mes futurs camarades, je me renfermai dans mon instinct solitaire. Ma
société habituelle se réduisit à mes maîtres d'escrime, de dessin et
de mathématiques.
Cette mer que je devais rencontrer sur tant de rivages baignait (p. 118)
à Brest l'extrémité de la péninsule armoricaine: après ce cap avancé,
il n'y avait plus rien qu'un océan sans bornes et des mondes inconnus;
mon imagination se jouait dans ces espaces. Souvent, assis sur quelque
mât qui gisait le long du quai de Recouvrance, je regardais les
mouvements de la foule: constructeurs, matelots, militaires,
douaniers, forçats, passaient et repassaient devant moi. Des voyageurs
débarquaient et s'embarquaient, des pilotes commandaient la manoeuvre,
des charpentiers équarrissaient des pièces de bois, des cordiers
filaient des câbles, des mousses allumaient des feux sous des
chaudières d'où sortaient une épaisse fumée et la saine odeur du
goudron. On portait, on reportait, on roulait de la marine aux
magasins, et des magasins à la marine, des ballots de marchandises,
des sacs de vivres, des trains d'artillerie. Ici des charrettes (p. 119)
s'avançaient dans l'eau à reculons pour recevoir des chargements; là,
des palans enlevaient des fardeaux, tandis que des grues descendaient
des pierres, et que des cure-môles creusaient des atterrissements. Des
forts répétaient des signaux, des chaloupes allaient et venaient, des
vaisseaux appareillaient ou rentraient dans les bassins.
Mon esprit se remplissait d'idées vagues sur la société, sur ses biens
et ses maux. Je ne sais quelle tristesse me gagnait; je quittais le
mât sur lequel j'étais assis; je remontais le Penfeld, qui se jette
dans le port; j'arrivais à un coude où ce port disparaissait. Là ne
voyant plus rien qu'une vallée tourbeuse, mais entendant encore le
murmure confus de la mer et la voix des hommes, je me couchais au bord
de la petite rivière. Tantôt regardant couler l'eau, tantôt suivant
des yeux le vol de la corneille marine, jouissant du silence autour de
moi, ou prêtant l'oreille aux coups de marteau du calfat, je tombais
dans la plus profonde rêverie. Au milieu de cette rêverie, si le vent
m'apportait le son du canon d'un vaisseau qui mettait à la voile, je
tressaillais et des larmes mouillaient mes yeux.
Un jour, j'avais dirigé ma promenade vers l'extrémité extérieure du
port, du côté de la mer: il faisait chaud; je m'étendis sur la grève
et m'endormis. Tout à coup je suis réveillé par un bruit magnifique;
j'ouvre les yeux, comme Auguste pour voir les trirèmes dans les
mouillages de la Sicile, après la victoire sur Sextus Pompée; les
détonations de l'artillerie se succédaient; la rade était semée de
navires: la grande escadre française rentrait après la signature (p. 120)
de la paix. Les vaisseaux manoeuvraient sous voile, se couvraient de
feux, arboraient des pavillons, présentaient la poupe, la proue, le
flanc, s'arrêtaient en jetant l'ancre au milieu de leur course, ou
continuaient à voltiger sur les flots. Rien ne m'a jamais donné une
plus haute idée de l'esprit humain; l'homme semblait emprunter dans ce
moment quelque chose de Celui qui a dit à la mer: «Tu n'iras pas plus
loin. _Non procedes amplius._»
Tout Brest accourut. Des chaloupes se détachent de la flotte et
abordent au môle. Les officiers dont elles étaient remplies, le visage
brûlé par le soleil, avaient cet air étranger qu'on apporte d'un autre
hémisphère, et je ne sais quoi de gai, de fier, de hardi, comme des
hommes qui venaient de rétablir l'honneur du pavillon national. Ce
corps de la marine, si méritant, si illustre, ces compagnons des
Suffren, des Lamothe-Piquet, des du Couëdic, des d'Estaing, échappés
aux coups de l'ennemi, devaient tomber sous ceux des Français!
Je regardais défiler la valeureuse troupe, lorsqu'un des officiers se
détache de ses camarades et me saute au cou: c'était Gesril. Il me
parut grandi, mais faible et languissant d'un coup d'épée qu'il avait
reçu dans la poitrine. Il quitta Brest le soir même pour se rendre
dans sa famille. Je ne l'ai vu qu'une fois depuis, peu de temps avant
sa mort héroïque; je dirai plus tard en quelle occasion. L'apparition
et le départ subit de Gesril me firent prendre une résolution qui a
changé le cours de ma vie: il était écrit que ce jeune homme aurait un
empire absolu sur ma destinée.
