dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie;
l'hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles,
Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais,
conseiller au Parlement[132], qui partageaient son épanouissement de
coeur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage; on faisait de
la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au
soir. Ma tante, madame de Bedée[133], qui voyait mon oncle manger
gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement; (p. 037)
mais on ne l'écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne
humeur de sa famille; d'autant que ma tante était elle-même sujette à
bien des manies: elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux
couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait
le château de ses grognements. Quand j'arrivais de la maison
paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de
bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint
plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne: passer de
Combourg à Monchoix, c'était passer du désert dans le monde, du donjon
d'un baron du moyen âge à la villa d'un prince romain.
[Note 131: Le château de _Monchoix_, dans la
paroisse de Pluduno, aujourd'hui l'une des communes
du canton de Plancoët, arrondissement de Dinan,
Monchoix est actuellement habité par M. du
Boishamon, arrière-petit-fils du comte de Bedée.]
[Note 132: Le comte de Bedée avait eu huit enfants,
dont quatre morts en bas âge. Chateaubriand n'a
donc connu que les quatre dont il parle: 1º
_Charlotte-Suzanne-Marie_ (celle qu'il appelle
Caroline), née en la paroisse de Pluduno, le 24
avril 1762, décédée à Dinan, non mariée, le 28
avril 1849;--2º Marie-Jeanne-Claude ou _Claudine_,
née le 21 avril 1765, mariée en émigration à
René-Hervé du Hecquet, seigneur de Rauville.
Revenue en France, elle s'est fixée à Valognes et a
dû y mourir. Ce sont ses héritiers qui ont hérité
de la Bouëtardais.--3º _Flore-Anne_, née le 5
octobre 1766, mariée au château de Monchoix, le 28
octobre 1788, à Charles-Augustin-Jean-Baptiste
Locquet, chevalier de Château-d'Assy, d'une famille
d'origine malouine; elle est décédée, veuve, à
Dinan, le 7 janvier 1851.--4º Marie-Joseph-Annibal
de Bedée, comte de la Bouëtardais, conseiller au
Parlement de Rennes. Il fut, à Londres, le
compagnon d'émigration de Chateaubriand et nous
renvoyons à ce moment les détails que nous aurons à
fournir sur lui.]
[Note 133: Marie-Angélique-Fortunée-Cécile
Ginguené, fille de écuyer François Ginguené et de
dame Thérèse-Françoise Jean. Elle était née à
Rennes le 23 novembre 1729. Mariée, le 23 novembre
1756, à Marie-Antoine-Bénigne de Bedée. Décédée à
Dinan, le 22 novembre 1823.]
Le jour de l'Ascension de l'année 1775, je partis de chez ma
grand'mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée
et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de
Nazareth. J'avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un
chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[134]. Nous montâmes à
l'Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin,
s'envieillissait[135] d'un quinconce d'ormes du temps de Jean V (p. 038)
de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière; le chrétien
ne parvenait à l'église qu'à travers la région des sépulcres: c'est
par la mort qu'on arrive à la présence de Dieu.
[Note 134: «C'était la première fois de ma vie que
j'étais décemment habillé. Je devais tout devoir à
la religion, même la propreté, que saint Augustin
appelle une demi-vertu.» _Manuscrit de 1826_.]
[Note 135: A propos de cette expression et de
quelques autres (me jouer _emmi_ les vagues qui se
retiraient;--_à l'orée_ d'une plaine;--des nuages
qui projettent leur ombre _fuitive_, etc.),
Sainte-Beuve écrivait, dans son article du 15 avril
1834, après les premières lectures des _Mémoires_:
«L'effet est souvent heureux de ces mots gaulois
rajeunis, mêlés à de fraîches importations latines.
(_Le vaste du ciel_, _les blandices des sens_,
etc.) et encadrés dans des lignes d'une pureté
grecque, au tour grandiose, mais correct et défini.
Le vocabulaire de M. de Chateaubriand dans ces
_Mémoires_ comprend toute la langue française
imaginable et ne la dépasse guère que parfois en
quelque demi-douzaine de petits mots que je
voudrais retrancher. Cet art d'écrire qui ne
dédaigne rien, avide de toute fleur et de toute
couleur assortie, remonte jusqu'au sein de Ducange
pour glaner un épi d'or oublié, ou ajouter un
antique bleuet à la couronne.» _Portraits
contemporains_, I, 30.]
