Le calme morne du château de Combourg était augmenté par l'humeur

taciturne et insociable de mon père. Au lieu de resserrer sa famille

et ses gens autour de lui, il les avait dispersés à toutes les aires

de vent de l'édifice. Sa chambre à coucher était placée dans la petite

tour de l'est, et son cabinet dans la petit tour de l'ouest. Les

meubles de ce cabinet consistaient en trois chaises de cuir noir et

une table couverte de titres et de parchemins. Un arbre généalogique

de la famille des Chateaubriand tapissait le manteau de la cheminée,

et dans l'embrasure d'une fenêtre on voyait toutes sortes d'armes,

depuis le pistolet jusqu'à l'espingole. L'appartement de ma mère

régnait au-dessus de la grande salle, entre les deux petites tours: il

était parqueté et orné de glaces de Venise à facettes. Ma soeur

habitait un cabinet dépendant de l'appartement de ma mère. La femme de

chambre couchait loin de là, dans le corps de logis des grandes tours.

Moi, j'étais niché dans une espèce de cellule isolée, au haut (p. 133)

de la tourelle de l'escalier qui communiquait de la cour intérieure

aux diverses parties du château. Au bas de cet escalier, le valet de

chambre de mon père et le domestique gîtaient dans des caveaux voûtés,

et la cuisinière tenait garnison dans la grosse tour de l'ouest.

Mon père se levait à quatre heures du matin, hiver comme été: il

venait dans la cour intérieure appeler et éveiller son valet de

chambre, à l'entrée de l'escalier de la tourelle. On lui apportait un

peu de café à cinq heures; il travaillait ensuite dans son cabinet

jusqu'à midi. Ma mère et ma soeur déjeunaient chacune dans leur

chambre, à huit heures du matin. Je n'avais aucune heure fixe, ni pour

me lever, ni pour déjeuner; j'étais censé étudier jusqu'à midi: la

plupart du temps je ne faisais rien.

A onze heures et demie, on sonnait le dîner que l'on servait à midi.

La grand'salle était à la fois salle à manger et salon: on dînait et

l'on soupait à l'une de ses extrémités du côté de l'est; après le

repas, on se venait placer à l'autre extrémité du côté de l'ouest,

devant une énorme cheminée. La grand'salle était boisée, peinte en

gris blanc et ornée de vieux portraits depuis le règne de François Ier

jusqu'à celui de Louis XIV; parmi ces portraits, on distinguait ceux

de Condé et de Turenne: un tableau, représentant Hector tué par

Achille sous les murs de Troie, était suspendu au-dessus de la

cheminée.

Le dîner fait, on restait ensemble, jusqu'à deux heures. Alors, si

l'été, mon père prenait le divertissement de la pêche, visitait ses

potagers, se promenait dans l'étendue du vol du chapon; si l'automne

et l'hiver, il partait pour la chasse, ma mère se retirait dans (p. 134)

la chapelle, où elle passait quelques heures en prière. Cette chapelle

était un oratoire sombre, embelli de bons tableaux des plus grands

maîtres, qu'on ne s'attendait guère à trouver dans un château féodal,

au fond de la Bretagne. J'ai aujourd'hui en ma possession une _Sainte

Famille_ de l'Albane, peinte sur cuivre, tirée de cette chapelle:

c'est tout ce qui me reste de Combourg.

Mon père parti et ma mère en prière, Lucile s'enfermait dans sa

chambre; je regagnais ma cellule, ou j'allais courir les champs.

A huit heures, la cloche annonçait le souper. Après le souper, dans

les beaux jours, on s'asseyait sur le perron. Mon père, armé de son

fusil, tirait des chouettes qui sortaient des créneaux à l'entrée de

la nuit. Ma mère, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois,

les derniers rayons du soleil, les premières étoiles. A dix heures on

rentrait et l'on se couchait.

Les soirées d'automne et d'hiver étaient d'une autre nature. Le souper

fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère

se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée,

on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m'asseyais

auprès du feu avec Lucile; les domestiques enlevaient le couvert et se

retiraient. Mon père commençait alors une promenade qui ne cessait

qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de ratine

blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa

tête, demi-chauve, était couverte d'un grand bonnet blanc qui se

tenait tout droit. Lorsqu'en se promenant il s'éloignait du foyer, la

vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on ne (p. 135)

le voyait plus; on l'entendait seulement encore marcher dans les

ténèbres: puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu

à peu de l'obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son

bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi nous échangions

quelques mots à voix basse quand il était à l'autre bout de la salle;

nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en

passant: «De quoi parliez-vous?» Saisis de terreur, nous ne répondions

rien; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille

n'était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma

mère et du murmure du vent[233].

