actes de décès de mes parents. Ces actes marquant aussi d'une façon
particulière le _décès du siècle_, je les consigne ici comme une page
d'histoire.
«Extrait du registre de décès de la paroisse de «Combourg, pour (p. 189)
1786, où est écrit ce qui suit, folio 8, verso:
«Le corps de haut et puissant messire René de Chateaubriand,
chevalier, comte de Combourg, seigneur de Gaugres, le
Plessis-l'Épine, Boulet, Malestroit en Dol et autres lieux, époux
de haute et puissante dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée de La
Bouëtardais, dame comtesse de Combourg, âgé de soixante-neuf ans
environ, mort en son château de Combourg, le six septembre,
environ les huit heures du soir, a été inhumé le huit, dans le
caveau de ladite seigneurie, placé dans le chasseau de notre
église de Combourg, en présence de messieurs les gentilshommes,
de messieurs les officiers de la juridiction et autres notables
bourgeois soussignants. Signé au registre: le comte du Petitbois,
de Monlouët, de Chateaudassy, Delaunay, Morault, Noury de Mauny,
avocat; Hermer, procureur; Petit, avocat et procureur fiscal;
Robion, Portal, Le Douarin, de Trevelec, recteur doyen de Dingé;
Sévin, recteur.»
Dans le _collationné_ délivré en 1812 par M. Lodin, maire de Combourg,
les dix-neuf mots portant titres: _haut et puissant messire_, etc.,
sont biffés.
«Extrait du registre des décès de la ville de Saint-Servan, premier
arrondissement du département d'Ille-et-Vilaine, pour l'an VI de la
République, folio 35, recto, où est écrit ce qui suit:
«Le douze prairial an VI[271] de la République française, devant
moi, Jacques Bourdasse, officier municipal de la commune de (p. 190)
Saint-Servan, élu officier public le quatre floréal dernier[272],
sont comparus Jean Baslé, jardinier, et Joseph Boulin, journalier,
lesquels m'ont déclaré qu'Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée,
veuve de René-Auguste de Chateaubriand, est décédée au domicile
de la citoyenne Gouyon, situé à La Ballue, en cette commune, ce
jour à une heure après-midi. D'après cette déclaration, dont je
me suis assuré de la vérité, j'ai rédigé le présent acte, que
Jean Baslé a seul signé avec moi, Joseph Boulin ayant déclaré
ne le savoir faire, de ce interpellé.
[Note 271: Le 12 prairial an VI correspondait au 31
mai 1798.]
[Note 272: 23 avril 1798.]
«Fait en la maison commune lesdits jours et an. Signé: Jean Baslé
et Bourdasse.»
Dans le premier extrait, l'ancienne société subsiste: M. de
Chateaubriand est un _haut et puissant seigneur_, etc., etc; les
témoins sont des _gentilshommes_ et de _notables bourgeois_; je
rencontre parmi les signataires ce marquis de Montlouët, qui
s'arrêtait l'hiver au château de Combourg, le curé Sévin, qui eut tant
de peine à me croire l'auteur du _Génie du christianisme_, hôtes
fidèles de mon père jusqu'à sa dernière demeure. Mais mon père ne
coucha pas longtemps dans son linceul: il en fut jeté hors quand on
jeta la vieille France à la voirie.
Dans l'extrait mortuaire de ma mère, la terre roule sur d'autres
pôles: nouveau monde, nouvelle ère; le comput des années et les noms
même des mois sont changés. Madame de Chateaubriand n'est plus qu'une
pauvre femme qui obite au domicile de la _citoyenne_ Gouyon; un (p. 191)
jardinier, et un journalier qui ne sait pas signer, attestent seuls
la mort de ma mère; de parents et d'amis, point; nulle pompe funèbre;
pour tout assistant, la Révolution[273].
[Note 273: Mon neveu à la mode de Bretagne,
Frédéric de Chateaubriand, fils de mon cousin
Armand, a acheté La Ballue, où mourut ma mère. Ch.]
* * * * *
Je pleurai M. de Chateaubriand: sa mort me montra mieux ce qu'il
valait; je ne me souvins ni de ses rigueurs ni de ses faiblesses. Je
croyais encore le voir se promener le soir dans la salle de Combourg;
je m'attendrissais à la pensée de ces scènes de famille. Si
l'affection de mon père pour moi se ressentait de la sévérité du
caractère, au fond elle n'en était pas moins vive. Le farouche
maréchal de Montluc qui, rendu camard par des blessures effrayantes,
était réduit à cacher, sous un morceau de suaire, l'horreur de sa
gloire, cet homme de carnage se reproche sa dureté envers un fils
qu'il venait de perdre.
