On voit que je m'étais trompé dans mes ouvrages: je me fais naître le

4 octobre[110] et non le 4 septembre; mes prénoms sont: François-René,

et non pas François-_Auguste_[111].

[Note 110: On lit, dans l'_Itinéraire de Paris à

Jérusalem_, tome I, p. 295: «Tandis que j'attendais

l'instant du départ, les religieux se mirent à

chanter dans l'église du monastère. Je demandai la

cause de ses chants et j'appris que l'on célébrait

la fête du patron de l'ordre. Je me souvins alors

que nous étions au _4 octobre_, jour de la

Saint-François, _jour de ma naissance_ et de ma

fête. Je courus au choeur et j'offris des voeux

pour le repos de celle qui m'avait autrefois donné

la vie à pareil jour.»]

[Note 111: «Je fus nommé François du jour où

j'étais né, et René à cause de mon père.»

_Manuscrit de 1826_.--_Atala_, le _Génie du

christianisme_, les _Martyrs_ et l'_Itinéraire_

sont signés: François-Auguste de Chateaubriand. En

supprimant ainsi, en tête de ses premiers ouvrages,

l'appellation de _René_, Chateaubriand voulait

éviter les fausses interprétations de ceux qui

auraient été tentés de le reconnaître dans

l'immortel épisode de ses oeuvres qui ne porte

d'autre titre que ce nom.]

La maison qu'habitaient alors mes parents est située dans une rue

sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[112]: cette

maison est aujourd'hui transformée en auberge[113]. La chambre (p. 024)

où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et

à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui

s'étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J'eus pour

parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et

pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de

Contades[114]. J'étais presque mort quand je vins au jour. Le

mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant

l'équinoxe d'automne, empêchait d'entendre mes cris: on m'a souvent

conté ces détails; leur tristesse ne s'est jamais effacée de ma

mémoire: Il n'y a pas de jour où, rêvant à ce que j'ai été, je ne

revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma

mère m'infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier

sommeil[115], le frère infortuné qui me donna un nom que j'ai (p. 025)

presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces

diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes

destinées.

[Note 112: En 1768, les parents de Chateaubriand

habitaient _rue des Juifs_ (aujourd'hui _rue de

Chateaubriand_) une maison appartenant à M. Magon

de Boisgarein. On la distinguait alors sous le nom

d'_Hôtel de la Gicquelais_, nom du père de M.

Magon.]

[Note 113: En 1780, M. Magon de Boisgarein vendit

cette maison à M. Dupuy-Fromy, et peu de temps

après elle fut occupée par M. Chenu, qui en fit une

auberge. Sa destination, depuis plus d'un siècle,

n'a pas changé. L'un des trois corps de logis dont

est actuellement composé l'_Hôtel de France et de

Chateaubriand_, celui qui est le plus avancé dans

la rue, est la maison natale du grand écrivain.]

[Note 114: Françoise-Gertrude de Contades, fille de

Louis-Georges-Erasme de Contades, maréchal de

France, et de Nicole Magon de la Lande. Elle avait

épousé en 1747 Jean-Pierre de la Haye, comte de

Plouër, colonel de dragons.]