[Note 233: «Un seul incident variait ces soirées

qui figureraient dans un roman du XIe siècle: Il

arrivait que mon père, interrompant sa promenade,

venait quelquefois s'asseoir au foyer pour nous

faire l'histoire de la détresse de son enfance et

des traverses de sa vie. Il racontait des tempêtes

et des périls, un voyage en Italie, un naufrage sur

la côte d'Espagne.

«Il avait vu Paris; il en parlait comme d'un lieu

d'abomination et comme d'un pays étranger. Les

Bretons trouvaient que la Chine était dans leur

voisinage, mais Paris leur paraissait au bout du

monde. J'écoutais avidement mon père. Lorsque

j'entendais cet homme si dur à lui-même regretter

de n'avoir pas fait assez pour sa famille, se

plaindre en paroles courtes mais amères de sa

destinée, lorsque je le voyais à la fin de son

récit se lever brusquement, s'envelopper dans son

manteau, recommencer sa promenade, presser d'abord

ses pas, puis les ralentir en les réglant sur les

mouvements de son coeur, l'amour filial remplissait

mes yeux de larmes; je repassais dans mon esprit

les chagrins de mon père, et il me semblait que les

souffrances endurées par l'auteur de mes jours

n'auraient dû tomber que sur moi.» _Manuscrit de

1826_.]

Dix heures sonnaient à l'horloge du château: mon père s'arrêtait; le

même ressort, qui avait soulevé le marteau de l'horloge, semblait

avoir suspendu ses pas. Il tirait sa montre, la montait, prenait (p. 136)

un grand flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie, entrait un

moment dans la petite tour de l'ouest, puis revenait, son flambeau à

la main, et s'avançait vers sa chambre à coucher, dépendante de la

petite tour de l'est. Lucile et moi, nous nous tenions sur son

passage; nous l'embrassions en lui souhaitant une bonne nuit. Il

penchait vers nous sa joue sèche et creuse sans nous répondre,

continuait sa route et se retirait au fond de la tour, dont nous

entendions les portes se refermer sur lui.

Le talisman était brisé; ma mère, ma soeur et moi, transformés en

statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de

la vie. Le premier effet de notre désenchantement se manifestait par

un débordement de paroles: si le silence nous avait opprimés, il nous

le payait cher.

Ce torrent de paroles écoulé, j'appelais la femme de chambre, et je

reconduisais ma mère et ma soeur à leur appartement. Avant de me

retirer, elles me faisaient regarder sous les lits, dans les

cheminées, derrière les portes, visiter les escaliers, les passages et

les corridors voisins. Toutes les traditions du château, voleurs et

spectres, leur revenaient en mémoire. Les gens étaient persuadés qu'un

certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles,

apparaissait à certaines époques, et qu'on l'avait rencontré dans le

grand escalier de la tourelle; sa jambe de bois se promenait aussi

quelquefois seule avec un chat noir[234].

[Note 234: Voir, à l'_Appendice_, le n° VI:

_Histoires de voleurs et de revenants_.]

Ces récits occupaient tout le temps du coucher de ma mère et de (p. 137)

ma soeur: elles se mettaient au lit mourantes de peur; je me retirais

au haut de ma tourelle; la cuisinière rentrait dans la grosse tour, et

les domestiques descendaient dans leur souterrain.

La fenêtre de mon donjon s'ouvrait sur la cour intérieure; le jour,

j'avais en perspective les créneaux de la courtine opposée, où

végétaient des scolopendres et croissait un prunier sauvage. Quelques

martinets, qui durant l'été s'enfonçaient en criant dans les trous des

murs, étaient mes seuls compagnons. La nuit, je n'apercevais qu'un

petit morceau de ciel et quelques étoiles. Lorsque la lune brillait et

qu'elle s'abaissait à l'occident, j'en étais averti par ses rayons,

qui venaient à mon lit au travers des carreaux losangés de la fenêtre.

