Il ressort de cette pièce que Lucile n'a pas été

_envoyée de Fougères_ à Rennes, le 21 octobre 1793,

bien qu'à cette époque elle vécût, dans la première

de ces deux villes, avec sa soeur et sa

belle-soeur. Il est probable qu'elle fut, à ce

moment, laissée en liberté, et qu'elle provoqua

elle-même son incarcération, pour ne pas quitter la

jeune femme, son amie, dont elle avait promis de ne

pas se séparer. On lit, en effet, dans une lettre

de Lucile, la dernière qu'elle ait écrite à son

frère: «Lorsque tu partis pour la seconde fois de

France, tu remis ta femme entre mes mains, tu me

fis promettre de ne m'en point séparer. _Fidèle à

ce cher engagement, j'ai tendu volontairement mes

mains aux fers, et je suis entrée dans ces lieux

destinés aux seules victimes vouées à la mort._»]

[Note 240: Lucile, madame de Farcy et leur jeune

belle-soeur recouvrèrent la liberté après le 9

thermidor. Elles sortirent de la prison de la Motte

le 15 brumaire an III (5 novembre 1794).]

[Note 241: Le mariage de Lucile et de M. de Caud

eut lieu à Rennes le 15 thermidor an IV (2 août

1796). Le chevalier de Caud (Jacques-Louis-René),

fils de Pierre-Julien Caud, sieur du Basbourg,

avocat au Parlement, et de dame Jeanne-Rose

Baconnière, était né à Rennes le 19 juin 1727. Sur

l'_État militaire de France pour l'année 1787_, il

figure avec les qualifications suivantes: «M. le

chevalier de Caud, lieutenant-colonel, chevalier de

Saint-Louis, commandant le bataillon de garnison du

régiment de Monsieur (_Troupes provinciales_)». Il

était, à la même date, commandant pour _S. M._ des

ville et château de Fougères. En 1796, il n'est

plus, sur son acte de mariage, que

«Jacques-Louis-René Decaud, vivant de son bien». Le

jour des épousailles, Lucile avait 31 ans; M. de

Caud était presque septuagénaire: il avait 69 ans

passés. «Il laissa sa femme, dit Chateaubriand,

veuve au bout d'un an.» Il fit même mieux: il la

laissa veuve au bout de sept mois et demi. Le 26

ventôse an V (16 mars 1797), l'officier public de

Rennes enregistrait le décès de «Jacques-Louis-René

Decaud, vivant de son bien, âgé de soixante-dix

ans, décédé en sa demeure, rue de Paris, ce matin,

environ six heures.» Voir l'étude si intéressante

et si complète de M. Frédéric Saulnier sur _Lucile

de Chateaubriand et M. de Caud_.--M. Anatole France

a commis une double erreur, dans sa Notice sur

_Lucile_, page 35, en donnant pour date à son

mariage «cette terrible année 1793», et en disant

qu'elle épousa «le _comte_ de Caud».]

* * * * *

Revenu de Montboissier, voici les dernières lignes que je trace dans

mon ermitage; il le faut abandonner tout rempli des beaux (p. 148)

adolescents qui déjà dans leurs rangs pressés cachaient et

couronnaient leur père. Je ne verrai plus le magnolia qui promettait

sa rose à la tombe de ma Floridienne, le pin de Jérusalem et le cèdre

du Liban consacrés à la mémoire de Jérôme, le laurier de Grenade, le

platane de la Grèce, le chêne de l'Armorique, au pied desquels je

peignis Blanca, chantai Cymodocée, inventai Velléda. Ces arbres

naquirent et crûrent avec mes rêveries; elles en étaient les

Hamadryades. Ils vont passer sous un autre empire: leur nouveau maître

les aimera-t-il comme je les aimais? Il les laissera dépérir, il les

abattra peut-être: je ne dois rien conserver sur la terre. C'est en

disant adieu aux bois d'Aulnay que je vais rappeler l'adieu que je dis

autrefois aux bois de Combourg: tous mes jours sont des adieux.

Le goût que Lucile m'avait inspiré pour la poésie fut de l'huile jetée

sur le feu. Mes sentiments prirent un nouveau degré de force; il me

passa par l'esprit des vanités de renommée; je crus un moment à mon

_talent_, mais bientôt, revenu à une juste défiance de moi-même, je me

mis à douter de ce talent, ainsi que j'en ai toujours douté. Je

regardai mon travail comme une mauvaise tentation; j'en voulus à

Lucile d'avoir fait naître en moi un penchant malheureux: je cessai

d'écrire, et je me pris à pleurer ma gloire à venir, comme on

pleurerait sa gloire passée.

