Une chose m'humilie: la mémoire est souvent la qualité de la sottise;

elle appartient généralement aux esprits lourds, qu'elle rend plus

pesants par le bagage dont elle les surcharge. Et néanmoins, sans la

mémoire, que serions-nous? Nous oublierions nos amitiés, nos amours,

nos plaisirs, nos affaires; le génie ne pourrait rassembler ses idées;

le coeur le plus affectueux perdrait sa tendresse s'il ne se souvenait

plus; notre existence se réduirait aux moments successifs d'un présent

qui s'écoule sans cesse: il n'y aurait plus de passé. Ô misère (p. 079)

de nous! notre vie est si vaine qu'elle n'est qu'un reflet de notre

mémoire.

* * * * *

J'allai passer le temps des vacances à Combourg. La vie de château aux

environs de Paris ne peut donner une idée de la vie de château dans

une province reculée.

La terre de Combourg n'avait pour tout domaine que des landes,

quelques moulins et les deux forêts, Bourgouët et Tanoërn, dans un

pays où le bois est presque sans valeur. Mais Combourg était riche en

droits féodaux; ces droits étaient de diverses sortes: les uns

déterminaient certaines redevances pour certaines concessions, ou

fixaient des usages nés de l'ancien ordre politique; les autres ne

semblaient avoir été dans l'origine que des divertissements.

Mon père avait fait revivre quelques-uns de ces derniers droits, afin

de prévenir la prescription. Lorsque toute la famille était réunie,

nous prenions part à ces amusements gothiques: les trois principaux

étaient le _Saut des poissonniers_, la _Quintaine_, et une foire

appelée l'_Angevine_. Des paysans en sabots et en braies, hommes d'une

France qui n'est plus, regardaient ces jeux d'une France qui n'était

plus. Il y avait prix pour le vainqueur, amende pour le vaincu.

La Quintaine conservait la tradition des tournois: elle avait sans

doute quelques rapports avec l'ancien service militaire des fiefs.

Elle est très bien décrite dans du Cange (voce TANA)[177]. On devait

payer les amendes en ancienne monnaie de cuivre, jusqu'à la (p. 080)

valeur de _deux moutons d'or à la couronne_ de 25 _sols parisis_

chacun.

[Note 177: _Le Manuscrit de 1826_ renferme ici une

courte description du jeu de la quintaine. «Tous

les nouveaux mariés de l'année dans la mouvance de

Combourg étaient obligés, au mois de mai, de venir

rompre une lance de bois contre un poteau placé

dans un chemin creux qui passait au haut du grand

mail; les jouteurs étaient à cheval; le baillif,

juge du camp, examinait la lance, déclarait qu'il

n'y avait ni fraude ni dol dans les armes; on

pouvait courir trois fois contre le poteau, mais au

troisième tour, si la lance n'était pas rompue, les

gabeurs du tournoi champêtre accablaient de

plaisanteries le joutier maladroit, qui payait un

petit écu au seigneur.»]

La foire appelée _l'Angevine_ se tenait dans la prairie de l'Étang, le

4 septembre de chaque année, jour de ma naissance. Les vassaux étaient

obligés de prendre les armes, ils venaient au château lever la

bannière du seigneur; de là ils se rendaient à la foire pour établir

l'ordre et prêter force à la perception d'un péage dû aux comtes de

Combourg par chaque tête de bétail, espèce de droit régalien. A cette

époque, mon père tenait table ouverte. On ballait pendant trois jours:

les maîtres dans la grande salle, au raclement d'un violon; les

vassaux, dans la cour Verte, au nasillement d'une musette. On

chantait, on poussait des huzzas, on tirait des arquebusades. Ces

bruits se mêlaient aux mugissements des troupeaux de la foire; la

foule vaguait dans les jardins et les bois, et du moins une fois l'an

on voyait à Combourg quelque chose qui ressemblait à de la joie.

Ainsi, j'ai été placé assez singulièrement dans la vie pour avoir

assisté aux courses de la _Quintaine_ et à la proclamation des _Droits

de l'Homme_; pour avoir vu la milice bourgeoise d'un village de

Bretagne et la garde nationale de France, la bannière des seigneurs de

Combourg et le drapeau de la révolution. Je suis comme le dernier

témoin des moeurs féodales.

