Trois semaines après ma première communion, je quittai le collège de

Dol. Il me reste de cette maison un agréable souvenir: notre enfance

laisse quelque chose d'elle-même aux lieux embellis par elle, comme

une fleur communique un parfum aux objets qu'elle a touchés. Je

m'attendris encore aujourd'hui en songeant à la dispersion de mes

premiers camarades et de mes premiers maîtres. L'abbé Leprince, nommé

à un bénéfice auprès de Rouen, vécut peu; l'abbé Égault obtint une

cure dans le diocèse de Rennes, et j'ai vu mourir le bon principal,

l'abbé Porcher, au commencement de la Révolution: il était instruit,

doux et simple de coeur. La mémoire de cet obscur Rollin me sera

toujours chère et vénérable.

* * * * *

Je trouvai à Combourg de quoi nourrir ma piété, une mission; j'en

suivis les exercices. Je reçus la confirmation sur le perron du

manoir, avec les paysans et les paysannes, de la main de l'évêque de

Saint-Malo. Après cela, on érigea une croix; j'aidai à la soutenir

tandis qu'on la fixait sur sa base. Elle existe encore[202]: elle

s'élève devant la tour où est mort mon père. Depuis trente années (p. 107)

elle n'a vu paraître personne aux fenêtres de cette tour; elle n'est

plus saluée des enfants du château; chaque printemps elle les attend

en vain; elle ne voit revenir que les hirondelles, compagnes de mon

enfance, plus fidèles à leur nid que l'homme à sa maison. Heureux si

ma vie s'était écoulée au pied de la croix de la mission, si mes

cheveux n'eussent été blanchis que par le temps qui a couvert de

mousse les branches de cette croix!

[Note 202: «De tout ce que j'ai planté à Combourg,

une croix seule est restée debout, comme si je ne

pouvais rien créer de durable que pour la douleur,

ni marquer mon passage sur la terre autrement que

par des monuments de tristesse.» _Manuscrit de

1826_.]

Je ne tardai pas à partir pour Rennes: j'y devais continuer mes études

et clore mon cours de mathématiques, afin de subir ensuite à Brest

l'examen de garde-marine.

M. de Fayolle était principal du collège de Rennes. On comptait dans

ce Juilly de la Bretagne trois professeurs distingués, l'abbé de

Chateaugiron pour la seconde, l'abbé Germé pour la rhétorique, l'abbé

Marchand pour la physique. Le pensionnat et les externes étaient

nombreux, les classes fortes. Dans les derniers temps, Geoffroy[203]

et Ginguené[204], sortis de ce collège, auraient fait honneur à

Sainte-Barbe et au Plessis. Le chevalier de Parny[205] avait (p. 108)

aussi étudié à Rennes; j'héritai de son lit dans la chambre qui me fut

assignée.

[Note 203: Geoffroy (Julien-Louis), né à Rennes le

17 août 1743, mort à Paris le 24 février 1814.

Créateur du feuilleton littéraire, il fut de 1808 à

1814, le prince des critiques. Ses articles ont été

réunis en six volumes, sous le titre de _Cours de

littérature dramatique_. Il avait été élève du

collège de Rennes, de 1750 à 1758.--_Geoffroy et la

critique dramatique sous le Consulat et l'Empire_,

par Charles-Marc _Des Granges_, un vol. in-8°

1897.]

[Note 204: _Ginguené_ (Pierre-Louis), né à Rennes

le 25 avril 1748, mort à Paris le 16 novembre 1816.

Placé au collège de Rennes, il y commença ses

études sous les jésuites et les termina, après leur

expulsion (en 1762), sous les prêtres séculiers qui

leur succédèrent. Son ouvrage le plus important est

l'_Histoire littéraire d'Italie_ (Paris, 1811-1824,

9 vol. in-8°).]

