Une femme monta devant moi un escalier noir et roide, tenant une clef

étiquetée à la main; un Savoyard me suivit portant ma petite malle.

Arrivée au troisième étage, la servante ouvrit une chambre; le

Savoyard posa la malade en travers sur les bras d'un fauteuil. La

servante me dit: «Monsieur veut-il quelque chose?»--Je répondis:

«Non.» Trois coups de sifflet partirent; la servante cria: (p. 176)

«On y va!» sortit brusquement, ferma la porte et dégringola l'escalier

avec le Savoyard. Quand je me vis seul enfermé, mon coeur se serra

d'une si étrange sorte qu'il s'en fallut peu que je ne reprisse le

chemin de la Bretagne. Tout ce que j'avais entendu dire de Paris me

revenait dans l'esprit; j'étais embarrassé de cent manières. Je

m'aurais voulu coucher, et le lit n'était point fait; j'avais faim, et

je ne savais comment dîner. Je craignais de manquer aux usages:

fallait-il appeler les gens de l'hôtel? fallait-il descendre? à qui

m'adresser? Je me hasardai à mettre la tête à la fenêtre: je n'aperçus

qu'une petite cour intérieure, profonde comme un puits, où passaient

et repassaient des gens qui ne songeraient de leur vie au prisonnier

du troisième étage. Je vins me rasseoir auprès de la sale alcôve où je

me devais coucher, réduit à contempler les personnages du papier peint

qui en tapissait l'intérieur. Un bruit lointain de voix se fait

entendre, augmente, approche; ma porte s'ouvre: entrent mon frère et

un de mes cousins, fils d'une soeur de ma mère qui avait fait un assez

mauvais mariage. Madame Rose avait pourtant eu pitié du benêt, elle

avait fait dire à mon frère, dont elle avait su l'adresse à Rennes,

que j'étais arrivé à Paris. Mon frère m'embrassa. Mon cousin

Moreau[257] était un grand et gros homme, tout barbouillé de tabac,

mangeant comme un ogre, parlant beaucoup, toujours trottant,

soufflant, étouffant, la bouche entr'ouverte, la langue à moitié

tirée, connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les (p. 177)

antichambres et les salons. «Allons, chevalier, s'écria-t-il, vous

voilà à Paris; je vais vous mener chez madame de Chastenay?»

Qu'était-ce que cette femme dont j'entendais prononcer le nom pour la

première fois? Cette proposition me révolta contre mon cousin Moreau.

«Le chevalier a sans doute besoin de repos, dit mon frère; nous irons

voir madame de Farcy, puis il reviendra dîner et se coucher.»

[Note 257: Sur le cousin Moreau et sur sa mère

Julie-Angélique-Hyacinthe de Bedée, soeur de madame

de Chateaubriand, voir, à l'Appendice, le n° VII:

_Le cousin Moreau_.]

Un sentiment de joie entra dans mon coeur: le souvenir de ma famille

au milieu d'un monde indifférent me fut un baume. Nous sortîmes. Le

cousin Moreau tempêta au sujet de ma mauvaise chambre, et enjoignit à

mon hôte de me faire descendre au moins d'un étage. Nous montâmes dans

la voiture de mon frère, et nous nous rendîmes au couvent qu'habitait

madame de Farcy.

Julie se trouvait depuis quelque temps à Paris pour consulter les

médecins. Sa charmante figure, son élégance et son esprit l'avaient

bientôt fait rechercher. J'ai déjà dit qu'elle était née avec un vrai

talent pour la poésie[258]. Elle est devenue une sainte, après avoir

été une des femmes les plus agréables de son siècle: l'abbé (p. 178)

Carron a écrit sa vie[259]. Ces apôtres qui vont partout à la

recherche des âmes ressentent pour elles l'amour qu'un Père de

l'Église attribue au Créateur: «Quand une âme arrive au ciel,» dit ce

Père, avec la simplicité de coeur d'un chrétien primitif et la naïveté

du génie grec, «Dieu la prend sur ses genoux et l'appelle sa fille».