Les visiteurs que l'on recevait au château se composaient des (p. 081)

habitants de la bourgade et de la noblesse de la banlieue: ces

honnêtes gens furent mes premiers amis. Notre vanité met trop

d'importance au rôle que nous jouons dans le monde. Le bourgeois de

Paris rit du bourgeois d'une petite ville; le noble de cour se moque

du noble de province; l'homme connu dédaigne l'homme ignoré, sans

songer que le temps fait également justice de leurs prétentions, et

qu'ils sont tous également ridicules ou indifférents aux yeux des

générations qui se succèdent.

Le premier habitant du lieu était un M. Potelet, ancien capitaine de

vaisseau de la compagnie des Indes[178] qui redisait de grandes

histoires de Pondichéry. Comme il les racontait les coudes appuyés sur

la table, mon père avait toujours envie de lui jeter son assiette au

visage. Venait ensuite l'entrepositaire des tabacs, M. Launay de La

Billardière[179] père de famille qui comptait douze enfants, comme

Jacob, neuf filles et trois garçons, dont le plus jeune, David, était

mon camarade de jeux[180]. Le bonhomme s'avisa de vouloir être (p. 082)

noble en 1789: il prenait bien son temps! Dans cette maison, il y

avait force joie et beaucoup de dettes. Le sénéchal Gesbert[181], le

procureur fiscal Petit[182], le receveur Corvaisier[183], le chapelain

l'abbé Chalmel[184], formaient la société de Combourg. Je n'ai pas

rencontré à Athènes des personnages plus célèbres.

[Note 178: Dans cette peinture de la petite société

de Combourg, Chateaubriand a été scrupuleusement

exact, comme il le sera du reste en toute

circonstance, ainsi qu'on le verra de plus en plus

en avançant dans la lecture des _Mémoires_.--Noble

Me François-Jean-Baptiste _Potelet_, seigneur de

Saint-Mahé et de la Durantais, après avoir servi

dans la marine de la compagnie des Indes, épousa,

le 6 octobre 1767, à Combourg, Marie-Marguerite de

Lormel. Sa fille aînée, Marie-Marguerite, née en

1768, la même année que Chateaubriand, se maria en

1789 à Pierre-Emmanuel-Vincent-Marie de Freslon de

Saint-Aubin, président des requêtes au Parlement de

Bretagne.]

[Note 179: Gilles-Marie _de Launay_, sieur de la

_Biliardière_, d'abord procureur fiscal de

Bécherel, puis sénéchal des juridictions du

Vauruffier, de la vicomté de Besso et du marquisat

de Caradenc, était devenu plus tard entreposeur des

fermes du roi à Combourg. Né à Bécherel, il avait

épousé à Bain, le 17 juillet 1750, Marie-Anne

Nogues, dont étaient nés, de 1752 à 1769, treize

enfants (et non douze), cinq garçons et huit

filles. David, le compagnon de jeux de

Chateaubriand, était bien, comme il le dit, le plus

jeune des fils.]

[Note 180: J'ai retrouvé mon ami David: je dirai

quand et comment. (Note de Genève, 1832.) Ch.]

[Note 181: Jean-Baptiste _Gesbert_, Sr de la

Noé-Sécho, sénéchal de la juridiction seigneuriale

de Combourg, originaire de Rostrenen, marié à

Bécherel, le 22 octobre 1782, à Marie-Jeanne

Faisant de la Gantraye.]

[Note 182: Me René _Petit_, né à la Guerche,

procureur fiscal du comté de Combourg. Il devint en

1791 juge au district de Dinan. Son fils René-Marie

_Lucil_, né le 29 mars 1783, a été tenu sur les

fonts baptismaux par Lucile de Chateaubriand.]

[Note 183: Me Julien _Corvaisier_ ou _le

Corvaisier_, notaire et procureur de la

juridiction.]

[Note 184: L'abbé _Chalmel_ (Jean-François),

chapelain du château de Combourg, était petit-fils

de Me Noël Chalmel, notaire à Rennes.]

MM. du Petit-Bois[185], de Château d'Assie[186], de Tinténiac[187], un

ou deux autres gentilshommes, venaient, le dimanche, entendre (p. 083)

la messe à la paroisse, et dîner ensuite chez le châtelain. Nous

étions plus particulièrement liés avec la famille Trémaudan, composée

du mari[188], de la femme extrêmement belle, d'une soeur naturelle et

de plusieurs enfants. Cette famille habitait une métairie, qui

n'attestait sa noblesse que par un colombier. Les Trémaudan vivent

encore. Plus sages et plus heureux que moi, ils n'ont point perdu de

vue les tours du château que j'ai quitté depuis trente ans; ils font

encore ce qu'ils faisaient lorsque j'allais manger le pain bis à leur

table; ils ne sont point sortis du port dans lequel je ne rentrerai

plus. Peut-être parlent-ils de moi au moment même où j'écris cette

page: je me reproche de tirer leur nom de sa protectrice obscurité.