«Ce pauvre garçon, disait-il, n'a rien veu de moy qu'une
contenance refroignée et pleine de mespris; il a emporté cette
créance, que je n'ay sceu n'y l'aymer, ni l'estimer selon son
mérite. A qui garday-je à descouvrir cette singulière affection
que je luy portay dans mon âme? Estoit-ce pas luy qui en devait
avoir tout le plaisir et toute l'obligation? Je me suis contraint
et gehenné pour maintenir ce vain masque, et y ay perdu le
plaisir de sa conversation, et sa volonté, quant et quant, qu'il
ne me peut avoir portée autre que bien froide, n'ayant jamais
receu de moy que rudesse, ny senti qu'une façon (p. 192)
tyrannique.»
Ma _volonté ne fut point portée bien froide_ envers mon père, et je ne
doute point que, malgré sa _façon tyrannique_, il ne m'aimât
tendrement: il m'eût, j'en suis sûr, regretté, la Providence
m'appelant avant lui. Mais lui, restant sur la terre avec moi, eût-il
été sensible au bruit qui s'est élevé de ma vie? Une renommée
littéraire aurait blessé sa gentilhommerie; il n'aurait vu dans les
aptitudes de son fils qu'une dégénération; l'ambassade même de Berlin,
conquête de la plume, non de l'épée, l'eût médiocrement satisfait. Son
sang breton le rendait d'ailleurs frondeur en politique, grand
opposant des taxes et violent ennemi de la cour. Il lisait la _Gazette
de Leyde_, le _Journal de Francfort_, le _Mercure de France_ et
l'_Histoire philosophique des deux Indes_, dont les déclamations le
charmaient; il appelait l'abbé Raynal _un maître homme_. En diplomatie
il était antimusulman; il affirmait que quarante mille _polissons
russes_ passeraient sur le ventre des janissaires et prendraient
Constantinople. Bien que turcophage, mon père avait nonobstant rancune
au coeur contre les _polissons russes_, à cause de ses rencontres à
Dantzick.
Je partage le sentiment de M. de Chateaubriand sur les réputations
littéraires ou autres, mais par des raisons différentes des siennes.
Je ne sache pas dans l'histoire une renommée qui me tente: fallût-il
me baisser pour ramasser à mes pieds et à mon profit la plus grande
gloire du monde, je ne m'en donnerais pas la fatigue. Si j'avais pétri
mon limon, peut-être me fussé-je créé femme, en passion d'elles; ou si
je m'étais fait homme, je me serais octroyé d'abord la beauté; (p. 193)
ensuite, par précaution contre l'ennui mon ennemi acharné, il m'eût
assez convenu d'être un artiste supérieur, mais inconnu, et n'usant de
mon talent qu'au bénéfice de ma solitude. Dans la vie pesée à son
poids léger, aunée à sa courte mesure, dégagée de toute piperie,
il n'est que deux choses vraies: la religion avec l'intelligence,
l'amour avec la jeunesse, c'est-à-dire l'avenir et le présent: le
reste n'en vaut pas la peine.
Avec mon père finissait le premier acte de ma vie; les foyers
paternels devenaient vides; je les plaignais, comme s'ils eussent été
capables de sentir l'abandon et la solitude. Désormais j'étais sans
maître et jouissant de ma fortune: cette liberté m'effraya. Qu'en
allais-je faire? A qui la donnerais-je? Je me défiais de ma force: je
reculais devant moi.
* * * * *
J'obtins un congé. M. d'Andrezel, nommé lieutenant-colonel du régiment
de Picardie, quittait Cambrai: je lui servis de courrier. Je traversai
Paris, où je ne voulus pas m'arrêter un quart d'heure; je revis les
landes de ma Bretagne avec plus de joie qu'un Napolitain banni dans
nos climats ne reverrait les rives de Portici, les campagnes de
Sorrente. Ma famille se rassembla à Combourg; on régla les partages;
cela fait, nous nous dispersâmes, comme des oiseaux s'envolent du nid
paternel. Mon frère arrivé de Paris y retourna; ma mère se fixa à
Saint-Malo; Lucile suivit Julie; je passai une partie de mon temps
chez mesdames de Marigny, de Chateaubourg et de Farcy. Marigny,
château de ma soeur aînée, à trois lieues de Fougères, était (p. 194)
agréablement situé entre deux étangs parmi des bois, des rochers et
des prairies[274]. J'y demeurai quelques mois tranquille; une lettre
de Paris vint troubler mon repos.
