Certains jours de l'année, les habitants de la ville et de la campagne

se rencontraient à des foires appelées _assemblées_, qui se tenaient

dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo; ils s'y rendaient

à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu'elle était haute. La

multitude de matelots et de paysans; les charrettes entoilées; les

caravanes de chevaux, d'ânes et de mulets; le concours des marchands;

les tentes plantées sur le rivage; les processions de moines et de

confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au

milieu de la foule; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la

voile; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade; les salves

d'artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans

ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.

J'étais le seul témoin de ces fêtes qui n'en partageât pas la joie.

J'y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux.

Évitant le mépris qui s'attache à la mauvaise fortune, je m'asseyais

loin de la foule, auprès de ces flaques d'eau que la mer entretient et

renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m'amusais à (p. 050)

voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains

bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues

parmi les écueils. Le soir, au logis, je n'étais guère plus heureux;

j'avais une répugnance pour certains mets; on me forçait d'en manger.

J'implorais des yeux La France qui m'enlevait adroitement mon

assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur:

il ne m'était pas permis d'approcher de la cheminée. Il y a loin de

ces parents sévères aux gâte-enfants d'aujourd'hui.

Mais si j'avais des peines qui sont inconnues de l'enfance nouvelle,

j'avais aussi quelques plaisirs qu'elle ignore.

On ne sait plus ce que c'est que ces solennités de religion et de

famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l'air

de se réjouir; Noël, le premier de l'an, les Rois, Pâques, la

Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité.

Peut-être l'influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes

sentiments et sur mes études. Dès l'année 1015, les Malouins firent

voeu d'aller aider à bâtir _de leurs mains et de leurs moyens_ les

clochers de la cathédrale de Chartres: n'ai-je pas aussi travaillé de

mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique

chrétienne? «Le soleil, dit le père Maunoir, n'a jamais éclairé canton

où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie

foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu'aucune infidélité n'a

souillé la langue qui a servi d'organe pour prêcher Jésus-Christ, et

il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion

que la catholique.»

Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j'étais (p. 051)

conduit en station avec mes soeurs aux divers sanctuaires de la ville,

à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire; mon oreille

était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles:

l'harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots.

Lorsque dans l'hiver, à l'heure du salut, la cathédrale se remplissait

de la foule; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des

enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures; que la

multitude, au moment de la bénédiction, répétait en choeur le _Tantum

ergo_; que, dans l'intervalle de ces chants, les rafales de Noël

frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette

nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de

Duguay-Trouin, j'éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je

n'avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour

invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m'avait appris; je voyais

les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos voeux; je

courbais mon front: il n'était point encore chargé de ces ennuis qui

pèsent si horriblement sur nous, qu'on est tenté de ne plus relever la

tête lorsqu'on l'a inclinée au pied des autels.

Tel marin, au sortir de ces pompes, s'embarquait tout fortifié contre

la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le

dôme éclairé de l'église: ainsi la religion et les périls étaient

continuellement en présence, et leurs images se présentaient

inséparables à ma pensée. A peine étais-je né, que j'ouïs parler de

mourir: le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, (p. 052)

avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé.

Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et,

lorsque je m'ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds

les cadavres d'hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame

de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils:

_Nihil longe est a Deo_: «Rien n'est loin de Dieu.» On avait confié

mon éducation à la Providence: elle ne m'épargnait pas les leçons.

Voué à la Vierge, je connaissais et j'aimais ma protectrice que je

confondais avec mon ange gardien: son image, qui avait coûté un

demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à

la tête de mon lit. J'aurais dû vivre dans ces temps où l'on disait à

Marie: «Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de

tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle

très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye.»

La première chose que j'ai sue par coeur est un cantique de matelot

commençant ainsi:

Je mets ma confiance,

Vierge, en votre secours,

Servez-moi de défense,

Prenez soin de mes jours;

Et quand ma dernière heure

Viendra finir mon sort,

Obtenez que je meure

De la plus sainte mort.

J'ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète

encore aujourd'hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que (p. 053)

des vers d'Homère; une madone coiffée d'une couronne gothique, vêtue

d'une robe de soie bleue, garnie d'une frange d'argent, m'inspire plus

de dévotion qu'une Vierge de Raphaël.

