famille_[196]. J'aperçois deux hommes qui se promenaient sur le
théâtre en causant, et que tout le monde regardait. Je les pris pour
les directeurs des marionnettes, qui devisaient devant la cahute de
madame Gigogne, en attendant l'arrivée du public: j'étais seulement
étonné qu'ils parlassent si haut de leurs affaires et qu'on les
écoutât en silence. Mon ébahissement redoubla lorsque d'autres
personnages, arrivant sur la scène, se mirent à faire de grands bras,
à larmoyer, et lorsque chacun se mit à pleurer par contagion. Le
rideau tomba sans que j'eusse rien compris à tout cela. Mon frère
descendit au foyer entre les deux pièces. Demeuré dans la loge au
milieu des étrangers dont ma timidité me faisait un supplice, j'aurais
voulu être au fond de mon collège. Telle fut la première impression
que je reçus de l'art de Sophocle et de Molière.
[Note 196: Le _Père de famille_, de Diderot,
imprimé dès 1758, ne fut représenté à la Comédie
Française que le 18 février 1768. Le succès du
reste fut médiocre. La pièce n'eut que sept
représentations.]
La troisième année de mon séjour à Dol fut marquée par le mariage de
mes deux soeurs aînées: Marianne épousa le comte de Marigny, et
Bénigne le comte de Québriac. Elles suivirent leurs maris à Fougères:
signal de la dispersion d'une famille dont les membres devaient
bientôt se séparer. Mes soeurs reçurent la bénédiction nuptiale à
Combourg le même jour, à la même heure, au même autel, dans la
chapelle du château[197]. Elles pleuraient, ma mère pleurait; je fus
étonné de cette douleur: je la comprends aujourd'hui. Je (p. 092)
n'assiste pas à un baptême ou à un mariage sans sourire amèrement ou
sans éprouver un serrement de coeur. Après le malheur de naître, je
n'en connais pas de plus grand que celui de donner le jour à un homme.
[Note 197: Le double mariage des deux soeurs aînées
de Chateaubriand eut lieu le 11 janvier 1780.
Marie-Anne-Françoise épousait Jean-Joseph
_Geffelot_, comte _de Marigny_. Bénigne-Jeanne
épousait Jean-François-Xavier, comte de _Québriac_,
seigneur de Patrion.]
Cette même année commença une révolution dans ma personne comme dans
ma famille. Le hasard fit tomber entre mes mains deux livres bien
divers, un _Horace_ non châtié et une histoire des _Confessions mal
faites_. Le bouleversement d'idées que ces deux livres me causèrent
est incroyable: un monde étrange s'éleva autour de moi. D'un côté, je
soupçonnai des secrets incompréhensibles à mon âge, une existence
différente de la mienne, des plaisirs au delà de mes jeux, des charmes
d'une nature ignorée dans un sexe où je n'avais vu qu'une mère et des
soeurs; d'un autre côté, des spectres traînant des chaînes et
vomissant des flammes m'annonçaient les supplices éternels pour un
seul péché dissimulé. Je perdis le sommeil; la nuit, je croyais voir
tour à tour des mains noires et des mains blanches passer à travers
mes rideaux: je vins à me figurer que ces dernières mains étaient
maudites par la religion, et cette idée accrut mon épouvante des
ombres infernales. Je cherchais en vain dans le ciel et dans l'enfer
l'explication d'un double mystère. Frappé à la fois au moral et au
physique, je luttais encore avec mon innocence contre les orages d'une
passion prématurée et les terreurs de la superstition.
