me

regardait; j'entendais demander qui j'étais. Il se faut souvenir de

l'ancien prestige de la royauté pour se pénétrer de l'importance dont

était alors une présentation. Une destinée mystérieuse s'attachait au

_débutant_; on lui épargnait l'air protecteur méprisant qui composait,

avec l'extrême politesse, les manières inimitables du grand seigneur.

Qui sait si ce débutant ne deviendra pas le favori du maître? On

respectait en lui la domesticité future dont il pouvait être honoré.

Aujourd'hui, nous nous précipitons dans le palais avec encore plus

d'empressement qu'autrefois et, ce qu'il y a d'étrange, sans illusion:

un courtisan réduit à se nourrir de vérités est bien près de mourir de

faim.

Lorsqu'on annonça le lever de roi, les personnes non présentées se

retirèrent; je sentis un mouvement de vanité: je n'étais pas fier de

rester, j'aurais été humilié de sortir. La chambre à coucher du roi

s'ouvrit; je vis le roi, selon l'usage, achever sa toilette,

c'est-à-dire prendre son chapeau de la main du premier gentilhomme de

service. Le roi s'avança allant à la messe; je m'inclinai; le maréchal

de Duras me nomma: «Sire, le chevalier de Chateaubriand.» Le roi me

regarda, me rendit mon salut, hésita, eut l'air de vouloir m'adresser

la parole. J'aurais répondu d'une contenance assurée: ma timidité

s'était évanouie. Parler au général de l'armée, au chef de (p. 205)

l'État, me paraissait tout simple, sans que je me rendisse compte de

ce que j'éprouvais. Le roi, plus embarrassé que moi, ne trouvant rien

à me dire, passa outre. Vanité des destinées humaines! ce souverain

que je voyais pour la première fois, ce monarque si puissant était

Louis XVI à six ans de son échafaud! Et ce nouveau courtisan qu'il

regardait à peine, chargé de démêler les ossements parmi les

ossements, après avoir été sur preuves de noblesse présenté aux

grandeurs du fils de saint Louis, le serait un jour à sa poussière sur

preuves de fidélité! double tribut de respect à la double royauté du

sceptre et de la palme! Louis XVI pouvait répondre à ses juges comme

le Christ aux Juifs: «Je vous ai fait voir beaucoup de bonnes oeuvres;

pour laquelle me lapidez-vous?»

[Note 278: Nom d'une salle d'attente dans le

château de Versailles, lorsque la Cour s'y

trouvait; elle était éclairée par un

oeil-de-boeuf.]

[Illustration: CHASSE AVEC LE ROI]

Nous courûmes à la galerie pour nous trouver sur le passage de la

reine lorsqu'elle reviendrait de la chapelle. Elle se montra bientôt

entourée d'un radieux et nombreux cortège; elle nous fit une noble

révérence; elle semblait enchantée de la vie. Et ces belles mains, qui

soutenaient alors avec tant de grâce le sceptre de tant de rois,

devaient, avant d'être liées par le bourreau, ravauder les haillons de

la veuve, prisonnière à la Conciergerie!

Si mon frère avait obtenu de moi un sacrifice, il ne dépendait pas de

lui de me le faire pousser plus loin. Vainement il me supplia de

rester à Versailles, afin d'assister le soir au jeu de la reine: «Tu

seras, me dit-il, nommé à la reine, et le roi te parlera.» Il ne me

pouvait pas donner de meilleures raisons pour m'enfuir. Je me hâtai de

venir cacher ma gloire dans mon hôtel garni, heureux d'être (p. 206)

échappé à la cour, mais voyant encore devant moi la terrible journée

des carrosses, du 19 février 1787.

Le duc de Coigny[279] me fit prévenir que je chasserais avec le roi

dans la forêt de Saint-Germain. Je m'acheminai de grand matin vers mon

supplice, en uniforme de _débutant_, habit gris, veste et culottes

rouges, manchettes de bottes, bottes à l'écuyère, couteau de chasse au

côté, petit chapeau français à galon d'or. Nous nous trouvâmes quatre

_débutants_ au château de Versailles, moi, les deux messieurs de

Saint-Marsault et le comte d'Hautefeuille[280]. Le duc de Coigny nous

donna nos instructions: il nous avisa de ne pas couper la chasse, (p. 207)

le roi s'emportant lorsqu'on passait entre lui et la bête. Le duc de

Coigny portait un nom fatal à la reine. Le rendez-vous était au Val,

dans la forêt de Saint-Germain, domaine engagé par la couronne au

maréchal de Beauvau[281]. L'usage voulait que les chevaux de la

première chasse à laquelle assistaient les hommes présentés fussent

fournis des écuries du roi[282].

