Ma mère n'avait cessé de désirer qu'on me donnât une éducation

classique. L'état de marin auquel on me destinait «ne serait peut-être

pas de mon goût», disait-elle; il lui semblait bon à tout événement de

me rendre capable de suivre une autre carrière. Sa piété la portait à

souhaiter que je me décidasse pour l'Église. Elle proposa donc (p. 065)

de me mettre dans un collège où j'apprendrais les mathématiques, le

dessin, les armes et la langue anglaise; elle ne parla point du grec

et du latin, de peur d'effaroucher mon père; mais elle me les comptait

faire enseigner, d'abord en secret, ensuite à découvert lorsque

j'aurais fait des progrès. Mon père agréa la proposition: il fut

convenu que j'entrerais au collège de Dol. Cette ville eut la

préférence parce qu'elle se trouvait sur la route de Saint-Malo à

Combourg.

Pendant l'hiver très froid qui précéda ma réclusion scolaire, le feu

prit à l'hôtel où nous demeurions[164]: je fus sauvé par ma soeur

aînée, qui m'emporta à travers les flammes. M. de Chateaubriand,

retiré dans son château, appela sa femme auprès de lui: il le fallut

rejoindre au printemps.

[Note 164: Cet incendie eut lieu dans la nuit du 16

au 17 février 1776. Le feu prit dans les magasins

qui occupaient le rez-de-chaussée de la maison de

M. White, dont le premier étage, ainsi que nous

l'avons dit, était habité par la famille

Chateaubriand. Ces magasins servaient d'entrepôt à

un marchand épicier et renfermaient beaucoup de

matières combustibles. Les progrès du feu furent

rapides, et la maison toute entière serait sans

doute devenue la proie des flammes, si le cocher du

_Carrosse public_, qui partait cette nuit-là pour

Rennes, n'avait heureusement donné l'alarme. (Ch.

Cunat, _op. cit._)]

Le printemps, en Bretagne, est plus doux qu'aux environs de Paris, et

fleurit trois semaines plus tôt. Les cinq oiseaux qui l'annoncent,

l'hirondelle, le loriot, le coucou, la caille et le rossignol,

arrivent avec des brises qui hébergent dans les golfes de la péninsule

armoricaine. La terre se couvre de marguerites, de pensées, de

jonquilles, de narcisses, d'hyacinthes, de renoncules, d'anémones,

comme les espaces abandonnés qui environnent Saint-Jean-de-Latran (p. 066)

et Sainte-Croix-de-Jérusalem, à Rome. Des clairières se panachent

d'élégantes et hautes fougères; des champs de genêts et d'ajoncs

resplendissent de leurs fleurs qu'on prendrait pour des papillons

d'or. Les haies, au long desquelles abondent la fraise, la framboise

et la violette, sont décorées d'aubépines, de chèvrefeuille, de ronces

dont les rejets bruns et courbés portent des feuilles et des fruits

magnifiques. Tout fourmille d'abeilles et d'oiseaux; les essaims et

les nids arrêtent les enfants à chaque pas. Dans certains abris, le

myrte et le laurier-rose croissent en pleine terre, comme en Grèce; la

figue mûrit comme en Provence; chaque pommier, avec ses fleurs

carminées, ressemble à un gros bouquet de fiancée de village.

Au XIIe siècle, les cantons de Fougères, Rennes, Bécherel, Dinan,

Saint-Malo et Dol, étaient occupés par la forêt de Brécheliant; elle

avait servi de champ de bataille aux Francs et aux peuples de la

Domnonée. Wace raconte qu'on y voyait l'homme sauvage, la fontaine de

Berenton et un bassin d'or. Un document historique du XIe siècle, les

_Usemens et coutumes de la forêt de Brécilien_, confirme le roman de

_Rou_[165]: elle est, disent les _Usemens_, de grande et (p. 067)

spacieuse étendue; «il y a quatre châteaux, fort grand nombre de beaux

étangs, belles chasses où n'habitent aucunes bêtes vénéneuses, ni

nulles mouches, deux cents futaies, autant de fontaines, nommément la

fontaine de _Belenton_, auprès de laquelle le chevalier Pontus fit ses

armes.»