Dès lors je sentis s'échapper quelques étincelles de ce feu qui est la
transmission de la vie. J'expliquais le quatrième livre de (p. 093)
l'_Énéide_ et lisais le _Télémaque_; tout à coup je découvris dans
Didon et dans Eucharis des beautés qui me ravirent; je devins sensible
à l'harmonie de ces vers admirables et de cette prose antique. Je
traduisis un jour à livre ouvert _l'Æneadum genitrix, hominum divûmque
voluptas_ de Lucrèce avec tant de vivacité, que M. Égault m'arracha le
poème et me jeta dans les racines grecques. Je dérobai un Tibulle:
quand j'arrivai au _Quam juvat immites ventos audire cubantem_, ces
sentiments de volupté et de mélancolie semblèrent me révéler ma propre
nature. Les volumes de Massillon qui contenaient les sermons de la
_Pécheresse_ et de _l'Enfant prodigue_ ne me quittaient plus. On me
les laissait feuilleter, car on ne se doutait guère de ce que j'y
trouvais. Je volais de petits bouts de cierges dans la chapelle pour
lire la nuit ces descriptions séduisantes des désordres de l'âme. Je
m'endormais en balbutiant des phrases incohérentes, où je tâchais de
mettre la douceur, le nombre et la grâce de l'écrivain qui a le mieux
transporté dans la prose l'euphonie racinienne.
Si j'ai, dans la suite, peint avec quelque vérité les entraînements du
coeur mêlés aux syndérèses chrétiennes, je suis persuadé que j'ai dû
ce succès au hasard qui me fit connaître au même moment deux empires
ennemis. Les ravages que porta dans mon imagination un mauvais livre
eurent leur correctif dans les frayeurs qu'un autre livre m'inspira,
et celles-ci furent comme alanguies par les molles pensées que
m'avaient laissées des tableaux sans voile.
Ce qu'on dit d'un malheur, qu'il n'arrive jamais seul, on le peut (p. 094)
dire des passions: elles viennent ensemble, comme les muses ou comme
les furies. Avec le penchant qui commençait à me tourmenter, naquit en
moi l'honneur; exaltation de l'âme, qui maintient le coeur
incorruptible au milieu de la corruption; sorte de principe réparateur
placé auprès d'un principe dévorant, comme la source inépuisable des
prodiges que l'amour demande à la jeunesse et des sacrifices qu'il
impose.
Lorsque le temps était beau, les pensionnaires du collège sortaient le
jeudi et le dimanche. On nous menait souvent au mont Dol, au sommet
duquel se trouvaient quelques ruines gallo-romaines: du haut de ce
tertre isolé, l'oeil plane sur la mer et sur des marais où voltigent
pendant la nuit des feux follets, lumière des sorciers qui brûle
aujourd'hui dans nos lampes. Un autre but de nos promenades étaient
les prés qui environnaient un séminaire d'_Eudistes_, d'Eudes, frère
de l'historien Mézeray, fondateur de leur congrégation.
Un jour du mois de mai, l'abbé Égault, préfet de semaine, nous avait
conduits à ce séminaire: on nous laissait une grande liberté de jeux,
mais il était expressément défendu de monter sur les arbres. Le
régent, après nous avoir établis dans un chemin herbu, s'éloigna pour
dire son bréviaire.
Des ormes bordaient le chemin: tout à la cime du plus grand brillait
un nid de pie; nous voilà en admiration, nous montrant mutuellement la
mère assise sur ses oeufs, et pressés du plus vif désir de saisir
cette superbe proie. Mais qui oserait tenter l'aventure?
L'ordre était si sévère, le régent si près, l'arbre si haut! (p. 095)
Toutes les espérances se tournent vers moi; je grimpais comme un chat.
J'hésite, puis la gloire l'emporte: je me dépouille de mon habit,
j'embrasse l'orme et je commence à monter. Le tronc était sans
branches, excepté aux deux tiers de sa crue, où se formait une fourche
dont une des pointes portait le nid.