Rentré dans ma première oisiveté, je sentis davantage ce qui manquait

à ma jeunesse: je m'étais un mystère. Je ne pouvais voir une femme

sans être troublé; je rougissais si elle m'adressait la parole. Ma

timidité, déjà excessive avec tout le monde, était si grande (p. 149)

avec une femme que j'aurais préféré je ne sais quel tourment à celui

de demeurer seul avec cette femme: elle n'était pas plutôt partie, que

je la rappelais de tous mes voeux. Les peintures de Virgile, de

Tibulle et de Massillon se présentaient bien à ma mémoire: mais

l'image de ma mère et de ma soeur, couvrant tout de sa pureté,

épaississait les voiles que la nature cherchait à soulever; la

tendresse filiale et fraternelle me trompait sur une tendresse moins

désintéressée. Quand on m'aurait livré les plus belles esclaves du

sérail, je n'aurais su que leur demander: le hasard m'éclaira.

Un voisin de la terre de Combourg était venu passer quelques jours au

château avec sa femme, fort jolie. Je ne sais ce qui advint dans le

village; on courut à l'une des fenêtres de la grand' salle pour

regarder. J'y arrivai le premier, l'étrangère se précipitait sur mes

pas, je voulus lui céder la place et je me tournai vers elle; elle me

barra involontairement le chemin, et je me sentis pressé entre elle et

la fenêtre. Je ne sus plus ce qui se passa autour de moi.

Dès ce moment, j'entrevis que d'aimer et d'être aimé d'une manière qui

m'était inconnue devait être la félicité suprême. Si j'avais fait ce

que font les autres hommes, j'aurais bientôt appris les peines et les

plaisirs de la passion dont je portais le germe; mais tout prenait en

moi un caractère extraordinaire. L'ardeur de mon imagination, ma

timidité, la solitude, firent, qu'au lieu de me jeter au dehors, je me

repliai sur moi-même; faute d'objet réel, j'évoquai par la puissance

de mes vagues désirs un fantôme qui ne me quitta plus. Je ne sais si

l'histoire du coeur humain offre un autre exemple de cette (p. 150)

nature.

* * * * *

Je me composai donc une femme de toutes les femmes que j'avais vues:

elle avait la taille, les cheveux et le sourire de l'étrangère qui

m'avait pressé contre son sein; je lui donnai les yeux de telle jeune

fille du village, la fraîcheur de telle autre. Les portraits des

grandes dames du temps de François Ier, de Henri IV et de Louis XIV,

dont le salon était orné, m'avaient fourni d'autres traits, et j'avais

dérobé des grâces jusqu'aux tableaux des Vierges suspendus dans les

églises.

Cette charmeresse me suivait partout invisible; je m'entretenais avec

elle comme avec un être réel; elle variait au gré de ma folie:

Aphrodite sans voile, Diane vêtue d'azur et de rosée, Thalie au masque

riant, Hébé à la coupe de la jeunesse, souvent elle devenait une fée

qui me soumettait la nature. Sans cesse je retouchais ma toile;

j'enlevais un appas à ma beauté pour le remplacer par un autre. Je

changeais aussi mes parures; j'en empruntais à tous les pays, à tous

les siècles, à tous les arts, à toutes les religions. Puis, quand

j'avais fait un chef-d'oeuvre, j'éparpillais de nouveau mes dessins et

mes couleurs; ma femme unique se transformait en une multitude de

femmes dans lesquelles j'idolâtrais séparément les charmes que j'avais

adorés réunis.

Pygmalion fut moins amoureux de sa statue: mon embarras était de

plaire à la mienne. Ne me reconnaissant rien de ce qu'il fallait pour

être aimé, je me prodiguais ce qui me manquait. Je montais à cheval

comme Castor et Pollux; je jouais de la lyre comme Apollon; Mars (p. 151)

maniait ses armes avec moins de force et d'adresse: héros de

roman ou d'histoire, que d'aventures fictives j'entassais sur des

fictions! Les ombres des filles de Morven, les sultanes de Bagdad et

de Grenade, les châtelaines des vieux manoirs; bains, parfums, danses,

délices de l'Asie, tout m'était approprié par une baguette magique.