[Note 165: Le roman de _Rou_ (Rollon, duc de

Normandie), fut composé au XIIe siècle par le

trouvère normand Robert Wace. L'immense forêt qui

couvrait la partie centrale de la péninsule

armoricaine y est, en effet, appelée la forêt de

_Brecheliant_. Chez d'autres poètes du moyen-âge,

ce nom devient _Brécilien_ ou _Brecelien_,

_Breseliand, Bersillant_, ou plus généralement

_Broceliande_. L'un d'eux en donne cette

explication:

E ce fut en _Broceliande_,

Une _broce_ (une forêt) en une _lande_.

(Voir _Brocéliande et ses chevaliers_, par M. Baron

du Taya, p. 6, et _Histoire de Bretagne_, par

Arthur de la Borderie, tome I, p. 44, 45.)]

Aujourd'hui, le pays conserve des traits de son origine: entrecoupé de

fossés boisés, il a de loin l'air d'une forêt et rappelle

l'Angleterre; c'était le séjour des fées, et vous allez voir qu'en

effet j'y ai rencontré une sylphide. Des vallons étroits sont arrosés

par de petites rivières non navigables. Ces vallons sont séparés par

des landes et par des futaies à cépées de houx. Sur les côtes, se

succèdent phares, vigies, dolmens, constructions romaines, ruines de

châteaux du moyen âge, clochers de la renaissance: la mer borde le

tout. Pline dit de la Bretagne: _Péninsule spectatrice de

l'Océan_[166].

[Note 166: A la suite de la lecture d'une partie de

ses _Mémoires_, faite en 1834 chez Mme Récamier,

Chateaubriand communiqua aux journaux divers

fragments de son ouvrage. Les pages sur le

_Printemps en Bretagne_ furent publiées dans le

_Panorama littéraire de l'Europe_ (tome II, IVe

livraison; avril 1834). Les deux paragraphes qu'on

a lus plus haut n'en formaient alors qu'un seul,

dont le texte, assez différent du texte actuel,

mérite d'être conservé. Voici cette première

version:

«L'aspect du pays, entrecoupé de fossés

boisés, est celui d'une continuelle forêt, et

rappelle l'Angleterre. Des vallons étroits et

profonds où coulent, parmi des saulaies et des

chenevières, de petites rivières non

navigables, présentent des perspectives

riantes et solitaires. Les futaies à fond de

bruyères et à cépées de houx, habitées par des

sabotiers, des charbonniers et des verriers

tenant du gentilhomme, du commerçant et du

sauvage; les landes nues, les plateaux pelés,

les champs rougeâtres de sarrasin qui séparent

ces vallons entre eux, en font mieux sentir la

fraîcheur et l'agrément. Sur les côtes se

succèdent des tours à fanaux, des clochers de

la renaissance, des vigies, des ouvrages

romains, des monuments druidiques, des ruines

de châteaux: la mer borde le tout.»]

Entre la mer et la terre s'étendent des campagnes pélagiennes,

frontières indécises des deux éléments: l'alouette de champ y vole

avec l'alouette marine; la charrue et la barque, à un jet de (p. 068)

pierre l'une de l'autre, sillonnent la terre et l'eau. Le navigateur

et le berger s'empruntent mutuellement leur langue: le matelot dit

_les vagues moutonnent_, le pâtre dit _des flottes de moutons_. Des

sables de diverses couleurs, des bancs variés de coquillages, des

varechs, des franges d'une écume argentée, dessinent la lisière blonde

ou verte des blés. Je ne sais plus dans quelle île de la Méditerranée

j'ai vu un bas-relief représentant les Néréides attachant des festons

au bas de la robe de Cérès[167].

[Note 167. «J'ai vu dans l'île de Céos un

bas-relief antique qui représentait les Néréides

attachant des festons au bas de la robe de Cérès.»

_Manuscrit de 1834_.]

Mais ce qu'il faut admirer en Bretagne, c'est la lune se levant sur la

terre et se couchant sur la mer.

Établie par Dieu gouvernante de l'abîme, la lune a ses nuages, ses

vapeurs, ses rayons, ses ombres portées comme le soleil; mais comme

lui elle ne se retire pas solitaire: un cortège d'étoiles

l'accompagne. A mesure que sur mon rivage natal elle descend au bout

du ciel, elle accroît son silence qu'elle communique à la mer; bientôt

elle tombe à l'horizon, l'intersecte, ne montre plus que la moitié de

son front qui s'assoupit, s'incline et disparaît dans la molle

intumescence des vagues. Les astres voisins de leur reine, avant (p. 069)

de plonger à sa suite, semblent s'arrêter, suspendus à la cime

des flots. La lune n'est pas plutôt couchée, qu'un souffle venant du

large brise l'image des constellations, comme on éteint les flambeaux

après une solennité.