[Illustration: LAPEYROUSE]
On voit comment mon caractère se formait, quel tour prenaient mes
idées, quelles furent les premières atteintes de mon génie, car (p. 121)
j'en puis parler comme d'un mal, quel qu'ait été ce génie, rare ou
vulgaire, méritant ou ne méritant pas le nom que je lui donne, faute
d'un autre mot pour m'exprimer. Plus semblable au reste des hommes,
j'eusse été plus heureux: celui qui, sans m'ôter l'esprit, fût parvenu
à tuer ce qu'on appelle mon talent, m'aurait traité en ami.
Lorsque le comte de Boisteilleul me conduisait chez M. d'Hector,
j'entendais les jeunes et les vieux marins raconter leurs campagnes et
causer des pays qu'ils avaient parcourus: l'un arrivait de l'Inde,
l'autre de l'Amérique; celui-là devait appareiller pour faire le tour
du monde, celui-ci allait rejoindre la station de la Méditerranée,
visiter les côtes de la Grèce. Mon oncle me montra La Pérouse[219]
dans la foule, nouveau Cook dont la mort est le secret des tempêtes.
J'écoutais tout, je regardais tout, sans dire une parole; mais la nuit
suivante, plus de sommeil: je la passais à livrer en imagination des
combats, ou à découvrir des terres inconnues.
[Note 219: _La Pérouse_ (Jean-François _de Galaup_,
comte de), né au Gua, près d'Albi, en 1741, mort
près de l'île Vanikoro à une époque incertaine,
mais vraisemblablement dans le courant de l'année
1788. C'est à Brest qu'il prit la mer, le 1er août
1785, avec les frégates _la Boussole_ et
_l'Astrolabe_, emportant les instructions que Louis
XVI, d'une main savante, avaient rédigées pour lui.
Tous deux, hélas! allaient périr et disparaître
presque à la même heure: le marin au sein de la
nuit et des tempêtes de l'Océan, le roi au milieu
des orages plus terribles encore de la Révolution.]
Quoi qu'il en soit, en voyant Gesril retourner chez ses parents, je
pensai que rien ne m'empêchait d'aller rejoindre les miens. J'aurais
beaucoup aimé le service de la marine, si mon esprit d'indépendance ne
m'eût éloigné de tous les genres de service: j'ai en moi une (p. 122)
impossibilité d'obéir. Les voyages me tentaient, mais je sentais que
je ne les aimerais que seul, en suivant ma volonté. Enfin, donnant la
première preuve de mon inconstance, sans en avertir mon oncle Ravenel,
sans écrire à mes parents, sans en demander permission à personne,
sans attendre mon brevet d'aspirant, je partis un matin pour Combourg
où je tombai comme des nues.
Je m'étonne encore aujourd'hui qu'avec la frayeur que m'inspirait mon
père, j'eusse osé prendre une pareille résolution, et ce qu'il y a
d'aussi étonnant, c'est la manière dont je fus reçu. Je devais
m'attendre aux transports de la plus vive colère, je fus accueilli
doucement. Mon père se contenta de secouer la tête comme pour dire:
«Voilà une belle équipée!» Ma mère m'embrassa de tout son coeur en
grognant, et ma Lucile avec un ravissement de joie.
LIVRE III[220] (p. 123)
[Note 220: Ce livre a été composé au château de
Montboissier (juillet-août 1817) et à la
Vallée-aux-Loups (novembre 1817).--Il a été revu en
décembre 1846.]
Promenade.--Apparition de Combourg.--Collège de Dinan.--Broussais.--Je
reviens chez mes parents.--Vie à Combourg.--Journées et soirées.--Mon
donjon.--Passage de l'enfant à l'homme.--Lucile.--Premier souffle de
la muse. Manuscrit de Lucile.--Dernières lignes écrites à la
Vallée-aux-Loups.--Révélations sur le mystère de ma vie.--Fantôme
d'amour.--Deux années de délire.--Occupations et chimères.--Mes joies
de l'automne.--Incantation.--Tentation.--Maladie.--Je crains et refuse
de m'engager dans l'état ecclésiastique.--Un moment dans ma ville
natale.--Souvenir de la Villeneuve et des tribulations de mon
enfance.--Je suis rappelé à Combourg.--Dernière entrevue avec mon
père.--J'entre au service.--Adieux à Combourg.