Voici venir une jeune reine, ornée de diamants et de fleurs (c'était

toujours ma sylphide); elle me cherche à minuit, au travers des

jardins d'orangers, dans les galeries d'un palais baigné des flots de

la mer, au rivage embaumé de Naples ou de Messine, sous un ciel

d'amour que l'astre d'Endymion pénètre de sa lumière; elle s'avance,

statue animée de Praxitèle, au milieu des statues immobiles, des pâles

tableaux et des fresques silencieusement blanchies par les rayons de

la lune: le bruit léger de sa course sur les mosaïques des marbres se

mêle au murmure insensible de la vague. La jalousie royale nous

environne. Je tombe aux genoux de la souveraine des campagnes d'Enna;

les ondes de soie de son diadème dénoué viennent caresser mon front,

lorsqu'elle penche sur mon visage sa tête de seize années et que ses

mains s'appuient sur mon sein palpitant de respect et de volupté.

Au sortir de ces rêves, quand je me retrouvais un pauvre petit Breton

obscur, sans gloire, sans beauté, sans talents, qui n'attirerait les

regards de personne, qui passerait ignoré, qu'aucune femme n'aimerait

jamais, le désespoir s'emparait de moi: je n'osais plus lever les yeux

sur l'image brillante que j'avais attachée à mes pas.

Ce délire dura deux années entières, pendant lesquelles les (p. 152)

facultés de mon âme arrivèrent au plus haut point d'exaltation. Je

parlais peu, je ne parlai plus; j'étudiais encore, je jetai là les

livres; mon goût pour la solitude redoubla. J'avais tous les symptômes

d'une passion violente; mes yeux se creusaient; je maigrissais; je ne

dormais plus; j'étais distrait, triste, ardent, farouche. Mes jours

s'écoulaient d'une manière sauvage, bizarre, insensée, et pourtant

pleine de délices.

Au nord du château s'étendait une lande semée de pierres druidiques;

j'allais m'asseoir sur une de ces pierres au soleil couchant. La cime

dorée des bois, la splendeur de la terre, l'étoile du soir scintillant

à travers les nuages de rose, me ramenaient à mes songes: j'aurais

voulu jouir de ce spectacle avec l'idéal objet de mes désirs. Je

suivais en pensée l'astre du jour; je lui donnais ma beauté à

conduire, afin qu'il la présentât radieuse avec lui aux hommages de

l'univers.

Le vent du soir qui brisait les réseaux tendus par l'insecte sur la

pointe des herbes, l'alouette de bruyère qui se posait sur un caillou,

me rappelaient à la réalité: je reprenais le chemin du manoir, le

coeur serré, le visage abattu.

Les jours d'orage, en été, je montais au haut de la grosse tour de

l'ouest. Le roulement du tonnerre sous les combles du château, les

torrents de pluie qui tombaient en grondant sur le toit pyramidal des

tours, l'éclair qui sillonnait la nue et marquait d'une flamme

électrique les girouettes d'airain, excitaient mon enthousiasme: comme

Ismen sur les remparts de Jérusalem, j'appelais la foudre, (p. 153)

j'espérais qu'elle m'apporterait Armide.

[Illustration: RÊVERIE.]

Le ciel était-il serein, je traversais le grand Mail, autour duquel

étaient des prairies divisées par des haies plantées de saules.

J'avais établi un siège, comme un nid, dans un de ces saules: là,

isolé entre le ciel et la terre, je passais des heures avec les

fauvettes; ma nymphe était à mes côtés. J'associais également son

image à la beauté de ces nuits de printemps toutes remplies de la

fraîcheur de la rosée, des soupirs du rossignol et du murmure des

brises.

D'autres fois je suivais un chemin abandonné, une onde ornée de ses

plantes rivulaires; j'écoutais les bruits qui sortent des lieux

infréquentés; je prêtais l'oreille à chaque arbre; je croyais entendre

la clarté de la lune chanter dans les bois: je voulais redire ces

plaisirs, et les paroles expiraient sur mes lèvres. Je ne sais comment

je retrouvais encore ma déesse dans les accents d'une voix, dans les

frémissements d'une harpe, dans les sons veloutés ou liquides d'un cor

ou d'un harmonica. Il serait trop long de raconter les beaux voyages

que je faisais avec ma fleur d'amour; comment, main en main, nous

visitions les ruines célèbres, Venise, Rome, Athènes, Jérusalem,

Memphis, Carthage; comment nous franchissions les mers; comment nous

demandions le bonheur aux palmiers d'Otahiti, aux bosquets embaumés

d'Amboine et de Tidor; comment, au sommet de l'Himalaya, nous allions

réveiller l'aurore; comment nous descendions les _fleuves saints_ dont

les vagues épandues entourent les pagodes aux boules d'or; comment

nous dormions aux rives du Gange, tandis que le bengali, perché sur

le mât d'une nacelle de bambou, chantait sa barcarolle indienne. (p. 154)

La terre et le ciel ne m'étaient plus rien; j'oubliais surtout le

dernier; mais si je ne lui adressais plus mes voeux, il écoutait la

voix de ma secrète misère: car je souffrais et les souffrances prient.

