On ne manquait pas d'ailleurs de se prévaloir, contre les _Mémoires

d'Outre-Tombe_, de ce qu'ils avaient été publiés par bribes et par

morceaux, déchiquetés en feuilletons. Quand ils parurent en volumes,

on triompha contre eux de ce qu'ils étaient découpés en une infinité

de petits chapitres, sans lien entre eux, sans coordination, sans

suite apparente. Nul n'eut l'idée de se dire qu'on était évidemment en

présence d'une édition fautive, que Chateaubriand n'avait pas pu,

contrairement à toutes ses habitudes, renoncer, pour son livre de

prédilection, à cet art savant de la composition, à cette symétrie, à

cette belle ordonnance, qui avaient signalé jusque-là et marqué toutes

ses oeuvres, même les moindres. On trouva commode de dire avec

Sainte-Beuve: «Les _Mémoires d'Outre-Tombe_ font l'effet des mémoires

du _Chat Murr_ dans Hoffmann, pour l'interruption continuelle et la

bigarrure[77].»

[Note 77: _Chateaubriand et son groupe littéraire

sous l'Empire_, t. II, p. 435.]

Chateaubriand avait divisé son ouvrage en quatre parties et chacune de

ces parties en livres. Il m'a suffi de rétablir ces divisions, dans

mon édition de 1898[78], pour que le livre prît aussitôt une

physionomie toute nouvelle, pour que le monument apparût tel que

l'avait conçu le grand artiste, avec son étonnante variété et, en même

temps, la noblesse et la régularité de ses lignes.

[Note 78: Édition de 1898-1900. Librairie de MM.

Garnier frères.]

On est alors revenu à ces _Mémoires_, longtemps si maltraités, (p. 029)

et la surprise a été presque aussi grande que l'admiration. Il était

admis, en effet, que les _Mémoires d'Outre-Tombe_ étaient un long

pamphlet, que l'auteur s'y était montré sans pitié pour les hommes de

son temps, les sacrifiant tous à ses passions et à ses orgueilleuses

rancunes. Et il se trouvait que--Talleyrand et Fouché mis à part--il

les avait tous traités avec une modération et une indulgence qui

faisaient dire un jour à Mme de Chateaubriand: «Je n'y comprends rien!

M. de Chateaubriand est si bon qu'il en est bête!»--C'était aussi une

commune opinion que l'illustre écrivain avait passé les dernières

années de sa vie à _gâter_ ses _Mémoires_, à les surcharger de traits

bizarres, de couleurs fausses, d'images incohérentes et de néologismes

barbares. Et de ces défauts sans mesure et sans nombre, qui devaient

ruiner l'oeuvre entière, on trouvait à peine trace. Ces terribles

surcharges se réduisaient, dans une oeuvre d'une si considérable

étendue, à quelques citations inutiles, à quelques plaisanteries

affectées, à quelques mots ou à quelques tournures vieillies: taches

légères qu'eût effacées un coup de brosse, grains de poussière qu'eût

enlevés le souffle d'un enfant!

Le monument reste donc intact, et, dans l'ordre littéraire, c'est le

plus beau que le XXe siècle ait élevé. Ce n'est pas seulement la vie

d'un homme illustre qui se déroule sous nos yeux, c'est, autour de

cette vie, tout un merveilleux décor,--la fin de l'ancienne France, la

Révolution, Napoléon et l'Empire, les deux Restaurations, les

Cent-Jours et les Journées de Juillet. La biographie s'y mêle à

l'histoire, la poésie y coudoie la politique, l'exactitude la plus

minutieuse y fait bon ménage avec l'épopée. Presque tous les mémoires

s'arrêtent brusquement et restent inachevés: _Pendent interrupta_...

Ceux de Chateaubriand, conduits à leur terme, se terminent par des

considérations sur l'_avenir du monde_. Dans tout l'ouvrage, sans que

le talent de l'auteur faiblisse jamais, la beauté de la forme vient

ajouter à l'intérêt du récit. Les _Mémoires_ touchent aux sujets les

plus variés, aux événements les plus divers; et de même le style prend

tous les tons, revêt toutes les couleurs: il sait unir sans effort la

grâce à la vigueur, le charme à l'éclat, la simplicité à la grandeur.

* * * * *

Est-il besoin maintenant de résumer ce qui précède. Quelques traits du

moins suffiront.