[Note 258: Avec une figure que l'on trouvait

charmante, une imagination pleine de fraîcheur et

de grâce, avec beaucoup d'esprit naturel, se

développèrent en elle ces talents brillants

auxquels les amis de la terre et de ses vaines

jouissances attachent un si puissant intérêt.

_Mademoiselle de Chateaubriand faisait agréablement

et facilement les vers_; sa mémoire se montrait

fort étendue, sa lecture prodigieuse; c'était en

elle une véritable passion. On a connu d'elle une

traduction en vers du septième chant de la

_Jérusalem délivrée_, quelques épîtres et deux

actes d'une comédie où les moeurs de ce siècle

étaient peintes avec autant de finesse que de

goût.» (L'abbé Carron, _Vie_ de Julie de

Chateaubriand, comtesse de Farcy.)]

[Note 259: J'ai placé la vie de ma soeur Julie au

supplément de ces Mémoires. (Note B.)--Ch.]

Lucile a laissé une poignante lamentation: _A la soeur que je n'ai

plus_. L'admiration de l'abbé Carron pour Julie explique et justifie

les paroles de Lucile. Le récit du saint prêtre montre aussi que j'ai

dit vrai dans la préface du _Génie du christianisme_, et sert de

preuve à quelques parties de mes _Mémoires_.

Julie innocente se livra aux mains du repentir; elle consacra les

trésors de ses austérités au rachat de ses frères; et, à l'exemple de

l'illustre Africaine sa patronne, elle se fit martyre.

L'abbé Carron, l'auteur de la _Vie des Justes_, est cet ecclésiastique

mon compatriote, le François de Paule de l'exil[260], dont la

renommée, révélée par les affligés, perça même à travers la (p. 179)

renommée de Bonaparte. La voix d'un pauvre vicaire proscrit n'a point

été étouffée par les retentissements d'une révolution qui bouleversait

la société; il parut être revenu tout exprès de la terre étrangère

pour écrire les vertus de ma soeur: il a cherché parmi nos ruines, il

a découvert une victime et une tombe oubliées.

[Note 260: L'abbé _Carron_ (Guy-Toussaint-Joseph),

né à Rennes le 25 février 1760. Réfugié en

Angleterre après le 10 Août, il fonda à

Somers-Town, près Londres, plusieurs établissements

charitables, et notamment deux maisons d'éducation

destinées à recevoir les enfants des émigrés

pauvres. A la première Restauration il fut invité

par Louis XVIII à revenir à Paris, amenant avec lui

ses élèves et les dames qui s'étaient consacrées,

sous sa direction, à cette oeuvre de dévouement.

L'_Institut des nobles orphelines_--tel fut alors

le titre que prit l'établissement de l'abbé

Carron--fut installé rue du faubourg Saint-Jacques,

au nº 12 de l'impasse des Feuillantines. Le retour

de l'île d'Elbe obligea le saint prêtre à reprendre

le chemin de l'exil; il se trouvait, en effet,

compris dans l'un des nombreux décrets de

proscription que Napoléon avait lancés de Lyon. Il

ne revint en France que le 8 novembre 1815. En

1816, la duchesse d'Angoulême consentit à ce que

son établissement prit le nom d'_Institut royal de

Marie-Thérèse_. C'est dans cette maison qu'il

mourut le 15 mars 1821. Il avait écrit un nombre

considérable d'ouvrages, dont les principaux sont:

_les Confesseurs de la foi dans l'Église gallicane

à la fin du XVIIIe siècle_, et les _Vies des

Justes_ dans les différentes conditions de la vie.