[Note 274: Le château de Marigny est situé dans la
commune de Saint-Germain-en-Coglès, canton de
Saint-Brice-en-Coglès, arrondissement de Fougères
(Ille-et-Vilaine). C'est, on le sait, dans les
environs de Fougères que Balzac a placé le théâtre
de son roman des _Chouans, ou la Bretagne en 1799_,
et il l'écrivit précisément au château de Marigny,
où il était l'hôte du général baron de Pommereul.
Il aurait pu y faire un rôle à la soeur de
Chateaubriand, car la comtesse de Marigny,
royaliste ardente, ne laissa pas de prendre à la
chouannerie une part assez active; son château
servait aux chefs de lieu de rendez-vous. On la
trouve de même mêlée à la pacification de 1800. (Le
Maz, _Un district breton_, p. 338.) La comtesse de
Marigny est morte à Dinan le 18 juillet 1860, dans
sa _cent et unième année_.]
Au moment d'entrer au service et d'épouser mademoiselle de Rosambo,
mon frère n'avait point encore quitté la robe; par cette raison il ne
pouvait monter dans les carrosses. Son ambition pressée lui suggéra
l'idée de me faire jouir des honneurs de la cour afin de mieux
préparer les voies à son élévation. Les preuves de noblesse avaient
été faites pour Lucile lorsqu'elle fut reçue au chapitre de
l'Argentière; de sorte que tout était prêt: le maréchal de Duras[275]
devait être mon patron. Mon frère m'annonçait que j'entrais dans la
route de la fortune; que déjà j'obtenais le rang de capitaine de
cavalerie, rang honorifique et de courtoisie; qu'il serait aisé de
m'attacher à l'ordre de Malte, au moyen de quoi je jouirais de gros
bénéfices.
[Note 275: Voir sur lui la note 1 de la page 27.]
Cette lettre me frappa comme un coup de foudre: retourner à Paris,
être présenté à la cour,--et je me trouvais presque mal quand je (p. 195)
rencontrais trois ou quatre personnes inconnues dans un salon! Me
faire comprendre l'ambition, à moi qui ne rêvais que de vivre oublié!
Mon premier mouvement fut de répondre à mon frère qu'étant l'aîné,
c'était à lui de soutenir son nom; que, quant à moi, obscur cadet de
Bretagne, je ne me retirerais pas du service, parce qu'il y avait des
chances de guerre; mais que si le roi avait besoin d'un soldat dans
son armée, il n'avait pas besoin d'un pauvre gentilhomme à sa cour.
Je m'empressai de lire cette réponse romanesque à madame de Marigny,
qui jeta les hauts cris; on appela madame de Farcy, qui se moqua de
moi; Lucile m'aurait bien voulu soutenir, mais elle n'osait combattre
ses soeurs. On m'arracha ma lettre, et, toujours faible quand il
s'agit de moi, je mandai à mon frère que j'allais partir.
Je partis en effet; je partis pour être présenté à la première cour de
l'Europe, pour débuter dans la vie de la manière la plus brillante, et
j'avais l'air d'un homme que l'on traîne aux galères ou sur lequel on
va prononcer une sentence de mort.
* * * * *
J'entrai dans Paris par le chemin que j'avais suivi la première fois;
j'allai descendre au même hôtel, rue du Mail: je ne connaissais que
cela. Je fus logé à la porte de mon ancienne chambre, mais dans un
appartement un peu plus grand et donnant sur la rue.
Mon frère, soit qu'il fût embarrassé de mes manières, soit qu'il eût
pitié de ma timidité, ne me mena point dans le monde et ne me fit
faire connaissance avec personne. Il demeurait rue des (p. 196)
Fossés-Montmartre; j'allais tous les jours dîner chez lui à trois
heures; nous nous quittions ensuite, et nous ne nous revoyions que le
lendemain. Mon gros cousin Moreau n'était plus à Paris. Je passai deux
ou trois fois devant l'hôtel de madame de Chastenay, sans oser
demander au suisse ce qu'elle était devenue.
L'automne commençait. Je me levais à six heures; je passais au manège;
je déjeunais. J'avais heureusement alors la rage du grec: je
traduisais l'_Odyssée_ et la _Cyropédie_ jusqu'à deux heures, en
entremêlant mon travail d'études historiques. A deux heures je
m'habillais, je me rendais chez mon frère; il me demandait ce que
j'avais fait, ce que j'avais vu; je répondais: «Rien». Il haussait les
épaules et me tournait le dos.