Ils ont douté longtemps que l'homme dont ils entendaient parler fût le

_petit chevalier_. Le recteur ou curé de Combourg, l'abbé Sévin[189],

celui-là même dont j'écoutais le prône, a montré la même (p. 084)

incrédulité: il ne se pouvait persuader que le polisson, camarade des

paysans, fût le défenseur de la religion; il a fini par le croire, et

il me cite dans ses sermons, après m'avoir tenu sur ses genoux. Ces

dignes gens, qui ne mêlent à mon image aucune idée étrangère, qui me

voient tel que j'étais dans mon enfance et dans ma jeunesse, me

reconnaîtraient-ils aujourd'hui sous les travestissements du temps? Je

serais obligé de leur dire mon nom avant qu'ils me voulussent presser

dans leurs bras.

[Note 185: Jean Anne _Pinot_ du _Petitbois_, né à

Rennes le 10 janvier 1737, était le fils aîné de

Maurille-Anne Pinot, écuyer, seigneur du Petitbois,

et de Jeanne-Perrine Guybert. D'abord sous-aide

major au régiment de la Reine, puis capitaine de

dragons au régiment de Belzunce, il habitait le

château du Grandval en Combourg et y mourut, le 10

octobre 1789, _en grande odeur de piété_ (acte

d'inhumation). Il avait épousé en Saint-Aubin de

Rennes, le 7 mars 1769, Anne-Marc de la Chénardais,

décédée à Rennes le 26 vendémiaire an III (17

octobre 1794).--Le château du Grandval est encore

habité aujourd'hui par la famille du Petitbois.]

[Note 186: Michel-Charles _Locquet_, comte de

Château-d'Assis, né à Saint-Malo le 14 janvier

1748. Il appartenait à une famille très honorée

dans le pays malouin: sa mère était une Trublet.

Marié en 1774 à Jeanne-Anne Joséphine de

Boisbaudry, il demeurait au château de Triaudin, en

Combourg, qui est aujourd'hui habité par le vicomte

Roger du Petitbois.]

[Note 187: Des Tinténiac, en résidence momentanée

chez des amis habitant le pays, auront sans doute

fait au château de Combourg des visites dont

Chateaubriand avait gardé le souvenir; mais il n'y

avait pas de Tinténiac établis à Combourg ou dans

les paroisses environnantes.]

[Note 188: Nicolas-Pierre _Philippes_, seigneur de

Trémaudan, ancien officier de dragons au régiment

de la Ferronnais, était né à Pontorson le 19

septembre 1749, fils d'écuyer Pierre _Philippes_,

seigneur de Villeneuve Torrens, et d'Augustine de

Lantivy. Il avait épousé, à Saint-Malo, le 24

janvier 1769, Marie-Louise Mazin, dont il eut

plusieurs enfants nés à Combourg de 1770 à 1786.]

[Note 189: René-Malo Sévin fut nommé recteur de la

paroisse de Combourg en 1776. Il refusa de prêter

serment à la constitution civile du clergé, et

passa à Jersey en 1792. Rentré en 1797, il fut

réinstallé en 1803 à la cure de Combourg et y

mourut en 1817.]

Je porte malheur à mes amis. Un garde-chasse, appelé Raulx, qui

s'était attaché à moi, fut tué par un braconnier. Ce meurtre me fit

une impression extraordinaire. Quel étrange mystère dans le sacrifice

humain! Pourquoi faut-il que le plus grand crime et la plus grande

gloire soient de verser le sang de l'homme? Mon imagination me

représentait Raulx tenant ses entrailles dans ses mains et se traînant

à la chaumière où il expira. Je conçus l'idée de la vengeance; je

m'aurais voulu battre contre l'assassin. Sous ce rapport je suis

singulièrement né: dans le premier moment d'une offense, je la sens à

peine; mais elle se grave dans ma mémoire; son souvenir, au lieu de

décroître, s'augmente avec le temps; il dort dans mon coeur des mois,

des années entières, puis il se réveille à la moindre circonstance

avec une force nouvelle, et ma blessure devient plus vive que le

premier jour. Mais si je ne pardonne point à mes ennemis, je ne leur

fais aucun mal; je suis rancunier et ne suis point vindicatif. (p. 085)

Ai-je la puissance de me venger, j'en perds l'envie; je ne serais

dangereux que dans le malheur. Ceux qui m'ont cru faire céder en

m'opprimant se sont trompés; l'adversité est pour moi ce qu'était la

terre pour Antée: je reprends des forces dans le sein de ma mère. Si

jamais le bonheur m'avait enlevé dans ses bras, il m'eût étouffé.