Mes camarades, assemblés sous l'arbre, applaudissaient à mes efforts,
me regardant, regardant l'endroit d'où pouvait venir le préfet,
trépignant de joie dans l'espoir des oeufs, mourant de peur dans
l'attente du châtiment. J'aborde au nid; la pie s'envole; je ravis les
oeufs, je les mets dans ma chemise et redescends. Malheureusement, je
me laisse glisser entre les tiges jumelles et j'y reste à
califourchon. L'arbre étant élagué, je ne pouvais appuyer mes pieds ni
à droite ni à gauche pour me soulever et reprendre le limbe extérieur;
je demeure suspendu en l'air à cinquante pieds.
Tout à coup un cri: «Voici le préfet!» et je me vois incontinent
abandonné de mes amis, comme c'est l'usage. Un seul, appelé Le
Gobbien, essaya de me porter secours, et fut tôt obligé de renoncer à
sa généreuse entreprise. Il n'y avait qu'un moyen de sortir de ma
fâcheuse position, c'était de me suspendre en dehors par les mains à
l'une des deux dents de la fourche, et de tâcher de saisir avec mes
pieds le tronc de l'arbre au-dessous de sa bifurcation. J'exécutai
cette manoeuvre au péril de ma vie. Au milieu de mes tribulations, je
n'avais pas lâché mon trésor: j'aurais pourtant mieux fait de le
jeter, comme depuis j'en ai jeté tant d'autres. En dévalant le (p. 096)
tronc, je m'écorchai les mains, je m'éraillai les jambes et la
poitrine, et j'écrasai les oeufs: ce fut ce qui me perdit. Le préfet
ne m'avait point vu sur l'orme; je lui cachai assez bien mon sang,
mais il n'y eut pas moyen de lui dérober l'éclatante couleur d'or dont
j'étais barbouillé: «Allons, me dit-il, monsieur, vous aurez le
fouet.»
Si cet homme m'eût annoncé qu'il commuait cette peine en celle de
mort, j'aurais éprouvé un mouvement de joie. L'idée de la honte
n'avait point approché de mon éducation sauvage: à tous les âges de ma
vie, il n'y a point de supplice que je n'eusse préféré à l'horreur
d'avoir à rougir devant une créature vivante. L'indignation s'éleva
dans mon coeur; je répondis à l'abbé Égault, avec l'accent non d'un
enfant, mais d'un homme, que jamais ni lui ni personne ne lèverait la
main sur moi. Cette réponse l'anima; il m'appela rebelle et promit de
faire un exemple. «Nous verrons,» répliquai-je, et je me mis à jouer à
la balle avec un sang-froid qui le confondit.
Nous retournâmes au collège; le régent me fit entrer chez lui et
m'ordonna de me soumettre. Mes sentiments exaltés firent place à des
torrents de larmes. Je représentai à l'abbé Égault qu'il m'avait
appris le latin; que j'étais son écolier, son disciple, son enfant;
qu'il ne voudrait pas déshonorer son élève, et me rendre la vue de mes
compagnons insupportable; qu'il pouvait me mettre en prison, au pain
et à l'eau, me priver de mes récréations, me charger de _pensums_; que
je lui saurais gré de cette clémence et l'en aimerais davantage. Je
tombai à ses genoux, je joignis les mains, je le suppliai par
Jésus-Christ de m'épargner: il demeura sourd à mes prières. Je (p. 097)
me levai plein de rage et lui lançai dans les jambes un coup de pied
si rude qu'il en poussa un cri. Il court en clochant à la porte de sa
chambre, la ferme à double tour et revient sur moi. Je me retranche
derrière son lit; il m'allonge à travers le lit des coups de férule.
Je m'entortille dans la couverture, et m'animant au combat, je m'écrie:
Macte animo, generose puer!
Cette érudition de grimaud fit rire malgré lui mon ennemi; il parla
d'armistice: nous conclûmes un traité; je convins de m'en rapporter à
l'arbitrage du principal. Sans me donner gain de cause, le principal
me voulut bien soustraire à la punition que j'avais repoussée. Quand
l'excellent prêtre prononça mon acquittement, je baisai la manche de
sa robe avec une telle effusion de coeur et de reconnaissance, qu'il
ne put s'empêcher de me donner sa bénédiction. Ainsi se termina le
premier combat qui me fit rendre cet honneur devenu l'idole de ma vie,
et auquel j'ai tant de fois sacrifié repos, plaisir et fortune.