Du moins, si cette pacifique _Étoile des mers_ avait pu calmer les

troubles de ma vie! Mais je devais être agité, même dans mon enfance;

comme le dattier de l'Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher

qu'elle fut battue du vent.

* * * * *

J'ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile

commença ma mauvaise renommée; un camarade l'acheva.

Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme

son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[154]. De

mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d'abord ma société,

Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme

étant destiné à l'état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages,

entra dans la marine et se noya à la côte d'Afrique. Armand, depuis

longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant

toute l'émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages

à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de

Grenelle, le vendredi saint de l'année 1809[155], ainsi que je l'ai

déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa (p. 054)

catastrophe[156].

[Note 154: De ces six enfants, cinq figurent sur

les registres de naissance de Saint-Malo: Adélaïde,

née en 1762; Émilie-Thérèse-Rosalie, née le 12

septembre 1763; Pierre, né en 1767;

Armand-Louis-Marie, né le 16 mars 1768; Modeste,

née en 1772.]

[Note 155: Ici encore, dans toutes les éditions, on

a imprimé à tort: _1810_.]

[Note 156: Il a laissé un fils, Frédéric, que je

plaçai d'abord dans les gardes de _Monsieur_, et

qui entra depuis dans un régiment de cuirassiers.

Il a épousé, à Nancy, mademoiselle de Gastaldi,

dont il a eu deux fils, et s'est retiré du service.

La soeur aînée d'Armand, ma cousine, est, depuis de

longues années, supérieure des religieuses

Trappistes. (Note de 1831, Genève.) Ch.--Frédéric

de Chateaubriand, dont il est parlé dans cette

note, était né à Jersey le 11 novembre 1798. Il est

mort le 8 juin 1849, au château de la Ballue, près

Saint-Servan, laissant un fils,

Henri-Frédéric-Marie-Geoffroy de Chateaubriand, né

à la Ballue le 11 mai 1835 et marié en 1869 à

Françoise-Madeleine-Anne _Regnault de Parcieu_.]

Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une

liaison nouvelle.

Au Second étage de l'hôtel que nous habitions, demeurait un

gentilhomme nommé Gesril: il avait un fils et deux filles. Ce fils

était élevé autrement que moi; enfant gâté, ce qu'il faisait était

trouvé charmant: il ne se plaisait qu'à se battre, et surtout qu'à

exciter des querelles dont il s'établissait le juge. Jouant des tours

perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n'était

bruit que de ses espiègleries que l'on transformait en crimes noirs.

Le père riait de tout, et _Joson_ n'était que plus chéri. Gesril

devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable: je

profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement

l'opposé de sien. J'aimais les jeux solitaires, je ne cherchais

querelle à personne: Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et

jubilait au milieu des bagarres d'enfants. Quand quelque polisson me

parlait, Gesril me disait: «Tu le souffres?» A ce mot, je croyais mon

honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire; la taille (p. 055)

et l'âge n'y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami

applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir.

Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu'il

rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous

escarmouchions sur la plage à coups de pierres.

Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux:

lorsque la mer était haute et qu'il y avait tempête, la vague,

fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait

jusqu'aux grandes tours. A vingt pieds d'élévation au-dessus de la

base d'une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit,

glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait

le fossé: il s'agissait de saisir l'instant entre deux vagues, de

franchir l'endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrit la

tour. Voici venir un montagne d'eau qui s'avançait en mugissant,

laquelle, si vous tardiez d'une minute, pouvait ou vous entraîner, ou

vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à

l'aventure, mais j'ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.

Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait

spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite

un caractère fort généreux; c'est lui néanmoins qui, sur un plus petit

théâtre, a peut-être effacé l'héroïsme de Régulus; il n'a manqué à sa

gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à

l'affaire de Quiberon; l'action finie et les Anglais continuant de

canonner l'armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s'approche

des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le (p. 056)

malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui

filant une corde et le conjurant de monter à bord: «Je suis prisonnier

sur parole,» s'écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre

à la nage: il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[157].

[Note 157: _Gesril du Papeu_ (Joseph-François-Anne)

avait un an de moins que son ami Chateaubriand; il

était né à Saint-Malo le 23 février 1767. Entré

dans la marine, comme garde, à quatorze ans, il

prit part à la guerre de l'Indépendance américaine

et fit ensuite une campagne de trois ans dans les

mers de l'Inde et de la Chine. Lieutenant de

vaisseau, le 9 octobre 1789, il ne tarda pas à

émigrer, fit la campagne des Princes en 1792, comme

simple soldat, et se rendit ensuite à Jersey. Le 21

juillet 1795, il était à Quiberon, cette fois comme

lieutenant de la compagnie noble des élèves de la

marine, dans le régiment du comte d'Hector.