Des chouettes, voletant d'une tour à l'autre, passant et repassant

entre la lune et moi, dessinaient sur mes rideaux l'ombre mobile de

leurs ailes. Relégué dans l'endroit le plus désert, à l'ouverture des

galeries, je ne perdais pas un murmure des ténèbres. Quelquefois le

vent semblait courir à pas légers; quelquefois il laissait échapper

des plaintes; tout à coup ma porte était ébranlée avec violence, les

souterrains poussaient des mugissements, puis ces bruits expiraient

pour recommencer encore. A quatre heures du matin, la voix du maître

du château, appelant le valet de chambre à l'entrée des voûtes

séculaires, se faisait entendre comme la voix du dernier fantôme de la

nuit. Cette voix remplaçait pour moi la douce harmonie au son de

laquelle le père de Montaigne éveillait son fils.

L'entêtement du comte de Chateaubriand à faire coucher un (p. 138)

enfant seul au haut d'une tour pouvait avoir quelque inconvénient;

mais il tourna à mon avantage. Cette manière violente de me traiter me

laissa le courage d'un homme, sans m'ôter cette sensibilité

d'imagination dont on voudrait aujourd'hui priver la jeunesse. Au lieu

de chercher à me convaincre qu'il n'y avait point de revenants, on me

força de les braver. Lorsque mon père me disait, avec un sourire

ironique: «Monsieur le chevalier aurait-il peur?» il m'eût fait

coucher avec un mort. Lorsque mon excellente mère me disait: «Mon

enfant, tout n'arrive que par la permission de Dieu; vous n'avez rien

à craindre des mauvais esprits, tant que vous serez bon chrétien;»

j'étais mieux rassuré que par tous les arguments de la philosophie.

Mon succès fut si complet que les vents de la nuit, dans ma tour

déshabitée, ne servaient que de jouets à mes caprices et d'ailes à mes

songes. Mon imagination allumée, se propageant sur tous les objets, ne

trouvait nulle part assez de nourriture et aurait dévoré la terre et

le ciel. C'est cet état moral qu'il faut maintenant décrire. Replongé

dans ma jeunesse, je vais essayer de me saisir dans le passé, de me

montrer tel que j'étais, tel peut-être que je regrette de n'être plus,

malgré les tourments que j'ai endurés.

* * * * *

A peine étais-je revenu de Brest à Combourg, qu'il se fit dans mon

existence une révolution; l'enfant disparut et l'homme se montra avec

ses joies qui passent et ses chagrins qui restent.

D'abord, tout devint passion chez moi, en attendant les passions

mêmes. Lorsque, après un dîner silencieux où je n'avais osé ni (p. 139)

parler ni manger, je parvenais à m'échapper, mes transports étaient

incroyables; je ne pouvais descendre le perron d'une seule traite: je

me serais précipité. J'étais obligé de m'asseoir sur une marche pour

laisser se calmer mon agitation; mais, aussitôt que j'avais atteint la

Cour Verte et les bois, je me mettais à courir, à sauter, à bondir, à

fringuer, à m'éjouir jusqu'à ce que je tombasse épuisé de forces,

palpitant, enivré de folâtreries et de liberté.

Mon père me menait quand et lui à la chasse. Le goût de la chasse me

saisit et je le portai jusqu'à la fureur; je vois encore le champ où

j'ai tué mon premier lièvre. Il m'est souvent arrivé, en automne, de

demeurer quatre ou cinq heures dans l'eau jusqu'à la ceinture, pour

attendre au bord d'un étang des canards sauvages; même aujourd'hui, je

ne suis pas de sang-froid lorsqu'un chien tombe en arrêt. Toutefois,

dans ma première ardeur pour la chasse, il entrait un fonds

d'indépendance; franchir les fossés, arpenter les champs, les marais,

les bruyères, me trouver avec un fusil dans un lieu désert, ayant

puissance et solitude, c'était ma façon d'être naturelle. Dans mes

courses, je pointais si loin que, ne pouvant plus marcher, les gardes

étaient obligés de me rapporter sur des branches entrelacées.

Cependant le plaisir de la chasse ne me suffisait plus; j'étais agité

d'un désir de bonheur que je ne pouvais ni régler, ni comprendre; mon

esprit et mon coeur s'achevaient de former comme deux temples vides,

sans autels et sans sacrifices; on ne savait encore quel Dieu y serait

adoré. Je croissais auprès de ma soeur Lucile; notre amitié (p. 140)

était toute notre vie.