* * * * *

Je retournai à Dol, à mon grand regret. L'année suivante, il y eut un

projet de descente à Jersey, et un camp s'établit auprès de Saint-Malo.

Des troupes furent cantonnées à Combourg; M. de Chateaubriand donna,

par courtoisie, successivement asile aux colonels des régiments de

Touraine et de Conti: l'un était le duc de Saint-Simon[190], et l'autre

le marquis de Causans[191]. Vingt officiers étaient tous les jours

invités à la table de mon père. Les plaisanteries de ces (p. 086)

étrangers me déplaisaient; leurs promenades troublaient la paix de mes

bois. C'est pour avoir vu le colonel en second du régiment de Conti,

le marquis de Wignacourt[192], galoper sous des arbres, que des idées

de voyage me passèrent pour la première fois par la tête.

[Note 190: Claude-Anne, vicomte, puis marquis, puis

duc de Saint-Simon, de la branche de Montbléru,

fils de Louis-Gabriel, marquis de Saint-Simon, et

de Catherine-Marguerite-Jaquette Pineau de Viennay,

naquit au château de la Faye (Charente). Entré très

jeune au service militaire, il fut nommé, le 3

janvier 1770, brigadier, puis, le 29 juin 1775,

_colonel du régiment de Touraine_. Il prit part à

la guerre d'Amérique, fut élu, en 1789, par le

bailliage d'Angoulême, député de la noblesse aux

États-Généraux, émigra en Espagne, y prit du

service et devint capitaine-général de la

Vieille-Castille. Le roi Charles IV le nomma grand

d'Espagne en 1803. En 1808, lors de la prise de

Madrid par les Français, il fut blessé et fait

prisonnier; condamné à mort par un conseil de

guerre, il obtint une commutation de peine et fut

enfermé dans la citadelle de Besançon, où il resta

jusqu'à la chute de l'Empire. Il retourna alors en

Espagne et fut créé duc par Ferdinand VII. Il

mourut à Madrid le 3 janvier 1819.]

[Note 91: J'ai éprouvé un sensible plaisir en

retrouvant, depuis la Restauration, ce galant

homme, distingué par sa fidélité et ses vertus

chrétiennes. (Note de Genève, 1831.) Ch.

Cette note de 1831, relative au marquis de Causans,

remplace les lignes suivantes du _Manuscrit de

1826_, écrites au lendemain de l'ordonnance du 5

septembre 1816, qui prononçait la dissolution de la

_Chambre introuvable_: «J'ai éprouvé un sensible

plaisir en retrouvant ce dernier, distingué par ses

vertus chrétiennes, dans cette chambre des députés

qui fera à jamais l'honneur et les regrets de la

France, quand le temps des factions sera passé et

celui de la justice venu; dans cette Chambre que la

Providence avait envoyée pour sauver la France et

l'Europe, qui n'a pu être cassée que par un

véritable crime politique, et dont la gloire

survivra à la renommée des misérables ministres qui

s'en firent les persécuteurs.»--_Causans de

Mauléon_ (Jacques-Vincent, marquis de), né le 31

juillet 1751, était colonel du régiment de Conti,

lorsqu'il fut élu député de la noblesse aux

États-Généraux pour la principauté d'Orange. Le 17

avril 1790, il fut promu maréchal de camp. La

Restauration le nomma lieutenant-général le 23 août

1814. Élu député de Vaucluse à la _Chambre

introuvable_, le 24 août 1815; réélu le 4 octobre

1816; éliminé au renouvellement par cinquième de

1819, renvoyé à la Chambre des députés le 24 avril

1820, il y siégea jusqu'à sa mort, arrivée le 24

avril 1824.]

[Note 192: _Wignacourt_ (Antoine-Louis, marquis

de), fils de Louis-Daniel, marquis de Wignacourt,

et de Marie-Julie de Maizières, né le 22 janvier

1753. Il est porté sur l'_État militaire de la

France_ pour 1784 comme mestre de camp

lieutenant-colonel en second du régiment de Conti,

chevalier de Saint-Louis.]