L'épisode dont il fut le héros dans cette tragique

journée suffirait seul à prouver que Sombreuil et

ses soldats n'ont mis bas les armes qu'à la suite

d'une capitulation. Ceux qui nient l'existence de

cette capitulation l'ont bien compris: ils ont

essayé de contester l'acte même de Gesril et son

généreux sacrifice. Mais ce sacrifice et les

circonstances qui l'accompagnèrent sont attestés

par trop de témoins pour qu'on puisse les mettre en

doute. Ces témoins sont de ceux dont la parole ne

se peut récuser: En voici la liste: 1º Chaumereix;

2º Berthier de Grandry; 3º La Bothelière, capitaine

d'artillerie; 4º Cornulier-Lucinière; 5º La

Tullaye; 6º Du Fort; 7º le contre-amiral Vossey; 8º

le baron de Gourdeau; 9º le capitaine républicain

Rottier, de la légion nantaise. Le fait,

d'ailleurs, est consigné dans une lettre écrite des

prisons de Vannes par Gesril du Papeu à son père.

Le jeune héros fut fusillé à Vannes, le 10

fructidor (27 août 1796).]

Gesril a été mon premier ami; tous deux mal jugés dans notre enfance,

nous nous liâmes par l'instinct de ce que nous pouvions valoir un

jour[158].

[Note 158: «Je pense avec orgueil que cet homme a

été mon premier ami, et que tous les deux, mal

jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par

l'instinct de ce que nous pouvions valoir un jour,

et que c'est dans le coin le plus obscur de la

monarchie, sur un misérable rocher, que sont nés

ensemble et presque sous le même toit deux hommes

dont les noms ne seront peut-être pas tout à fait

inconnus dans les annales de l'honneur et de la

fidélité.» _Manuscrit de 1826_.]

Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon (p. 057)

histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon

éducation.

Nous étions un dimanche sur la grève, à l'_éventail_ de la porte

Saint-Thomas et le long du _Sillon_; de gros pieux enfoncés dans le

sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement

au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières

ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume;

plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J'étais le

plus en pointe vers la mer, n'ayant devant moi qu'une jolie mignonne,

Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se

trouvait à l'autre bout du côté de le terre.

Le flot arrivait, il faisait du vent; déjà les bonnes et les

domestiques criaient: «Descendez, mademoiselle! descendez, monsieur!»

Gesril attend une grosse lame: lorsqu'elle s'engouffre entre les

pilotis, il pousse l'enfant assis auprès de lui; celui-là se renverse

sur un autre; celui-ci sur un autre: toute la file s'abat comme des

moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin; il n'y eut

que la petite fille de l'extrémité de la ligne sur laquelle je

chavirai et qui, n'étant appuyée par personne, tomba. Le jusant

l'entraîne; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs

robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui

donnant une tape. Hervine fut repêchée; mais elle déclara que (p. 058)

François l'avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi; je leur

échappe; je cours me barricader dans la cave de la maison: l'armée

femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement

sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette

l'avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête

secours: il monte chez lui, et, avec ses deux soeurs, jette par les

fenêtres des potées d'eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles

levèrent le siège à l'entrée de la nuit; mais cette nouvelle se

répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf

ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint

Aaron avait purgé son rocher.

Voici l'autre aventure:

J'allais avec Gesril à Saint-Servan, faubourg séparé de Saint-Malo par

le port marchand. Pour y arriver à basse mer, on franchit des courants

d'eau sur des ponts étroits de pierres plates, que recouvre la marée

montante. Les domestiques qui nous accompagnaient étaient restés assez

loin derrière nous. Nous apercevons à l'extrémité d'un de ces ponts

deux mousses qui venaient à notre rencontre; Gesril me dit:

«Laisserons-nous passer ces gueux-là?» et aussitôt il leur crie: «A

l'eau, canards!» Ceux-ci, en qualité de mousses, n'entendant pas

raillerie, avancent; Gesril recule; nous nous plaçons au bout du pont,

et, saisissant des galets, nous les jetons à la tête des mousses. Ils

fondent sur nous, nous obligent à lâcher pied, s'arment eux-mêmes de

cailloux, et nous mènent battant jusqu'à notre corps de réserve,

c'est-à-dire jusqu'à nos domestiques. Je ne fus pas, comme Horatius,

frappé à l'oeil: une pierre m'atteignit si rudement que mon (p. 059)

oreille gauche, à moitié détachée, tombait sur mon épaule.