* * * * *

Lucile était grande et d'une beauté remarquable, mais sérieuse. Son

visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs; elle attachait

souvent au ciel ou promenait autour d'elle des regards pleins de

tristesse ou de feu. Sa démarche, sa voix, son sourire, sa physionomie

avaient quelque chose de rêveur et de souffrant.

Lucile et moi nous nous étions inutiles. Quand nous parlions du monde,

c'était de celui que nous portions au-dedans de nous et qui

ressemblait bien peu au monde véritable. Elle voyait en moi son

protecteur, je voyais en elle mon amie. Il lui prenait des accès de

pensées noires que j'avais peine à dissiper: à dix-sept ans, elle

déplorait la perte de ses jeunes années; elle se voulait ensevelir

dans un cloître. Tout lui était souci, chagrin, blessure: une

expression qu'elle cherchait, une chimère qu'elle s'était faite, la

tourmentaient des mois entiers. Je l'ai souvent vue, un bras jeté sur

sa tête, rêver immobile et inanimée; retirée vers son coeur, sa vie

cessait de paraître au dehors; son sein même ne se soulevait plus. Par

son attitude, sa mélancolie, sa vénusté, elle ressemblait à un Génie

funèbre. J'essayais alors de la consoler, et, l'instant d'après, je

m'abîmais dans des désespoirs inexplicables.

Lucile aimait à faire seule, vers le soir, quelque lecture pieuse: son

oratoire de prédilection était l'embranchement des deux routes

champêtres, marqué par une croix de pierre et par un peuplier dont le

long style s'élevait dans le ciel comme un pinceau. Ma dévote (p. 141)

mère, toute charmée, disait que sa fille lui représentait une

chrétienne de la primitive Église, priant à ces stations appelées

_laures_.

De la concentration de l'âme naissaient chez ma soeur des effets

d'esprit extraordinaires: endormie, elle avait des songes

prophétiques; éveillée, elle semblait lire dans l'avenir. Sur un

palier de l'escalier de la grande tour, battait une pendule qui

sonnait le temps au silence; Lucile, dans ses insomnies, allait

s'asseoir sur une marche, en face de cette pendule: elle regardait le

cadran à la lueur de sa lampe posée à terre. Lorsque les deux

aiguilles, unies à minuit, enfantaient dans leur conjonction

formidable l'heure des désordres et des crimes, Lucile entendait des

bruits qui lui révélaient des trépas lointains. Se trouvant à Paris

quelques jours avant le 10 août, et demeurant avec mes autres soeurs

dans le voisinage du couvent des Carmes, elle jette les yeux sur une

glace, pousse un cri et dit: «Je viens de voir entrer la mort.» Dans

les bruyères de la Calédonie, Lucile eût été une femme céleste de

Walter Scott, douée de la seconde vue; dans les bruyères armoricaines,

elle n'était qu'une solitaire avantagée de beauté, de génie et de

malheur.

* * * * *

La vie que nous menions à Combourg, ma soeur et moi, augmentait

l'exaltation de notre âge et de notre caractère. Notre principal

désennui consistait à nous promener côte à côte dans le grand Mail, au

printemps sur un tapis de primevères, en automne sur un lit de

feuilles séchées, en hiver sur une nappe de neige que brodait la (p. 142)

trace des oiseaux, des écureuils et des hermines. Jeunes comme les

primevères, tristes comme la feuille séchée, purs comme la neige

nouvelle, il y avait harmonie entre nos récréations et nous.

Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, m'entendant parler avec

ravissement de la solitude, me dit: «Tu devrais peindre tout cela.» Ce

mot me révéla la Muse; un souffle divin passa sur moi. Je me mis à

bégayer des vers, comme si c'eût été ma langue naturelle; jour et nuit

je chantais mes plaisirs, c'est-à-dire mes bois et mes vallons[235];

je composais une foule de petites idylles ou tableaux de la

nature[236]. J'ai écrit longtemps en vers avant d'écrire en prose: M.

de Fontanes prétendait que j'avais reçu les deux instruments.