Ce dernier recueil, qui ne forme pas moins de huit

volumes, se divise en plusieurs séries: _Vies des

Justes dans l'état du mariage_;--_dans l'étude des

lois ou dans la Magistrature_;--_dans la profession

des armes_;--_dans l'épiscopat et le

sacerdoce_;--_parmi les filles chrétiennes_;--_dans les

conditions ordinaires de la société_;--_dans les plus

humbles conditions de la société_;--_dans les plus

hauts rangs de la société_. C'est dans cette

dernière série que se trouve la vie de Mme de

Farcy.--Voir la _Vie de l'abbé Carron_, par un

Bénédictin de la congrégation de France, un volume

in-8, 1866.]

Lorsque le nouvel hagiographe fait la peinture des religieuses

cruautés de Julie, on croit entendre Bossuet dans le sermon sur la

profession de foi de mademoiselle de La Vallière:

«Osera-t-elle toucher à ce corps si tendre, si chéri, si ménagé?

N'aura-t-on point pitié de cette complexion délicate? Au contraire!

c'est à lui principalement que l'âme s'en prend comme à son plus

dangereux séducteur; elle se met des bornes; resserrée de toutes

parts, elle ne peut plus respirer que du côté du ciel.»

Je ne puis me défendre d'une certaine confusion en retrouvant (p. 180)

mon nom dans les dernières lignes tracées par la main du vénérable

historien de Julie[261]. Qu'ai-je affaire avec mes faiblesses auprès

de si hautes perfections? Ai-je tenu tout ce que le billet de ma soeur

m'avait fait promettre, lorsque je le reçus pendant mon émigration à

Londres? Un livre suffit-il à Dieu? n'est-ce pas ma vie que je devrais

lui présenter? Or, cette vie est-elle conforme au _Génie du

christianisme_? Qu'importe que j'aie tracé des images plus ou moins

brillantes de la religion, si mes passions jettent une ombre sur ma

foi! Je n'ai pas été jusqu'au bout; je n'ai pas endossé le cilice:

cette tunique de mon viatique aurait bu et séché mes sueurs. Mais,

voyageur lassé, je me suis assis au bord du chemin: fatigué ou non, il

faudra bien que je me relève, que j'arrive où ma soeur est arrivée.

[Note 261: La Vie de Julie de Chateaubriand se

termine en effet par ces lignes: «Mlle de

Chateaubriand n'était pas fille unique: hélas! la

postérité, en s'attachant à ce nom célèbre, dira

les victimes qu'il rappelle, victimes d'un

dévouement sans bornes à l'autel et au trône. Un de

ses frères, avec tant d'autres braves, avait quitté

le sol de la patrie quand sa soeur y périt; elle

avait vu la tombe s'ouvrir devant elle, et ce fut

de ses bords qu'elle fit tenir, à ce frère si chéri

et si digne de l'être, le dernier gage de sa

tendresse. Écoutons-le nous raconter l'effet que

cet envoi touchant fit sur son coeur.» (Suivait un

extrait de la Préface de la première édition du

_Génie du christianisme_.)]

Il ne manque rien à la gloire de Julie: l'abbé Carron a écrit sa vie;

Lucile a pleuré sa mort.

* * * * *

Quand je retrouvai Julie à Paris, elle était dans la pompe de la

mondanité; elle se montrait couverte de ces fleurs, parée de ces

colliers, voilée de ces tissus parfumés que saint Clément défend (p. 181)

aux premières chrétiennes. Saint Basile veut que le milieu de la

nuit soit pour le solitaire ce que le matin est pour les autres,

afin de profiter du silence de la nature. Ce milieu de la nuit était

l'heure où Julie allait à des fêtes dont ses vers, accentués par elle

avec une merveilleuse euphonie, faisaient la principale séduction.

Julie était infiniment plus jolie que Lucile; elle avait des yeux

bleus caressants et des cheveux bruns à gaufrures ou à grandes ondes.