Voltaire a dit, au sujet de Corneille: «Les novateurs ont le premier

rang à juste titre dans la mémoire des hommes.» Chateaubriand fut, au

XIXe siècle, dans l'ordre intellectuel, le novateur par excellence.

Nul n'a plus souvent que lui crié le premier, du haut du mat de

misaine: «Italie! Italie!»

Le _Génie du Christianisme_ a relevé la religion dans les esprits, et

en même temps qu'il les ramenait à la vérité religieuse, il donnait le

signal du retour à la vérité littéraire. La Bible vengée du sarcasme

de Voltaire, l'antiquité classique remise en honneur et Homère (p. 030)

replacé à son rang; l'attention ramenée sur les Pères de l'Église; la

supériorité des écrivains du XVIIe siècle sur ceux du XVIIIe hautement

proclamée et invinciblement établie; les chefs-d'oeuvre des

littératures étrangères admis au foyer d'une hospitalité plus large et

plus intelligente; l'art gothique réhabilité; les nouveaux historiens

de la France invités, par l'exemple même de l'auteur, à étudier avec

un respect filial le passé de la patrie; les semences du vrai

romantisme, du romantisme national et chrétien, déposées en terre pour

produire bientôt une glorieuse moisson: tels sont les principaux

services rendus à la société et aux lettres par le _Génie du

Christianisme_. «Ce livre, a dit M. Léon Gautier, a enfanté et mis au

monde le XIXe siècle[79].» «Toutes les nouveautés, a dit de son côté

M. Nisard, toutes les nouveautés durables de la première moitié du

XIXe siècle, en poésie, en histoire, en critique, ont reçu de

Chateaubriand ou la première inspiration ou l'impulsion décisive[80].»

[Note 79: _Portraits littéraires_, p. 6.]

[Note 80: _Histoire de la littérature française_,

t. IV, p. 503.]

Les _Martyrs_ sont la seule épopée que possède la France, et il est

arrivé que leur auteur, en créant la couleur locale, en

_individualisant_ ses Francs et ses Gaulois, ses Romains et ses Grecs,

renouvelait la manière d'écrire et de concevoir l'histoire. A l'entrée

de cette voie où vont s'engager, avec Augustin Thierry, Guizot, de

Barante, Michelet, c'est encore Chateaubriand que nous apercevons: là

encore, il est l'initiateur et le guide.

Dans l'_Itinéraire_, il ouvre également une voie nouvelle. Il crée un

genre, et, du même coup, il le porte à sa perfection.

Sous la Restauration, ses écrits politiques le placent au premier rang

des publicistes et des polémistes. Ses moindres articles de journaux,

de l'aveu même de Sainte-Beuve, «sont de petits chefs-d'oeuvre[81]».

[Note 81: _Chateaubriand et son groupe littéraire

sous l'Empire_, t. II, p. 424.]

«Ô Muse, avait-il dit en 1809, au dernier livre des _Martyrs_, je

n'oublierai point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon coeur

des régions élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu

dispenses s'affaiblissent par le cours des ans: la voix perd sa

fraîcheur, les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles

sentiments que tu inspires peuvent rester quand les autres dons ont

disparu. Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux,

laissez-moi l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent, ces vierges

austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la poésie, et

m'ouvrir les pages de l'histoire. J'ai consacré l'âge des illusions à

la riante peinture du mensonge; j'emploierai l'âge des regrets au

tableau de la vérité.»

Après 1830, l'âge des regrets était venu. C'est le moment où il publie

les _Études historiques_, l'_Analyse raisonnée de l'histoire de

France_, le _Congrès de Vérone_. Ces dernières oeuvres sont (p. 031)

belles, comme les précédentes. Les années n'ont pas affaibli ses

talents. La Muse lui est restée fidèle, et c'est elle qui lui ouvre

les pages de l'histoire. A cette tâche nouvelle, Chateaubriand

apportait d'ailleurs de nouveaux dons, un nouveau style et comme un

perpétuel rajeunissement. Au lieu de se continuer toujours, de se

répéter sans fin, comme tant d'autres, Victor Hugo par exemple, il ne

cessait de se renouveler. Il a eu successivement plusieurs manières,

qui toutes ont fini par se réunir, par se déverser dans les _Mémoires

d'Outre-Tombe_, comme ces rivières du Nouveau-Monde qu'avait visitées

sa jeunesse, et qui, après avoir fertilisé de riches contrées,

finissent toutes par descendre au Meschacébé et forment avec lui le

plus grand et le plus majestueux des fleuves.