[Note 279: _Coigny_ (Marie-Henry-François

Franquetot, duc de), né à Paris le 28 mars 1737. Il

était, depuis 1774, _premier écuyer du roi_. En

1789, il fut élu député de la noblesse aux

États-Généraux par le baillage de Caen et siégea au

côté droit. Sous la Restauration, il fut nommé

successivement pair de France (4 juin 1814),

gouverneur du château de Fontainebleau, premier

écuyer du roi, gouverneur de Cambrai, gouverneur

des Invalides (10 janvier 1816) et maréchal de

France (3 juillet suivant). Il est mort à Paris le

19 mai 1821.]

[Note 280: J'ai retrouvé M. le comte

d'Hautefeuille; il s'occupe de la traduction de

morceaux choisis de Byron; madame la comtesse

d'Hautefeuille est l'auteur, plein de talent, de

l'_Âme exilée_, etc., etc. Ch.

_Hautefeuille_ (Charles-Louis-Félicité-_Texier_,

comte d'), né à Caen le 7 janvier 1770. Capitaine

de cavalerie en 1789, il fut des premiers à émigrer

(1791), et, après avoir fait à l'armée des princes

la campagne de 1792, il prit du service en Suède,

dans la garde royale, et ne rentra en France qu'en

1811. Le département du Calvados l'envoya en 1815 à

la Chambre des députés, où il siégea jusqu'en 1824.

Nommé gentilhomme de la chambre du roi, il assista,

en cette qualité, au sacre de Charles X. Il est

mort à Versailles le 21 septembre 1865. Il avait

épousé, en 1823, Mlle de Beaurepaire, fille de l'un

des plus vaillants officiers de l'armée vendéenne.

La comtesse d'Hautefeuille a publié, sous le

pseudonyme d'_Anna-Marie_, plusieurs ouvrages

remarquables, dont les principaux sont _l'Âme

exilée_, _la Famille Gazotte_ et _les

Cathelineau_.]

[Note 281: _Beauvau_ (Charles-Juste, duc de), né à

Lunéville le 10 septembre 1720. Membre de

l'Académie française en 1771, maréchal de France en

1783, ministre de Louis XVI en 1789. Il mourut, le

19 mai 1793, au Val, près de Saint-Germain.]

[Note 282: Dans la _Gazette de France_, du mardi 27

février 1787, on lit ce qui suit: «Le comte Charles

d'Hautefeuille, le baron de Saint-Marsault, le

baron de Saint-Marsault Chatelaillon et le

chevalier de Chateaubriand, qui précédemment

avaient eu l'honneur d'être présentés au roi, ont

eu, le 19, celui de monter dans les voitures de Sa

Majesté, et de la suivre à la chasse.» Ch.]

On bat aux champs: mouvement d'armes, voix de commandement. On crie:

_Le roi!_ Le roi sort, monte dans son carrosse: nous roulons dans les

carrosses à la suite. Il y avait loin de cette course et de cette

chasse avec le roi de France à mes courses et à mes chasses dans les

landes de la Bretagne; et plus loin encore à mes courses et à mes

chasses avec les sauvages de l'Amérique: ma vie devait être remplie de

ces contrastes.

Nous arrivâmes au point de ralliement, où de nombreux chevaux de

selle, tenus en main sous les arbres, témoignaient leur impatience.

Les carrosses arrêtés dans la forêt avec les gardes; les groupes

d'hommes et de femmes; les meutes à peine contenues par les piqueurs;

les aboiements des chiens, le hennissement des chevaux, le bruit (p. 208)

des cors, formaient une scène très animée. Les chasses de nos rois

rappelaient à la fois les anciennes et les nouvelles moeurs de la

monarchie, les rudes passe-temps de Clodion, de Chilpéric, de

Dagobert, la galanterie de François Ier, de Henri IV et de Louis XIV.

J'étais trop plein de mes lectures pour ne pas voir partout des

comtesses de Chateaubriand, des duchesses d'Étampes, des Gabrielles

d'Estrées, des La Vallière, des Montespan. Mon imagination prit cette

chasse historiquement, et je me sentis à l'aise: j'étais d'ailleurs

dans une forêt, j'étais chez moi.

