des souverains d'Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant
épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite-fille du comte d'Anjou
et de Mathilde, fille de Henri Ier; Marguerite de Lusignan, veuve du
roi d'Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s'étant mariée à
Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale
d'Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de
Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d'Alphonse, roi
d'Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de
France, qu'Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand;
il faudrait croire encore qu'un Croï épousa Charlotte de
Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[92], Du
Guesclin, le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les
trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de
Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier,
la propriété de Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand
sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au
baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand
copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers
de la couronne, et des _illustres_ dans la cour de Nantes; ils
reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province
contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d'Hastings: il
était fils d'Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est (p. 011)
du nombre des seigneurs qu'Arthur de Bretagne donna à son fils pour
l'accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.
[Note 92: Jean de Tinténiac, le héros du combat des
Trente, était fils d'Olivier, IIIe du nom, seigneur
de Tinténiac, et d'Eustaice de Chasteaubrient,
seconde fille de Geoffroy, VIe du nom, baron de
Chasteau-brient, et d'Isabeau de Machecoul. (Le P.
Aug. Du Paz, _Histoire généalogique de plusieurs
maisons illustres, de Bretagne_.)]
Je ne finirais pas si j'achevais ce dont je n'ai voulu faire qu'un
court résumé; la note[93] à laquelle je me suis enfin résolu, en
considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon
marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j'omets dans
ce texte. Toutefois, on passe aujourd'hui un peu la borne; il devient
d'usage de déclarer que l'on est de race corvéable, qu'on a l'honneur
d'être fils d'un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles
aussi fières que philosophiques? N'est-ce pas se ranger du parti du
plus fort? Les marquis, les comtes, les barons du maintenant, n'ayant
ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se
dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se
contestant mutuellement leur naissance; ces nobles, à qui l'on nie
leur propre nom, ou à qui on ne l'accorde que sous bénéfice
d'inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte? Au reste, qu'on me
pardonne d'avoir été contraint de m'abaisser à ces puériles
récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon
père, passion qui fit le noeud du drame de ma jeunesse. Quant à moi,
je ne me glorifie ni ne me plains de l'ancienne ou de la nouvelle
société. Si dans la première j'étais le chevalier ou le vicomte de
Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand; je
préfère mon nom à mon titre.
[Note 93: Voyez cette note à la fin de ces
Mémoires. Ch.]
Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du (p. 012)
moyen âge[94], appelé Dieu _le Gentilhomme de là-haut_, et surnommé
Nicodème (le Nicodème de l'Évangile) un _saint gentilhomme_.
Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe,
seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en ligne directe des
barons de Chateaubriand, jusqu'à moi, François, seigneur sans vassaux
et sans argent de la Vallée-aux-Loups.
[Note 94: Les éditions précédentes portent, toutes,
«comme un grand _terrier_ du moyen-âge».
Chateaubriand avait dû certainement écrire
_terrien_. Le _Dictionnaire_ de Furetière (1690)
porte: «_Terrien_.--Qui possède grande étendue de
terre.--Le roy d'Espagne est le plus grand
_terrien_ du monde depuis la découverte des Indes
occidentales.--Cette duchesse est grande
_terrienne_ en Bretagne, elle y possède beaucoup de
terres.»--Littré dit aussi: «Grand _terrien_,
seigneur qui possède beaucoup de terres.»]
En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches,
les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de
Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande),
s'appauvrit, effet inévitable de la loi du pays; les aînés nobles
emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de
Bretagne; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de
l'héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci
s'opérait avec d'autant plus de rapidité, qu'ils se mariaient; et
comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour
leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage
d'un pigeon, d'un lapin, d'une canardière et d'un chien de chasse,
bien qu'ils fussent toujours _chevaliers hauts et puissants seigneurs_
d'un colombier, d'une crapaudière et d'une garenne. On voit (p. 013)
les anciennes familles nobles une quantité de cadets; on les suit
pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus
peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans
qu'on sache ce qu'ils sont devenus.
Le chef de nom et d'armes de ma famille était, vers le commencement du
dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la
Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury.
Michel était fils de ce Christophe maintenu dans son extraction des
sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l'arrêt ci-dessus
rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf; ivrogne décidé, il
passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes,
et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de
beurre.