[Note 235: «Je composai alors la petite pièce sur

la forêt: _Forêt silencieuse_, que l'on trouve dans

mes ouvrages» _Manuscrit de 1826_. A son retour de

l'émigration, en 1800, Chateaubriand fit insérer

ces vers dans le _Mercure de France_, que dirigeait

son ami Fontanes. Ils reparurent, en 1828, au tome

XXII des _OEuvres complètes_.]

[Note 236: Voyez mes OEuvres complètes. (Paris,

note de 1837.) Ch.]

Ce talent que me promettait l'amitié s'est-il jamais levé pour moi?

Que de choses j'ai vainement attendues! Un esclave, dans l'_Agamemnon_

d'Eschyle, est placé en sentinelle au haut du palais d'Argos; ses yeux

cherchent à découvrir le signal convenu du retour des vaisseaux; il

chante pour solacier ses veilles, mais les heures s'envolent et les

astres se couchent, et le flambeau ne brille pas. Lorsque, après

maintes années, sa lumière tardive apparaît sur les flots, l'esclave

est courbé sous le poids du temps; il ne lui reste plus qu'à (p. 143)

recueillir des malheurs, et le choeur lui dit: «qu'un vieillard est

une ombre errante à la clarté du jour.» [Grec: Onar hêmerophanton

alainei].

* * * * *

Dans les premiers enchantements de l'inspiration, j'invitai Lucile à

m'imiter. Nous passions des jours à nous consulter mutuellement, à

nous communiquer ce que nous avions fait, ce que nous comptions faire.

Nous entreprenions des ouvrages en commun; guidés par notre instinct,

nous traduisîmes les plus beaux et les plus tristes passages de Job et

de Lucrèce sur la vie: le _Tædet animam meam vitæ meæ, l'Homo natus de

muliere_, le _Tum porro puer, ut sævis projectus ab undis navita_,

etc. Les pensées de Lucile n'étaient que des sentiments: elles

sortaient avec difficulté de son âme; mais quand elle parvenait à les

exprimer, il n'y avait rien au-dessus. Elle a laissé une trentaine de

pages manuscrites; il est impossible de les lire sans être

profondément ému. L'élégance, la suavité, la rêverie, la sensibilité

passionnée de ces pages offrent un mélange du génie grec et du génie

germanique[237].

[Note 237: Sous ce titre: _Lucile de Chateaubriand,

ses contes, ses poèmes, ses lettres, précédés d'une

Étude sur sa vie_, M. Anatole France a publié, en

1879, un exquis petit volume. On y trouve, à la

suite des trois petits poèmes insérés ici dans les

_Mémoires,--L'Aurore, A la lune,

l'Innocence_,--deux contes publiés dans le

_Mercure_, du vivant de Lucile, mais contre son

gré: _L'Arbre sensible_, conte oriental, et

_l'Origine de la Rose_, conte grec. Viennent

ensuite trois lettres à M. de Chênedollé, deux

lettres à madame de Beaumont, onze lettres ou

fragments de lettres à son frère. C'est peu de

chose sans doute, assez pourtant pour que le nom de

Lucile de Chateaubriand soit immortel.]

L'AURORE. (p. 144)

«Quelle douce clarté vient éclairer l'Orient! Est-ce la jeune Aurore

qui entr'ouvre au monde ses beaux yeux chargés des langueurs du

sommeil? Déesse charmante, hâte-toi! quitte la couche nuptiale, prends

la robe de pourpre; qu'une ceinture moelleuse la retienne dans ses

noeuds; que nulle chaussure ne presse tes pieds délicats: qu'aucun

ornement ne profane tes belles mains faites pour entr'ouvrir les

portes du jour. Mais tu te lèves déjà sur la colline ombreuse. Tes

cheveux d'or tombent en boucles humides sur ton col de rose. De ta

bouche s'exhale un souffle pur et parfumé. Tendre déité, toute la

nature sourit à ta présence; toi seule verses des larmes, et les

fleurs naissent.»

A LA LUNE.

«Chaste déesse! déesse si pure, que jamais même les roses de la pudeur

ne se mêlent à tes tendres clartés, j'ose te prendre pour confidente

de mes sentiments. Je n'ai point, non plus que toi, à rougir de mon

propre coeur. Mais quelquefois le souvenir du jugement injuste et

aveugle des hommes couvre mon front de nuages, ainsi que le tien.