[Note 205: _Parny_ (Evariste-Désiré De Forges de),

né à l'île Bourbon le 6 février 1753, mort à Paris

le 5 décembre 1814. A l'âge de 9 ans, il fut envoyé

en France et mis au collège de Rennes; il y fit ses

études avec Ginguené, lequel plus tard a

publiquement payé sa dette à ses souvenirs par une

agréable épître de 1790, et par son zèle à défendre

_la Guerre des Dieux_ dans la _Décade_.

(Sainte-Beuve, _Portraits contemporains et divers_,

tome III, p. 124.)]

Rennes me semblait une Babylone, le collège un monde. La multitude des

maîtres et des écoliers, la grandeur des bâtiments, du jardin et des

cours, me paraissaient démesurées[206]: je m'y habituai cependant. A

la fête du principal, nous avions des jours de congé; nous chantions à

tue-tête à sa louange de superbes couplets de notre façon, où nous

disions:

Ô Terpsichore, ô Polymnie,

Venez, venez remplir nos voeux;

La raison même vous convie.

[Note 206: Le Collège de Rennes était un des plus

importants de France. Il avait été fondé par les

Jésuites en 1607. Lorsqu'ils le quittèrent, en

1762, un collège communal, aussitôt organisé, fut

installé dans les bâtiments qu'ils venaient de

quitter. C'est encore dans le même local qui se

trouve aujourd'hui le lycée de Rennes, mais

l'étendue en a été fort réduite. Il faut, pour

avoir une idée de ce qu'était, au XVIIIe siècle, ce

collège qui semblait «un monde» à Chateaubriand,

consulter les plans que l'autorité royale fit

dresser pendant sa procédure contre les Jésuites,

plans qui furent envoyés à la cour de Rome et dont

le Cabinet des Estampes possède un double, en 5

vol. in-f°. En 1761, le collège de Rennes comptait

4,000 élèves. _Histoire de Rennes_, par Ducrest et

Maillet, p. 229.--_Rennes ancien et moderne_, par

Ogée et Marteville, tome I, p. 204, 235,

237.--_Geoffroy_, par Charles-Marc Des Granges, p.

3 et suivantes.]

Je pris sur mes nouveaux camarades l'ascendant que j'avais eu à (p. 109)

Dol sur mes anciens compagnons: il m'en coûta quelques horions. Les

babouins bretons sont d'une humeur hargneuse; on s'envoyait des

cartels pour les jours de promenade, dans les bosquets du jardin des

Bénédictins, appelé _le Thabor_: nous nous servions de compas de

mathématiques attachés au bout d'une canne, ou nous en venions à une

lutte corps à corps plus ou moins félone ou courtoise, selon la

gravité du défi. Il y avait des juges du camp qui décidaient s'il

échéait gage, et de quelle manière les champions mèneraient des mains.

Le combat ne cessait que quand une des deux parties s'avouait vaincue.

Je retrouvai au collège mon ami Gesril, qui présidait, comme à

Saint-Malo, à ces engagements. Il voulut être mon second dans une

affaire que j'eus avec Saint-Riveul, jeune gentilhomme qui devint la

première victime de la Révolution[207]. Je tombai sous mon adversaire,

je refusai de me rendre et payai cher ma superbe. Je disais, comme

Jean Desmarest[208] allant à l'échafaud: «Je ne crie merci qu'à Dieu.»

[Note 207: «... Saint-Riveul, jeune gentilhomme qui

eut l'honneur d'être la première victime de la

Révolution. Il fut tué dans les rues de Rennes en

se rendant avec son père à la Chambre de la

noblesse.» _Manuscrit de

1826_.--André-François-Jean du Rocher de

Saint-Riveul, née à Plénée, fils de Henri du

Rocher, comte de Saint-Riveul, et de

Anne-Bernardine Roger. Il n'était âgé que de 17

ans, lorsqu'il fut tué, le 27 janvier 1789.]

[Note 208: Jean Desmarest, avocat général au

Parlement de Paris, décapité en 1383. On l'accusait

d'avoir encouragé par sa faiblesse, l'année

précédente, la révolte et les excès des

_Maillotins_.]