Les vacances où j'entrai dans ma douzième année furent tristes; l'abbé
Leprince m'accompagna à Combourg. Je ne sortais qu'avec mon
précepteur; nous faisions au hasard de longues promenades. Il se
mourait de la poitrine; il était mélancolique et silencieux; je
n'étais guère plus gai. Nous marchions des heures entières à la suite
l'un de l'autre sans prononcer une parole. Un jour, nous nous égarâmes
dans les bois; M. Leprince se tourna vers moi et me dit: «Quel chemin
faut-il prendre?» je répondis sans hésiter: «Le soleil se couche; (p. 098)
il frappe à présent la fenêtre de la grosse tour: marchons par là» M.
Leprince raconta le soir la chose à mon père: le futur voyageur se
montra dans ce jugement. Maintes fois, en voyant le soleil se coucher
dans les forêts d'Amérique, je me suis rappelé les bois de Combourg:
mes souvenirs se font écho.
L'abbé Leprince désirait que l'on me donnât un cheval; mais dans les
idées de mon père, un officier de marine ne devait savoir manier que
son vaisseau. J'étais réduit à monter à la dérobée deux grosses
juments de carrosse ou un grand cheval pie. La _Pie_ n'était pas,
comme celle de Turenne, un de ces destriers nommés par les Romains
_desultorios equos_, et façonnés à secourir leur maître; c'était un
Pégase lunatique qui ferrait en trottant, et qui me mordait les jambes
quand je le forçais à sauter des fossés. Je ne me suis jamais beaucoup
soucié de chevaux, quoique j'aie mené la vie d'un Tartare, et, contre
l'effet que ma première éducation aurait dû produire, je monte à
cheval avec plus d'élégance que de solidité.
La fièvre tierce, dont j'avais apporté le germe des marais de Dol, me
débarrassa de M. Leprince. Un marchand d'orviétan passa dans le
village; mon père, qui ne croyait point aux médecins, croyait aux
charlatans: il envoya chercher l'empirique, qui déclara me guérir en
vingt-quatre heures. Il revint le lendemain, habit vert galonné d'or,
large tignasse poudrée, grandes manchettes de mousseline sale, faux
brillants aux doigts, culotte de satin noir usé, bas de soie d'un
blanc bleuâtre, et souliers avec des boucles énormes.
Il ouvre mes rideaux, me tâte le pouls, me fait tirer la langue, (p. 099)
baragouine avec un accent italien quelques mots sur la nécessité de me
purger, et me donne à manger un petit morceau de caramel. Mon père
approuvait l'affaire, car il prétendait que toute maladie venait
d'indigestion, et que pour toute espèce de maux il fallait purger son
homme jusqu'au sang.
Une demi-heure après avoir avalé le caramel, je fus pris de
vomissements effroyables; on avertit M. de Chateaubriand, qui voulait
faire sauter le pauvre diable par la fenêtre de la tour. Celui-ci
épouvanté, met habit bas, retrousse les manches de sa chemise en
faisant les gestes les plus grotesques. A chaque mouvement, sa
perruque tournait en tous sens; il répétait mes cris et ajoutait
après: «_Che? monsou Lavandier!_» Ce monsieur Lavandier était le
pharmacien du village[198], qu'on avait appelé au secours. Je ne
savais, au milieu de mes douleurs, si je mourrais des drogues de cet
homme ou des éclats de rire qu'il m'arrachait.
[Note 198: Maître Noël _Le Lavandier_, apothicaire,
marié à Dingé, près de Combourg, le 7 juillet 1751,
était originaire de la paroisse de Vieuvel, où sa
famille, venue de Normandie, s'était établie au
XVIIe siècle.]