Depuis la dernière date de ces Mémoires, Vallée-aux-Loups, janvier
1814, jusqu'à la date d'aujourd'hui, Montboissier, juillet 1817, trois
ans et dix mois se sont passés. Avez-vous entendu tomber l'Empire?
Non: rien n'a troublé le repos de ces lieux. L'Empire s'est abîmé
pourtant; l'immense ruine s'est écroulée dans ma vie, comme ces débris
romains renversés dans le cours d'un ruisseau ignoré. Mais à qui ne
les compte pas, peu importent les événements: quelques années
échappées des mains de l'Éternel feront justice de tous ces bruits par
un silence sans fin.
Le livre précédent fut écrit sous la tyrannie expirante de (p. 124)
Bonaparte et à la lueur des derniers éclairs de sa gloire: je commence
le livre actuel sous le règne de Louis XVIII. J'ai vu de près les
rois, et mes illusions politiques se sont évanouies, comme ces
chimères plus douces dont je continue le récit. Disons d'abord ce qui
me fait reprendre la plume: le coeur humain est le jouet de tout, et
l'on ne saurait prévoir quelle circonstance frivole cause ses joies et
ses douleurs. Montaigne l'a remarqué: «Il ne faut point de cause,
dit-il, pour agiter notre âme: une resverie sans cause et sans subjet
la régente et l'agite.»
Je suis maintenant à Montboissier, sur les confins de la Beauce et du
Perche[221]. Le château de cette terre, appartenant à madame la
comtesse de Colbert-Montboissier[222], a été vendu et démoli pendant
la Révolution; il ne reste que deux pavillons, séparés par une grille
et formant autrefois le logement du concierge. Le parc, maintenant à
l'anglaise, conserve des traces de son ancienne régularité française:
des allées droites, des taillis encadrés dans des charmilles, (p. 125)
lui donnent un air sérieux; il plaît comme un ruine.
[Note 221: Le château de Montboissier est situé
dans la commune de Montboissier, canton de
Bonneval, arrondissement de Châteaudun
(Eure-et-Loir).]
[Note 222: La comtesse de Colbert-Montboissier
était la petite-fille de Malesherbes. Fille du
marquis de Montboissier, l'un des gendres du
défenseur de Louis XVI, elle avait épousé, en 1803,
le comte de Colbert de Maulevrier
(Édouard-Charles-Victornien), descendant du comte
de Maulevrier, lieutenant-général des armées du
roi, l'un des frères du grand Colbert. Capitaine de
vaisseau en 1791, le comte de Colbert avait émigré
l'année suivante et avait pris part à l'expédition
de Quiberon. La Restauration le fit capitaine des
gardes du pavillon amiral (1814). Retiré avec le
grade de contre-amiral à Montboissier, il fut élu
député d'Eure-et-Loir, le 22 août 1815, et fit
partie de la majorité de la Chambre introuvable. Il
mourut à Paris le 2 février 1820.]
Hier au soir je me promenais seul; le ciel ressemblait à un ciel
d'automne; un vent froid soufflait par intervalles. A la percée d'un
fourré, je m'arrêtai pour regarder le soleil: il s'enfonçait dans des
nuages au-dessus de la tour d'Alluye, d'où Gabrielle, habitante de
cette tour, avait vu comme moi le soleil se coucher il y a deux cents
ans. Que sont devenues Henri et Gabrielle? Ce que je serai devenu
quand ces Mémoires seront publiés.
Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement d'une grive perchée
sur la plus haute branche d'un bouleau. A l'instant, ce son magique
fit reparaître à mes yeux le domaine paternel; j'oubliai les
catastrophes dont je venais d'être le témoin, et, transporté
subitement dans le passé, je revis ces campagnes où j'entendis si
souvent siffler la grive. Quand je l'écoutais alors, j'étais triste de
même qu'aujourd'hui; mais cette première tristesse était celle qui
naît d'un désir vague de bonheur, lorsqu'on est sans expérience; la
tristesse que j'éprouve actuellement vient de la connaissance des
choses appréciées et jugées. Le chant de l'oiseau dans les bois de
Combourg m'entretenait d'une félicité que je croyais atteindre; le
même chant dans le parc de Montboissier me rappelait des jours perdus
à la poursuite de cette félicité insaisissable. Je n'ai plus rien à
apprendre; j'ai marché plus vite qu'un autre, et j'ai fait le tour de
la vie. Les heures fuient et m'entraînent; je n'ai pas même la
certitude de pouvoir achever ces Mémoires. Dans combien de lieux ai-je
déjà commencé à les écrire et dans quel lieu les finirai-je? (p. 126)
Combien de temps me promènerai-je au bord des bois? Mettons à profit
le peu d'instants qui me restent; hâtons-nous de peindre ma jeunesse,
tandis que j'y touche encore: le navigateur, abandonnant pour jamais
un rivage enchanté, écrit son journal à la vue de la terre qui
s'éloigne et qui va bientôt disparaître.