Je rencontrai à ce collège deux hommes devenus depuis différemment

célèbres: Moreau le général[209], et Limoëlan, auteur de la (p. 110)

machine infernale, aujourd'hui prêtre en Amérique[210]. Il n'existe

qu'un portrait de Lucile, et cette méchante miniature a été faite (p. 111)

par Limoëlan, devenu peintre pendant les détresses révolutionnaires.

Moreau était externe, Limoëlan, pensionnaire. On a rarement (p. 112)

trouvé à la même époque, dans une même province, dans une même petite

ville, dans une même maison d'éducation, des destinées aussi

singulières. Je ne puis m'empêcher de raconter un tour d'écolier que

joua au préfet de semaine mon camarade Limoëlan.

[Note 209: _Moreau_ Jean-Victor, né à Morlaix le 11

août 1763, mort à Lauen le 2 septembre 1813.]

[Note 210: Joseph-Pierre Picot de Limoëlan de

Clorivière était exactement du même âge que

Chateaubriand. Il était né à Broons le 4 novembre

1768. Après avoir été camarades de collège à

Rennes, ils se retrouvèrent à l'école

ecclésiastique de la Victoire à Dinan. Entré dans

l'armée à l'âge de quinze ans, Limoëlan était

officier du roi Louis XVI lorsqu'éclata la

Révolution. Il émigra, puis rentra bientôt en

Bretagne, chouanna dans les environs de Saint-Méen

et de Gaël et devint adjudant-général de Georges

Cadoudal. En 1798, il remplaça temporairement Aimé

du Boisguy dans le commandement de la division de

Fougères. A la fin de 1799, alors que la plupart

des autres chefs royalistes se voyaient contraints

de déposer les armes, il refusa d'adhérer à la

pacification et vint à Paris. Il était à la veille

d'épouser une charmante jeune fille de Versailles,

Mlle Julie d'Albert, à laquelle il était fiancé

depuis plusieurs années, lorsqu'eut lieu, rue

Saint-Nicaise, l'explosion de la machine infernale

(3 nivôse an VIII--24 décembre 1799). Limoëlan

avait été l'un des principaux agents du complot.