Ses mains et ses bras, modèles de blancheur et de forme, ajoutaient

par leurs mouvements gracieux quelque chose de plus charmant encore à

sa taille charmante. Elle était brillante, animée, riait beaucoup sans

affectation, et montrait en riant des dents perlées. Une foule de

portraits de femmes du temps de Louis XIV ressemblaient à Julie, entre

autres ceux des trois Mortemart; mais elle avait plus d'élégance que

madame de Montespan.

Julie me reçut avec cette tendresse qui n'appartient qu'à une soeur.

Je sentis protégé en étant serré dans ses bras, ses rubans, son

bouquet de roses et ses dentelles. Rien ne remplace l'attachement, la

délicatesse et le dévouement d'une femme; on est oublié de ses frères

et de ses amis; on est méconnu de ses compagnons: on ne l'est jamais

de sa mère, de sa soeur ou de sa femme. Quand Harold fut tué à la

bataille d'Hastings, personne ne le pouvait indiquer dans la foule des

morts; il fallut avoir recours à une jeune fille, sa bien-aimée. Elle

vint, et l'infortuné prince fut retrouvé par Edith au cou de cygne:

«_Editha swanes-hales, quod sonat collum cycni_.»

Mon frère me ramena à mon hôtel; il donna des ordres pour mon (p. 182)

dîner et me quitta. Je dînai solitaire, je me couchai triste. Je

passai ma première nuit à Paris à regretter mes bruyères et à trembler

devant l'obscurité de mon avenir.

A huit heures, le lendemain matin, mon gros cousin arriva; il était

déjà à sa cinquième ou sixième course. «Eh bien! chevalier, nous

allons déjeuner; nous dînerons avec Pommereul, et ce soir je vous mène

chez madame de Chastenay.» Ceci me parut un sort, et je me résignai.

Tout se passa comme le cousin l'avait voulu. Après déjeuner, il

prétendit me montrer Paris, et me traîna dans les rues les plus sales

des environs du Palais-Royal, me racontant les dangers auxquels était

exposé un jeune homme. Nous fûmes ponctuels au rendez-vous du dîner,

chez le restaurateur. Tout ce qu'on servit me parut mauvais. La

conversation et les convives me montrèrent un autre monde. Il fut

question de la cour, des projets de finances, des séances de

l'Académie, des femmes et des intrigues du jour, de la pièce nouvelle,

des succès des acteurs, des actrices et des auteurs.

Plusieurs Bretons étaient au nombre des convives, entre autres le

chevalier de Guer[262] et Pommereul. Celui-ci était un beau parleur,

lequel a écrit quelques campagnes de Bonaparte, et que j'étais (p. 183)

destiné à retrouver à la tête de la librairie[263].

[Note 262: Julien-Hyacinthe de _Marnière_,

chevalier de Guer, fils cadet de Joseph-Julien de

Marnière, marquis de Guer, et d'Angélique-Olive de

Chappedelaine, né à Rennes le 25 mars 1748. Il

émigra en 1791, fit une campagne à l'armée des

princes et passa ensuite en Angleterre. En 1795, il

rentra en France, et on le retrouve alors à Lyon,

où il est un des agents les plus actifs du parti

royaliste. Obligé de repasser en Angleterre, il ne

revint que sous le Consulat et publia, de 1801 à

1815, plusieurs écrits sur des matières

financières, économiques et politiques. Préfet du

Lot-et-Garonne sous la Restauration, il venait

d'être appelé à la préfecture du Morbihan,

lorsqu'il mourut à Paris, le 26 juin 1816.]