Comme toi, les erreurs et les misères de ce monde inspirent mes

rêveries. Mais plus heureuse que moi, citoyenne des cieux, tu

conserves toujours la sérénité; les tempêtes et les orages qui

s'élèvent de notre globe glissent sur ton disque paisible. «Déesse

aimable à ma tristesse, verse ton froid repos dans mon âme.» (p. 145)

L'INNOCENCE.

«Fille du ciel, aimable innocence, si j'osais de quelques-uns de tes

traits essayer une faible peinture, je dirais que tu tiens lieu de

vertu à l'enfance, de sagesse au printemps de la vie, de beauté à la

vieillesse et de bonheur à l'infortune; qu'étrangère à nos erreurs, tu

ne verses que des larmes pures, et que ton sourire n'ai rien que de

céleste. Belle innocence! mais quoi! les dangers t'environnent,

l'envie t'adresse tous ses traits: trembleras-tu, modeste innocence?

chercheras-tu à te dérober aux périls qui te menacent? Non, je te vois

debout, endormie, la tête appuyée sur un autel.»

Mon frère accordait quelquefois de courts instants aux ermites de

Combourg: Il avait coutume d'amener avec lui un jeune conseiller au

parlement de Bretagne. M. de Malfilâtre[238], cousin de l'infortuné

poète de ce nom. Je crois que Lucile, à son insu, avait ressenti une

passion secrète pour cet ami de mon frère, et que cette passion

étouffée était au fond de la mélancolie de ma soeur. Elle avait (p. 146)

d'ailleurs la manie de Rousseau sans en avoir l'orgueil: elle croyait

que tout le monde était conjuré contre elle. Elle vint à Paris en

1789, accompagnée de cette soeur Julie dont elle a déploré la perte

avec une tendresse empreinte de sublime. Quiconque la connut l'admira,

depuis M. de Malesherbes jusqu'à Chamfort. Jetée dans les cryptes

révolutionnaires à Rennes[239], elle fut au moment d'être renfermée au

château de Combourg, devenu cachot pendant la Terreur. Délivrée (p. 147)

de prison[240], elle se maria à M. de Caud, qui la laissa veuve au

bout d'un an[241]. Au retour de mon émigration, je revis l'amie de mon

enfance: je dirai comment elle disparut, quand il plut à Dieu de

m'affliger.

[Note 238: _Malfilâtre_ (Alexandre-Henri de), né le

19 février 1757. Pourvu d'un office de conseiller

non originaire au Parlement de Bretagne, par

lettres du 3 mars 1785, il fut reçu le 3 mai

suivant. Pendant l'émigration, il entra dans les

ordres et mourut à Somers-town, près Londres, le 18

mars 1803. (_Lucile de Chateaubriand et M. de

Caud_, par Frédéric Saulnier, p.7.) M. Saulnier

ajoute: «Il était, croyons-nous, d'origine

normande, et peut-être parent du poète du même nom.

Au XVIIIe siècle, il y avait des Malfilâtre aux

environs de Falaise.»]

[Note 239: Vers la fin de 1793, Lucile fut arrêtée

et enfermée à Rennes, au couvent du Bon-Pasteur,

devenu la prison de la Motte, où se trouvaient déjà

sa soeur, madame de Farcy, et sa belle-soeur,

madame de Chateaubriand. Un document émané du

Comité de surveillance de la commune de Rennes

relate ainsi les causes de leur incarcération:

«_Séance du 8 pluviôse an II (27 janvier 1794) de

la République une et indivisible._

«Le Comité de surveillance et révolutionnaire de la

commune de Rennes a arrêté d'envoyer au district

les motifs qui ont déterminé les incarcérations et

arrestations des personnes suivantes:

«1º Julie Chateaubriand, femme Farcy, _ex-noble_,

âgée de 27 ans, envoyée à la maison de réclusion de

Rennes, le 21 octobre 1793 (vieux stile), par le

Comité de surveillance de Fougères, _sans autres

motifs_;

«2º Lucille Chateaubriand, _ex-noble_, âgée de 25

ans, regardée comme suspecte aux termes de la loi

du 17 septembre (vieux stile);

«3º Céleste Buisson, femme Chateaubriand,

_ex-noble_, âgée de 18 ans, envoyée de Fougères le

21 octobre 1793, _même motif_.»

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 17 / 42 段