* * * * *

Je devais suivre mes soeurs jusqu'à Combourg: nous nous mîmes en route

dans la première quinzaine de mai. Nous sortîmes de Saint-Malo au

lever du soleil, ma mère, mes quatre soeurs et moi, dans une énorme

berline à l'antique, panneaux surdorés, marchepieds en dehors, glands

de pourpre aux quatre coins de l'impériale. Huit chevaux parés comme

les mulets en Espagne, sonnettes au cou, grelots aux brides, housses

et franges de laine de diverses couleurs, nous traînaient. Tandis que

ma mère soupirait, mes soeurs parlaient à perdre haleine, je regardais

de mes deux yeux, j'écoutais de mes deux oreilles, je m'émerveillais à

chaque tour de roue: premier pas d'un Juif errant qui ne se devait

plus arrêter. Encore si l'homme ne faisait que changer de lieux! mais

ses jours et son coeur changent.

Nos chevaux reposèrent à un village de pêcheurs sur la grève de

Cancale. Nous traversâmes ensuite les marais et la fiévreuse ville de

Dol: passant devant la porte du collège où j'allais bientôt revenir,

nous nous enfonçâmes dans l'intérieur du pays.

Durant quatre mortelles lieues, nous n'aperçûmes que des bruyères

guirlandées de bois, des friches à peines écrêtées, des semailles de

blé noir, court et pauvre, et d'indigentes avénières. Des

charbonniers conduisant des files de petits chevaux à crinière (p. 070)

pendante et mêlée; des paysans à sayons de peau de bique, à cheveux

longs, pressaient des boeufs maigres avec des cris aigus et marchaient

à la queue d'une lourde charrue, comme des faunes labourant. Enfin,

nous découvrîmes une vallée au fond de laquelle s'élevait, non loin

d'un étang, la flèche de l'église d'une bourgade; les tours d'un

château féodal montaient dans les arbres d'une futaie éclairée par le

soleil couchant.

J'ai été obligé de m'arrêter: mon coeur battait au point de repousser

la table sur laquelle j'écris. Les souvenirs qui se réveillent dans ma

mémoire m'accablent de leur force et de leur multitude: et pourtant,

que sont-ils pour le reste du monde?

Descendus de la colline, nous guéâmes un ruisseau; après avoir cheminé

une demi-heure, nous quittâmes la grande route, et la voiture roula au

bord d'un quinconce, dans une allée de charmilles dont les cimes

s'entrelaçaient au-dessus de nos têtes: je me souviens encore du

moment où j'entrai sous cet ombrage et de la joie effrayée que

j'éprouvai.

En sortant de l'obscurité du bois, nous franchîmes une avant-cour

plantée de noyers, attenante au jardin et à la maison du régisseur; de

là nous débouchâmes, par une porte bâtie, dans une cour de gazon,

appelée la _Cour Verte_. A droite étaient de longues écuries et un

bouquet de marronniers; à gauche, un autre bouquet de marronniers. Au

fond de la cour, dont le terrain s'élevait insensiblement, le château

se montrait entre deux groupes d'arbres. Sa triste et sévère façade

présentait une courtine portant une galerie à mâchicoulis, (p. 071)

denticulée et couverte. Cette courtine liait ensemble deux tours

inégales en âge, en matériaux, en hauteur et en grosseur, lesquelles

tours se terminaient par des créneaux surmontés d'un toit pointu,

comme un bonnet posé sur une couronne gothique.

Quelques fenêtres grillées[168] apparaissaient çà et là sur la nudité

des murs. Un large perron, roide et droit, de vingt-deux marches, sans

rampes, sans garde-fou, remplaçait sur les fossés comblés l'ancien

pont-levis; il atteignait la porte du château, percée au milieu de la

courtine. Au-dessus de cette porte on voyait les armes des seigneurs

de Combourg, et les taillades à travers lesquelles sortaient jadis les

bras et les chaînes du pont-levis.

[Note 168: «Quelques fenêtres grillées, d'_un goût

mauresque_...» _Manuscrit de 1826_ et _Manuscrit de

1834_.]

La voiture s'arrêta au pied du perron; mon père vint au-devant de

nous. La réunion de la famille[169] adoucit si fort son humeur pour le

moment, qu'il nous fit la mine la plus gracieuse. Nous montâmes le

perron; nous pénétrâmes dans un vestibule sonore, à voûte ogive, et de

ce vestibule dans une petite cour intérieure[170].

