retrouve des personnages de mes _Mémoires_: la
veuve du fils du médecin Cheftel vient d'être reçue
à l'infirmerie de _Marie-Thérèse_; c'est un témoin
de plus de ma véracité (Note de Paris, 1834). Ch.]
[Note 245: Par pitié sans doute et par
reconnaissance pour le médecin qui l'avait si bien
soigné, Chateaubriand n'a pas cru devoir dire ce
que fut le rôle de Cheftel fils. Il ne se contenta
pas de vendre les secrets du marquis de La Rouërie,
il trahit jusqu'au cadavre de celui qui avait été
son ami. Ses perfides manoeuvres conduisirent au
tribunal révolutionnaire ceux dont il avait paru
servir les desseins; il fit monter sur l'échafaud
ces trois femmes héroïques, Thérèse de Moëlien, Mme
de la Motte de la Guyomarais et Mme de La Fonchais,
la soeur d'André Desilles.]
Je fus six semaines en péril. Ma mère vint un matin s'asseoir au bord
de mon lit, et me dit: «Il est temps de vous décider; votre frère est
à même de vous obtenir un bénéfice; mais, avant d'entrer au séminaire,
il faut vous bien consulter, car si je désire que vous embrassiez
l'état ecclésiastique, j'aime encore mieux vous voir homme du monde
que prêtre scandaleux.»
D'après ce qu'on vient de lire, on peut juger si la proposition de ma
pieuse mère tombait à propos. Dans les événements majeurs de ma vie,
j'ai toujours su promptement ce que je devais éviter; un mouvement
d'honneur me pousse. Abbé, je me parus ridicule. Évêque, la majesté du
sacerdoce m'imposait et je reculais avec respect devant l'autel. (p. 162)
Ferais-je, comme évêque, des efforts afin d'acquérir des vertus, ou me
contenterais-je de cacher mes vices? Je me sentais trop faible pour le
premier parti, trop franc pour le second. Ceux qui me traitent
d'hypocrite et d'ambitieux me connaissent peu: je ne réussirai jamais
dans le monde, précisément parce qu'il me manque une passion et un
vice, l'ambition et l'hypocrisie. La première serait tout au plus chez
moi de l'amour-propre piqué; je pourrais désirer quelquefois être
ministre ou roi pour me rire de mes ennemis; mais au bout de
vingt-quatre heures je jetterais mon portefeuille et ma couronne par
la fenêtre.
Je dis donc à ma mère que je n'étais pas assez fortement appelé à
l'état ecclésiastique. Je variais pour la seconde fois dans mes
projets: je n'avais point voulu me faire marin, je ne voulais plus
être prêtre. Restait la carrière militaire; je l'aimais: mais comment
supporter la perte de mon indépendance et la contrainte de la
discipline européenne? Je m'avisai d'une chose saugrenue: je déclarai
que j'irais au Canada défricher des forêts, ou aux Indes chercher du
service dans les armées des princes de ce pays.
Par un de ces contrastes qu'on remarque chez tous les hommes, mon
père, si raisonnable d'ailleurs, n'était jamais trop choqué d'un
projet aventureux. Il gronda ma mère de mes tergiversations, mais il
se décida à me faire passer aux Indes. On m'envoya à Saint-Malo; on y
préparait un armement pour Pondichéry.
* * * * *
Deux mois s'écoulèrent: je me retrouvai seul dans mon île (p. 163)
maternelle: la Villeneuve y venait de mourir. En allant la pleurer au
bord du lit vide et pauvre où elle expira, j'aperçus le petit chariot
d'osier dans lequel j'avais appris à me tenir debout sur ce triste
globe. Je me représentais ma vieille bonne, attachant du fond de sa
couche ses regards affaiblis sur cette corbeille roulante: ce premier
monument de ma vie en face de dernier monument de la vie de ma seconde
mère, l'idée des souhaits de bonheur que la bonne Villeneuve adressait
au ciel pour son nourrisson en quittant le monde, cette preuve d'un
attachement si constant, si désintéressé, si pur, me brisaient le
coeur de tendresse, de regrets et de reconnaissance.