Grâce au dévouement de sa fiancée, il put échapper

aux recherches de la police, gagner la Bretagne et

s'embarquer pour l'Amérique. Son premier soin, en

arrivant à New-York, fut d'écrire à la famille de

Mlle d'Albert, lui demandant de venir le rejoindre

aux États-Unis, où le mariage serait célébré. La

réponse fut terrible pour Limoëlan. Mlle d'Albert,

au moment où il courait les plus grands dangers,

avait fait voeu de se consacrer à Dieu, si son

fiancé parvenait à s'échapper. Fidèle à sa

promesse, elle le suppliait d'oublier le passé pour

ne songer qu'à l'avenir éternel. Le jeune officier

entra en 1808 au séminaire de Baltimore. Commençant

une vie nouvelle, il abandonna le nom de Limoëlan

pour prendre celui de _Clorivière_, sous lequel il

est uniquement connu aux États-Unis. Il fut ordonné

prêtre au mois d'août 1812 et devint curé de

Charleston. Lorsque, deux ans plus tard, l'abbé de

Clorivière apprit la restauration des Bourbons, le

chef royaliste se retrouva sous le prêtre, et il

entonna avec enthousiasme dans son église un _Te

Deum_ d'actions de grâces. En 1815, il se rendit en

France, mais dans l'unique but de liquider ce qui

lui restait de sa fortune, afin d'en rapporter le

produit en Amérique et de l'employer tout entier à

l'avantage de la religion. En 1820, il fut nommé

directeur du couvent de la Visitation de

Georgetown. Ce couvent avait été fondé, en 1805,

par une pieuse dame irlandaise, miss Alice Lalor,

et un assez grand nombre de saintes filles y

avaient pris le voile à son exemple. Mais, en 1820,

l'établissement, privé de toutes ressources

financières, végétait péniblement, et les bonnes

soeurs se voyaient menacées chaque année d'être

dispersées. L'abbé de Clorivière se chargea

d'assurer l'avenir de cette utile fondation. Il

construisit à ses frais un pensionnat pour

l'éducation des jeunes personnes, et une élégante

chapelle, dédiée au Sacré-Coeur de Jésus. Il

contribua aussi par de larges donations à

l'établissement d'un externat gratuit pour les

enfants pauvres. C'est dans le monastère même dont

il est le second fondateur que l'abbé de Clorivière

mourut, le 20 septembre 1826, laissant une mémoire

qui est encore en vénération aux États-Unis.--Mlle

Julie d'Albert lui survécut longtemps. Elle resta

fidèle à son voeu de célibat et refusa les nombreux

partis qui se présentèrent à elle dans sa jeunesse.

Mais elle ne se sentit pas la vocation d'entrer au

couvent, et après plusieurs tentatives, qui

montrèrent que la vie religieuse ne lui convenait

pas, elle obtint, à l'âge de cinquante ans, du pape

Grégoire XVI, d'être relevée du voeu imprudent

qu'elle avait formé. Elle est morte à Versailles,

dans un âge avancé, après une vie consacrée tout

entière à l'exercice de la piété et de la

charité.--L'abbé de Clorivière avait écrit, sur les

événements auxquels il avait pris part en France,

de volumineux mémoires. Arrivé à la fin de la

relation de chaque année, il cachetait le cahier et

ne l'ouvrait plus. «Ces cahiers, dit-il plus d'une

fois aux bonnes soeurs de Georgetown, contiennent

beaucoup de faits intéressants et importants pour

l'histoire et la religion.» Par son testament, il

ordonna de brûler ses cahiers. Cette clause a été

fidèlement observée à sa mort, et on doit le

regretter vivement pour l'histoire. Au moment de

mourir, l'abbé de Clorivière ne voulait pas qu'il

restât rien de ce qui avait été Limoëlan. Limoëlan

pourtant vivra. Dans le temps même où il donnait

l'ordre de détruire ses Mémoires. Chateaubriand

écrivait les siens et assurait ainsi l'immortalité

à son camarade de collège. Voir dans la _Revue de

Bretagne et de Vendée_, tome VIII, p. 343, la

notice sur l'_Abbé de Clorivière_, par C. de

Laroche-Héron (Henry de Courcy.)]

Le préfet avait coutume de faire sa ronde dans les corridors, après la

retraite, pour voir si tout était bien: il regardait à cet effet par

un trou pratiqué dans chaque porte. Limoëlan, Gesril, Saint-Riveul et

moi nous couchions dans la même chambre:

D'animaux malfaisants, c'était un fort bon plat.

Vainement avions-nous plusieurs fois bouché le trou avec du papier: le

préfet poussait le papier et nous surprenait sautant sur nos lits et

cassant nos chaises.

Un soir Limoëlan, sans nous communiquer son projet, nous engage à nous

coucher et à éteindre la lumière. Bientôt nous l'entendons se lever,

aller à la porte, et puis se remettre au lit. Un quart d'heure après,

voici venir le préfet sur la pointe du pied. Comme avec raison nous

lui étions suspects, il s'arrête à la porte, écoute, regarde,

n'aperçoit point de lumière[211]............... «Qui est-ce qui (p. 113)

a fait cela?» s'écrie-t-il en se précipitant dans la chambre. Limoëlan

d'étouffer de rire et Gesril de dire en nasillant, avec son air moitié

niais, moitié goguenard: «Qu'est-ce donc, monsieur le préfet?» Voilà

Saint-Riveul et moi à rire comme Limoëlan et à nous cacher sous nos

couvertures.