Quand j'entendais nos hôtes parler de Paris et de la cour, je devenais

triste; je cherchais à deviner ce que c'était que la société: je

découvrais quelque chose de confus et de lointain; mais bientôt je me

troublais. Des tranquilles régions de l'innocence, en jetant les yeux

sur le monde, j'avais des vertiges, comme lorsqu'on regarde la (p. 087)

terre du haut de ces tours qui se perdent dans le ciel.

Une chose me charmait pourtant, la parade. Tous les jours, la garde

montante défilait, tambour et musique en tête, au pied du perron, dans

la Cour Verte. M. de Causans proposa de me montrer le camp de la côte:

mon père y consentit.

Je fus conduit à Saint-Malo par M. de La Morandais, très bon

gentilhomme, mais que la pauvreté avait réduit à être régisseur de la

terre de Combourg[193]. Il portait un habit de camelot gris, avec un

petit galon d'argent au collet, une têtière ou morion de feutre gris à

oreilles, à une seule corne en avant. Il me mit à califourchon

derrière lui, sur la croupe de sa jument _Isabelle_. Je me tenais au

ceinturon de son couteau de chasse, attaché par-dessus son habit:

j'étais enchanté. Lorsque Claude de Bullion et le père du président de

Lamoignon, enfants, allaient en campagne, «on les portait tous les

deux sur un même âne, dans des paniers, l'un d'un côté, l'autre de

l'autre, et l'on mettait un pain du côté de Lamoignon, parce qu'il

était plus léger que son camarade, pour faire le contrepoids.» (p. 088)

(_Mémoires du président de Lamoignon._)

[Note 193: François-Placide _Maillard_, seigneur

_de la Morandais_, marié en 1757 à Gillette Dastin

et père de quinze enfants, dont le dernier, né à

Combourg en 1777, eut pour parrain M. de

Chateaubriand, père du grand écrivain. Les Maillard

de la Morandais étaient d'ancienne noblesse, et de

la même famille que les Maillard de Belestre et des

Portes, de l'évêché de Nantes, qui ont été

maintenus en 1670, après avoir fait preuve de huit

générations nobles. Seulement, ceux qui s'étaient

établis à Combourg avaient singulièrement dérogé, à

raison de leur pauvreté. Les actes paroissiaux qui

les concernent ne leur donnent que des

qualifications bourgeoises. François-Placide de la

Morandais est décédé à Combourg le 30 août 1779.]

M. de La Morandais prit des chemins de traverse:

Moult volontiers, de grand'manière,

Alloit en bois et en rivière;

Car nulles gens ne vont en bois

Moult volontiers comme François.

Nous nous arrêtâmes pour dîner à une abbaye de bénédictins qui, faute

d'un nombre suffisant de moines, venait d'être réunie à un chef-lieu

de l'ordre. Nous n'y trouvâmes que le père procureur, chargé de la

disposition des biens meubles et de l'exploitation des futaies. Il

nous fit servir un excellent dîner maigre, à l'ancienne bibliothèque

du prieur; nous mangeâmes quantité d'oeufs frais, avec des carpes et

des brochets énormes. A travers l'arcade d'un cloître, je voyais de

grands sycomores qui bordaient un étang. La cognée les frappait au

pied, leur cime tremblait dans l'air, et ils tombaient pour nous

servir de spectacle. Des charpentiers, venus de Saint-Malo, sciaient à

terre des branches vertes, comme on coupe une jeune chevelure, ou

équarrissaient des troncs abattus. Mon coeur saignait à la vue de ces

forêts ébréchées et de ce monastère déshabité. Le sac général des

maisons religieuses m'a rappelé depuis le dépouillement de l'abbaye

qui en fut pour moi le pronostic.

Arrivé à Saint-Malo, j'y trouvai le marquis de Causans; je parcourus

sous sa garde les rues du camp. Les tentes, les faisceaux d'armes, les

chevaux au piquet, formaient une belle scène avec la mer, les

vaisseaux, les murailles et les clochers lointains de la ville. (p. 089)

Je vis passer, en habit de hussard, au grand galop sur un barbe, un de

ces hommes en qui finissait un monde, le duc de Lauzun. Le prince de

Carignan, venu au camp, épousa la fille de M. de Boisgarein, un peu

boiteuse, mais charmante[194]: cela fit grand bruit, et donna matière

à un procès que plaide encore aujourd'hui M. Lacretelle (p. 090)

l'aîné[195] Mais quel rapport ces choses ont-elles avec ma vie? «A

mesure que la mémoire de mes privés amis, dit Montaigne, leur fournit

la chose entière, ils reculent si arrière leur narration, que si le

conte est bon, ils en étouffent la bonté; s'il ne l'est pas, vous êtes

à maudire ou l'heur de leur mémoire ou le malheur de leur jugement.