[Note 169: «L'arrivée de sa famille dans un lieu où

il vivait selon ses goûts...» _Manuscrit de

1826_.--«La réunion de la famille dans le lieu de

son choix...» _Manuscrit de 1834_.]

[Note 170: «Cette cour était formée par le corps de

logis d'entrée, par un autre corps de logis

parallèle, qui réunissait également deux tours plus

petites que les premières, et par deux autres

courtines qui rattachaient la grande et la grosse

tour aux deux petites tours. Le château entier

avait la figure d'un char à quatre roues.»

_Manuscrits de 1826 et de 1834_.]

De cette cour, nous entrâmes dans le bâtiment regardant au midi (p. 072)

sur l'étang, et jointif des deux petites tours. Le château entier

avait la figure d'un char à quatre roues. Nous nous trouvâmes de

plain-pied dans une salle jadis appelée la _salle des Gardes_. Une

fenêtre s'ouvrait à chacune de ses extrémités; deux autres coupaient

la ligne latérale. Pour agrandir ces quatre fenêtres, il avait fallu

excaver des murs de huit à dix pieds d'épaisseur. Deux corridors à

plan incliné, comme le corridor de la grande Pyramide, partaient des

deux angles extérieurs de la salle et conduisaient aux petites tours.

Un escalier, serpentant dans l'une de ces tours, établissait des

relations entre la salle des Gardes et l'étage supérieur: tel était ce

corps de logis.

Celui de la façade de la grande et de la grosse tour, dominant le

nord, du côté de la Cour Verte, se composait d'une espèce de dortoir

carré et sombre, qui servait de cuisine; il s'accroissait du

vestibule, du perron et d'une chapelle. Au-dessus de ces pièces était

le salon des _Archives_, ou des _Armoiries_, ou des _Oiseaux_, ou des

_Chevaliers_, ainsi nommé d'un plafond semé d'écussons coloriés et

d'oiseaux peints. Les embrasures des fenêtres étroites et tréflées

étaient si profondes qu'elles formaient des cabinets autour desquels

régnait un banc de granit. Mêlez à cela, dans les diverses parties de

l'édifice, des passages et des escaliers secrets, des cachots et des

donjons, un labyrinthe de galeries couvertes et découvertes, des

souterrains murés, dont les ramifications étaient inconnues; partout

silence, obscurité et visage de pierre: voilà le château de Combourg.

Un souper servi dans la salle des Gardes, et où je mangeai sans (p. 073)

contrainte, termina pour moi la première journée heureuse de ma vie.

Le vrai bonheur coûte peu; s'il est cher, il n'est pas d'une bonne

espèce.

A peine fus-je réveillé le lendemain que j'allai visiter les dehors du

château, et célébrer mon avènement à la solitude. Le perron faisait

face au nord-ouest. Quand on était assis sur le diazome de ce perron,

on avait devant soi la Cour Verte, et, au delà de cette cour, un

potager étendu entre deux futaies: l'une à droite (le quinconce par

lequel nous étions arrivés), s'appelait le _petit Mail_; l'autre, à

gauche, le _grand Mail_: celle-ci était un bois de chênes, de hêtres,

de sycomores, d'ormes et de châtaigniers. Madame de Sévigné vantait de

son temps ces vieux ombrages[171]; depuis cette époque, cent quarante

années avaient été ajoutées à leur beauté.

[Note 171: «Mme de Sévigné vantait en 1669 ces

vieux ombrages.»--_Manuscrit de 1826_.]

Du côté opposé, au midi et à l'est, le paysage offrait un tout autre

tableau: par les fenêtres de la grand'salle, on apercevait les maisons

de Combourg[172], un étang, la chaussée de cet étang sur laquelle

passait le grand chemin de Rennes, un moulin à eau, une prairie

couverte de troupeaux de vaches et séparée de l'étang par la chaussée.

Au bord de cette prairie, s'allongeait un hameau dépendant d'un

prieuré fondé en 1149 par Rivallon, seigneur de Combourg, et où l'on

voyait sa statue mortuaire, couchée sur le dos, en armure de

chevalier. Depuis l'étang, le terrain s'élevant par degrés (p. 074)

formait un amphithéâtre d'arbres, d'où sortaient des campaniles de

villages et des tourelles de gentilhommières. Sur un dernier plan de

l'horizon, entre l'occident et le midi, se profilaient les hauteurs de

Bécherel. Une terrasse bordée de grands buis taillés circulait au pied

du château de ce côté, passait derrière les écuries, et allait, à

diverses reprises, rejoindre le jardin des bains qui communiquait au

grand Mail.