Je ne pensai point à mon mal, mais à mon retour. Quand mon ami

rapportait de ses courses un oeil poché, un habit déchiré, il était

plaint, caressé, choyé, rhabillé: en pareil cas, j'étais mis en

pénitence. Le coup que j'avais reçu était dangereux, mais jamais La

France ne me put persuader de rentrer, tant j'étais effrayé. Je

m'allai cacher au second étage de la maison, chez Gesril, qui

m'entortilla la tête d'une serviette. Cette serviette le mit en train:

elle lui représenta une mitre; il me transforma en évêque, et me fit

chanter la grand'messe avec lui et ses soeurs jusqu'à l'heure du

souper. Le pontife fut alors obligé de descendre: le coeur me battait.

Surpris de ma figure débiffée et barbouillée de sang, mon père ne dit

pas un mot; ma mère poussa un cri; La France conta mon cas piteux, en

m'excusant; je n'en fus pas moins rabroué. On pansa mon oreille, et

monsieur et madame de Chateaubriand résolurent de me séparer de Gesril

le plus tôt possible[159].

[Note 159: J'avais déjà parlé de Gesril dans mes

ouvrages. Une de ses soeurs, Angélique Gesril de La

Trochardais, m'écrivit en 1818 pour me prier

d'obtenir que le nom de Gesril fut joint à ceux de

son mari et du mari de sa soeur: j'échouai dans ma

négociation. (Note de 1831, Genève.) Ch.

Gesril avait trois soeurs; _Mmes Colas de la

Baronnais, Le Roy de la Trochardais_ et _Le Metaër

de la Ravillais_. Les deux dernières seules ont

laissé des enfants; la famille Gesril se trouve

éteinte et fondue dans le Metaër et, par Le Roy,

dans Boisguéhéneuc et du Raquet.]

Je ne sais si ce ne fut point cette année que le comte d'Artois (p. 060)

vint à Saint-Malo[160]: on lui donna le spectacle d'un combat naval.

Du haut du bastion de la poudrière, je vis le jeune prince dans la

foule au bord de la mer: dans son éclat et dans mon obscurité, que de

destinées inconnues! Ainsi, sauf erreur de mémoire, Saint-Malo

n'aurait vu que deux rois de France, Charles IX et Charles X.

[Note 160: Le comte d'Artois vint, en effet, à

Saint-Malo le 11 mai 1777 et y séjourna trois

jours. De grandes fêtes eurent lieu en son honneur.

(Ch. Cunat, _op. cit._)]

Voilà le tableau de ma première enfance. J'ignore si la dure éducation

que je reçus est bonne en principe, mais elle fut adoptée de mes

proches sans dessein et par une suite naturelle de leur humeur. Ce

qu'il y a de sûr, c'est qu'elle a rendu mes idées moins semblables à

celles des autres hommes; ce qu'il y a de plus sûr encore, c'est

qu'elle a imprimé à mes sentiments un caractère de mélancolie née chez

moi de l'habitude de souffrir à l'âge de la faiblesse, de

l'imprévoyance et de la joie.

Dira-t-on que cette manière de m'élever m'aurait pu conduire à

détester les auteurs de mes jours? Nullement; le souvenir de leur

rigueur m'est presque agréable; j'estime et honore leurs grandes

qualités. Quand mon père mourut, mes camarades au régiment de Navarre

furent témoins de mes regrets. C'est de ma mère que je tiens la

consolation de ma vie, puisque c'est d'elle que je tiens ma religion;

je recueillais les vérités chrétiennes qui sortaient de sa bouche,

comme Pierre de Langres étudiait la nuit dans une église, à la lueur

de la lampe qui brûlait devant le Saint-Sacrement. Aurait-on mieux

développé mon intelligence en me jetant plus tôt dans l'étude? (p. 061)