[Note 263: _Pommereul_ (François-René-Jean, baron

de), né à Fougères le 12 décembre 1745. Général de

division (1796); préfet d'Indre-et-Loire

(1800-1805); préfet du Nord (1805-1810);

directeur-général de l'imprimerie et de la

librairie (1811-1814); commissaire extraordinaire,

durant les Cent-Jours, dans la 5e division

militaire (Haut et Bas-Rhin). Il fut proscrit par

l'ordonnance du 24 juillet 1815, mais, dès 1819, il

obtint de rentrer en France. Il mourut à Paris le 5

janvier 1823. On lui doit un grand nombre

d'ouvrages et, en particulier, celui auquel fait

allusion Chateaubriand: _Campagnes du général

Bonaparte en Italie pendant les années IV et V de

la République française_, in-8°, avec cartes;

Paris, l'an VI (1797). Le baron de Pommereul était

un homme de rare mérite. Un contemporain, dont les

jugements ne pèchent pas d'habitude par excès

d'indulgence, le général Thiébault, parle de lui en

ces termes: «Quant au général Pommereul, ce que

j'avais appris de ses travaux scientifiques et

littéraires, des missions qu'il avait remplies, de

sa capacité enfin, était fort au-dessous de ce que

je trouvai en lui. Peu d'hommes réunissaient à une

instruction aussi variée et aussi complète une

élocution plus nerveuse. Sa répartie était toujours

vive, juste et ferme, et, lorsqu'il entreprenait

une discussion, il la soutenait avec une haute

supériorité, de même que, lorsqu'il s'emparait d'un

sujet, il le développait avec autant d'ordre et de

profondeur que de clarté; et tous ces avantages, il

les complétait par une noble prestance et une

figure qui ne révélait pas moins son caractère que

sa sagacité. C'est un des hommes les plus

remarquables que j'aie connus.» _Mémoires du

général baron Thiébault_, T. III, p. 280.]

Pommereul, sous l'Empire, a joui d'une sorte de renom par sa haine

pour la noblesse. Quand un gentilhomme s'était fait chambellan, il

s'écriait plein de joie: «Encore un pot de chambre sur la tête de ces

nobles!» Et pourtant Pommereul prétendait, et avec raison, être

gentilhomme. Il signait _Pommereux_, se faisant descendre de la (p. 184)

famille Pommereux des Lettres de madame de Sévigné[264].

[Note 264: Lettres de _Mme de Sévigné_, des 4, 11

et 18 décembre 1675.]

Mon frère, après le dîner, voulut me mener au spectacle, mais mon

cousin me réclama pour madame de Chastenay, et j'allai avec lui chez

ma destinée.

Je vis une belle femme qui n'était plus de la première jeunesse, mais

qui pouvait encore inspirer un attachement. Elle me reçut bien, tâcha

de me mettre à l'aise, me questionna sur ma province et sur mon

régiment. Je fus gauche et embarrassé; je faisais des signes à mon

cousin pour abréger la visite. Mais lui, sans me regarder, ne

tarissait point sur mes mérites, assurant que j'avais fait des vers

dans le sein de ma mère, et m'invitant à célébrer madame de Chastenay.

Elle me débarrassa de cette situation pénible, me demanda pardon

d'être obligée de sortir, et m'invita à revenir la voir le lendemain

matin, avec un son de voix si doux que je promis involontairement

d'obéir.

Je revins le lendemain seul chez elle: je la trouvai couchée dans une

chambre élégamment arrangée. Elle me dit qu'elle était un peu

souffrante, et qu'elle avait la mauvaise habitude de se lever tard. Je

me trouvais pour la première fois au bord du lit d'une femme qui

n'était ni ma mère ni ma soeur. Elle avait remarqué la veille ma

timidité, elle la vainquit au point que j'osai m'exprimer avec une

sorte d'abandon. J'ai oublié ce que je lui dis; mais il me semble que

je vois encore son air étonné. Elle me tendit un bras demi-nu et la

plus belle main du monde, en me disant avec un sourire: «Nous vous

apprivoiserons.» Je ne baisai pas même cette belle main; je me (p. 185)

retirai tout troublé. Je partis le lendemain pour Cambrai. Qui

était cette dame de Chastenay[265]? Je n'en sais rien: elle a passé

comme une ombre charmante dans ma vie.