Au descendu des carrosses, je présentai mon billet aux piqueurs. On

m'avait destiné une jument appelée l'_Heureuse_, bête légère, mais

sans bouche, ombrageuse et pleine de caprices: assez vive image de ma

fortune, qui chauvit sans cesse des oreilles. Le roi mis en selle

partit; la chasse le suivit, prenant diverses routes. Je restai

derrière à me débattre avec l'_Heureuse_, qui ne voulait pas se

laisser enfourcher par son nouveau maître; je finis cependant par

m'élancer sur son dos: la chasse était déjà loin.

Je maîtrisai d'abord assez bien l'_Heureuse_; forcée de raccourcir son

galop, elle baissait le cou, secouait le mors blanchi d'écume,

s'avançait de travers à petits bonds; mais lorsqu'elle approcha du

lieu de l'action, il n'y eut plus moyen de la retenir. Elle allonge le

chanfrein, m'abat la main sur le garrot, vient au grand galop donner

dans une troupe de chasseurs, écartant tout sur son passage, ne

s'arrêtant qu'au heurt du cheval d'une femme qu'elle faillit culbuter,

au milieu des éclats de rire des uns, des cris de frayeur des (p. 209)

autres. Je fais aujourd'hui d'inutiles efforts pour me rappeler le nom

de cette femme, qui reçut poliment mes excuses. Il ne fut plus

question que de l'_aventure_ du débutant.

Je n'étais pas au bout de mes épreuves. Environ une demi-heure après

ma déconvenue, je chevauchais dans une longue percée à travers des

parties de bois désertes; un pavillon s'élevait au bout: voilà que je

me mis à songer à ces palais répandus dans les forêts de la couronne,

en souvenir de l'origine des rois chevelus et de leurs mystérieux

plaisirs: un coup de fusil part; l'_Heureuse_ tourne court, brosse

tête baissée dans le fourré, et me porte juste à l'endroit où le

chevreuil venait d'être abattu: le roi paraît.

Je me souvins alors, mais trop tard, des injonctions du duc de Coigny:

la maudite _Heureuse_ avait tout fait. Je saute à terre, d'une main

poussant en arrière ma cavale, de l'autre tenant mon chapeau bas. Le

roi regarde, et ne voit qu'un débutant arrivé avant lui aux fins de la

bête; il avait besoin de parler; au lieu de s'emporter, il me dit avec

un ton de bonhomie et un gros rire: «Il n'a pas tenu longtemps.» C'est

le seul mot que j'aie jamais obtenu de Louis XVI. On vint de toutes

parts; on fut étonné de me trouver _causant_ avec le roi. Le débutant

Chateaubriand fit du bruit par ses deux _aventures_; mais, comme il

lui est toujours arrivé depuis, il ne sut profiter ni de la bonne ni

de la mauvaise fortune.

Le roi força trois autres chevreuils. Les débutants ne pouvant courre

que la première bête, j'allai attendre au Val avec mes compagnons le

retour de la chasse.

Le roi revint au Val; il était gai et contait les accidents de (p. 210)

la chasse. On reprit le chemin de Versailles. Nouveau désappointement

pour mon frère: au lieu d'aller m'habiller pour me trouver au débotté,

moment de triomphe et de faveur, je me jetai au fond de ma voiture et

rentrai dans Paris plein de joie d'être délivré de mes honneurs et de

mes maux. Je déclarai à mon frère que j'étais déterminé à retourner en

Bretagne.

Content d'avoir fait connaître son nom, espérant amener un jour à

maturité, par sa présentation, ce qu'il y avait d'avorté dans la

mienne, il ne s'opposa pas au départ d'un esprit aussi biscornu[283].

[Note 283: _Le Mémorial historique de la Noblesse_

a publié un document inédit annoté de la main du

roi, tiré des Archives du royaume, section

historique, registre M. 813 et carton M. 814; il

contient les _Entrées_. On y voit mon nom et celui

de mon frère: il prouve que ma mémoire m'avait bien

servi pour les dates. (Notes de Paris, 1840.) Ch.]

Telle fut ma première vue de la ville et de la cour. La société me

parut plus odieuse encore que je ne l'avais imaginé; mais si elle

m'effraya, elle ne me découragea pas; je sentis confusément que

j'étais supérieur à ce que j'avais aperçu. Je pris pour la cour un

dégoût invincible; ce dégoût, ou plutôt ce mépris que je n'ai pu

cacher, m'empêchera de réussir ou me fera tomber du plus haut point de

ma carrière.