Du reste, rien de mon passé à Saint-Malo: dans le port je cherchais en
vain les navires aux cordes desquels je me jouais; ils étaient partis
ou dépecés; dans la ville, l'hôtel où j'étais né avait été transformé
en auberge. Je touchais presque à mon berceau et déjà tout un monde
s'était écroulé. Étranger aux lieux de mon enfance, en me rencontrant
on demandait qui j'étais, par l'unique raison que ma tête s'élevait de
quelques lignes de plus au-dessus du sol vers lequel elle s'inclinera
de nouveau dans peu d'années. Combien rapidement et que de fois nous
changeons d'existence et de chimère! Des amis nous quittent, d'autres
leur succèdent; nos liaisons varient: il y a toujours un temps où nous
ne possédions rien de ce que nous possédons, un temps où nous n'avons
rien de ce que nous eûmes. L'homme n'a pas une seule et même vie; il
en a plusieurs mises bout à bout, et c'est sa misère.
Désormais sans compagnon, j'explorais l'arène qui vit mes (p. 164)
châteaux de sable: _campos ubi Troja fuit_. Je marchais sur la plage
désertée de la mer. Les grèves abandonnées du flux m'offraient l'image
de ces espaces désolés que les illusions laissent autour de nous
lorsqu'elles se retirent. Mon compatriote Abailard[246] regardait
comme moi ces flots, il y a huit cents ans, avec le souvenir de son
Héloïse; comme moi il voyait fuir quelque vaisseau (_ad horizontis
undas_), et son oreille était bercée ainsi que la mienne de
l'unisonange des vagues. Je m'exposais au brisement de la lame en me
livrant aux imaginations funestes que j'avais apportées des bois de
Combourg. Un cap, nommé Lavarde, servait de terme à mes courses: assis
sur la pointe de ce cap, dans les pensées les plus amères, je me
souvenais que ces mêmes rochers servaient à cacher mon enfance, à
l'époque des fêtes; j'y dévorais mes larmes, et mes camarades
s'enivraient de joie. Je ne me sentais ni plus aimé, ni plus heureux.
Bientôt j'allais quitter ma patrie pour émietter mes jours en divers
climats. Ces réflexions me navraient à mort, et j'étais tenté de me
laisser tomber dans les flots.
[Note 246: Pierre _Abailard_ (1079-1142) est né au
Pallet, petit bourg à quatre lieues de Nantes.]
Une lettre me rappelle à Combourg: j'arrive, je soupe avec ma famille;
monsieur mon père ne me dit pas un mot, ma mère soupire, Lucile paraît
consternée; à dix heures on se retire. J'interroge ma soeur; elle ne
savait rien. Le lendemain à huit heures du matin on m'envoie chercher.
Je descends: mon père m'attendait dans son cabinet.
«Monsieur le chevalier, me dit-il, il faut renoncer à vos folies. (p. 165)
Votre frère a obtenu pour vous un brevet de sous-lieutenant au
régiment de Navarre. Vous allez partir pour Rennes, et de là pour
Cambrai. Voilà cent louis; ménagez-les. Je suis vieux et malade; je
n'ai pas longtemps à vivre. Conduisez-vous en homme de bien et ne
déshonorez jamais votre nom.»
Il m'embrassa. Je sentis ce visage ridé et sévère se presser avec
émotion contre le mien: c'était pour moi le dernier embrassement
paternel.