[Note 211: Chateaubriand _glisse_ ici sur cette

petite aventure de collège; dans le _Manuscrit de

1826_, il avait un peu plus _appuyé_, n'omettant

aucun détail. Voici cette première version: «Un

quart d'heure après, voici venir le préfet sur la

pointe du pied. Comme avec raison nous lui étions

fort suspects, il s'arrête à notre porte, écoute,

regarde, n'aperçoit point de lumière, croit le trou

bouché, y enfonce imprudemment le doigt... Qu'on

juge de sa colère? «Qui a fait cela?» s'écrie-t-il

en se précipitant dans la chambre. Limoëlan

d'éclater de rire et Gesril de dire en nasillant

avec un air moitié niais, moitié goguenard:

«Qu'est-ce donc, monsieur le préfet?» Quand nous

sûmes ce que c'était, nous voilà, Saint-Riveul et

moi, à nous pâmer de rire comme Limoëlan, à nous

boucher le nez et à nous coucher sous nos

couvertures, tandis que Gesril, se levant en

chemise, offrit gravement au préfet sa cuvette et

son pot à l'eau.»]

On ne put rien tirer de nous: nous fûmes héroïques. Nous fûmes mis

tous quatre en prison au _caveau_: Saint-Riveul fouilla la terre sous

une porte qui communiquait à la basse-cour; il engagea la tête dans

cette taupinière, un porc accourut, et lui pensa manger la cervelle;

Gesril se glissa dans les caves du collège et mit couler un tonneau de

vin; Limoëlan démolit un mur, et moi, nouveau Perrin Dandin, grimpant

dans un soupirail, j'ameutai la canaille de la rue par mes harangues.

Le terrible auteur de la machine infernale, jouant cette niche de

polisson à un préfet de collège, rappelle en petit Cromwell

barbouillant d'encre la figure d'un autre régicide, qui signait après

lui l'arrêt de mort de Charles Ier.

Quoique l'éducation fût très religieuse au collège de Rennes, ma

ferveur se ralentit: le grand nombre de mes maîtres, et de mes

camarades multipliait les occasions de distraction. J'avançai dans

l'étude des langues; je devins fort en mathématiques, pour lesquelles

j'ai toujours eu un penchant décidé: j'aurais fait un bon (p. 114)

officier de marine ou de génie. En tout j'étais né avec des

dispositions faciles: sensible aux choses sérieuses comme aux choses

agréables, j'ai commencé par la poésie, avant d'en venir à la prose;

les arts me transportaient; j'ai passionnément aimé la musique et

l'architecture. Quoique prompt à m'ennuyer de tout, j'étais capable

des plus petits détails; étant doué d'une patience à toute épreuve,

quoique fatigué de l'objet qui m'occupait, mon obstination était plus

forte que mon dégoût. Je n'ai jamais abandonné une affaire quand elle

a valu la peine d'être achevée; il y a telle chose que j'ai poursuivie

quinze et vingt ans de ma vie, aussi plein d'ardeur le dernier jour

que le premier.

Cette souplesse de mon intelligence se retrouvait dans les choses

secondaires. J'étais habile aux échecs, adroit au billard, à la

chasse, au maniement des armes; je dessinais passablement; j'aurais

bien chanté, si l'on eût pris soin de ma voix. Tout cela, joint au

genre de mon éducation, à une vie de soldat et de voyageur, fait que

je n'ai point senti mon pédant, que je n'ai jamais eu l'air hébété ou

suffisant, la gaucherie, les habitudes crasseuses des hommes de

lettres d'autrefois, encore moins la morgue et l'assurance, l'envie et

la vanité fanfaronne des nouveaux auteurs.

Je passai deux ans au collège de Rennes: Gesril le quitta dix-huit

mois avant moi. Il entra dans la marine. Julie, ma troisième soeur, se

maria dans le cours de ces deux années: elle épousa le comte de Farcy,

capitaine au régiment de Condé, et s'établit avec son mari à (p. 115)

Fougères, où déjà habitaient mes deux soeurs aînées, mesdames de

Marigny et de Québriac. Le mariage de Julie eut lieu à Combourg, et

j'assistai à la noce[212]. J'y rencontrai cette comtesse de

Tronjoli[213] qui se fit remarquer par son intrépidité à l'échafaud:

cousine et intime amie du marquis de La Rouërie, elle fut mêlée (p. 116)

à sa conspiration. Je n'avais encore vu la beauté qu'au milieu de ma

famille; je restai confondu en l'apercevant sur le visage d'une femme

étrangère. Chaque pas dans la vie m'ouvrait une nouvelle perspective;

j'entendais la voix lointaine et séduisante des passions qui venaient

à moi; je me précipitais au-devant de ces sirènes, attiré par une

harmonie inconnue. Il se trouva que, comme le grand prêtre d'Éleusis,

j'avais des encens divers pour chaque divinité. Mais les hymnes que je

chantais, en brûlant ces encens, pouvaient-ils s'appeler

_baumes_[214], ainsi que les poésies de l'hiérophante?