[Note 265: Ce n'était pas la comtesse Victorine de

Chastenay, l'auteur des très spirituels _Mémoires_

publiés en 1896 par M. Alphonse Roserot. Mme

Victorine de Chastenay n'avait que quinze ans en

1786. Elle a raconté elle-même comment elle vit

Chateaubriand, _pour la première fois_, non chez

elle en 1786, mais beaucoup plus tard, sous le

Consulat, à un dîner chez Mme de Coislin, auquel

assistait: «l'auteur du _Génie du christianisme_»,

alors dans tout l'éclat de sa jeune gloire.

_Mémoires de Mme de Chastenay_, T. II, p. 76.]

* * * * *

Le courrier de la malle me conduisit à ma garnison. Un de mes

beaux-frères, le vicomte de Chateaubourg (il avait épousé ma soeur

Bénigne, restée veuve du comte de Québriac[266]), m'avait donné des

lettres de recommandation pour des officiers de mon régiment. Le

chevalier de Guénan, homme de fort bonne compagnie, me fit admettre à

une table où mangeaient des officiers distingués par leurs talents,

MM. Achard, des Mahis, La Martinière[267]. Le marquis de Mortemart

était colonel du régiment[268]; le comte d'Andrezel, major[269]; (p. 186)

j'étais particulièrement placé sous la tutelle de celui-ci. Je les ai

retrouvés tous dans la suite: l'un est devenu mon collègue à la

chambre des pairs, l'autre s'est adressé à moi pour quelques services

que j'ai été heureux de lui rendre. Il y a un plaisir triste à

rencontrer des personnes que l'on a connues à diverses époques de la

vie, et à considérer le changement opéré dans leur existence et dans

la nôtre. Comme des jalons laissés en arrière, ils nous tracent le

chemin que nous avons suivi dans le désert du passé.

[Note 266: La comtesse de Québriac, Bénigne-Jeanne

de Chateaubriand, avait épousé en secondes noces, à

Saint-Léonard de Fougères, le 24 avril 1786,

Paul-François de la Celle, vicomte de Chateaubourg,

capitaine au régiment de Condé, chevalier de

Saint-Louis, né à Rennes le 29 février 1752.--De ce

dernier mariage sont nés plusieurs enfants, et

notamment un fils, Paul-Marie-Charles, devenu chef

de nom et armes, né en 1789, décédé en 1859,

laissant plusieurs fils qui ont continué la

postérité.]

[Note 267: L'_État militaire de la France_ pour

1787, à l'article _Régiment de Navarre_, donne sur

ces officiers les indications suivantes: _M. de

Guénan_, lieutenant en premier; _M. Berbis des

Maillis_ (et non des _Mahis_), lieutenant en

second; _La Martinière_, lieutenant en second;

_Achard_, sous-lieutenant.]

[Note 268: Victurnien-Bonaventure-Victor de

_Rochechouart_, marquis de _Mortemart_ (1753-1823),

entra en 1768 à l'École d'artillerie de Strasbourg,

devint ensuite capitaine, puis lieutenant-colonel

au régiment de Navarre, fut, en 1778, colonel en

second du régiment de Brie, et, en 1784,

_colonel-commandant du régiment de Navarre_. Député

aux États-Généraux de 1789 par la noblesse du

bailliage de Rouen, il fut promu maréchal de camp

le 1er mars 1791, émigra en 1792 et servit à

l'armée des princes, où Chateaubriand le retrouva.

A la première Restauration, il fut fait lieutenant

général le 3 mars 1815, et, après les Cent-Jours,

il fit partie, ainsi que son ancien sous-lieutenant

au régiment de Navarre, de la promotion de Pairs du

17 août 1815.]