Le comte de Chateaubriand, homme redoutable à mes yeux, ne me parut
dans ce moment que le père le plus digne de ma tendresse. Je me jetai
sur sa main décharnée et pleurai. Il commençait d'être attaqué d'une
paralysie; elle le conduisit au tombeau; son bras gauche avait un
mouvement convulsif qu'il était obligé de contenir avec sa main
droite. Ce fut en retenant ainsi son bras et après m'avoir remis sa
vieille épée, que, sans me donner le temps de me reconnaître, il me
conduisit au cabriolet qui m'attendait dans la Cour Verte. Il m'y fit
monter devant lui. Le postillon partit, tandis que je saluais des yeux
ma mère et ma soeur qui fondaient en larmes sur le perron.
Je remontai la chaussée de l'étang; je vis les roseaux de mes
hirondelles, le ruisseau du moulin et la prairie: je jetai un regard
sur le château. Alors, comme Adam après son péché, je m'avançai sur la
terre inconnue: le monde était tout devant moi: _and the world was all
before him_[247].
[Note 247: Ce sont les derniers vers du _Paradis
perdu_, chant XIIe:
The world was all before them, where to choose
Their place of rest, and Providence their guide!]
Depuis cette époque, je n'ai revu Combourg que trois fois: après (p. 166)
la mort de mon père, nous nous y trouvâmes en deuil, pour partager
notre héritage et nous dire adieu. Une autre fois j'accompagnais ma
mère à Combourg: elle s'occupait de l'ameublement du château; elle
attendait mon frère, qui devait amener ma belle-soeur en Bretagne. Mon
frère ne vint point; il eut bientôt avec sa jeune épouse, de la main
du bourreau, un autre chevet que l'oreiller préparé des mains de ma
mère. Enfin je traversai une troisième fois Combourg, en allant
m'embarquer à Saint-Malo pour l'Amérique. Le château était abandonné,
je fus obligé de descendre chez le régisseur. Lorsque, en errant dans
le grand Mail, j'aperçus du fond d'une allée obscure le perron désert,
la porte et les fenêtres fermées, je me trouvai mal[248]. Je regagnai
avec peine le village; j'envoyai chercher mes chevaux et je partis au
milieu de la nuit.
[Note 248: Dans _René_, Chateaubriand a immortalisé
le souvenir de cette dernière visite à Combourg:
«J'arrivai au château par la longue avenue de
sapins; je traversai à pied les cours désertes; je
m'arrêtai à regarder les fenêtres fermées ou
demi-brisées, le chardon qui croissait au pied des
murs, les feuilles qui jonchaient le seuil des
portes, et ce perron solitaire où j'avais vu si
souvent mon père et ses fidèles serviteurs. Les
marches étaient déjà couvertes de mousse; le
violier jaune croissait entre leurs pierres
déjointes et tremblantes. Un gardien inconnu
m'ouvrit brusquement les portes..... J'entrai sous
le toit de mes ancêtres. Je parcourus les
appartements sonores où l'on n'entendait que le
bruit de mes pas. Les chambres étaient à peine
éclairées par la faible lumière qui pénétrait entre
les volets fermés: je visitai celle où ma mère
avait perdu la vie en me mettant au monde, celle où
se retirait mon père, celle où j'avais dormi dans
mon berceau, celle enfin où l'amitié avait reçu mes
premiers voeux dans le sein d'une soeur. Partout
les salles étaient détendues, et l'araignée filait
sa toile dans les couches abandonnées. Je sortis
précipitamment de ces lieux, je m'en éloignai à
grands pas sans oser tourner la tête. Qu'ils sont
doux, mais qu'ils sont rapides, les moments que les
frères et les soeurs passent dans leurs jeunes
années, réunis sous l'aile de leurs vieux parents!
La famille de l'homme n'est que d'un jour; le
souffle de Dieu la disperse comme une fumée. A
peine le fils connaît-il le père, le père le fils,
le frère la soeur, la soeur le frère! Le chêne voit
germer ses glands autour de lui; il n'en est pas
ainsi des enfants des hommes!»]