Un jour, on entend du bruit au dehors; mon frère court à la fenêtre et
m'appelle: je ne voulus jamais quitter le fauteuil dans lequel j'étais
étendu au fond de la chambre. Mon pauvre frère me prédit que je
mourrais inconnu, inutile à moi et à ma famille.
A quatre heures, je rentrais chez moi: je m'asseyais derrière ma
croisée. Deux jeunes personnes de quinze ou seize ans venaient à cette
heure dessiner à la fenêtre d'un hôtel bâti en face, de l'autre côté
de la rue. Elles s'étaient aperçues de ma régularité, comme moi de la
leur. De temps en temps elles levaient la tête pour regarder leur
voisin; je leur savais un gré infini de cette marque d'attention:
elles étaient ma seule société à Paris.
Quand la nuit approchait, j'allais à quelque spectacle; le désert de
la foule me plaisait, quoiqu'il m'en coûtât toujours un peu (p. 197)
de prendre mon billet à la porte et de me mêler aux hommes. Je
rectifiai les idées que je m'étais formées du théâtre à Saint-Malo. Je
vis madame Saint-Huberti[276] dans le rôle d'Armide; je sentis qu'il
avait manqué quelque chose à la magicienne de ma création. Lorsque je
ne m'emprisonnais pas dans la salle de l'Opéra ou des Français, je me
promenais de rue en rue ou le long des quais, jusqu'à dix ou onze
heures du soir. Je n'aperçois pas encore aujourd'hui la file des
réverbères de la place Louis XV à la barrière des BONS-HOMMES sans me
souvenir des angoisses dans lesquelles j'étais quand je suivis cette
route pour me rendre à Versailles lors de ma présentation.
[Note 276: _Saint-Huberti_ (Marie-Antoinette
_Clavel_, dite), première chanteuse de l'Opéra, née
à Strasbourg vers 1756. Point belle, mais d'une
physionomie fort expressive, elle était sans rivale
dans les opéras de Gluck, et particulièrement dans
le rôle d'Armide, pour l'expression de son chant,
la largeur de son jeu et la noblesse de ses
attitudes. Mariée d'abord à un aventurier nommé
Saint-Huberti, elle épousa, le 29 décembre 1790, le
comte d'Antraigues, député aux États-Généraux. Ils
périrent tous deux tragiquement, le 22 juillet
1812, en leur cottage de Barnes Terrace, près
Londres, assassinés par un domestique italien nommé
Lorenzo, congédié de la veille.--Voir le volume de
M. Léonce Pingaud: _Un agent secret sous la
Révolution et l'Empire. Le comte d'Antraigues_,
1893.]
Rentré au logis, je demeurais une partie de la nuit la tête penchée
sur mon feu qui ne me disait rien: je n'avais pas, comme les Persans,
l'imagination assez riche pour me figurer que la flamme ressemblait à
l'anémone, et la braise à la grenade. J'écoutais les voitures allant,
venant, se croisant; leur roulement lointain imitait le murmure de la
mer sur les grèves de ma Bretagne, ou du vent dans les bois de
Combourg. Ces bruits du monde qui rappelaient ceux de la (p. 198)
solitude réveillaient mes regrets; j'évoquais mon ancien mal, ou bien
mon imagination inventait l'histoire des personnages que ces chars
emportaient: j'apercevais des salons radieux, des bals, des amours,
des conquêtes. Bientôt, retombé sur moi-même, je me retrouvais,
délaissé dans une hôtellerie, voyant le monde par la fenêtre et
l'entendant aux échos de mon foyer.
Rousseau croit devoir à sa sincérité, comme à l'enseignement des
hommes, la confession des voluptés suspectes de sa vie; il suppose
même qu'on l'interroge gravement et qu'on lui demande compte de ses
péchés avec les _donne pericolanti_ de Venise. Si je m'étais prostitué
aux courtisanes de Paris, je ne me croirais pas obligé d'en instruire
la postérité; mais j'étais trop timide d'un côté, trop exalté de
l'autre, pour me laisser séduire à des filles de joie. Quand je
traversais les troupeaux de ces malheureuses attaquant les passants
pour les hisser à leurs entre-sols, comme les cochers de Saint-Cloud
pour faire monter les voyageurs dans leurs voitures, j'étais saisi de
dégoût et d'horreur. Les plaisirs d'aventure ne m'auraient convenu
qu'aux temps passés.