[Note 172: «On apercevait le haut clocher de la

paroisse et les maisons _confuses_ de Combourg...»

_Manuscrit de 1826_.]

Si, d'après cette trop longue description, un peintre prenait son

crayon, produirait-il une esquisse ressemblant au château[173]? Je ne

le crois pas; et cependant ma mémoire voit l'objet comme s'il était

sous mes yeux; telle est dans les choses matérielles l'impuissance de

la parole et la puissance du souvenir! En commençant à parler de

Combourg, je chante les premiers couplets d'une complainte qui ne

charmera que moi; demandez au pâtre du Tyrol pourquoi il se plaît aux

trois ou quatre notes qu'il répète à ses chèvres, notes de montagne,

jetées d'écho en écho pour retentir du bord d'un torrent au bord

opposé?

[Note 173: Le château qui fut comme la seconde

patrie de Chateaubriand appartient toujours à sa

famille. Mme la comtesse de Chateaubriand, née

Bernon de Rochetaillée, veuve du comte Geoffroy de

Chateaubriand, petit-neveu de l'auteur du _Génie du

Christianisme_, habite Combourg la plus grande

partie de l'année et y conserve avec un soin pieux

tout ce qui rappelle la mémoire du grand écrivain.]

Ma première apparition à Combourg fut de courte durée. Quinze jours

s'étaient à peine écoulés que je vis arriver l'abbé Porcher, principal

du collège de Dol; on me remit entre ses mains, et je le suivis malgré

mes pleurs.

Je n'étais pas tout à fait étranger à Dol; mon père en était (p. 075)

_chanoine_, comme descendant et représentant de la maison de Guillaume

de Chateaubriand, sire de Beaufort, fondateur en 1529 d'une première

stalle dans le choeur de la cathédrale. L'évêque de Dol était M. de

Hercé, ami de ma famille, prélat d'une grande modération politique, qui,

à genoux, le crucifix à la main, fut fusillé avec son frère l'abbé de

Hercé, à Quiberon, dans le Champ du Martyre[174]. En arrivant au

collège, je fus confié aux soins particuliers de M. l'abbé Leprince, qui

professait la rhétorique et possédait à fond la géométrie: c'était un

homme d'esprit, d'une belle figure, aimant les arts, peignant assez bien

le portrait. Il se chargea de m'apprendre mon _Bezout_; l'abbé Égault,

régent de troisième, devint mon maître de latin; j'étudiais les

mathématiques dans ma chambre, le latin dans la salle commune.

[Note 174: Urbain-René _De Hercé_, né à Mayenne le

6 février 1726, sacré évêque de Dol le 5 juillet

1757. Il fut fusillé, le 28 juillet 1795, non à

Quiberon, dans le Champ du martyre, mais à Vannes,

sur la promenade de la Garenne, en même temps que

Sombreuil et quatorze autres victimes, parmi

lesquelles était son frère, François de Hercé,

grand-vicaire de Dol, né à Mayenne, le 8 mai 1733.

(Voir les _Débris de Quiberon_, par Eugène de la

Gournerie, p. 13.--Consulter aussi, dans

l'_Histoire de la persécution révolutionnaire en

Bretagne_, par l'abbé Tresvaux, la notice sur Mgr.

de Hercé. Il était le cinquième des dix-neuf

enfants vivants de Jean-Baptiste de Hercé et de

Françoise Tanquerel.)]

Il fallut quelque temps à un hibou de mon espèce pour s'accoutumer à

la cage d'un collège et régler sa volée au son d'une cloche. Je ne

pouvais avoir ces prompts amis que donne la fortune, car il n'y avait

rien à gagner avec un pauvre polisson qui n'avait pas même d'argent la

semaine; je ne m'enrôlai point non plus dans une clientèle, car (p. 076)

je hais les protecteurs. Dans les jeux, je ne prétendais mener

personne, mais je ne voulais pas être mené: je n'étais bon ni pour

tyran ni pour esclave, et tel je suis demeuré.