Après quinze années d'absence, avant de quitter de nouveau la France
et de passer en Terre sainte, je courus embrasser à Fougères ce qui me
restait de ma famille. Je n'eus pas le courage d'entreprendre le (p. 167)
pèlerinage des champs où la plus vive partie de mon existence fut
attachée. C'est dans les bois de Combourg que je suis devenu ce que je
suis, que j'ai commencé à sentir la première atteinte de cet ennui que
j'ai traîné toute ma vie, de cette tristesse qui a fait mon tourment
et ma félicité. Là, j'ai cherché un coeur qui pût entendre le mien;
là, j'ai vu se réunir, puis se disperser ma famille. Mon père y rêva
son nom rétabli, la fortune de sa maison renouvelée: autre chimère que
le temps et les révolutions ont dissipée. De six enfants que nous
étions, nous ne restons plus que trois: mon frère, Julie et Lucile ne
sont plus, ma mère est morte de douleur, les cendres de mon père ont
été arrachées de son tombeau.
Si mes ouvrages me survivent, si je dois laisser un nom, peut-être un
jour, guidé par ces _Mémoires_, quelque voyageur viendra visiter les
lieux que j'ai peints. Il pourra reconnaître le château; mais il
cherchera vainement le grand bois: le berceau de mes songes a disparu
comme ces songes. Demeuré seul debout sur son rocher, l'antique donjon
pleure les chênes, vieux compagnons qui l'environnaient et le (p. 168)
protégeaient contre la tempête. Isolé comme lui, j'ai vu comme lui
tomber autour de moi la famille qui embellissait mes jours et me
prêtait son abri: heureusement ma vie n'est pas bâtie sur la terre
aussi solidement que les tours où j'ai passé ma jeunesse, et l'homme
résiste moins aux orages que les monuments élevés par ses mains.
LIVRE IV[249] (p. 169)
[Note 249: Ce livre a été écrit à Berlin (mars et
avril 1821). Il a été revu en juillet 1846.]
Berlin.--Potsdam.--Frédéric.--Mon frère.--Mon cousin Moreau.--Ma soeur,
la comtesse de Farcy.--Julie mondaine.--Dîner.--Pommereul.--Mme de
Chastenay.--Cambrai.--Le régiment de Navarre.--La Martinière.--Mort
de mon père.--Regrets.--Mon père m'eut-il apprécié?--Retour en
Bretagne.--Séjour chez ma soeur aînée.--Mon frère m'appelle à Paris.--Ma
vie solitaire à Paris.--Présentation à Versailles.--Chasse avec le roi.
Il y a loin de Combourg à Berlin, d'un jeune rêveur à un vieux
ministre. Je retrouve dans ce qui précède ces paroles: «Dans combien
de lieux ai-je commencé à écrire ces _Mémoires_, et dans quel lieu les
finirai-je?»
Près de quatre ans ont passé entre la date des faits que je viens de
raconter et celle où je reprends ces _Mémoires_. Mille choses sont
survenues; un second homme s'est trouvé en moi, l'homme politique: j'y
suis fort peu attaché. J'ai défendu les libertés de la France, qui
seules peuvent faire durer le trône légitime. Avec le _Conservateur_[250]
j'ai mis M. de Villèle au pouvoir; j'ai vu mourir le duc de Berry (p. 170)
et j'ai honoré sa mémoire[251]. Afin de tout concilier, je me
suis éloigné; j'ai accepté l'ambassade de Berlin[252].
[Note 250: Le _Conservateur_ avait été fondé par
Chateaubriand au mois d'octobre 1818. Il avait pour
devise: _Le Roi, la Charte et les Honnêtes Gens_.
Ses principaux rédacteurs étaient, avec
Chateaubriand, qui n'a peut-être rien écrit de plus
parfait que certains articles de ce recueil, l'abbé
de La Mennais, le vicomte de Bonald, Fiévée,
Berryer fils, Eugène Genoude, le vicomte de
Castelbajac, le marquis d'Herbouville, M. Agier, le
cardinal de La Luzerne, le duc de Fitz-James, etc.