Au reste, si je jugeais le monde sans le connaître, le monde, à son

tour, m'ignorait. Personne ne devina à mon début ce que je pouvais

valoir, et quand je revins à Paris, on ne le devina pas davantage.

Depuis ma triste célébrité, beaucoup de personnes m'ont dit: «Comme

nous vous eussions remarqué, si nous vous avions rencontré (p. 211)

dans votre jeunesse!» Cette obligeante prétention n'est que l'illusion

d'une renommée déjà faite. Les hommes se ressemblent à l'extérieur; en

vain Rousseau nous dit qu'il possédait deux petits yeux tout

charmants: il n'en est pas moins certain, témoin ses portraits, qu'il

avait l'air d'un maître d'école ou d'un cordonnier grognon.

Pour en finir avec la cour, je dirai qu'après avoir revu la Bretagne

et m'être venu fixer à Paris avec mes soeurs cadettes, Lucile et

Julie, je m'enfonçai plus que jamais dans mes habitudes solitaires. On

me demandera ce que devint l'histoire de ma présentation. Elle resta

là.--Vous ne chassâtes donc plus avec le roi?--Pas plus qu'avec

l'empereur de la Chine.--Vous ne retournâtes donc plus à

Versailles?--J'allai deux fois jusqu'à Sèvres; le coeur me faillit, et

je revins à Paris.--Vous ne tirâtes donc aucun parti de votre

position?--Aucun.--Que faisiez-vous donc?--Je m'ennuyais.--Ainsi, vous

ne vous sentiez aucune ambition?--Si fait: à force d'intrigues et de

soucis, j'arrivai à la gloire d'insérer dans l'_Almanach des Muses_

une idylle dont l'apparition me pensa tuer d'espérance et de

crainte[284]. J'aurais donné tous les carrosses du roi pour avoir

composé la romance: _Ô ma tendre musette!_ ou: _De mon berger volage_.

[Note 284: Cette idylle figure, dans l'_Almanach

des Muses_ de 1790, à la page 205, sous ce titre:

_L'Amour de la campagne_, et avec cette signature:

_par le chevalier de C***_. Chateaubriand lui a

donné place dans ses _OEuvres complètes_, tome XXI,

p. 321.]

Propre à tout pour les autres, bon à rien pour moi: me voilà.

LIVRE V[285] (p. 213)

[Note 285: Ce livre a été écrit à Paris de juin à

décembre 1821.--Il a été revu en décembre 1846.]

Passage en Bretagne.--Garnison de Dieppe.--Retour à Paris avec Lucile

et Julie.--Delisle de Sales.--Gens de lettres.--Portraits.--Famille

Rosambo.--M. de Malesherbes.--Sa prédilection pour Lucile.--Apparition

et changement de ma Sylphide.--Premiers mouvements politiques en

Bretagne.--Coup d'oeil sur l'histoire de la monarchie.--Constitution

des États de Bretagne.--Tenue des États.--Revenu du roi en

Bretagne.--Revenu particulier de la province.--Le Fouage.--J'assiste

pour la première fois à une réunion politique.--Scène.--Ma mère

retirée à Saint-Malo.--Cléricature.--Environs de Saint-Malo.--Le

revenant.--Le malade.--États de Bretagne en 1789.--Insurrection.

--Saint-Riveul, mon camarade de collège, est tué.--Année 1789.--Voyage

de Bretagne à Paris.--Mouvement sur la route.--Aspect de Paris.--Renvoi

de M. Necker.--Versailles.--Joie de la famille royale.--Insurrection

générale. Prise de la Bastille.--Effet de la prise de la Bastille sur

la cour.--Têtes de Foullon et de Bertier.--Rappel de M. Necker.--Séance

du 4 août 1789.--Journée du 5 octobre.--Le roi est amené à

Paris.--Assemblée constituante.--Mirabeau.--Séances de l'Assemblée

nationale.--Robespierre.--Société.--Aspect de Paris.--Ce que je

faisais au milieu de tout ce bruit.--Mes jours solitaires.--Mlle

Monet.--J'arrête avec M. de Malesherbes le plan de mon voyage en

Amérique.--Bonaparte et moi sous-lieutenants ignorés.--Le marquis de

la Rouërie.--Je m'embarque à Saint-Malo.--Dernières pensées en

quittant la terre natale.