[Note 269: Christophe-François-Thérèse Picon, comte

_d'Andrezel_, né à Paris en 1746, était le

petit-fils de Jean-Baptiste-Louis Picon, marquis

d'Andrezel, ambassadeur de France à Constantinople,

et de Françoise-Thérèse de Bassompierre. D'abord

page, il entra dans l'armée et fut promu, en 1784,

_major au régiment de Navarre_. Il émigra et fit la

campagne des princes. Au retour des Bourbons, il

fut nommé maréchal de camp et admis à la retraite.

Il entra alors, quoique âgé de 69 ans, dans la

carrière administrative et remplit, de 1815 à 1821,

les fonctions de sous-préfet de l'arrondissement de

Saint-Dié (Vosges).]

Arrivé en habit bourgeois au régiment, vingt-quatre heures après

j'avais pris l'habit de soldat; il me semblait l'avoir toujours porté.

Mon uniforme était bleu et blanc, comme jadis la jaquette de mes (p. 187)

voeux; j'ai marché sous les mêmes couleurs, jeune homme et enfant. Je

ne subis aucune des épreuves à travers lesquelles les sous-lieutenants

étaient dans l'usage de faire passer un nouveau venu; je ne sais

pourquoi on n'osa se livrer avec moi à ces enfantillages militaires.

Il n'y avait pas quinze jours que j'étais au corps, qu'on me traitait

comme un _ancien_. J'appris facilement le maniement des armes et la

théorie; je franchis mes grades de caporal et de sergent aux

applaudissements de mes instructeurs. Ma chambre devint le rendez-vous

des vieux capitaines comme des jeunes sous-lieutenants: les premiers

me faisaient faire leurs campagnes, les autres me confiaient leurs

amours.

La Martinière me venait chercher pour passer avec lui devant la porte

d'une belle Cambrésienne qu'il adorait; cela nous arrivait cinq à six

fois le jour. Il était très laid et avait le visage labouré par la

petite vérole. Il me racontait sa passion en buvant de grands verres

d'eau de groseille, que je payais quelquefois.

Tout aurait été à merveille sans ma folle ardeur pour la toilette; on

affectait alors le rigorisme de la tenue prussienne: petit chapeau,

petites boucles serrées à la tête, queue attachée roide, habit

strictement agrafé. Cela me déplaisait fort; je me soumettais le matin

à ces entraves, mais le soir, quand j'espérais n'être pas vu de mes

chefs, je m'affublais d'un plus grand chapeau; le barbier descendait

les boucles de mes cheveux et desserrait ma queue; je déboutonnais et

croisais les revers de mon habit; dans ce tendre négligé, j'allais

faire ma cour pour La Martinière, sous la fenêtre de sa cruelle

Flamande. Voilà qu'un jour je me rencontre nez à nez avec M. (p. 188)

d'Andrezel: «Qu'est-ce que cela, monsieur? me dit le terrible major:

vous garderez trois jours les arrêts.» Je fus un peu humilié; mais je

reconnus la vérité du proverbe, qu'à quelque chose malheur est bon; il

me délivra des amours de mon camarade.

Auprès du tombeau de Fénelon, je relus _Télémaque_: je n'étais pas

trop en train de l'historiette philanthropique de la vache et du

prélat.

Le début de ma carrière amuse mes ressouvenirs. En traversant Cambrai

avec le roi, après les Cent-Jours, je cherchai la maison que j'avais

habitée et le café que je fréquentais: je ne les pus retrouver; tout

avait disparu, hommes et monuments.

* * * * *

L'année même où je faisais à Cambrai mes premières armes; on apprit la

mort de Frédéric II[270]; je suis ambassadeur auprès du neveu de ce

grand roi, et j'écris à Berlin cette partie de mes _Mémoires_. A cette

nouvelle importante pour le public succéda une autre nouvelle

douloureuse pour moi: Lucile m'annonça que mon père avait été emporté

d'une attaque d'apoplexie, le surlendemain de cette fête de

l'Angevine, une des joies de mon enfance.

[Note 270: Frédéric II mourut le 17 août 1786.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 20 / 42 段