Le _Conservateur_ cessa de paraître le 29 mars
1820, à la suite du rétablissement de la censure.]
[Note 251: Les _Mémoires sur la vie et la mort de
Mgr le duc de Berry_ avaient paru dès le mois
d'avril 1820.]
[Note 252: Chateaubriand fut nommé, par Ordonnance
du 28 novembre 1820, envoyé extraordinaire et
ministre plénipotentiaire près la cour de Prusse.]
J'étais hier à Potsdam, caserne ornée, aujourd'hui sans soldats:
j'étudiais le faux Julien dans sa fausse Athènes. On m'a montré à
_Sans-Souci_ la table où un grand monarque allemand mettait en petits
vers français les maximes encyclopédiques; la chambre de Voltaire,
décorée de singes et de perroquets de bois, le moulin que se fit un
jeu de respecter celui qui ravageait des provinces, le tombeau du
cheval _César_ et des levrettes _Diane_, _Amourette_, _Biche_,
_Superbe_ et _Pax_. Le royal impie se plut à profaner même la religion
des tombeaux en élevant des mausolées à ses chiens; il avait marqué sa
sépulture auprès d'eux, moins par mépris des hommes que par
ostentation du néant.
On m'a conduit au nouveau palais, déjà tombant. On respecte dans
l'ancien château de Potsdam les taches de tabac, les fauteuils
déchirés et souillés, enfin toutes les traces de la malpropreté du
prince renégat. Ces lieux immortalisent à la fois la saleté du
cynique, l'impudence de l'athée, la tyrannie du despote et la gloire
du soldat.
Une seule chose a attiré mon attention: l'aiguille d'une pendule fixée
sur la minute où Frédéric expira; j'étais trompé par l'immobilité (p. 171)
de l'image: les heures ne suspendent point leur fuite; ce
n'est pas l'homme qui arrête le temps, c'est le temps qui arrête
l'homme. Au surplus, peu importe le rôle que nous avons joué dans la
vie; l'éclat ou l'obscurité de nos doctrines, nos richesses ou nos
misères, nos joies ou nos douleurs, ne changent rien à la mesure de
nos jours. Que l'aiguille circule sur un cadran d'or ou de bois, que
le cadran plus ou moins large remplisse le chaton d'une bague ou la
rosace d'une basilique, l'heure n'a que la même durée.
Dans un caveau de l'église protestante, immédiatement au-dessous de la
chaire du schismatique défroqué, j'ai vu le cercueil du sophiste à
couronne. Ce cercueil est de bronze; quand on le frappe, il retentit.
Le gendarme qui dort dans ce lit d'airain ne serait pas même arraché à
son sommeil par le bruit de sa renommée; il ne se réveillera qu'au son
de la trompette, lorsqu'elle l'appellera sur son dernier champ de
bataille, en face du Dieu des armées.
J'avais un tel besoin de changer d'impression que j'ai trouvé du
soulagement à visiter la Maison-de-Marbre. Le roi qui la fit
construire m'adressa autrefois quelques paroles honorables, quand,
pauvre officier, je traversai son armée. Du moins, ce roi partagea les
faiblesses ordinaires des hommes; vulgaire comme eux, il se réfugia
dans les plaisirs. Les deux squelettes se mettent-ils en peine
aujourd'hui de la différence qui fut entre eux jadis, lorsque l'un
était le grand Frédéric, et l'autre Frédéric-Guillaume[253]?
Sans-Souci et la Maison-de-Marbre sont également des ruines sans (p. 172)
maître.
[Note 253: Frédéric-Guillaume II (1744-1797), neveu
et successeur du grand Frédéric.]