* * * * *

Plus la saison était triste, plus elle était en rapport avec moi; le

temps des frimas, en rendant les communications moins faciles, isole

les habitants des campagnes: on se sent mieux à l'abri des hommes.

Un caractère moral s'attache aux scènes de l'automne: ces feuilles qui

tombent comme nos ans, ces fleurs qui se fanent comme nos heures, ces

nuages qui fuient comme nos illusions, cette lumière qui s'affaiblit

comme notre intelligence, ce soleil qui se refroidit comme nos amours,

ces fleuves qui se glacent comme notre vie, ont des rapports secrets

avec nos destinées.

Je voyais avec un plaisir indicible le retour de la saison des

tempêtes, le passage des cygnes et des ramiers, le rassemblement des

corneilles dans la prairie de l'étang, et leur perchée à l'entrée de

la nuit sur les plus hauts chênes du grand Mail. Lorsque le soir

élevait une vapeur bleuâtre au carrefour des forêts, que les

complaintes ou les lais du vent gémissaient dans les mousses flétries,

j'entrais en pleine possession des sympathies de ma nature.

Rencontrais-je quelque laboureur au bout d'un guéret, je m'arrêtais

pour regarder cet homme germé à l'ombre des épis parmi lesquels il

devait être moissonné, et qui retournant la terre de sa tombe avec le

soc de la charrue, mêlait ses sueurs brûlantes aux pluies (p. 155)

glacées de l'automne: le sillon qu'il creusait était le monument

destiné à lui survivre. Que faisait à cela mon élégante démone? Par sa

magie, elle me transportait au bord du Nil, me montrait la pyramide

égyptienne noyée dans le sable, comme un jour le sillon armoricain

caché sous la bruyère: je m'applaudissais d'avoir placé les fables de

ma félicité hors du cercle des réalités humaines.

Le soir, je m'embarquais sur l'étang, conduisant seul mon bateau au

milieu des joncs et des larges feuilles flottantes du nénuphar. Là se

réunissaient les hirondelles prêtes à quitter nos climats. Je ne

perdais pas un seul de leur gazouillis: Tavernier enfant était moins

attentif au récit d'un voyageur[242]. Elles se jouaient sur l'eau au

tomber du soleil, poursuivaient les insectes, s'élançaient ensemble

dans les airs, comme pour éprouver leurs ailes, se rabattaient à la

surface du lac, puis se venaient suspendre aux roseaux que leur poids

courbait à peine, et qu'elles remplissaient de leur ramage confus.

[Note 242: _Tavernier_ (Jean-Baptiste), né en 1605

à Paris, mort en 1686 à Moscou. Après avoir

parcouru la plus grande partie de l'Europe, il fit

six voyages dans les Indes. _Les Voyages de

Tavernier en Turquie, en Perse et aux Indes_

(Paris, 1679) ont été souvent réimprimés.]

* * * * *

La nuit descendait; les roseaux agitaient leurs champs de quenouilles

et de glaives, parmi lesquels la caravane emplumée, poules d'eaux,

sarcelles, martins-pêcheurs, bécassines, se taisait; le lac battait

ses bords; les grandes voix de l'automne sortaient des marais et des

bois: j'échouais mon bateau au rivage et retournais au château. (p. 156)

Dix heures sonnaient. A peine retiré dans ma chambre, ouvrant mes

fenêtres, fixant mes regards au ciel, je commençais une incantation.