J'ai dit mon retour à Combourg, et comment je fus accueilli par mon
père, ma mère et ma soeur Lucile.
On n'a peut-être pas oublié que mes trois autres soeurs s'étaient
mariées, et qu'elles vivaient dans les terres de leurs nouvelles
familles, aux environs de Fougères. Mon frère, dont l'ambition
commençait à se développer, était plus souvent à Paris qu'à Rennes. Il
acheta d'abord une charge de maître des requêtes qu'il revendit afin
d'entrer dans la carrière militaire[223]. Il entra dans le régiment de
Royal-Cavalerie: il s'attacha au corps diplomatique et suivit le comte
de La Luzerne à Londres, où il se rencontra avec André Chénier[224];
il était sur le point d'obtenir l'ambassade de Vienne, lorsque nos
troubles éclatèrent; il sollicita celle de Constantinople; mais (p. 127)
il eut un concurrent redoutable, Mirabeau, à qui cette ambassade fut
promise pour prix de sa réunion au parti de la cour[225]. Mon frère
avait donc à peu près quitté Combourg au moment où je vins l'habiter.
[Note 223: «Il acheta bientôt une charge de maître
des requêtes, que M. de Malesherbes le força de
vendre pour entrer au service, comme la véritable
carrière d'un homme de son nom, lorsqu'il épousa
mademoiselle de Rosambo.» _Manuscrit de 1826_.--Le
mariage du frère de Chateaubriand avec
Aline-Thérèse Le Peletier de Rosambo eut lieu en
novembre 1787.]
[Note 224: M. de La Luzerne, qui prit possession de
l'ambassade de Londres au mois de janvier 1788,
comptait, en effet, parmi les secrétaires attachés
à son ambassade, André de Chénier, alors âgé de
vingt-cinq ans seulement. Le poète, qui prenait
d'ailleurs de fréquents congés, revint
définitivement à Paris au mois de juin 1791.
(_Notice sur André de Chénier_, par M. Gabriel de
Chénier, p. 11.--_André Chénier, sa vie et ses
écrits politiques_, par L. Becq de Fouquières, p.
12.)]
[Note 225: Mirabeau écrivait à son ami Mauvillon,
le 3 décembre 1789: «Ce qu'on vous avait dit
relativement au Bosphore (c'est-à-dire à
l'ambassade de Constantinople) a été vrai, et
beaucoup d'autres choses plus belles encore; mais
tout cela n'était qu'un honorable exil, et c'est
ici que je suis nécessaire, si je suis nécessaire à
quelque chose.»--Voir _les Mirabeau_, par Louis de
Loménie, tome V, page 31.]
Cantonné dans sa seigneurie, mon père n'en sortait plus, pas même
pendant la tenue des États. Ma mère allait tous les ans passer six
semaines à Saint-Malo, au temps de Pâques; elle attendait ce moment
comme celui de sa délivrance, car elle détestait Combourg. Un mois
avant ce voyage, on en parlait comme d'une entreprise hasardeuse; on
faisait des préparatifs: on laissait reposer les chevaux. La veille du
départ, on se couchait à sept heures du soir, pour se lever à deux
heures du matin. Ma mère, à sa grande satisfaction, se mettait en
route à trois heures, et employait toute la journée pour faire douze
lieues.
Lucile, reçue chanoinesse au chapitre de l'Argentière, devait passer
dans celui de Remiremont; en attendant ce changement, elle restait
ensevelie à la campagne.
Pour moi, je déclarai, après mon escapade de Brest, ma volonté
d'embrasser l'état ecclésiastique: la vérité est que je ne cherchais
qu'à gagner du temps, car j'ignorais ce que je voulais. On m'envoya au
collège de Dinan achever mes humanités. Je savais mieux le latin (p. 128)
que mes maîtres; mais je commençai à apprendre l'hébreu. L'abbé de
Rouillac était principal du collège, et l'abbé Duhamel mon
professeur[226].