A tout prendre, bien que l'énormité des événements de nos jours ait
rapetissé les événements passés, bien que Rosbach, Lissa, Liegnitz,
Torgau, etc., etc., ne soient plus que des escarmouches auprès des
batailles de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, de la Moskova, Frédéric
souffre moins que d'autres personnages de la comparaison avec le géant
enchaîné à Sainte-Hélène. Le roi de Prusse et Voltaire sont deux
figures bizarrement groupées qui vivront: le second détruisait une
société avec la philosophie qui servait au premier à fonder un
royaume.
Les soirées sont longues à Berlin. J'habite un hôtel appartenant à
madame la duchesse de Dino[254]. Dès l'entrée de la nuit, mes (p. 173)
secrétaires m'abandonnent[255]. Quand il n'y a pas de fête à la cour
pour le mariage du grand-duc et de la grande-duchesse Nicolas[256], je
reste chez moi. Enfermé seul auprès d'un poêle à figure morne, je
n'entends que le cri de la sentinelle de la porte de Brandebourg, et
les pas sur la neige de l'homme qui siffle les heures. A quoi
passerai-je mon temps? Des livres? je n'en ai guère: si je continuais
mes _Mémoires_?
[Note 254: Dorothée, princesse de Courlande, née le
21 août 1795, de Pierre, dernier duc de Courlande,
et de Dorothée, comtesse de Miden. Elle épousa, le
22 avril 1810, le comte Edmond de Périgord, neveu
du prince de Talleyrand. Ce dernier, à l'époque du
Congrès de Vienne, dut renoncer à la principauté de
Bénévent et reçut en échange le duché de Dino en
Calabre: il en abandonna le titre à son neveu, et
sa nièce s'appela dès lors _duchesse de Dino_. Ce
fut à elle qu'il confia le soin de faire les
honneurs de son salon. Femme éminente, d'un esprit
sérieux, cultivé et indépendant, elle déploya dans
cette tâche tant de charme et de tact que l'on
accourait à l'hôtel de la rue Saint-Florentin pour
elle peut-être plus encore que pour le maître de la
maison. Elle ne quitta plus le prince et entoura de
soins les années de sa vieillesse. Ce fut elle qui
lui parla d'une réconciliation avec l'Église; ce
fut sur ses instances qu'il signa, le 17 mai 1838,
sa rétractation et sa lettre au Saint-Père. Le 3
mai, précédant de quelques jours dans la tombe son
frère le prince de Talleyrand, le _duc de
Talleyrand-Périgord_ était mort à l'âge de
soixante-dix-huit ans, et ce titre était passé à
son fils Edmond de Talleyrand-Périgord. Madame de
Dino, devenue _duchesse de Talleyrand_, mourut à
son tour le 19 septembre 1862. (Voir, à l'Appendice
du tome III des _Souvenirs du baron de Barante_, la
_Notice sur la duchesse de Dino_.)]
[Note 255: Le comte Roger de Caux, premier
secrétaire; le chevalier de Cussy, deuxième
secrétaire.--Le comte Roger de _Caux_, après avoir
été secrétaire à Madrid (1814) et à la Haye (1816),
était depuis 1820 secrétaire à Berlin. Lors de la
guerre d'Espagne, il fut attaché à l'expédition du
duc d'Angoulême avec le titre de chargé d'affaires
à Madrid. Il a rempli le fonctions de ministre de
France à Hanovre du 1er juin 1823 au 15 mai
1831.--Le chevalier _de Cussy_, né à
Saint-Étienne-de-Montluc (Loire-Inférieure) le 1er
décembre 1795, était deuxième secrétaire à Berlin
depuis le 1er février 1820. Il devint en 1823
secrétaire à Dresde. De 1827 à 1845, il fut
successivement consul à Fernambouc, à Corfou, à
Rotterdam, à Dublin et à Dantzick. Consul général à
Palerme (12 mars 1845), puis à Livourne (novembre
1847), il fut mis à la retraite le 13 avril 1848.
Il avait épousé en 1828 Mlle Amélie Dubourg de
Rosnay, fille du général de ce nom.]