Je montais avec ma magicienne sur les nuages: roulé dans ses cheveux

et dans ses voiles, j'allais, au gré des tempêtes, agiter la cime des

forêts, ébranler le sommet des montagnes, ou tourbillonner sur les

mers. Plongeant dans l'espace, descendant du trône de Dieu aux portes

de l'abîme, les mondes étaient livrés à la puissance de mes amours. Au

milieu du désordre des éléments, je mariais avec ivresse la pensée du

danger à celle du plaisir. Les souffles de l'aquilon ne m'apportaient

que les soupirs de la volupté; le murmure de la pluie m'invitait au

sommeil sur le sein d'une femme. Les paroles que j'adressais à cette

femme auraient rendu des sens à la vieillesse et réchauffé le marbre

des tombeaux. Ignorant tout, sachant tout, à la fois vierge et amante,

Ève innocente, Ève tombée, l'enchanteresse par qui me venait ma folie

était un mélange de mystères et de passions: je la plaçais sur un

autel et je l'adorais. L'orgueil d'être aimé d'elle augmentait encore

mon amour. Marchait-elle, je me prosternais pour être foulé sous ses

pieds, ou pour en baiser la trace. Je me troublais à son sourire; je

tremblais au son de sa voix; je frémissais de désir si je touchais ce

qu'elle avait touché. L'air exhalé de sa bouche humide pénétrait dans

la moelle de mes os, coulait dans mes veines au lieu de sang.

Un seul de ses regards m'eût fait voler au bout de la terre; quel

désert ne m'eût suffi avec elle! A ses côtés, l'antre des lions se fut

changé en palais, et des millions de siècles eussent été trop (p. 157)

courts pour épuiser les feux dont je me sentais embrasé.

A cette fureur se joignait une idolâtrie morale: par un autre jeu de

mon imagination, cette Phryné qui m'enlaçait dans ses bras était aussi

pour moi la gloire et surtout l'honneur; la vertu lorsqu'elle

accomplit ses plus nobles sacrifices, le génie lorsqu'il enfante la

pensée la plus rare, donneraient à peine une idée de cette autre sorte

de bonheur. Je trouvais à la fois dans ma création merveilleuse toutes

les blandices des sens et toutes les jouissances de l'âme. Accablé et

comme submergé de ces doubles délices, je ne savais plus quelle était

ma véritable existence; j'étais homme et n'étais pas homme; je

devenais le nuage, le vent, le bruit; j'étais un pur esprit, un être

aérien, chantant la souveraine félicité. Je me dépouillais de ma

nature pour me fondre avec la fille de mes désirs, pour me transformer

en elle, pour toucher plus intimement la beauté, pour être à la fois

la passion reçue et donnée, l'amour et l'objet de l'amour.

Tout à coup, frappé de ma folie, je me précipitais sur ma couche; je

me roulais dans ma douleur: j'arrosais mon lit de larmes cuisantes que

personne ne voyait et qui coulaient, misérables, pour un néant.

* * * * *

Bientôt, ne pouvant plus rester dans ma tour, je descendais à travers

les ténèbres, j'ouvrais furtivement la porte du perron comme un

meurtrier, et j'allais errer dans le grand bois.

Après avoir marché à l'aventure, agitant mes mains, embrassant les

vents qui m'échappaient ainsi que l'ombre, objet de mes poursuites, je

m'appuyais contre le tronc d'un hêtre; je regardais les corbeaux (p. 158)

que je faisais envoler d'un arbre pour se poser sur un autre, ou la

lune se traînant sur la cime dépouillée de la futaie: j'aurais voulu

habiter ce monde mort, qui réfléchissait la pâleur du sépulcre. Je ne

sentais ni le froid, ni l'humidité de la nuit; l'haleine glaciale de

l'aube ne m'aurait pas même tiré du fond de mes pensées, si à cette

heure la cloche du village ne s'était fait entendre.

Dans la plupart des villages de la Bretagne, c'est ordinairement à la

pointe du jour que l'on sonne pour les trépassés. Celte sonnerie se

compose, de trois notes répétées, un petit air monotone, mélancolique

et champêtre. Rien ne convenait mieux à mon âme malade et blessée que

d'être rendue aux tribulations de l'existence par la cloche qui en

annonçait la fin. Je me représentais le pâtre expiré dans sa cabane

inconnue, ensuite déposé dans un cimetière non moins ignoré.

Qu'était-il venu faire sur la terre? moi-même, que faisais-je dans ce

monde[243]? Puisque enfin je devais passer, ne valait-il pas mieux

partir à la fraîcheur du matin, arriver de bonne heure, que d'achever

le voyage sous le poids et pendant la chaleur du jour? Le rouge du

désir me montait au visage; l'idée de n'être plus me saisissait le

coeur à la façon d'une joie subite. Au temps des erreurs de ma

jeunesse, j'ai souvent souhaité ne pas survivre au bonheur: il y (p. 159)

avait dans le premier succès un degré de félicité qui me faisait

aspirer à la destruction.