[Note 115: Chateaubriand n'a point imaginé cette

tempête _romantique_, qui éclate pourtant si à

propos à l'heure même de sa naissance. M. Charles

Cunat, le savant et consciencieux archiviste de

Saint-Malo, confirme de la façon la plus précise,

dans son écrit de 1850, l'exactitude de tous les

détails donnés par le grand poète: «En effet,

dit-il, une pluie opiniâtre durait depuis près de

deux mois; plusieurs coups de vent qu'on avait

éprouvés n'avaient pas changé l'état de

l'atmosphère; ce temps pluvieux jetait l'alarme

dans le pays; ce fut _dans la nuit de samedi à

dimanche_, à l'approche du dernier quartier de la

lune, qu'eut lieu la tempête horrible qui

accompagna la naissance de Chateaubriand et dont

les terribles effets se firent sentir dans le pays,

et notamment à la chaussée du Sillon.» Cette nuit

du samedi au dimanche, où la tempête fut

particulièrement horrible, était précisément celle

du 3 au 4 septembre, et c'est le 4 septembre que

naquit Chateaubriand.--La continuité et la violence

des tempêtes, en ces premiers jours de septembre

1768, furent telles que l'évêque et le chapitre

firent exposer pendant neuf jours, comme aux

époques des plus grandes calamités, les reliques de

Saint Malo dans le choeur de la cathédrale; les

voûtes de l'antique basilique ne cessèrent de

retentir des chants de la pénitence et des appels à

la miséricorde divine. Enfin, l'orage s'apaisa, le

ciel reprit sa sérénité, et, le dimanche 18

septembre, on porta processionnellement les restes

du saint à travers les rues de la ville et autour

des remparts, au milieu d'un concours immense de la

population. Les reliques, précédées du clergé,

étaient portées par des chanoines et suivies par

Mgr. Jean-Joseph Fogasse de la Bastie, évêque du

diocèse. (Ch. Cunat, _op. cit._)]

* * * * *

En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil; on me

relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et

Lamballe. L'unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti

près de ce village le château de _Monchoix_. Les biens de mon aïeule

maternelle s'étendaient dans les environs jusqu'au bourg de Courseul,

les _Curiosolites des Commentaires de César_. Ma grand'mère, veuve

depuis longtemps, habitait avec sa soeur, mademoiselle de

Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu'on

appelait l'Abbaye, à cause d'une abbaye de Bénédictins[116], consacrée

à Notre-Dame de Nazareth.

[Note 116: Il n'y eut jamais à Plancoët d'_abbaye

de Bénédictins_. Il existait seulement, au hameau

de l'Abbaye, une maison de _Dominicains_, dont les

bâtiments, aujourd'hui transformés en ferme,

joignent la partie nord-est de la modeste chapelle

où le futur pèlerin _de Paris à Jérusalem_ fut

relevé de son premier voeu.]

Ma nourrice se trouva stérile; une autre pauvre chrétienne me (p. 026)

prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de

Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le

blanc jusqu'à l'âge de sept ans. Je n'avais vécu que quelques heures,

et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me

laissait-on mourir? Il entrait dans les conseils de Dieu d'accorder au

voeu de l'obscurité et de l'innocence la conservation des jours qu'une

vaine renommée menaçait d'atteindre.

Ce voeu de la paysanne bretonne n'est plus de ce siècle: c'était

toutefois une chose touchante que l'intervention d'une Mère divine

placée entre l'enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la

mère terrestre.

Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo; il y en avait déjà

sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait

rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé; ne pouvant

traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de

Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de

Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit

_Combour_[117]; plusieurs branches de ma famille l'avaient possédé par

des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans

les marches normande et anglaise: Junken, évêque de Dol, le (p. 027)

bâtit en 1016; la grande tour date de 1100. Le Maréchal de Duras[118],

qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[119], née d'une

Chateaubriand, s'arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[120],

officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop

connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand: M.

du Hallay a un frère[121]. Le même maréchal de Duras, en qualité de

notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et

moi.

[Note 117: Longtemps encore après Froissart, on a

continué d'écrire _Combour_, ce qui était suivre

l'ancienne forme du nom, _Comburnium_. C'est

seulement de 1660 à 1680 que le _g_ a été ajouté.]

[Note 118: Emmanuel-Félicité de _Durfort_, duc de

Duras (1715-1789), pair et maréchal de France,

premier gentilhomme de la Chambre, membre de

l'Académie française. Choisi par le roi pour aller

commander en Bretagne au milieu des troubles

qu'avait fait naître l'affaire de La Chalotais, il

réussit à concilier les esprits et à rétablir la

tranquillité.]

[Note 119: Louise-Françoise-Maclovie-Céleste de

_Coëtquen_, mariée en 1736 au duc de Duras, décédée

le 17 nivôse an X (7 janvier 1802).]