En même temps que ce chef de nom et d'armes, existait son cousin
François, fils d'Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février
1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de la
Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude
Lamour, dame de Lanjégu[95], dont il eut quatre fils: François-Henri,
René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du
Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729; ma grand-mère,
je l'ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui (p. 014)
souriait dans l'ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son
mari, le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toute la
fortune de mon aïeule ne dépassait par 5,000 livres de rente, dont
l'aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3,333 livres: restaient
1,666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l'aîné
prélevait encore le préciput.
[Note 95: Grand'mère paternelle de Chateaubriand.
Les actes de l'état civil où elle figure lui
donnent tous pour premier prénom, au lieu de
_Pétronille_, celui de _Perronnelle_. Ce dernier
nom était très fréquent en Bretagne: on le
traduisait en latin par _Petronilla_, d'où il
arrivait que, dans les familles, on écrivait
indifféremment _Pétronille_ ou _Perronnelle_, sans
y attacher d'importance.]
Pour comble de malheur, ma grand'mère fut contrariée dans ses desseins
par le caractère de ses fils: l'aîné, François-Henri, à qui le
magnifique héritage de la seigneurie de la Villeneuve était dévolu,
refusa de se marier et se fit prêtre: mais au lieu de quêter les
bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il
aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par
insouciance. Il s'ensevelit dans une cure de campagne et fut
successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[96], dans le
diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie; j'ai vu bon
nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble
Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un
presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu'il avait et
mourut insolvable[97].
[Note 96: Avant d'être recteur de Saint-Launeuc et
de Merdrignac, il avait été prieur de Bécherel (en
1747).]
[Note 97: Le _Manuscrit de 1826_ entrait ici, sur
François-Henri de Chateaubriand, seigneur de la
Villeneuve, dans les détails qui suivent: «Ce
singulier curé fut adoré par ses paroissiens. Son
nom, illustre en Bretagne, excitait d'abord
l'étonnement; ensuite son caractère joyeux, le
culte que cette autre espèce de Rabelais avait voué
aux Muses dans un presbytère attirait à lui, on
venait le voir de toutes parts; il donnait tout ce
qu'il avait, et n'était, à la lettre, pas maître
chez lui; il mourut insolvable, et ma grand'mère
n'osa prendre sa chétive succession que sous
bénéfice d'inventaire. Les paysans s'assemblèrent,
déclarèrent qu'on faisait injure à la mémoire de
leur curé, et se chargèrent d'acquitter ses dettes;
en conséquences, ils l'enterrèrent à leurs frais,
liquidèrent sa succession et envoyèrent à sa
famille le peu qu'il avait laissé.»]
Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et (p. 015)
s'enferma dans une bibliothèque: on lui envoyait tous les ans les 416
livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres; il
s'occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte,
il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe
d'existence qu'il ait jamais donné. Singulière destinée! Voilà mes
deux oncles, l'un érudit et l'autre poète; mon frère aîné faisait
agréablement des vers; une de mes soeurs, madame de Farcy, avait un
vrai talent pour la poésie; une autre de mes soeurs, la comtesse
Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages
admirables; moi, j'ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur
l'échafaud, mes deux soeurs ont quitté une vie de douleur après avoir
langui dans les prisons; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi
payer les quatre planches de leur cercueil; les lettres ont causé mes
joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à
l'hôpital.
Ma grand'mère, s'étant épuisée pour faire quelque chose de son fils
aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres,
René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait _semé
l'or_, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes
qu'elle avait fondées et qui entombaient[98] ses aïeux. Elle (p. 016)
avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf
baronnies; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution
à Clisson, et elle n'aurait pas eu le crédit d'obtenir une
sous-lieutenance pour l'héritier de son nom.
[Note 98: Chateaubriand a francisé ici un vers de
Shakespeare, qui a dit dans un de ses sonnets:
When you _entombed_, in men' eyes, shall lie
Your monument shall be my gentle verse.]
Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine
royale: on essaya d'en profiter pour mon père; mais il fallait d'abord
se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l'uniforme, les
armes, les livres, les instruments de mathématique: comment subvenir à
tous ces frais? Le brevet demandé au ministre de la marine n'arriva
point faute de protecteur pour en solliciter l'expédition; la
châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.
Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui
ai connu. Il avait environ quinze ans: s'étant aperçu des inquiétudes
de sa mère, il s'approcha du lit où elle était couchée et lui dit: «Je
ne veux plus être un fardeau pour vous.» Sur ce, ma grand'mère se prit
à pleurer (j'ai vingt fois entendu mon père raconter cette scène).
«René, répondit-elle, que veux-tu faire? Laboure ton champ.--Il ne
peut pas nous nourrir; laissez-moi partir.--Eh bien, dit la mère, va
donc où Dieu veut que tu ailles.» Elle embrassa l'enfant en
sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à
Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation
pour un habitant de Saint-Malo. L'aventurier orphelin fut embarqué
comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques
jours après.
La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer (p. 017)
l'honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le
cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans
Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au
mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de
Bréhan, comte de Plélo[99], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante
mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier
et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et
se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l'Espagne, des voleurs
l'attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice; il prit passage à
Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage
et son esprit d'ordre l'avaient fait connaître. Il passa aux Îles; il
s'enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle
fortune de sa famille[100].
[Note 99: Louis-Robert-Hippolyte _de Bréhan_, comte
de _Plélo_, né à Rennes le 28 mars 1699, était le
petit-neveu de Mme de Sévigné. Sa vie a été écrite
par M. Edmond Rathery, sous ce titre: _Le comte de
Plélo_, un volume in-8°, 1876.]
[Note 100: Voir, à l'_Appendice_, le Nº IV: _le
comte René de Chateaubriand armateur_.]
Ma grand'mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de
Chateaubriand du Plessis[101], dont le fils, Armand de Chateaubriand,
fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l'année
1809[102]. Ce fut un des derniers gentilshommes français morts (p. 018)
pour la cause de la monarchie[103]. Mon père se chargea du sort de son
frère, quoiqu'il eût contracté, par l'habitude de souffrir, une
rigueur de caractère qu'il conserva toute sa vie; le _Non ignora mali_
n'est pas toujours vrai: le malheur a ses duretés comme ses
tendresses.
[Note 101: Pierre-Marie-Anne de Chateaubriand,
seigneur du Plessis et du Val-Guildo, né en 1727.
Il commanda plusieurs des navires de son frère.
(Voir à l'_Appendice_ le Nº IV.) Le 12 février
1760, il épousa Marie-Jeanne-Thérèse Brignon fille
de Nicolas-Jean Brignon, seigneur de Laher,
négociant, et de Marie-Anne Le Tondu. Incarcéré
pendant la Terreur, il mourut dans la prison de
Saint-Malo, le 3 fructidor an II (20 août 1794).]
[Note 102: Les éditions précédentes portent toutes:
_1810_. C'est une erreur. Armand de Chateaubriand
fut fusillé le vendredi saint (31 mars) de l'année
1809. Lorsque Chateaubriand reviendra plus tard
avec détails sur ce douloureux épisode, il aura
bien soin de lui donner sa vraie date.]
[Note 103: Ceci était écrit en 1811 (note de 1831,
Genève). Ch.]
M. de Chateaubriand était grand et sec; il avait le nez aquilin, les
lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques,
comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n'ai jamais vu un
pareil regard: quand la colère y montait, la prunelle étincelante
semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.
Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état
habituel était une tristesse profonde que l'âge augmenta et un silence
dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l'espoir de
rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne
avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne,
despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu'on sentait en le
voyant, c'était la crainte. S'il eût vécu jusqu'à la Révolution et
s'il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se
serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du
génie: je ne doute pas qu'à la tête des administrations ou des armées,
il n'eût été un homme extraordinaire.
Ce fut en revenant d'Amérique qu'il songea à se marier. Né le 23 (p. 019)
septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[104],
Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de
messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[105].
Il s'établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l'un (p. 020)
et l'autre à sept ou huit lieues, de sorte qu'ils apercevaient de leur
demeure l'horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule
maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née
à Rennes le 16 octobre 1698[106] avait été élevée à Saint-Cyr dans les
dernières années de madame de Maintenon: son éducation s'était
répandue sur ses filles.