On arrêta les effets de cette trop forte dose d'émétique, et je fus
remis sur pied. Toute notre vie se passe à errer autour de notre
tombe; nos diverses maladies sont des souffles qui nous approchent
plus ou moins du port. Le premier mort que j'aie vu était un chanoine
de Saint-Malo; il gisait expiré sur son lit, le visage distors par les
dernières convulsions. La mort est belle, elle est notre amie:
néanmoins, nous ne la reconnaissons pas, parce qu'elle se présente (p. 100)
à nous masquée et que son masque nous épouvante.
On me renvoya au collège à la fin de l'automne.
* * * * *
De Dieppe où l'injonction de la police m'avait obligé de me réfugier,
on m'a permis de revenir à la Vallée-aux-Loups, où je continue ma
narration. La terre tremble sous les pas du soldat étranger, qui dans
ce moment même envahit ma patrie; j'écris, comme les derniers Romains,
au bruit de l'invasion des Barbares. Le jour, je trace des pages aussi
agitées que les événements de ce jour[199]; la nuit, tandis que le
roulement du canon lointain expire dans mes bois, je retourne au
silence des années qui dorment dans la tombe, à la paix de mes plus
jeunes souvenirs. Que le passé d'un homme est étroit et court, à côté
du vaste présent des peuples et de leur avenir immense!
[Note 199: _De Buonaparte et des Bourbons_. (Note
de Genève, 1831.) Ch.]
Les mathématiques, le grec et le latin occupèrent tout mon hiver au
collège. Ce qui n'était pas consacré à l'étude était donné à ces jeux
du commencement de la vie, pareils en tous lieux. Le petit Anglais, le
petit Allemand, le petit Italien, le petit Espagnol, le petit
Iroquois, le petit Bédouin roulent le cerceau et lancent la balle.
Frères d'une grande famille, les enfants ne perdent leurs traits de
ressemblance qu'en perdant l'innocence, la même partout. Alors les
passions, modifiées par les climats, les gouvernements et les moeurs,
font les nations diverses; le genre humain cesse de s'entendre et de
parler le même langage: c'est la société qui est la véritable tour de
Babel.
Un matin, j'étais très animé à une partie de barres dans la (p. 101)
grande cour du collège; on me vint dire qu'on me demandait. Je suivis
le domestique à la porte extérieure. Je trouve un gros homme, rouge de
visage, les manières brusques et impatientes, le ton farouche, ayant
un bâton à la main, portant une perruque noire mal frisée, une soutane
déchirée retroussée dans ses poches, des souliers poudreux, des bas
percés au talon: «Petit polisson, me dit-il, n'êtes-vous pas le
chevalier de Chateaubriand de Combourg?--Oui, monsieur, répondis-je
tout étourdi de l'apostrophe.--Et moi, reprit-il presque écumant, je
suis le dernier aîné de votre famille, je suis l'abbé de Chateaubriand
de la Guerrande[200]: regardez-moi bien.» Le fier abbé met la main
dans le gousset d'une vieille culotte de panne, prend un écu de six
francs moisi, enveloppé dans un papier crasseux, me le jette au nez et
continue à pied son voyage, en marmottant ses matines d'un air
furibond. J'ai su depuis que le prince de Condé avait fait offrir à ce
hobereau-vicaire le préceptorat du duc de Bourbon. Le prêtre
outrecuidé répondit que le prince, possesseur de la baronnie de
Chateaubriand, devait savoir que les héritiers de cette baronnie
pouvaient avoir des précepteurs, mais n'étaient les précepteurs de
personne. Cette hauteur était le défaut de ma famille; elle était
odieuse dans mon père; mon frère la poussait jusqu'au ridicule; (p. 102)
elle a un peu passé à son fils aîné.--Je ne suis pas bien sûr, malgré
mes inclinations républicaines, de m'en être complètement affranchi,
bien que je l'aie soigneusement cachée.