[Note 120: _Hallay-Coëtquen_

(Jean-Georges-Charles-Frédéric-Emmanuel, marquis

du), né le 5 octobre 1799, mort le 10 mars 1867. Il

avait été, sous la Restauration, capitaine au 1er

régiment de grenadiers à cheval de la garde royale

et gentilhomme ordinaire de la chambre du roi. Le

marquis du Hallay a eu une grande réputation comme

juge du point d'honneur et arbitre en matière de

duel. Il a publié des _Nouvelles et Souvenirs_,

Paris, 1835 et 1836, 2 tomes en 1 vol. in-8°.]

[Note 121: Le comte du Hallay-Coëtquen, frère cadet

du précédent, a été page de Louis XVIII en 1814,

puis garde du corps de _Monsieur_, et lieutenant au

4e régiment de chasseurs à cheval.]

Je fus destiné à la marine royale: l'éloignement pour la cour était

naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L'aristocratie

de nos États fortifiait en lui ce sentiment.

Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon

frère au collège de Saint-Brieuc; mes quatre soeurs vivaient auprès de

ma mère.

Toutes les affections de celle-ci s'étaient concentrées dans son (p. 028)

fils aîné; non qu'elle ne chérît ses autres enfants, mais elle

témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J'avais

bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le

_chevalier_ (ainsi m'appelait-on), quelques privilèges sur mes soeurs;

mais, en définitive, j'étais abandonné aux mains des gens. Ma mère

d'ailleurs, pleine d'esprit et de vertu, était préoccupée par les

soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de

Plouër, ma marraine, était son intime amie; elle voyait aussi les

parents de Maupertuis[122] et de l'abbé Trublet[123]. Elle aimait la

politique, le bruit, le monde: car on faisait de la politique à

Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[124];

elle se jeta avec ardeur dans l'affaire La Chalotais. Elle rapportait

chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un (p. 029)

esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d'abord de reconnaître ses

admirables qualités. Avec de l'ordre, ses enfants étaient tenus sans

ordre; avec de la générosité, elle avait l'apparence de l'avarice;

avec de la douceur d'âme elle grondait toujours: mon père était la

terreur des domestiques, ma mère le fléau.

[Note 122: Pierre-Louis Moreau de _Maupertuis_

(1698-1759); membre de l'Académie des sciences et

de l'Académie française; président perpétuel de

l'Académie des sciences et belles-lettres de

Berlin. Il était né à Saint-Malo.]

[Note 123: Nicolas-Charles-Joseph _Trublet_

(1697-1770); parent et ami de Maupertuis et, comme

lui, né à Saint-Malo. Il avait été reçu membre de

l'Académie française le 13 avril 1761.]

[Note 124: C'est un souvenir du voyage de l'auteur

en Palestine et de son séjour au couvent de

Saint-Saba: «On montre aujourd'hui dans ce

monastère trois ou quatre mille têtes de morts, qui

sont celles des religieux massacrés par les

infidèles. Les moines me laissèrent un quart

d'heure tout seul avec ces reliques: ils semblaient

avoir deviné que mon dessein était de peindre un

jour la situation de l'âme des solitaires de la

Thébaïde. Mais je ne me rappelle pas encore sans un

sentiment pénible qu'_un caloyer voulut me parler

de politique et me raconter les secrets de la cour

de Russie_. «Hélas! mon père, lui dis-je, où

chercherez-vous la paix, si vous ne la trouvez pas

ici?» _Itinéraire de Paris à Jérusalem_, tome I, p.

313.]

De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma

vie. Je m'attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente

créature appelée _la Villeneuve_, dont j'écris le nom avec un

mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve

était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses

bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu'elle pouvait trouver,

essuyant mes pleurs, m'embrassant, me jetant dans un coin, me

reprenant et marmottant toujours: «C'est celui-là qui ne sera pas

fier! qui a bon coeur! qui ne rebute point les pauvres gens! Tiens,

petit garçon;» et elle me bourrait de vin et de sucre.

Mes sympathies d'enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par

une amitié plus digne.