[Note 226: Sur l'abbé Duhamel et le séjour de
Chateaubriand à Dinan, voir à l'_Appendice_, le n°
V: _Chateaubriand et le collège de Dinan_.]
Dinan, orné de vieux arbres, remparé de vieilles tours, est bâtie dans
un site pittoresque, sur une haute colline au pied de laquelle coule
la Rance, que remonte la mer; il domine des vallées à pentes
agréablement boisées. Les eaux minérales de Dinan ont quelque renom.
Cette ville, tout historique, et qui a donné le jour à Duclos[227],
montrait parmi ses antiquités le coeur de Du Guesclin: poussière
historique qui, dérobée pendant la Révolution, fut au moment d'être
broyée par un vitrier pour servir à faire de la peinture; la
destinait-on aux tableaux des victoires remportées sur les ennemis de
la patrie?
[Note 227: _Duclos_ (Charles _Pinot_, sieur),
historiographe de France et secrétaire perpétuel de
l'Académie française, né à Dinan le 12 février
1704, mort le 26 mars 1772. Maire de sa ville
natale, de 1741 à 1750, il s'occupa avec
sollicitude de ses intérêts et de son
embellissement, encore bien qu'il résidât
habituellement à Paris. C'est à lui qu'on doit les
deux promenades des _Grands_ et des
_Petits-Fossés_, qui longent les anciennes
fortifications de Dinan.]
M. Broussais, mon compatriote, étudiait avec moi à Dinan[228]; on
menait les écoliers baigner tous les jeudis, comme les clercs sous le
pape Adrien Ier, ou tous les dimanches, comme les prisonniers sous
l'empereur Honorius. Une fois, je pensais me noyer; une autre fois, M.
Broussais fut mordu par d'ingrates sangsues, imprévoyantes de (p. 129)
l'avenir[229]. Dinan était à égale distance de Combourg et de
Plancoët. J'allais tour à tour voir mon oncle de Bedée à Monchoix, et
ma famille à Combourg.
[Note 228: «Broussais fut envoyé au collège de
Dinan, où il fit un séjour de huit années.» _Notice
sur Broussais_, par le Dr de Kergaradec, membre de
l'Académie de Médecine.]
[Note 229: «On sait l'effroyable abus que Broussais
et son école ont fait de la diète et des
_sangsues_.» Dr de Kergaradec, _op. cit._]
M. de Chateaubriand, qui trouvait économie à me garder, ma mère qui
désirait ma persistance dans la vocation religieuse, mais qui se
serait fait scrupule de me presser, n'insistèrent plus sur ma
résidence au collège, et je me trouvai insensiblement fixé au foyer
paternel.
Je me complairais encore à rappeler les moeurs de mes parents, ne me
fussent-elles qu'un touchant souvenir; mais j'en reproduirai d'autant
plus volontiers le tableau qui semblera calqué sur les vignettes des
manuscrits du moyen âge: du temps présent au temps que je vais
peindre, il y a des siècles.
* * * * *
A mon retour de Brest, quatre maîtres (mon père, ma mère, ma soeur et
moi) habitaient le château de Combourg. Une cuisinière, une femme de
chambre, deux laquais et un cocher composaient tout le domestique: un
chien de chasse et deux vieilles juments étaient retranchés dans un
coin de l'écurie. Ces douze êtres vivants disparaissaient dans un
manoir où l'on aurait à peine aperçu cent chevaliers, leurs dames,
leurs écuyers, leurs varlets, les destriers et la meute du roi
Dagobert.
Dans tout le cours de l'année aucun étranger ne se présentait au
château hormis, quelques gentilshommes, le marquis de (p. 130)
Montlouet[230], le comte de Goyon-Beaufort[231], qui demandaient
l'hospitalité en allant plaider au Parlement. Ils arrivaient l'hiver,
à cheval, pistolets aux arçons, couteau de chasse au côté, et suivis
d'un valet également à cheval, ayant en croupe un portemanteau de
livrée.
[Note 230: François-Jean Raphaël de _Brunes_, comte
(et non marquis) de Montlouet, commissaire des
États de Bretagne, né à Pleine-Fougères le 13 août
1728, mort à Bains-les-Bains en Lorraine le 2 août
1787.]