Dans les XIVe, XVe, XVIe, et XVIIe siècles, la civilisation
imparfaite, les croyances superstitieuses, les usages étrangers et
demi-barbares, mêlaient le roman partout: les caractères étaient
forts, l'imagination puissante, l'existence mystérieuse et cachée. La
nuit, autour des hauts murs des cimetières et des couvents, sous les
remparts déserts de la ville, le long des chaînes et des fossés des
marchés, à l'orée des quartiers clos, dans les rues étroites et (p. 199)
sans réverbères, où des voleurs et des assassins se tenaient embusqués,
où des rencontres avaient lieu tantôt à la lumière des flambeaux,
tantôt dans l'épaisseur des ténèbres, c'était au péril de sa tête
qu'on cherchait le rendez-vous donné par quelque Héloïse. Pour se
livrer au désordre, il fallait aimer véritablement; pour violer les
moeurs générales, il fallait faire de grands sacrifices. Non seulement
il s'agissait d'affronter des dangers fortuits et de braver le glaive
des lois, mais on était obligé de vaincre en soi l'empire des
habitudes régulières, l'autorité de la famille, la tyrannie des
coutumes domestiques, l'opposition de la conscience, les terreurs et
les devoirs du chrétien. Toutes ces entraves doublaient l'énergie des
passions.
Je n'aurais pas suivi en 1788 une misérable affamée qui m'eût entraîné
dans son bouge sous la surveillance de la police; mais il est probable
que j'eusse mis à fin, en 1606 une aventure du genre de celle qu'a si
bien racontée Bassompierre.
«Il y avoit cinq ou six mois, dit le maréchal, que toutes les fois que
je passois sur le Petit-Pont (car en ce temps-là le Pont-Neuf n'était
point bâti), une belle femme, lingère à l'enseigne des _Deux-Anges_,
me faisoit de grandes révérences et m'accompagnoit de la vue tant
qu'elle pouvoit; et comme j'eus pris garde à son action, je la
regardois aussi et la saluois avec plus de soin.
«Il advint que lorsque j'arrivai de Fontainebleau à Paris, passant sur
le Petit-Pont, dès qu'elle m'aperçut venir, elle se mit sur l'entrée
de sa boutique et me dit, comme je passois:--Monsieur je suis votre
servante.--Je lui rendis son salut, et, me retournant de temps (p. 200)
en temps, je vis qu'elle me suivoit de la vue aussi longtemps qu'elle
pouvoit.»
Bassompierre obtient un rendez-vous: «Je trouvai, dit-il, une
très-belle femme, âgée de vingt ans, qui étoit coiffée de nuit,
n'ayant qu'une très fine chemise sur elle et une petite jupe de
revesche verte, et des mules aux pieds, avec un peignoir sur elle.
Elle me plut bien fort. Je lui demandai si je ne pourrois pas la voir
encore une autre fois.--Si vous voulez me voir une autre fois, me
répondit-elle, ce sera chez une de mes tantes, qui se tient en la rue
Bourg-l'Abbé, proche des Halles, auprès de la rue aux Ours, à la
troisième porte du côté de la rue Saint-Martin; je vous y attendrai
depuis dix heures jusqu'à minuit, et plus tard encore; je laisserai la
porte ouverte. A l'entrée, il y a une petite allée que vous passerez
vite, car la porte de la chambre de ma tante y répond, et trouverez un
degré qui vous mènera à ce second étage.--Je vins à dix heures, et
trouvai la porte qu'elle m'avoit marquée, et de la lumière bien
grande, non-seulement au second étage, mais au troisième et au premier
encore; mais la porte était fermée. Je frappai pour avertir de ma
venue; mais j'ouïs une voix d'homme qui me demanda qui j'étois. Je
m'en retournai à la rue aux Ours, et étant retourné pour la deuxième
fois, ayant trouvé la porte ouverte, j'entrai jusques au second étage,
où je trouvai que cette lumière étoit la paille du lit que l'on y
brûloit, et deux corps nus étendus sur la table de la chambre. Alors,
je me retirai bien étonné, et en sortant je rencontrai des corbeaux
_(enterreurs de morts)_ qui me demandèrent ce que je cherchois; (p. 201)
et moi, pour les faire écarter, mis l'épée à la main et passai outre,
m'en revenant à mon logis, un peu ému de ce spectacle inopiné[277].»