[Note 243: Chactas fait la même question au P.

Aubry--: «Homme-prêtre, qu'es-tu venu faire dans

ces forêts?--Te sauver, dit le vieillard d'une voix

terrible, dompter tes passions, et t'empêcher,

blasphémateur, d'attirer sur toi la colère

céleste!» (_Atala._)]

De plus en plus garrotté à mon fantôme, ne pouvant jouir de ce qui

n'existait pas, j'étais comme ces hommes mutilés qui rêvent des

béatitudes pour eux insaisissables, et qui se créent un songe dont les

plaisirs égalent les tortures de l'enfer. J'avais en outre le

pressentiment des misères de mes futures destinées: ingénieux à me

forger des souffrances, je m'étais placé entre deux désespoirs;

quelquefois je ne me croyais qu'un être nul, incapable de s'élever

au-dessus du vulgaire; quelquefois il me semblait sentir en moi des

qualités qui ne seraient jamais appréciées. Un secret instinct

m'avertissait qu'en avançant dans le monde, je ne trouverais rien de

ce que je cherchais.

Tout nourrissait l'amertume de mes goûts: Lucile était malheureuse; ma

mère ne me consolait pas; mon père me faisait éprouver les affres de

la vie. Sa morosité augmentait avec l'âge; la vieillesse roidissait

son âme comme son corps; il m'épiait sans cesse pour me gourmander.

Lorsque je revenais de mes courses sauvages et que je l'apercevais

assis sur le perron, on m'aurait plutôt tué que de me faire rentrer au

château. Ce n'était néanmoins que différer mon supplice: obligé de

paraître au souper, je m'asseyais tout interdit sur le coin de ma

chaise, mes joues battues de la pluie, ma chevelure en désordre. Sous

les regards de mon père, je demeurais immobile et la sueur couvrait

mon front: la dernière lueur de la raison m'échappa.

Me voici arrivé à un moment où j'ai besoin de quelque force pour

confesser ma faiblesse. L'homme qui attente à ses jours montre (p. 160)

moins la vigueur de son âme que la défaillance de sa nature.

Je possédais un fusil de chasse dont la détente usée partait souvent

au repos. Je chargeai ce fusil de trois balles, et je me rendis dans

un endroit écarté du grand Mail. J'armai le fusil, introduisis le bout

du canon dans ma bouche, je frappai la crosse contre terre; je

réitérai plusieurs fois l'épreuve: le coup ne partit pas; l'apparition

d'un garde suspendit ma résolution. Fataliste sans le vouloir et sans

le savoir, je supposai que mon heure n'était pas arrivée, et je remis

à un autre jour l'exécution de mon projet. Si je m'étais tué, tout ce

que j'ai été s'ensevelissait avec moi; on ne saurait rien de

l'histoire qui m'aurait conduit à ma catastrophe; j'aurais grossi la

foule des infortunés sans nom, je ne me serais pas fait suivre à la

trace de mes chagrins comme un blessé à la trace de son sang.

Ceux qui seraient troublés par ces peintures et tentés d'imiter ces

folies, ceux qui s'attacheraient à ma mémoire par mes chimères, se

doivent souvenir qu'ils n'entendent que la voix d'un mort. Lecteur,

que je ne connaîtrai jamais, rien n'est demeuré: il ne reste de moi

que ce que je suis entre les mains du Dieu vivant qui m'a jugé.

Une maladie, fruit de cette vie désordonnée, mit fin aux tourments par

qui m'arrivèrent les premières inspirations de la Muse et les

premières attaques des passions. Ces passions dont mon âme était

surmenée, ces passions vagues encore, ressemblaient aux tempêtes de

mer qui affluent de tous les points de l'horizon: pilote sans

expérience, je ne savais de quel côté présenter la voile à des vents

indécis. Ma poitrine se gonfla, la fièvre me saisit; on envoya (p. 161)

chercher à Bazouges, petite ville éloignée de Combourg de cinq ou six

lieues, un excellent médecin nommé Cheftel, dont le fils a joué un

rôle dans l'affaire du marquis de La Rouërie[244]. Il m'examina

attentivement, ordonna des remèdes et déclara qu'il était surtout

nécessaire de m'arracher à mon genre de vie[245].

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 18 / 42 段