[Note 212: Le mariage de la troisième soeur de

Chateaubriand avec Annibal Pierre-François _de

Farcy de Montavalon_ eut lieu en 1782. Le comte de

Farcy était capitaine au régiment de Condé,

_infanterie_.]

[Note 213: Il s'agit ici de Thérèse-Josèphe de

_Moëlien_, fille de Sébastien-Marie-Hyacinthe de

Moëlien, chevalier seigneur de _Trojolif_ (et non

Tronjoli), Kermoisan, Kerguelenet et autres lieux,

conseiller au Parlement de Bretagne, et de

Périnne-Josèphe de la Belinaye. Elle était née à

Rennes le 14 juillet 1759. Elle avait donc

vingt-trois ans, lorsque Chateaubriand la vit à

Combourg. Quand il écrivit ses _Mémoires_, il la

revoyait encore avec ses yeux de collégien; mais

les témoignages contemporains s'accordent à dire

qu'elle n'était ni belle ni jolie. Les mots du

texte: _et intime amie du marquis de la Rouërie_,

ne se trouvent pas dans le _Manuscrit de 1826_.

Chateaubriand ici a trop facilement accepté un

bruit sans fondement. Thérèse de Moëlien

aimait--non la Rouërie--mais le major américain

Chafner, qu'elle devait épouser, si elle survivait

à la conspiration, où tous deux jouaient un rôle si

actif. Le courageux Chafner, en apprenant les

dangers dont le trône de Louis XVI était entouré,

était accouru d'Amérique pour mettre son dévouement

au service du roi qui avait assuré l'indépendance

de sa patrie. Thérèse de Moëlien, traduite devant

le tribunal révolutionnaire de Paris, avec

vingt-six autres accusés, impliqués, comme elle,

dans ce qu'on appela la Conjuration de Bretagne,

fut guillotinée, le 18 juin 1793. Le major Chafner,

qui n'avait pu être arrêté, se trouvant à Londres

au moment où la conspiration fut découverte, revint

en Bretagne et périt à Nantes, sous le proconsulat

de Carrier, après avoir, au milieu des Vendéens,

bravement vengé la mort de Mlle de Moëlien.

(_Biographie bretonne_, tome II, article _La

Rouërie_;--Crétineau-Joly, _Histoire de la Vendée

militaire_, tome III, chapitre II;--Théodore Muret,

_Histoire des guerres de l'Ouest_, tome

III;--Frédéric de Pioger, _la Conspiration de La

Rouërie_:--G. Lenotre.)]

[Note 214: Allusion au titre des hymnes mystiques

d'Orphée qui s'appelaient _parfums (Thymiamata)_.

(Comte de Marcellus, _Chateaubriand et son temps_,

p. 17.)]

* * * * *

Après le mariage de Julie, je partis pour Brest. En quittant le grand

collège de Rennes, je ne sentis point le regret que j'éprouvai en

sortant du petit collège de Dol; peut-être n'avais-je plus cette

innocence qui nous fait un charme de tout; le temps commençait à la

déclore. J'eus pour mentor dans ma nouvelle position un de mes oncles

maternels, le comte Ravenel de Boisteilleul, chef d'escadre[215], dont

un des fils[216] officier très distingué d'artillerie dans les (p. 117)

armées de Bonaparte, a épousé la fille unique[217] de ma soeur la

comtesse de Farcy.