[Note 256: Aujourd'hui l'empereur et l'impératrice
de Russie. (Paris, note 1832.) Ch.--_Nicolas Ier_
(1796-1855). Troisième fils de Paul Ier, il monta
sur le trône en 1825, à la mort d'Alexandre Ier,
son frère aîné, par l'effet de la renonciation de
son autre frère, l'archiduc Constantin. Il avait
épousé la princesse Charlotte de Prusse, fille du
roi Frédéric-Guillaume III.]
Vous m'avez laissé sur le chemin de Combourg à Rennes: je débarquai
dans cette dernière ville chez un de mes parents. Il m'annonça, tout
joyeux, qu'une dame de sa connaissance, allant à Paris, avait une
place à donner dans sa voiture, et qu'il se faisait fort de (p. 174)
déterminer cette dame à me prendre avec elle. J'acceptai, en
maudissant la courtoisie de mon parent. Il conclut l'affaire et me
présenta bientôt à ma compagne de voyage, marchande de modes, leste et
désinvolte, qui se prit à rire en me regardant. A minuit les chevaux
arrivèrent et nous partîmes.
Me voilà dans une chaise de poste, seul avec une femme, au milieu de
la nuit. Moi, qui de ma vie n'avais regardé une femme sans rougir,
comment descendre de la hauteur de mes songes à cette effrayante
vérité? Je ne savais où j'étais; je me collais dans l'angle de la
voiture de peur de toucher la robe de madame Rose. Lorsqu'elle me
parlait, je balbutiais sans lui pouvoir répondre. Elle fut obligée de
payer le postillon, de se charger de tout, car je n'étais capable de
rien. Au lever du jour, elle regarda avec un nouvel ébahissement ce
nigaud dont elle regrettait de s'être emberloquée.
Dès que l'aspect du paysage commença de changer et que je ne reconnus
plus l'habillement et l'accent des paysans bretons, je tombai dans un
abattement profond, ce qui augmenta le mépris que madame Rose avait de
moi. Je m'aperçus du sentiment que j'inspirais, et je reçus de ce
premier essai du monde une impression que le temps n'a pas
complètement effacée. J'étais né sauvage et non vergogneux; j'avais la
modestie de mes années, je n'en avais pas l'embarras. Quand je devinai
que j'étais ridicule par mon bon côté, ma sauvagerie se changea en une
timidité insurmontable. Je ne pouvais plus dire un mot: je sentais que
j'avais quelque chose à cacher, et que ce quelque chose était une
vertu; je pris le parti de me cacher moi-même pour porter en paix (p. 175)
mon innocence.
Nous avancions vers Paris. A la descente de Saint-Cyr, je fus frappé
de la grandeur des chemins et de la régularité des plantations.
Bientôt nous atteignîmes Versailles: l'orangerie et ses escaliers de
marbre m'émerveillèrent. Les succès de la guerre d'Amérique avaient
ramené des triomphes au château de Louis XIV; la reine y régnait dans
l'éclat de sa jeunesse et de la beauté: le trône, si près de sa chute,
semblait n'avoir jamais été plus solide. Et moi, passant obscur, je
devais survivre à cette pompe, je devais demeurer pour voir les bois
de Trianon aussi déserts que ceux dont je sortais alors.
Enfin, nous entrâmes dans Paris. Je trouvais à tous les visages un air
goguenard: comme le gentilhomme périgourdin, je croyais qu'on me
regardait pour se moquer de moi. Madame Rose se fit conduire rue du
Mail, à l'_Hôtel de l'Europe_, et s'empressa de se débarrasser de son
imbécile. A peine étais-je descendu de voiture, qu'elle dit au
portier: «Donnez une chambre à ce monsieur.--Votre servante,»
ajouta-t-elle, en me faisant une révérence courte. Je n'ai de mes
jours revu madame Rose.
* * * * *