Lucile, la quatrième de mes soeurs, avait deux ans de plus que

moi[125]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la

dépouille de ses soeurs. Qu'on se figure une petite fille maigre, (p. 030)

trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec

difficulté et ne pouvant rien apprendre; qu'on lui mette une robe

empruntée à une autre taille que la sienne; renfermez sa poitrine dans

un corps piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés;

soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun;

retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une

toque d'étoffe noire; et vous verrez la misérable créature qui me

frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n'aurait soupçonné

dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devait un jour

briller en elle.

[Note 125: Lucile avait, non pas _deux ans_, mais

quatre ans de plus que son frère. Elle était née le

7 août 1764.--Voir son acte de naissance à la page

7 de la remarquable étude de M. Frédéric Saulnier

sur _Lucile de Chateaubriand et M. de Caud_,

d'après des documents inédits, 1885. M. Anatole

France s'est donc trompé, lui aussi, lorsque, dans

son petit volume, d'ailleurs si charmant, sur

_Lucile de Chateaubriand, sa vie et ses oeuvres_,

il l'a fait naître «en l'an 1766».]

Elle me fut livrée comme un jouet; je n'abusai point de mon pouvoir;

au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me

conduisait tous les matins avec elle chez les soeurs Couppart, deux

vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants.

Lucile lisait fort mal; je lisais encore plus mal. On la grondait; je

griffais les soeurs: grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais

à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces

idées entraient dans la tête de mes parents: mon père disait que tous

les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres,

des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en

voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j'étais, le propos

de mon père me révoltait; quand ma mère couronnait ses remontrances

par l'éloge de mon père qu'elle appelait un Caton, un héros, je me

sentais disposé à faire tout le mal qu'on semblait attendre de moi.

Mon maître d'écriture, M. Després, à perruque de matelot, n'était (p. 031)

pas plus content de moi que mes parents; il me faisait copier

éternellement, d'après un exemple de sa façon, ces deux vers que j'ai

pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s'y trouve:

C'est à vous, mon esprit, à qui je veux parler:

Vous avez des défauts que je ne puis celer.

Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu'il me donnait

dans le cou, en m'appelant _tête d'achôcre_; voulait-il dire

_achore_[126]? Je ne sais pas ce que c'est qu'une tête d'_achôcre_,

mais je la tiens pour effroyable.

[Note 126: [Grec: Achôr], gourme. Ch.]

Saint-Malo n'est qu'un rocher. S'élevant autrefois au milieu d'un

marais salant, il devint une île par l'irruption de la mer qui, en

709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots.

Aujourd'hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par

une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli

d'un côté par la pleine mer, de l'autre est lavé par le flux qui

tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque

entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à

sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du

plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel.

Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots

inhabités: le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera

mon tombeau; j'avais bien choisi sans le savoir: _bé_, en breton,

signifie _tombe_.

Au bout du Sillon, planté d'un calvaire, on trouve une butte de (p. 032)

sable au bord de la grande mer. Cette butte s'appelle la Hoguette;

elle est surmontée d'un vieux gibet: les piliers nous servaient à

jouer aux quatre coins; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce

n'était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions

dans ce lieu.

Là se rencontrent aussi les _Miels_, dunes où pâturaient les moutons;

à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de

Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des

buttes, comme ceux qui s'élèvent sur le tombeau d'Achille à l'entrée

de l'Hellespont.

* * * * *

Je touchais à ma septième année; ma mère me conduisit à Plancoët, afin

d'être relevée du voeu de ma nourrice; nous descendîmes chez ma

grand'mère. Si j'ai vu le bonheur, c'était certainement dans cette

maison.

Ma grand'mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l'Abbaye, une maison

dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond

duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne

marchait plus, mais à cela près, elle n'avait aucun des inconvénients

de son âge: c'était une agréable vieille, grasse, blanche, propre,

l'air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à

l'antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle

avait l'esprit orné, la conversation grave, l'humeur sérieuse. Elle

était soignée par sa soeur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui

ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne

maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte (p. 033)

de Trémignon, lequel comte, ayant dû l'épouser, avait ensuite

violé sa promesse. Ma tante s'était consolée en célébrant ses amours,

car elle était poète. Je me souviens de l'avoir souvent entendue

chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu'elle brodait

pour sa soeur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait

ainsi:

Un épervier aimait une fauvette

Et, ce dit-on, il en était aimé,

ce qui m'a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson

finissait par ce refrain:

Ah! Trémignon, la fable est-elle obscure?