Tout ce qu'on vient de lire dans le livre précédent a été écrit à

Berlin. Je suis revenu à Paris pour le baptême du duc de (p. 214)

Bordeaux[286], et j'ai donné la démission de mon ambassade par

fidélité politique à M. de Villèle sorti du ministère[287]. Rendu à

mes loisirs, écrivons. A mesure que ces _Mémoires_ se remplissent de

mes années écoulées, ils me représentent le globe inférieur d'un

sablier constatant ce qu'il y a de tombé de ma vie; quand tout le

sable sera passé, je ne retournerais pas mon horloge de verre, Dieu

m'en eût-il donné la puissance.

[Note 286: On lit dans le _Moniteur_ du dimanche 29

avril 1821, sous la rubrique: _Paris, 28 avril_:

«M. le vicomte de Chateaubriand, ministre

plénipotentiaire de France à Berlin, est arrivé

avant-hier à Paris.» Le baptême du duc de Bordeaux

eut lieu à Notre-Dame le 1er mai 1821.]

[Note 287: M. de Villèle sortit du ministère le 27

juillet 1821; Chateaubriand donna sa démission

d'ambassadeur le 31 juillet.]

La nouvelle solitude dans laquelle j'entrai en Bretagne, après ma

présentation, n'était plus celle de Combourg; elle n'était ni aussi

entière, ni aussi sérieuse, et, pour tout dire, ni aussi forcée: il

m'était loisible de la quitter; elle perdait de sa valeur. Une vieille

châtelaine armoriée, un vieux baron blasonné, gardant dans un manoir

féodal leur dernière fille et leur dernier fils, offraient ce que les

Anglais appellent des _caractères_: rien de provincial, de rétréci

dans cette vie, parce qu'elle n'était pas la vie commune.

Chez mes soeurs, la province se retrouvait au milieu des champs: on

allait dansant de voisins en voisins, jouant la comédie dont j'étais

quelquefois un mauvais acteur. L'hiver, il fallait subir à Fougères la

société d'une petite ville, les bals, les assemblées, les dîners, et

je ne pouvais pas, comme à Paris, être oublié.

D'un autre côté, je n'avais pas vu l'armée, la cour, sans qu'un (p. 215)

changement se fût opéré dans mes idées: en dépit de mes goûts

naturels, je ne sais quoi se débattant en moi contre l'obscurité me

demandait de sortir de l'ombre. Julie avait la province en

détestation; l'instinct du génie et de la beauté poussait Lucile sur

un plus grand théâtre.

Je sentais donc dans mon existence, un malaise par qui j'étais averti

que cette existence n'était pas ma destinée.

Cependant, j'aimais toujours la campagne, et celle de Marigny était

charmante[288]. Mon régiment avait changé de résidence: le premier

bataillon tenait garnison au Havre, le second à Dieppe; je rejoignis

celui-ci: ma présentation faisait de moi un personnage. Je pris goût à

mon métier; je travaillais à la manoeuvre; on me confia des recrues

que j'exerçais sur les galets au bord de la mer: cette mer a formé le

fond du tableau dans presque toutes les scènes de ma vie.

[Note 288: Marigny a beaucoup changé depuis

l'époque où ma soeur l'habitait. Il a été vendu et

appartient aujourd'hui à MM. de Pommereul, qui

l'ont fait rebâtir et l'ont fort embelli. Ch.

C'est la nièce de Chateaubriand, Mme

Élisabeth-Cécile Geffelot de Marigny, mariée à

Joseph-Louis-Mathurin Gouyquet de Bienassis, qui

vendit le château de Marigny au baron de Pommereul,

par contrat du 30 juin 1810. Le propriétaire actuel

est M. Henri-Charles-Jean, baron de Pommereul,

petit-fils de l'acquéreur de 1810, marié le 9

juillet 1849 à Mlle Marie-Thérèse Macdonald de

Tarente, petite-fille du maréchal duc de Tarente.]

La Martinière ne s'occupait à Dieppe ni de son homonyme

_Lamartinière_[289], ni du P. Simon, lequel écrivait contre (p. 216)

Bossuet, Port-Royal et les Bénédictins[290], ni de l'anatomiste

Pecquet, que madame de Sévigné appelle le petit Pecquet[291]; mais La

Martinière était amoureux à Dieppe comme à Cambrai: il dépérissait aux

pieds d'une forte Cauchoise, dont la coiffe et le toupet avaient une

demi-toise de haut. Elle n'était pas jeune: par un singulier hasard,

elle s'appelait Cauchie, petite-fille apparemment de cette Dieppoise,

Anne Cauchie, qui en 1645 était âgée de cent cinquante ans.