Déjà les religieux occupaient les stalles; l'autel était illuminé
d'une multitude de cierges; des lampes descendaient des différentes
voûtes: il y a, dans les édifices gothiques[136], des lointains et
comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la
porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le choeur. On y avait
préparé trois sièges: je me plaçai dans celui du milieu; ma nourrice
se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[137].
[Note 136: La chapelle de Notre-Dame de Nazareth
n'était aucunement un édifice gothique. Elle datait
du milieu du XVIIe siècle et avait été fondée par
dame Catherine de Rosmadec, épouse de Guy de Rieux,
comte de Châteauneuf, qui en fit don au couvent des
religieux dominicains de Dinan. La première pierre
fut posée, en présence de Ferdinand de Neufville,
évêque de Saint-Malo, le 2 mai 1649, et, à cette
date, on ne construisait plus, même en Bretagne, ni
églises ni chapelles gothiques. (Voir _Dictionnaire
d'Ogée_, article _Corseul_, et l'_Histoire de la
découverte de la Sainte image de Notre Dame de
Nazareth, copiée sur l'ancien original du père
Guillouzou_, et publiée par M. L. Prud'homme, de
Saint-Brieuc).]
[Note 137: «La religion, qui ne connaît pas les
rangs et qui donne toujours des leçons, ne voyait
dans cette cérémonie que la pauvre femme qui
m'avait sauvé de la mort, et l'enfant qui avait
sucé le même lait que moi; la grande dame ma mère
était à la porte, la paysanne dans le sanctuaire.»
_Manuscrit de 1826_.]
La messe commença: à l'offertoire, le célébrant se tourna vers (p. 039)
moi et lut des prières; après quoi on m'ôta mes habits blancs, qui
furent attachés en _ex voto_ au-dessous d'une image de la Vierge. On
me revêtit d'un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours
sur l'efficacité des voeux; il rappela l'histoire du baron de
Chateaubriand, passé dans l'Orient avec saint Louis; il me dit que je
visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de
Nazareth à qui je devais la vie par l'intercession des prières du
pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[138]. Ce moine, qui me
racontait l'histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante (p. 040)
lui faisait l'histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme
Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.
Tu proverai si come sà di sale
Lo pane altrui, e com' è duro calle
Lo scendere e il salir per l' altrui scale.
E quel che più ti graverà le spalle,
Sarà la compagnia malvagia e scempia,
Con la qual tu cadrai in questa valle;
Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
Si farà contra te....................
.....................................
Di sua bestialitate il suo processo
Farà la pruova: si ch'a te fia bello.
Averti fatta parte, per te stesso[139].
«Tu sauras combien le pain d'autrui a le goût du
sel, combien est dur le degré du monter et du descendre
de l'escalier d'autrui. Et ce qui pèsera encore
davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise
et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate,
toute folle, toute impie, se tournera contre toi.
.....................................
.....................................
De sa stupidité sa conduite fera preuve; tant qu'à toi (p. 041)
il sera beau de t'être fait un parti de toi-même.»
[Note 138: «Quand cela fut fait, on acheva de
célébrer la messe; ma mère communia après le
prêtre, et très certainement ses voeux cherchèrent
à détourner sur moi les grâces que cette communion
devait répandre sur elle. Combien il est essentiel
de frapper l'imagination des enfants, par des actes
de religion! Jamais dans le cours de ma vie je n'ai
oublié le relèvement de mon voeu. Il s'est présenté
à ma mémoire au milieu des plus grands égarements
de ma jeunesse; je m'y sentais attaché comme à un
point fixe autour duquel je tournais sans pouvoir
me déprendre. Depuis l'exhortation du bénédictin,
j'ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem et
j'ai fini par l'accomplir. Il est certain que la
plupart des actes religieux, nobles par eux-mêmes,
laissent au fond du coeur de nobles souvenirs,
nourrissent l'âme de sentiments élevés et disposent
à aimer les choses belles et touchantes; que de
droit la religion n'avait-elle donc pas sur moi! Ne
devait-elle pas me dire: «Tu m'as été consacré dans
ta jeunesse, je ne t'ai rendu à la vie que pour que
tu devinsses mon défenseur. La dépouille de ton
innocence, trempée des larmes de ta mère, repose
encore sur mes autels; ce ne sont pas tes vêtements
qu'il faut suspendre à mes temples, ce sont tes
passions. Consacre-moi ton coeur et tes chagrins,
je bénirai ta nouvelle offrande.» Sainte religion,
voilà ton langage; toi seule pourrais remplir le
vide que j'ai toujours senti en moi, et guérir
cette tristesse qui me suit. Tout sujet m'y
replonge ou m'y ramène; je n'écris pas un mot
qu'elle ne soit prête à déborder comme un torrent:
je ne suis occupé qu'à la renfermer, pour ne pas me
rendre ridicule aux hommes. Mais dans cet écrit qui
ne paraîtra qu'après moi, que j'ai entrepris pour
me soulager, pour donner une issue aux sentiments
qui m'étouffent, pourquoi me contraindrais-je?