Il arriva pourtant que je devins assez vite un centre de réunion;

j'exerçai dans la suite, à mon régiment, la même puissance: simple

sous-lieutenant que j'étais, les vieux officiers passaient leurs

soirées chez moi et préféraient mon appartement au café. Je ne sais

d'où cela venait, n'était peut-être ma facilité à entrer dans l'esprit

et à prendre les moeurs des autres. J'aimais autant chasser et courir

que lire et écrire. Il m'est encore indifférent de deviser des choses

les plus communes, ou de causer des sujets les plus relevés[175]. Très

peu sensible à l'esprit, il m'est presque antipathique, bien que je ne

sois pas une bête. Aucun défaut ne me choque, excepté la moquerie et

la suffisance que j'ai grand'peine à ne pas morguer; je trouve que les

autres ont toujours sur moi une supériorité quelconque, et si je me

sens par hasard un avantage, j'en suis tout embarrassé[176].

[Note 175: Après avoir cité ce passage, M. de

Marcellus ajoute: «J'ai eu bien des fois l'occasion

de constater l'exactitude de ces traits si

habilement tirés du caractère de M. de

Chateaubriand, si justes et si vrais sous sa main,

qu'on croirait impossible de les dessiner

soi-même.» (_Chateaubriand et son temps_, p. 15.)]

[Note 176: «Depuis que j'ai acquis une malheureuse

célébrité, il m'est arrivé de passer des jours, des

mois entiers avec des personnes qui ne se

souvenaient plus que j'avais fait des livres;

moi-même je l'oubliais, si bien que cela nous

paraissait à tous une chose de l'autre monde.

Écrire aujourd'hui m'est odieux, non que j'affecte

un sot dédain pour les lettres, mais c'est que je

doute plus que jamais de mon talent, et que les

lettres ont si cruellement troublé ma vie que j'ai

pris mes ouvrages en aversion.» _Manuscrit de

1826_.]

Des qualités que ma première éducation avait laissées dormir (p. 077)

s'éveillèrent au collège. Mon aptitude au travail était remarquable,

ma mémoire extraordinaire. Je fis des progrès rapides en mathématiques

où j'apportai une clarté de conception qui étonnait l'abbé Leprince.

Je montrai en même temps un goût décidé pour les langues. Le rudiment,

supplice des écoliers, ne me coûta rien à apprendre; j'attendais

l'heure des leçons de latin avec une sorte d'impatience, comme un

délassement de mes chiffres et de mes figures de géométrie. En moins

d'un an, je devins fort cinquième. Par une singularité, ma phrase

latine se transformait si naturellement en pentamètre que l'abbé

Égault m'appelait l'_Élégiaque_, nom qui me pensa rester parmi mes

camarades.

Quant à ma mémoire, en voici deux traits. J'appris par coeur mes

tables de logarithmes: c'est-à-dire qu'un nombre étant donné dans la

proportion géométrique, je trouvais de mémoire son exposant dans la

proportion arithmétique, et _vice versa_.

Après la prière du soir que l'on disait en commun à la chapelle du

collège, le principal faisait une lecture. Un des enfants, pris au

hasard, était obligé d'en rendre compte. Nous arrivions fatigués de

jouer et mourants de sommeil à la prière; nous nous jetions sur les

bancs, tâchant de nous enfoncer dans un coin obscur, pour n'être pas

aperçus et conséquemment interrogés. Il y avait surtout un

confessionnal que nous nous disputions comme une retraite assurée. Un

soir, j'avais eu le bonheur de gagner ce port et je m'y croyais en

sûreté contre le principal; malheureusement, il signala ma manoeuvre

et résolut de faire un exemple. Il lut donc lentement et (p. 078)

longuement le second point d'un sermon; chacun s'endormit. Je ne sais

par quel hasard je restai éveillé dans mon confessionnal. Le

principal, qui ne me voyait que le bout des pieds, crut que je

dodinais comme les autres, et tout à coup, m'apostrophant, il me

demanda ce qu'il avait lu.

Le second point du sermon contenait une énumération des diverses

manières dont on peut offenser Dieu. Non seulement je dis le fond de

la chose, mais je repris les divisions dans leur ordre, et répétai

presque mot à mot plusieurs pages d'une prose mystique, inintelligible

pour un enfant. Un murmure d'applaudissement s'éleva dans la chapelle:

le principal m'appela, me donna un petit coup sur la joue et me

permit, en récompense, de ne me lever le lendemain qu'à l'heure du

déjeuner. Je me dérobai modestement à l'admiration de mes camarades et

je profitai bien de la grâce accordée.

Cette mémoire des mots, qui ne m'est pas entièrement restée, a fait

place chez moi à une autre sorte de mémoire plus singulière, dont

j'aurai peut-être occasion de parler.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 12 / 42 段