[Note 289: _La Martinière_ (Antoine-Augustin

_Bruzen_ de), né à Dieppe en 1673, mort à La Haye

le 19 juin 1749. Il a laissé un grand nombre

d'ouvrages, dont le principal: _Grand Dictionnaire

géographique et critique_ (La Haye, 1726-1730) ne

forme pas moins de 10 vol. in-fol. Il était neveu

du P. Simon, dont la notice suit.]

[Note 290: _Simon_ (Richard), introducteur du

rationalisme dans l'exégèse; né le 13 mai 1638 à

Dieppe, où il est mort le 11 avril 1712. Il était

membre de l'Oratoire. Après avoir enseigné la

philosophie à Juilly et à Paris, il fut exclu de

son ordre pour avoir soutenu, dans son _Histoire

critique du Vieux Testament_ (1678), des opinions

qui suscitèrent les critiques de Bossuet et des

solitaires de Port-Royal et le firent condamner par

le Saint-Siège. Voir _Port-Royal_, par

Sainte-Beuve, tome IV, p. 380, 509.]

[Note 291: Jean _Pecquet_ (1622-1674), né à Dieppe

comme les deux précédents. On lui doit plusieurs

découvertes importantes, entre autres celle du

réservoir du chyle, dit _Réservoir de Pecquet_. Il

était membre de l'Académie des sciences. Médecin et

ami de Fouquet, il était aussi l'ami de Mme de

Sévigné, qui l'appela pour donner ses soins à Mme

de Grignan. Voir les _Lettres_ de Mme de Sévigné

des 22 décembre 1664, de janvier 1665, du 19

novembre 1670 et du 11 juillet 1672.]

C'était en 1647 qu'Anne d'Autriche, voyant comme moi la mer par les

fenêtres de sa chambre, s'amusait à regarder les brûlots se consumer

pour la divertir. Elle laissait les peuples qui avaient été fidèles à

Henri IV garder le jeune Louis XIV; elle donnait à ces peuples des

bénédictions infinies, _malgré leur vilain langage normand_.

On retrouvait à Dieppe quelques redevances féodales que j'avais vu

payer à Combourg, il était dû au bourgeois Vauquelin trois têtes (p. 217)

de porc ayant chacun une orange entre les dents, et trois sous marqués

de la plus ancienne monnaie connue.

Je revins passer un semestre à Fougères. Là régnait une fille noble,

appelée mademoiselle de La Belinaye[292], tante de cette comtesse de

Tronjoli, dont j'ai déjà parlé. Une agréable laide, soeur d'un

officier au régiment de Condé, attira mes admirations: je n'aurais pas

été assez téméraire pour élever mes voeux jusqu'à la beauté; ce n'est

qu'à la faveur des imperfections d'une femme que j'osais risquer un

respectueux hommage.

[Note 292: Renée-Élisabeth de la Belinaye, fille

aînée d'Armand Magdelon, comte de la Belinaye, et

de Marie-Thérèse Frain de la Villegontier, née à

Fougères le 28 janvier 1728, morte en la même ville

le 19 juin 1816.--Sa soeur, Thérèse de la Belinaye,

mariée à Anne-Joseph-Jacques Tuffin de la Rouërie,

a été la mère du marquis Armand, le célèbre

conspirateur.]

Madame de Farcy, toujours souffrante, prit enfin la résolution

d'abandonner la Bretagne. Elle détermina Lucile à la suivre; Lucile, à

son tour, vainquit mes répugnances: nous prîmes la route de Paris;

douce association des trois plus jeunes oiseaux de la couvée.

Mon frère était marié; il demeurait chez son beau-père, le président

de Rosambo, rue de Bondy[293]. Nous convînmes de nous placer dans son

voisinage: par l'entremise de M. Delisle de Sales, logé dans les

pavillons de Saint-Lazare, au haut du faubourg Saint-Denis, nous

arrêtâmes un appartement dans ces mêmes pavillons.

[Note 293: Je relève sur l'_Almanach royal_ de

1789, p. 294, la mention suivante: «Cour de

Parlement. Grand'Chambre. Président... Messire

Louis Le Peletier de Rosambo, _rue de Bondy_.»]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 22 / 42 段