[Note 104: Le mariage des parents de Chateaubriand
fut célébré à Bourseul. Bourseul est aujourd'hui
l'une des communes du canton de Plancoët,
arrondissement de Dinan (Côtes-du-Nord).--Voici
l'extrait de l'acte de mariage, relevé sur les
registres paroissiaux de Bourseul:--«Du troisième
de juillet 1753, j'ay administré la bénédiction
nuptiale à haut et puissant René-Auguste de
Chateaubriand, chevalier seigneur du Plessis, fils
majeur de haut et puissant François de
Chateaubriand, chevalier seigneur de Villeneuve, et
de dame Perronnelle-Claude Lamour de Lanjegu, dame
de Chateaubriand, son épouse, domiciliée de la
paroisse de Guitté en ce diocèse, d'une part; et à
très noble demoiselle Apolline-Jeanne-Suzanne de
Bedée, dame de la Villemain, fille de haut et
puissant seigneur Ange-Annibal de Bedée, chevalier
seigneur de la Bouëtardays et autres lieux, et de
dame Bénigne-Jeanne-Marie de Ravenel du
Boistilleul, son épouse, d'autre part... Ont été
présents à la cérémonie: messire Ange-Annibal de
Bedée et dame Bénigne-Jeanne-Marie de Ravenel, père
et mère de l'épouse; demoiselle Anne de Bedée et
demoiselle Suzanne-Apolline de Ravenel, tantes de
l'épouse; messire Théodore-Jean-Baptiste de Ravenel
de Boistilleul, cousin germain de l'épouse,
conseiller au Parlement de Bretagne, et autres
soussignants.--Suivent les signatures: Apoline de
Bedée de Vilmain, B. de Chateaubriand, Bénigne
J.-M. de Ravenel de la Bouëtardaye, de Bedée de la
Bouëtardaye, Suzanne de Ravenel, Anne de Bedée,
Angélique Bedée du Boisrioux, Jeanne Le Mintier du
Boistilleul, Marie-Antoine de Bedée, Théodore J.-B.
de Ravenel du Boistilleul, du Breil pontbriand, F.
de Chateaubriand, frère de l'époux, et Guillemot,
curé de Bourseul.]
[Note 105: Ange-Annibal de _Bedée_, seigneur de la
Bouëtardais de la Mettrie et de Boisriou, né à la
Bouëtardais, en Bourseul, le 11 septembre 1696,
était fils de Jean-Marc de Bedée de la Bouëtardais,
seigneur des mêmes lieux, et de Jeanne de
Bégaignon. Il mourut le 14 janvier 1761 et fut
inhumé dans l'église de Bourseul. La famille de
Bedée, qui a compté des branches nombreuses, tire
son nom d'une paroisse aujourd'hui commune du
canton et de l'arrondissement de Montfort
(Ille-et-Vilaine). La seigneurie de Bedée a cessé
depuis longtemps d'appartenir à la famille de ce
nom: au siècle dernier, elle était aux mains des
Visdelou, qui se qualifiaient de marquis de
Bedée.]
[Note 106: Bénigne-Jeanne-Marie (et non Marie-Anne)
de Ravenel du Boisteilleul, née à Rennes, en la
paroisse Saint-Jean, le 15 octobre 1698 (et non le
16 octobre), était fille de écuyer Benjamin de
Ravenel, seigneur de Boisteilleul, et de
Catherine-Françoise de Farcy. Elle avait épousé, le
24 février 1720, en l'église de Toussaint, à
Rennes, Ange-Annibal de Bedée.--Je dois ces
indications, ainsi que la plupart de celles qui
vont suivre et qui ont trait aux parents de
Chateaubriand, à M. Frédéric Saulnier, conseiller à
la Cour d'appel de Rennes. Sans son utile et si
dévoué concours, je n'aurais pu mener à bonne fin
cette partie de mon travail.]
Ma mère, douée de beaucoup d'esprit et d'une imagination prodigieuse,
avait été formée à la lecture de Fénelon, de Racine, de madame de
Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV; elle savait
tout _Cyrus_ par coeur. Apolline de Bedée, avec de grands traits,
était noire, petite et laide; l'élégance de ses manières, l'allure
vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon
père. Aimant la société autant qu'il aimait la solitude, aussi
pétulante et animée qu'il était immobile et froid, elle n'avait pas un
goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu'elle
éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu'elle était.
Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s'en (p. 021)
dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de
soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour
la piété, ma mère était un ange.
* * * * *
Ma mère accoucha à Saint-Malo d'un premier garçon qui mourut au
berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma
famille. Ce fils fut suivi d'un autre et de deux filles qui ne
vécurent que quelques mois.
Ces quatre enfants périrent d'un épanchement de sang au cerveau.
Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu'on appela
Jean-Baptiste: c'est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de
M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles:
Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toutes quatre d'une rare beauté,
et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la
Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les
autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[107]. Il est
probable que mes quatre soeurs durent leur existence au désir de (p. 022)
mon père d'avoir son nom assuré par l'arrivée d'un second garçon; je
résistais, j'avais aversion pour la vie.
[Note 107: Chateaubriand fixe à _dix_ le nombre des
enfants issus du mariage de ses père et mère. Les
registres de la ville de Saint-Malo n'en accusent
que neuf:
1º Geoffroy-René-Marie, né le 4 mai 1758 (mort au
berceau).
2º Jean-Baptiste-Auguste, né le 23 juin 1759 (celui
qui sera le petit-gendre de Malesherbes).
3º Marie-Anne-Françoise, née le 4 juillet 1760
(plus tard Mme de Marigny).
4º Bénigne-Jeanne, née le 31 août 1761 (qui
épousera plus tard M. de Québriac, puis M. de
Châteaubourg).
5º Julie-Marie-Agathe, née le 2 septembre 1763
(plus tard Mme de Farcy).
6º Lucile-Angélique, née le 7 août 1764 (plus tard
Mme de Caud).
7º Auguste, né le 28 mai 1766 (mort au bout de
quelques mois).
8º Calixte-Anne-Marie, née le 3 juin 1767 (morte en
bas âge).
9º François-René, né le 4 septembre 1768 (l'auteur
du _Génie du christianisme_).
Le chiffre de _dix_ enfants, donné par
Chateaubriand, n'en est pas moins exact. Un
_dixième_ enfant--qui fut en réalité le
premier--était né à Plancoët, où M. et Mme de
Chateaubriand habitèrent pendant quelque temps à la
suite de leur mariage. Ce premier enfant, né et
mort à Plancoët, n'a pu figurer sur les registres
de Saint-Malo. _(Recherches sur plusieurs des
circonstances relatives aux origines, à la
naissance et à l'enfance de M. de Chateaubriand_,
par _M. Ch. Cunat_, 1850.)]
Voici mon extrait de baptême[108]:
«Extrait des registres de l'état civil de la commune de Saint-Malo
pour l'année 1768.
«François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et
de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre
1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand
vicaire de l'évêque de Saint-Malo. A été parrain (p. 023)
Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine
Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé
au registre: Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand,
Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire
général[109].»
[Note 108: Le texte complet de l'acte de baptême de
Chateaubriand est ainsi conçu:
«François-René de Chateaubriand, fils de haut et
puissant René de Chateaubriand, chevalier, comte de
Combourg, et de haute et puissante dame,
Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, dame de
Chateaubriand, son épouse, né le 4 septembre 1768,
baptisé le jour suivant par nous, Messire
Pierre-Henry Nouail, grand chantre et chanoine de
l'Église cathédrale, official et grand vicaire de
Monseigneur l'évêque de Saint-Malo. A été parrain
haut et puissant Jean-Baptiste de Chateaubriand,
son frère, et marraine haute et puissante dame
Françoise-Marie-Gertrude de Contade, dame et
comtesse de Plouër, qui signent et le Père. Ont
signé: _Jean-Baptiste de Chateaubriand_, _Brignon
de Chateaubriand_, _Contades de Plouër_, _de
Chateaubriand_, _Nouail_, _vicaire général_.»]
[Note 109: Vingt jours avant moi, le 15 août 1768,
naissait dans une autre île, à l'autre extrémité de
la France, l'homme qui a mis fin à l'ancienne
société, Bonaparte. Ch.]