J'en doute: ces flots, ces vents, cette solitude qui furent mes

premiers maîtres, convenaient peut-être mieux à mes dispositions

natives; peut-être dois-je à ces instituteurs sauvages quelques vertus

que j'aurais ignorées. La vérité est qu'aucun système d'éducation

n'est en soi préférable à un autre système; les enfants aiment-ils

mieux leurs parents aujourd'hui qu'ils les tutoient et ne les

craignent plus? Gesril était gâté dans la maison où j'étais gourmandé,

nous avons été tous deux d'honnêtes gens et des fils tendres et

respectueux. Telle chose que vous croyez mauvaise met en valeur les

talents de votre enfant; telle chose qui vous semble bonne étoufferait

ces mêmes talents. Dieu fait bien ce qu'il fait; c'est la Providence

qui nous dirige, lorsqu'elle nous destine à jouer un rôle sur la scène

du monde.

LIVRE II[161] (p. 063)

[Note 161: Ce livre a été écrit à Dieppe (septembre

et octobre 1812), et à la Vallée-aux-Loups,

(décembre 1813 et janvier 1814). Il a été revu en

juin 1846.]

Billet de M. Pasquier.--Dieppe.--Changement de mon

éducation.--Printemps en Bretagne.--Forêt historique.--Campagnes

Pélagiennes.--Coucher de la lune sur la mer.--Départ pour

Combourg.--Description du château.--Collège de Dol.--Mathématiques et

langues.--Trait de mémoire.--Vacances à Combourg.--Vie de château en

province.--Moeurs féodales.--Habitants de Combourg.--Secondes vacances

à Combourg.--Régiment de Conti.--Camp à Saint-Malo.--Une

abbaye.--Théâtre.--Mariage de mes deux soeurs aînées.--Retour au

collège.--Révolution commencée dans mes idées.--Aventure de la

pie.--Troisièmes vacances à Combourg.--Le charlatan.--Rentrée au

collège.--Invasion de la France.--Jeux.--L'abbé de Chateaubriand.

--Première communion.--Je quitte le collège de Dol.--Mission à Combourg.

--Collège de Rennes.--Je retrouve Gesril.--Moreau.--Limoëlan.--Mariage

de ma troisième soeur.--Je suis envoyé à Brest pour subir l'examen de

garde de marine.--Le port de Brest.--Je retrouve encore Gesril.

--Lapeyrouse.--Je reviens à Combourg.

Le 4 septembre 1812[162], j'ai reçu ce billet de M. Pasquier, préfet

de police[163]:

CABINET DU PRÉFET:

«M. le préfet de police invite M. de Chateaubriand à prendre la

peine de passer à son cabinet, soit aujourd'hui sur les quatre

heures de l'après-midi, soit demain à neuf heures du matin.» (p. 064)

[Note 162: C'était précisément le jour anniversaire

de la naissance de Chateaubriand.]

[Note 163: Étienne-Denis Pasquier (1767-1842). Il

était préfet de police depuis le 14 octobre 1810.

Chateaubriand et M. Pasquier devaient se retrouver

à la Chambre des pairs et à l'Académie française.]

C'était un ordre de m'éloigner de Paris que M. le préfet de police

voulait me signifier. Je me suis retiré à Dieppe, qui porta d'abord le

nom de _Bertheville_, et fut ensuite appelé Dieppe, il y a déjà plus

de quatre cents ans, du mot anglais _deep_, profond (mouillage). En

1788, je tins garnison ici avec le second bataillon de mon régiment:

habiter cette ville, de brique dans ses maisons, d'ivoire dans ses

boutiques, cette ville à rues propres et à belle lumière, c'était me

réfugier auprès de ma jeunesse. Quand je me promenais, je rencontrais

les ruines du château d'Arques, que mille débris accompagnent. On n'a

point oublié que Dieppe fut la patrie de Duquesne. Lorsque je restais

chez moi, j'avais pour spectacle la mer; de la table où j'étais assis,

je contemplais cette mer qui m'a vu naître, et qui baigne les côtes de

la Grande-Bretagne, où j'ai subi un si long exil: mes regards

parcouraient les vagues qui me portèrent en Amérique, me rejetèrent en

Europe et me reportèrent aux rivages de l'Afrique et de l'Asie. Salut,

ô mer, mon berceau et mon image! Je te veux raconter la suite de mon

histoire: si je mens, tes flots, mêlés à tous mes jours, m'accuseront

d'imposture chez les hommes à venir.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 11 / 42 段