[Note 200: Charles-Hilaire de Chateaubriand, né en
1708, successivement recteur de
Saint-Germain-de-la-mer au diocèse de Saint-Brieuc,
de Saint-Étienne de Rennes en 1748, de
Bazouge-du-Désert en 1767, et de Toussaint de
Rennes en 1770. Il résigna en 1776 et mourut au Val
des Bretons en Pleine-Fougères, le 12 août 1782.
(_Pouillé de Rennes_, IV, 120; V, 557, 655, 658;
Paris-Jallobert, _Bazouge_, p. 27,
_Pleine-Fougères_, p. 15 et 55.)]
* * * * *
L'époque de ma première communion approchait, moment où l'on décidait
dans la famille de l'état futur de l'enfant. Cette cérémonie
religieuse remplaçait parmi les jeunes chrétiens la prise de la robe
virile chez les Romains. Madame de Chateaubriand était venue assister
à la première communion d'un fils qui, après s'être uni à son Dieu,
allait se séparer de sa mère.
Ma piété paraissait sincère; j'édifiais tout le collège; mes regards
étaient ardents; mes abstinences répétées allaient jusqu'à donner de
l'inquiétude à mes maîtres. On craignait l'excès de ma dévotion; une
religion éclairée cherchait à tempérer ma ferveur.
J'avais pour confesseur le supérieur du séminaire des Eudistes, homme
de cinquante ans, d'un aspect rigide. Toutes les fois que je me
présentais au tribunal de la pénitence, il m'interrogeait avec
anxiété. Surpris de la légèreté de mes fautes, il ne savait comment
accorder mon trouble avec le peu d'importance des secrets que je
déposais dans son sein. Plus le jour de Pâques s'avoisinait, plus les
questions du religieux étaient pressantes. «Ne me cachez-vous rien?»
me disait-il. Je répondais: «Non, mon père.--N'avez-vous pas fait
telle faute?--Non, mon père.» Et toujours: «Non, mon père.» Il me
renvoyait en doutant, en soupirant, en me regardant jusqu'au (p. 103)
fond de l'âme, et moi, je sortais de sa présence, pâle et défiguré
comme un criminel.
Je devais recevoir l'absolution le mercredi saint. Je passai la nuit
du mardi au mercredi en prières, et à lire avec terreur le livre des
_Confessions mal faites_. Le mercredi, à trois heures de l'après-midi,
nous partîmes pour le séminaire; nos parents nous accompagnaient. Tout
le vain bruit qui s'est depuis attaché à mon nom n'aurait pas donné à
madame de Chateaubriand un seul instant de l'orgueil qu'elle éprouvait
comme chrétienne et comme mère, en voyant son fils prêt à participer
au grand mystère de la religion.
En arrivant à l'église, je me prosternai devant le sanctuaire et j'y
restai comme anéanti. Lorsque je me levai pour me rendre à la
sacristie, où m'attendait le supérieur, mes genoux tremblaient sous
moi. Je me jetai aux pieds du prêtre; ce ne fut que de la voix la plus
altérée que je parvins à prononcer mon _Confiteor_. «Eh bien,
n'avez-vous rien oublié?» me dit l'homme de Jésus-Christ. Je demeurai
muet. Ses questions recommencèrent, et le fatal _non, mon père_,
sortit de ma bouche. Il se recueillit, il demanda des conseils à Celui
qui conféra aux apôtres le pouvoir de lier et de délier les âmes.
Alors, faisant un effort, il se prépare à me donner l'absolution.
La foudre que le ciel eut lancée sur moi m'aurait causé moins
d'épouvante, je m'écriai: «Je n'ai pas tout dit!» Ce redoutable juge,
ce délégué du souverain Arbitre, dont le visage m'inspirait tant de
crainte, devient le pasteur le plus tendre; il m'embrasse et fond en
larmes: «Allons, me dit-il, mon cher fils, du courage!»