[Note 277: _Mémoires du maréchal de Bassompierre,
contenant l'histoire de sa vie et ce qui s'est fait
de plus remarquable à la cour de France jusqu'en
1640_, tome I, p. 305.]
Je suis allé, à mon tour, à la découverte, avec l'adresse donnée, il y
deux cent quarante ans, par Bassompierre. J'ai traversé le Petit-Pont,
passé les Halles, et suivi la rue Saint-Denis jusqu'à la rue aux Ours,
à main droite; la première rue à main gauche, aboutissant rue aux
Ours, est la rue Bourg-l'Abbé. Son inscription, enfumée comme par le
temps et un incendie, m'a donné bonne espérance. J'ai retrouvé la
_troisième petite porte_ du côté de la rue Saint-Martin, tant les
renseignements de l'historien sont fidèles. Là, malheureusement, les
deux siècles et demi, que j'avais cru d'abord restés dans la rue, ont
disparu. La façade de la maison est moderne; aucune clarté ne sortait
ni du premier, ni du second, ni du troisième étage. Aux fenêtres de
l'attique, sous le toit, régnait une guirlande de capucines et de pois
de senteur; au rez-de-chaussée, une boutique de coiffeur offrait une
multitude de tours de cheveux accrochés derrière les vitres.
Tout déconvenu, je suis entré dans ce musée des Éponines: depuis la
conquête des Romains, les Gauloises ont toujours vendu leurs tresses
blondes à des fronts moins parés; mes compatriotes bretonnes se font
tondre encore à certains jours de foire et troquent le voile naturel
de leur tête pour un mouchoir des Indes. M'adressant à un merlan, (p. 202)
qui filait une perruque sur un peigne de fer: «Monsieur, n'auriez-vous
pas acheté les cheveux d'une jeune lingère, qui demeurait à l'enseigne
des _Deux-Anges_, près du Petit-Pont?» Il est resté sous le coup, ne
pouvant dire ni oui, ni non. Je me suis retiré, avec mille excuses, à
travers un labyrinthe de toupets.
J'ai ensuite erré de porte en porte: point de lingère de vingt ans, me
faisant _grandes révérences_; point de jeune femme franche,
désintéressée, passionnée, _coiffée de nuit, n'ayant qu'une très fine
chemise, une petite jupe de revesche verte, et des mules aux pieds,
avec un peignoir sur elle_. Une vieille grognon, prête à rejoindre ses
dents dans la tombe, m'a pensé battre avec sa béquille: c'était
peut-être la tante du rendez-vous.
Quelle belle histoire que cette histoire de Bassompierre! il faut
comprendre une des raisons pour laquelle il avait été si résolument
aimé. A cette époque, les Français se séparaient en deux classes
distinctes, l'une dominante, l'autre demi-serve. La lingère pressait
Bassompierre dans ses bras, comme un demi-dieu descendu au sein d'une
esclave: il lui faisait l'illusion de la gloire, et les Françaises,
seules de toutes les femmes, sont capables de s'enivrer de cette
illusion.
Mais qui nous révélera les causes inconnues de la catastrophe?
Était-ce la gentille grisette des _Deux-Anges_, dont le corps gisait
sur la table avec un autre corps? Quel était l'autre corps? Celui du
mari, ou de l'homme dont Bassompierre entendit la voix? La peste (car
il y avait peste à Paris) ou la jalousie étaient-elles accourues
dans la rue Bourg-l'Abbé avant l'amour? L'imagination se peut (p. 203)
exercer à l'aise sur un tel sujet. Mêlez aux inventions du poète le
choeur populaire, les fossoyeurs arrivant, les _corbeaux_ et l'épée de
Bassompierre, un superbe mélodrame sortira de l'aventure.
Vous admirerez aussi la chasteté et la retenue de ma jeunesse à Paris:
dans cette capitale, il m'était loisible de me livrer à tous mes
caprices, comme dans l'abbaye de Thélème où chacun agissait à sa
volonté; je n'abusai pas néanmoins de mon indépendance: je n'avais de
commerce qu'avec une courtisane âgée de deux cent seize ans, jadis
éprise d'un maréchal de France, rival du Béarnais auprès de
mademoiselle de Montmorency, et amant de mademoiselle d'Entragues,
soeur de la marquise de Verneuil, qui parle si mal de Henri IV. Louis
XVI, que j'allais voir, ne se doutait pas de mes rapports secrets avec
sa famille.