J'ai vu des récits bien plaisans devenir très ennuyeux en la bouche

d'un seigneur.» J'ai peur d'être ce seigneur.

[Note 194: Le prince Eugène de _Savoie-Carignan_,

né le 22 septembre 1753, était le fils cadet du

prince Louis-Victor de Savoie Carignan et de la

princesse Christine-Henriette de

Hesse-Rheinfelds-Rothembourg. Frère de la princesse

de Lamballe, il entra au service de France sous le

nom de comte de Villefranche (_Villafranca_) et fut

placé à la tête du régiment de son nom. Le 22

septembre 1781, il épousa, dans la chapelle du

château du Parc, en la paroisse de

Saint-Méloir-des-Ondes, à quelques lieues de

Saint-Malo, Élisabeth-Anne Magon de Boisgarein,

fille de Jean-François-Nicolas Maçon, seigneur de

Boisgarein et de Louise de Karuel. Ce mariage fut

annulé par le Parlement, à la requête des parents

du prince. Celui-ci lutta désespérément pour faire

reviser cet arrêt. Les tristesses de cette lutte

abrégèrent sans doute ses jours, car une mort

prématurée l'enleva, le 30 juin 1785.--Un fils

était né de cette union, le 30 septembre 1783: il

se fit soldat sous Napoléon et fut nommé, pendant

la campagne de Russie, colonel d'un régiment de

hussards. Des lettres-patentes de 1810 lui

conférèrent le titre de baron. Louis XVIII, en

1814, lui rendit son ancien titre de comte de

Villefranche. Il devint officier-général et mourut

le 15 octobre 1825.--Il avait épousé, le 9 octobre

1810, Pauline-Antoinette Bénédictine-Marie de

Quélen d'Estuer de Caussade, fille du duc de la

Vauguyon; le fils issu de ce mariage,

_Eugène_-Emmanuel-Joseph-Marie-Paul-François,

reprit le rang de ses ancêtres, lorsque la branche

de Carignan monta sur le trône de Sardaigne avec le

roi Charles-Albert, petit-neveu du mari de Mlle de

Boisgarein. Le petit-fils de cette dernière, par

décret royal du 18 avril 1834, fut reconnu héritier

présomptif de la couronne, en cas d'extinction de

la branche régnante. A plusieurs reprises, pendant

que le roi était à la tête de son armée, lors des

guerres de l'indépendance italienne, le prince

Eugène de Savoie-Carignan remplit les fonctions de

lieutenant-général du royaume. Il est mort le 15

décembre 1886, laissant de son mariage morganatique

avec Dlle Félicité Crosic, contracté le 25 novembre

1863, six enfants, dont trois fils, qui sont

aujourd'hui les derniers descendants par les mâles

du mariage romanesque célébré, le 22 septembre

1781, dans la chapelle du château du Parc. Le roi

d'Italie leur a accordé, en 1888, le nom de

_Villafranca-Soissons_, avec le titre de comte.]

[Note 195: _Lacretelle_ (Pierre-Louis) dit l'_Aîné_

(1751-1824), membre de l'Académie française. Avocat

à Metz, puis à Paris, il plaida peu, mais ses

mémoires judiciaires lui valurent une assez grande

célébrité.]

Mon frère était à Saint-Malo lorsque M. de La Morandais m'y déposa. Il

me dit un soir: «Je te mène au spectacle: prends ton chapeau.» Je

perds la tête; je descends droit à la cave pour chercher mon chapeau

qui était au grenier. Une troupe de comédiens ambulants venait de

débarquer. J'avais rencontré des marionnettes; je supposais qu'on

voyait au théâtre des polichinelles beaucoup plus beaux que ceux de la

rue.

J'arrive, le coeur palpitant, à une salle bâtie en bois, dans une rue

déserte de la ville. J'entre par des corridors noirs, non sans un

certain mouvement de frayeur. On ouvre une petite porte, et me voilà

avec mon frère dans une loge à moitié pleine.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 13 / 42 段