Rassasions-nous de nos peines secrètes, que mon âme
malade et blessée puisse à son gré repasser ses
chimères et se noyer dans ses souvenirs!»
_Manuscrit de 1826_.]
[Note 139: Dante, _Le Paradis_, Chant XVII.]
Depuis l'exhortation du bénédictin, j'ai toujours rêvé le pèlerinage
de Jérusalem, et j'ai fini par l'accomplir.
J'ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a
reposé sur ses autels: ce ne sont pas mes vêtements qu'il faudrait
suspendre aujourd'hui à ces temples, ce sont mes misères.
On me ramena à Saint-Malo[140]. Saint Malo n'est point l'Aleth de la
_Notitia imperii_: Aleth était mieux placée par les Romains dans le
faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé _Solidor_, à
l'embouchure de la Rance. En face d'Aleth était un rocher, _est in
conspectu Tenedos_, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite
de l'ermite Aaron, qui, l'an 507[141], établit dans cette île sa
demeure; c'est la date de la victoire de Clovis sur Alaric; l'un fonda
un petit couvent, l'autre une grande monarchie, édifices également
tombés.
[Note 140: «Au mois d'octobre de l'année 1775, nous
retournâmes à Saint-Malo.» _Manuscrit de 1826_.]
[Note 141: Saint Aaron vivait bien au VIe siècle,
mais on ignore absolument la date à laquelle il
s'établit sur le rocher qui porte aujourd'hui la
ville de Saint-Malo. La date de 507, donnée ici par
Chateaubriand, ne repose sur aucune autorité
sérieuse. On ne la trouve même pas dans l'ouvrage,
plus légendaire qu'historique, du P. Albert Le
Grand, _la vie, gestes, mort et miracles des saints
de la Bretagne-Armorique_.]
Malo, en latin _Maclovius, Macutus, Machutes_, devenu en 541 évêque
d'Aleth[142], attiré qu'il fut par la renommée d'Aaron, le visita.
Chapelain de l'oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva
une église cénobiale, _in prædio Machutis_. Ce nom de Malo se (p. 042)
communiqua à l'île, et ensuite à la ville, _Maclovium_, _Maclopolis_.
[Note 142: Cette date de 541, que Chateaubriand a
prise cette fois dans Albert Le Grand (édition de
1680, p. 583), n'est rien moins qu'exacte. Malo fut
bien le premier titulaire de l'évêché d'Aleth,
fondé par Judaël, roi de Domnonée, mais cette
fondation eut lieu, non en 541, mais près d'un
demi-siècle plus tard. Né vers 520 dans la Cambrie
méridionale, Malo ne passa en Armorique que vers
550. Il aborda dans l'île de Césembre, avec une
trentaine de disciples et se mit aussitôt à
évangéliser les campagnes aléthiennes et
curiosolites. Il comptait déjà dans la péninsule
armoricaine, et spécialement dans le pays d'Aleth,
quarante ans d'apostolat, lorsqu'il fut honoré de
la dignité épiscopale, vers 585-590. Saint Malo
mourut en Saintonge, le dimanche 16 décembre 621,
âgé d'environ cent ans. (Voir _l'Histoire de
Bretagne_, par Arthur de la Borderie, tome I, p.
421, 465, 475.)]
De saint Malo, premier évêque d'Aleth, au bienheureux Jean surnommé
_de la Grille_, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on
compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement
abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville
romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d'Aaron.
Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent
entre les rois de France et d'Angleterre.
Le comte de Richemont, depuis Henri VII d'Angleterre, en qui se
terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut
conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de
Richard, ceux-ci l'emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé
à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, _asylum quod in eâ
urbe est inviolatissimum_: ce droit d'asile remontait aux Druides,
premiers prêtres de l'île d'Aaron.