Ture lure.

Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante,

ture, lure!

Ma grand'mère se reposait sur sa soeur des soins de la maison. Elle

dînait à onze heures du matin, faisait la sieste; à une heure elle se

réveillait; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les

saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa soeur, de ses

enfants et petits-enfants[127]. En ce temps-là, la vieillesse était

une dignité; aujourd'hui elle est une charge. A quatre heures, on

reportait ma grand'mère dans son salon; Pierre, le domestique, (p. 034)

mettait une table de jeu; mademoiselle de Boisteilleul[128] frappait

avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques

instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui

sortaient de la maison voisine à l'appel de ma tante.

[Note 127: «Dans les jardins en terrasse de cette

maison, qui sert maintenant de presbytère à la

paroisse de Nazareth, se voit encore la fontaine

entourée de saules, où l'aïeule de Chateaubriand

venait respirer le frais en tricotant au milieu de

ses enfants et petits-enfants.» Du Breil de Marzan,

_Impressions bretonnes sur les funérailles de

Chateaubriand et sur les Mémoires d'outre-tombe_,

1850.]

[Note 128: Suzanne-Émilie de Ravenel, demoiselle du

Boisteilleul, soeur cadette de madame de Bedée de

la Bouëtardais, née à Rennes le 12 mai 1700.]

Ces trois soeurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[129]; filles

d'un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles

en avaient joui en commun, ne s'étaient jamais quittées, n'étaient

jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance

avec ma grand'mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les

jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de

quadrille de leur amie. Le jeu commençait; les bonnes dames se

querellaient: c'était le seul événement de leur vie, le seul moment où

l'égalité de leur humeur fût altérée. A huit heures, le souper

ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[130], avec son fils

et ses trois filles, assistait au souper de l'aïeule. Celle-ci faisait

mille récits du vieux temps; mon oncle, à son tour, racontait la

bataille de Fontenoy, où il s'était trouvé, et couronnait ses

vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer (p. 035)

de rire les honnêtes demoiselles. A neuf heures, le souper fini,

les domestiques entraient; on se mettait à genoux, et mademoiselle de

Boisteilleul disait à haute voix la prière. A dix heures, tout dormait

dans la maison, excepté ma grand'mère, qui se faisait faire la lecture

par sa femme de chambre jusqu'à une heure du matin.

[Note 129: La véritable orthographe du nom des

trois vieilles filles était: Loisel de la

_Villedeneu_. (Du Breil de Marzan, _op. cit._)]

[Note 130: Marie-Antoine-Bénigne de Bedée, comte de

la Bouëtardais, baron de Plancoët, fils de

Ange-Annibal de Bedée et de Bénigne-Jeanne-Marie de

Ravenel de Boisteilleul, frère de madame de

Chateaubriand et d'un an plus jeune qu'elle; il

était né dans la paroisse de Bourseul, le 5 avril

1727. Il mourut à Dinan, le 24 juillet 1807.]

Cette société, que j'ai remarquée la première dans ma vie, est aussi

la première qui ait disparu à mes yeux. J'ai vu la mort entrer sous ce

toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer

une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J'ai vu ma

grand'mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners

accoutumés; j'ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies,

jusqu'au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa soeur

s'étaient promis de s'entre-appeler aussitôt que l'une aurait devancé

l'autre; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que

peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul

homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois,

depuis cette époque, j'ai fait la même observation; vingt fois des

sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette

impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet

oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s'empare de

notre tombe et s'étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse

à la nécessité de l'isolement. Toute main est bonne pour nous donner

le verre d'eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la

mort. Ah! qu'elle ne nous soit pas trop chère! car comment abandonner

sans désespoir la main que l'on a couverte de baisers et que l'on (p. 036)

voudrait tenir éternellement sur son coeur?

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 9 / 42 段