[Note 231: Luc-Jean, comte de Gouyon-Beaufort (et
non Goyon), chevalier de Saint-Louis, né le 15
février 1725. Il fut guillotiné à Paris le 2
messidor an II (20 juin 1794). Sur les listes de
MM. Campardon et Wallon, dans leurs _Histoires du
Tribunal révolutionnaire_, il figure sous le nom de
_Guyon_ de Beaufort.]
Mon père, toujours très cérémonieux, les recevait tête nue sur le
perron, au milieu de la pluie et du vent. Les campagnards introduits
racontaient leurs guerres de Hanovre, les affaires de leur famille et
l'histoire de leur procès. Le soir, on les conduisait dans la tour du
nord, à l'appartement de la _reine Christine_, chambre d'honneur
occupée par un lit de sept pieds en tout sens, à doubles rideaux de
gaze verte et de soie cramoisie, et soutenu par quatre amours dorés.
Le lendemain matin, lorsque je descendais dans la grand'salle, et qu'à
travers les fenêtres je regardais la campagne inondée ou couverte de
frimas, je n'apercevais que deux ou trois voyageurs sur la chaussée
solitaire de l'étang: c'étaient nos hôtes chevauchant vers Rennes.
Ces étrangers ne connaissaient pas beaucoup les choses de la vie;
cependant notre vue s'étendait par eux à quelques lieues au delà de
l'horizon de nos bois. Aussitôt qu'ils étaient partis, nous étions
réduits, les jours ouvrables au tête-à-tête de famille, le (p. 131)
dimanche à la société des bourgeois du village et des gentilshommes
voisins.
Le dimanche, quand il faisait beau, ma mère, Lucile et moi, nous nous
rendions à la paroisse à travers le petit Mail, le long d'un chemin
champêtre; lorsqu'il pleuvait, nous suivions l'abominable rue de
Combourg. Nous n'étions pas traînés, comme l'abbé de Marolles, dans un
chariot léger que menaient quatre chevaux blancs, pris sur les Turcs
en Hongrie[232]. Mon père ne descendait qu'une fois l'an à la paroisse
pour faire ses Pâques; le reste de l'année, il entendait la messe à la
chapelle du château. Placés dans le banc du seigneur, nous recevions
l'encens et les prières en face du sépulcre de marbre noir de Renée de
Rohan, attenant à l'autel: image des honneurs de l'homme; quelques
grains d'encens devant un cercueil!
[Note 232: «Les cavaliers turcs, dit l'abbé de
Marolles, battus par l'armée chrestienne, près de
Komorre, laissèrent neuf cornettes en la puissance
des victorieux avec un bon nombre de chevaux, entre
lesquels se trouvèrent quatre belles cavales d'une
blancheur de poil extraordinaire, qui furent
envoyées à ma mère avec un petit carrosse à la mode
de ce pays-là, dont elle se servit assez longtemps
pour aller à l'église de la paroisse qui estait à
une petite lieue de notre maison, ou faire quelques
visites dans le voisinage, et quand elle nous
menait avec elle, ce nous estait une joye
nompareille, parce qu'avec ce qu'elle nous estait
la meilleure du monde, et que nous estions ravis de
la voir, ce nous estait une réjouyssance
nompareille de sortir et de nous aller promener.»
_Les Mémoires de Michel de Marolles, abbé de
Villeloin_, tome 1, p. 7.--1656.]
Les distractions du dimanche expiraient avec la journée: elles
n'étaient pas même régulières. Pendant la mauvaise saison, des mois
entiers s'écoulaient sans qu'aucune créature humaine frappât à la
porte de notre forteresse. Si la tristesse était grande sur les (p. 132)
bruyères de Combourg, elle était encore plus grande au château: on
éprouvait, en pénétrant sous ses voûtes, la même sensation qu'en
entrant à la chartreuse de Grenoble. Lorsque je visitai celle-ci en
1805, je traversai un désert, lequel allait toujours croissant; je
crus qu'il se terminerait au monastère; mais on me montra, dans les
murs mêmes du couvent, les jardins des Chartreux encore plus
abandonnés que les bois. Enfin, au centre du monument, je trouvai,
enveloppé dans les replis de toutes ces solitudes, l'ancien cimetière
des cénobites; sanctuaire d'où le silence éternel, divinité du lieu,
étendait sa puissance sur les montagnes et dans les forêts d'alentour.