Un évêque de Saint-Malo fut l'un des trois favoris (les deux (p. 043)
autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent
l'infortuné Gilles de Bretagne: c'est ce que l'on voit dans
l'_Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de
Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison
par les ministres du favori, le 24 avril 1450_.
Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo: la ville
traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés
dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de la
Guiche, grand maître de l'artillerie de France, de faire fondre cent
pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et
aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion,
sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l'expédition de
Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant la Rochelle.
Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des
relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans
son sein explorait la mer du Sud.
A compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son
dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en
1693; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine
infernale, dans les débris de laquelle j'ai souvent joué avec mes
camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.
Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la
guerre de 1701: en reconnaissance de ce service, il leur confirma le
privilège de se garder eux-mêmes; il voulut que l'équipage du premier
vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de (p. 044)
matelots de Saint-Malo et de son territoire.
En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente
millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[143] descendit à Cancale,
en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La
Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l'eau et de la
suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se
souvient[144]. Les événements effacent les événements; inscriptions
gravées sur d'autres inscriptions, ils font des pages de l'histoire
des palimpsestes.
[Note 143: _Anson_ (Georges), amiral anglais, né en
1697, mort en 1762.]
[Note 144: _La Chalotais_ (Louis-René _de Caradeuc_
de), procureur-général au Parlement de Bretagne, né
à Rennes le 6 mars 1701, mort le 12 juillet
1785.--Le premier Mémoire, écrit sous le nom de M.
de La Chalotais, et reconnu par lui comme son
oeuvre se terminait par ces lignes: «Fait au
château de Saint-Malo, 15 janvier 1766, écrit avec
une plume faite d'un cure-dent, et de l'encre faite
avec de le suie de cheminée, du vinaigre et du
sucre, sur des papiers d'enveloppe de sucre et de
chocolat.» La vérité est que La Chalotais, dans sa
prison, avait tout ce qu'il faut pour écrire et
qu'il _écrivait par toutes les postes à sa
famille_. Voir, dans l'ouvrage de M. Henri Carré,
_La Chalotais et le duc d'Aiguillon_ (1803), la
correspondance du chevalier de Fontette, commandant
du château de Saint-Malo, et en particulier la
lettre du 28 avril 1766.]
Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine; on peut
en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce
titre: _Rôle général des officiers, mariniers et matelots de
Saint-Malo_. Il y a une _Coutume de Saint-Malo_, imprimée dans le
recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez (p. 045)
riches en chartes utiles à l'histoire et au droit maritime.
Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[145], le Christophe Colomb
de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé
à l'autre extrémité de l'Amérique les îles qui portent leur nom: _Îles
Malouines_.
[Note 145: Jacques _Cartier_ naquit à Saint-Malo le
31 décembre 1494, l'année même où Christophe Colomb
découvrait la Jamaïque. On ne sait pas exactement
la date de sa mort. Le savant annaliste de
Saint-Malo, M. Ch. Cunat, croit pouvoir la fixer
aux environs de 1554.]
Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[146], l'un des plus
grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à
la France Surcouf[147]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[148],
gouverneur de l'Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La
Mettrie[149], Maupertuis, l'abbé Trublet dont Voltaire a ri: tout cela
n'est pas trop mal pour une enceinte qui n'égale pas celle du jardin
des Tuileries.
[Note 146: René _Dugay-Trouin_, né le 10 juin 1673;
mort le 27 septembre 1736.]
[Note 147: Robert _Surcouf_, le célèbre corsaire
(1773-1827). M. Ch. Cunat a écrit son _Histoire_.]
[Note 148: Bertrand-François _Mahé de La
Bourdonnais_ (1699-1753).]
[Note 149: Julien _Offraye de La Mettrie_, né à
Saint-Malo le 19 décembre 1709, mort le 11 novembre
1751 à Berlin, où ses ouvrages ouvertement
matérialistes lui avaient valu d'être nommé lecteur
du roi. Frédéric II a composé son _Éloge_.]
L'abbé de Lamennais[150] a laissé loin derrière lui ces petites
illustrations littéraires de ma patrie. Broussais[151] est (p. 046)
également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La
Ferronnays[152].
[Note 150: Hugues-Félicité _Robert de La Mennais_,
né le 19 juin 1782, mort le 27 février 1854.
Presque tous ses biographes le font naître dans la
même rue que Chateaubriand. C'est une erreur.