Je n'aurai jamais un tel moment dans ma vie. Si l'on m'avait (p. 104)
débarrassé du poids d'une montagne, on ne m'eût pas plus soulagé: je
sanglotais de bonheur. J'ose dire que c'est de ce jour que j'ai été
créé honnête homme; je sentis que je ne survivrais jamais à un
remords: quel doit donc être celui du crime, si j'ai pu tant souffrir
pour avoir tu les faiblesses d'un enfant! Mais combien elle est divine
cette religion qui se peut emparer ainsi de nos bonnes facultés! Quels
préceptes de morale suppléeront jamais à ces institutions chrétiennes?
Le premier aveu fait, rien ne me coûta plus: mes puérilités cachées,
et qui auraient fait rire le monde, furent pesées au poids de la
religion. Le supérieur se trouva fort embarrassé; il aurait voulu
retarder ma communion; mais j'allais quitter le collège de Dol et
bientôt entrer au service dans la marine. Il découvrit avec une
grande sagacité, dans le caractère même de mes _juvéniles_, tout
insignifiantes qu'elles étaient, la nature de mes penchants; c'est
le premier homme qui ait pénétré le secret de ce que je pouvais
être. Il devina mes futures passions; il ne me cacha pas ce qu'il
croyait voir de bon en moi, mais il me prédit aussi mes maux à
venir. «Enfin, ajouta-t-il, le temps manque à votre pénitence; mais
vous êtes lavé de vos péchés par un aveu courageux, quoique tardif.»
Il prononça, en levant la main, la formule de l'absolution. Cette
seconde fois, ce bras foudroyant ne fit descendre sur ma tête que la
rosée céleste; j'inclinai mon front pour la recevoir: ce que je
sentais participait de la félicité des anges. Je m'allai précipiter
dans le sein de ma mère qui m'attendait au pied de l'autel. Je ne (p. 105)
parus plus le même à mes maîtres et à mes camarades; je marchais d'un
pas léger, la tête haute, l'air radieux, dans tout le triomphe du
repentir.
Le lendemain, jeudi saint, je fus admis à cette cérémonie touchante et
sublime dont j'ai vainement essayé de tracer le tableau dans le _Génie
du christianisme_[201]. J'y aurais pu retrouver mes petites
humiliations accoutumées: mon bouquet et mes habits étaient moins
beaux que ceux de mes compagnons; mais ce jour-là tout fut à Dieu et
pour Dieu. Je sais parfaitement ce que c'est que la Foi: la présence
réelle de la victime dans le saint sacrement de l'autel m'était aussi
sensible que la présence de ma mère à mes côtés. Quand l'hostie fut
déposée sur mes lèvres, je me sentis comme tout éclairé en dedans. Je
tremblais de respect, et la seule chose matérielle qui m'occupât était
la crainte de profaner le pain sacré.
Le pain que je vous propose
Sert aux anges d'aliment,
Dieu lui-même le compose
De la fleur de son froment.
(NE.)
[Note 201: _Génie du christianisme_, première
partie, livre I, chapitre VII: De la Communion.]
Je conçus encore le courage des martyrs; j'aurais pu dans ce moment
confesser le Christ sur le chevalet ou au milieu des lions.
J'aime à rappeler ces félicités qui précédèrent de peu d'instants dans
mon âme les tribulations du monde. En comparant ces ardeurs aux
transports que je vais peindre; en voyant le même coeur éprouver, (p. 106)
dans l'intervalle de trois ou quatre années, tout ce que l'innocence
et la religion ont de plus doux et de plus salutaire, et tout ce que
les passions ont de plus séduisant et de plus funeste, on choisira des
deux joies; on verra de quel côté il faut chercher le bonheur et
surtout le repos.