[Note 215: _Ravenel du Boisteilleul_

(Jean-Baptiste-Joseph-Eugène de), fils de messire

Théodore-François de Ravenel, seigneur du

Boisteilleul, du Boisfaroye, etc., et de dame

Angélique-Julie de Broise, né à Amanlis (diocèse de

Rennes) le 13 septembre 1738, décédé à Rennes le 20

juin 1815. Il fut promu capitaine de vaisseau le 13

mars 1779. L'année suivante, dans un combat près le

Cap Français (capitale de l'île Saint-Domingue)

contre la frégate anglaise l'_Unicorn_, il réussit

à s'emparer de ce bâtiment. Il se retira du

service, pour cause de santé, non avec le grade de

_chef d'escadre_, mais avec celui de capitaine de

vaisseau, brigadier des armées navales. (_Archives

du Ministère de la Marine._) Cousin-germain de la

mère de Chateaubriand, le comte de Ravenel du

Boisteilleul était par conséquent l'oncle à la mode

de Bretagne du grand écrivain. Il avait épousé à

Saint-Germain de Rennes, le 11 avril 1780,

Demoiselle Marie-Thérèse Mahé de Kerouan, fille

d'un ancien capitaine au régiment de Piémont, qui

lui survécut de longues années et mourut à Rennes

le 25 avril 1837.]

[Note 216: Hyacinthe-Eugène-Pierre _de Ravenel du

Boisteilleul_, né le 17 mars 1784, capitaine

d'artillerie, décoré sur le champ de bataille de

Smolensk, décédé à la Tricaudais en Guichen le 13

juin 1868.]

[Note 217: Pauline-Zoé-Marie de _Farcy de

Montavallon_, née à Fougères le 15 juin 1784,

mariée le 16 novembre 1814 à Hyacinthe de Ravenel

du Boisteilleul, décédée à Rennes le 24 décembre

1850.]

Arrivé à Brest, je ne trouvai point mon brevet d'aspirant; je ne sais

quel accident l'avait retardé. Je restai ce qu'on appelait

_soupirant_, et, comme tel, exempt d'études régulières. Mon oncle me

mit en pension dans la rue de Siam, à une table d'hôte d'aspirants, et

me présenta au commandant de la marine, le comte Hector[218].

[Note 218: Charles-Jean, comte _d'Hector_, né à

Fontenay-le-Comte, en Poitou, le 22 juillet 1722.

Chef d'escadre le 4 mai 1779, après les plus

glorieux services de mer, il fut nommé, l'année

suivante, commandant du port de Brest et remplit

ces hautes fonctions jusqu'au mois de février 1791.

Obéissant à la voix des princes qui l'appelaient à

Coblentz, il se rendit près d'eux et reçut le

commandement du _Corps de la marine royale_,

exclusivement composé d'officiers de marine. A la

fin de la campagne, ce corps fut licencié; mais il

fut réorganisé deux ans plus tard, en Angleterre,

et le comte d'Hector en fut de nouveau nommé

colonel, ce qui fit donner à ce régiment, formé

tout entier d'officiers de marine, comme en 1792,

le nom de _régiment d'Hector_. Nous avions vu, dans

la note sur Gesril, que ce dernier en faisait

partie. Lorsque ce régiment fut appelé à faire

partie de l'expédition de Quiberon, il se trouva

que les intrigues de Puysaie avaient fait écarter

le comte d'Hector. Ses instances furent telles qu'à

la fin il lui fut accordé d'aller rejoindre son

poste de combat. Mais comme il faisait route pour

la Bretagne, il apprit le désastre de l'expédition

(21 juillet 1795). D'Hector avait alors 73 ans, et

il lui fallait renoncer à l'espoir qu'il avait eu

de mourir sur le champ de bataille; il se renferma

dans la retraite, près de la ville de Reading, à

treize lieues de Londres, et c'est là qu'il mourut,

le 18 août 1808, à l'âge de 86 ans.--Le comte

d'Hector a laissé des _Mémoires_, encore inédits,

mais qui, nous l'espérons, verront bientôt le

jour.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 15 / 42 段