L'hôtel de la Mennais, où naquit l'auteur de
l'_Essai sur l'Indifférence_, était situé, non rue
des Juifs, mais rue Saint-Vincent.]
[Note 151: François-Joseph-Victor _Broussais_
(1772-1832). Comme son compatriote La Mettrie, mais
avec plus d'éclat et de talent, il se montra dans
tous ses ouvrages, un ardent adversaire des
doctrines psychologiques et spiritualistes.]
[Note 152: Pierre-Louis-Auguste _Ferron_, comte de
_La Ferronnays_, né le 17 décembre 1772. Il émigra
avec son père, lieutenant général des armées du
roi, servit sous le prince de Condé et devint aide
de camp du duc de Berry. Maréchal de camp (4 juin
1814); pair de France (17 août 1815), ministre à
Copenhague en 1817; ambassadeur à Saint-Pétersbourg
en 1819; ministre des Affaires étrangères du 4
janvier 1828 au 14 mai 1829; ambassadeur à Rome du
mois de février au mois d'août 1830. Il mourut en
cette ville le 17 janvier 1842, laissant une
mémoire honorée de tous les partis.]
Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient
la garnison de Saint-Malo: ils descendaient de ces chiens fameux,
enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient
avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand,
religieux de l'ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le
géographe grec, déclare qu'à Saint-Malo «la garde d'une place si
importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains
dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille». Ils furent condamnés à
la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément
les jambes d'un gentilhomme; ce qui a donné lieu de nos jours à la
chanson: _Bon voyage_. On se moque de tout. On emprisonna les
criminels; l'un d'eux refusa de prendre la nourriture des mains de son
gardien qui pleurait; le noble animal se laissa mourir de faim: les
chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le
Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, (p. 047)
lesquels n'aboyaient pas lorsque Scipion l'Africain venait à l'aube
faire sa prière.
Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en _grands_ et
_petits_, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu
par le château dont j'ai parlé, et qu'augmenta de tours, de bastions
et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire
ressemble à une citadelle de granit.
C'est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le
Fort-Royal, que se rassemblent les enfants; c'est là que j'ai été
élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que
j'aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les
vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la
rive. Un autre divertissement était de construire, avec l'arène de la
plage, des monuments que mes camarades appelaient des _fours_. Depuis
cette époque, j'ai souvent vu bâtir pour l'éternité des châteaux plus
vite écroulés que mes palais de sable.
Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive.
Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d'hydrographie et de
mathématiques, parurent plus que suffisantes à l'éducation d'un
garçonnet destiné d'avance à la rude vie d'un marin.
Je croissais sans étude dans ma famille; nous n'habitions plus la maison
où j'étais né: ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[153],
presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les (p. 048)
polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis: j'en
remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais
en tout; je parlais leur langage; j'avais leur façon et leur allure;
j'étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux; mes
chemises tombaient en loques; je n'avais jamais une paire de bas qui
ne fût largement trouée; je traînais de méchants souliers éculés, qui
sortaient à chaque pas de mes pieds; je perdais souvent mon chapeau et
quelquefois mon habit. J'avais le visage barbouillé, égratigné,
meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au
milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s'écrier:
«Qu'il est laid!»
[Note 153: Peu d'années après la naissance de
Chateaubriand, sa famille avait quitté l'hôtel de
la Gicquelais et était venue habiter le premier
étage de la belle maison de M. White de Boisglé,
maire de Saint-Malo, maison située sur la rue et la
place Saint-Vincent, presque en face de la porte
_Saint-Vincent_. (Ch. Cunat, _op. cit._)]
J'aimais pourtant et j'ai toujours aimé la propreté, même l'élégance.
La nuit, j'essayais de raccommoder mes lambeaux; la bonne Villeneuve
et ma Lucile m'aidaient à réparer ma toilette, afin de m'épargner des
pénitences et des gronderies; mais leur rapiécetage ne servait qu'à
rendre mon accoutrement plus bizarre. J'étais surtout désolé quand je
paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits
neufs et de leur braverie.
Mes compatriotes avaient quelque chose d'étranger, qui rappelait
l'Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix; des
familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la
chaussée, l'architecture, les maisons, les citernes, les murailles de
granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix:
quand j'ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.
Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins (p. 049)
ne composaient qu'une famille. Les moeurs étaient si candides que de
jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris,
passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se
séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe: une comtesse
d'Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que
l'on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux
traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu'il
appelait _un monstre barbare_.