Chez Chateaubriand, l'homme a pu avoir ses faiblesses, le politique a

pu commettre des fautes; mais, dans tous ses ouvrages, il est resté

invariablement fidèle à toutes les nobles causes. Il a toujours

défendu la vérité, le droit, la justice. Il n'a pas écrit une page où

ne respire la passion de l'honneur, pas une où il ait offensé la

religion et la pudeur. Et c'est par là, plus encore que par son génie,

qu'il mérite notre admiration et notre reconnaissance. La France ne se

pourra relever que si les générations nouvelles élèvent leur coeur à

la hauteur des généreux sentiments pour lesquels l'âme de

Chateaubriand n'a cessé de battre, si elles reviennent à ses

enseignements et si, à leur tour, elles lui disent:

Tu duca, tu signore, e tu maestro!

Edmond BIRÉ.

MÉMOIRES (p. 001)

_Sicut nubes... quasi naves... velut umbra._ (Job).

PREMIÈRE PARTIE

ANNÉES DE JEUNESSE.--LE SOLDAT ET LE VOYAGEUR

1768-1800

LIVRE PREMIER[82]

[Note 82: Ce livre a été écrit, à la

Vallée-aux-Loups, près d'Aulnay, d'octobre 1811 à

juin 1812.]

Naissance de mes frères et soeurs.--Je viens au

monde.--Plancoët.--Voeu.--Combourg.--Plan de mon père pour mon

éducation.--La Villeneuve.--Lucile.--Mesdemoiselles Coupart.--Mauvais

écolier que je suis.--Vie de ma grand'mère maternelle et de sa soeur,

à Plancoët.--Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix.--Relèvement du

voeu de ma nourrice.--Gesril.--Hervine Magon.--Combat contre les deux

mousses.

Il y a quatre ans qu'à mon retour de la Terre Sainte, j'achetai près

du hameau d'Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une

maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le

terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n'était (p. 002)

qu'un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un

taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer

mes longues espérances; _spatio brevi spem longam reseces_[83]. Les

arbres que j'y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je

leur donne de l'ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un

jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme

j'ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l'ai pu

des divers climats où j'ai erré, ils rappellent mes voyages et

nourrissent au fond de mon coeur d'autres illusions.

[Note 83: Horace, _Odes_, liv. Ier, XI.]

Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai,

en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour

joindre à mon héritage la lisière des bois qui l'environnent:

l'ambition m'est venue; je voudrais accroître ma promenade de quelques

arpents: tout chevalier errant que je suis, j'ai les goûts sédentaires

d'un moine: depuis que j'habite cette retraite, je ne crois pas avoir

mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes

mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu'ils promettent, la

Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire

naquit à Châtenay, le 20 février 1694[84], quel était l'aspect du

coteau où se devait retirer, en 1807, l'auteur du _Génie du (p. 003)

Christianisme_?

[Note 84: Voltaire n'est pas né le 20 février 1694,

et il n'est pas né à Châtenay. Il y a là une double

erreur, qui était du reste acceptée par tout le

monde à la date où écrivait Chateaubriand. Chacun

tenait alors pour exact le dire de Condorcet, dans

sa _Vie de Voltaire_: «François-Marie _Arouet_, qui

a rendu le nom de Voltaire si célèbre, naquit à

Châtenay le 20 de février 1694. M. A. Jal, en 1864

(_Dictionnaire critique de biographie et

d'histoire_, page 1283 et suivantes), a établi

d'une façon certaine, à l'aide des registres de la

paroisse de Saint-André-des-Arts, que Voltaire

était né à Paris le dimanche 21 novembre 1694.

Voltaire, du reste, avait dit lui-même, dans sa

lettre du 17 juin 1760 à M. de Parcieux: «Que

puis-je faire, sinon plaindre _la ville où je suis

né_?... Je vous remercie en qualité de _Parisien_,

et quand mes compatriotes cesseront d'être

_Welches_, je les louerai tant que je pourrai.»

L'année suivante, dans son _Épître à Boileau_, il

disait à l'auteur des _Satires_:

Dans la cour du Palais je naquis ton voisin.]

Ce lieu me plaît; il a remplacé pour moi les champs paternels; je l'ai

payé du produit de mes rêves et de mes veilles; c'est au grand désert

d'Atala que je dois le petit désert d'Aulnay; et, pour me créer ce

refuge, je n'ai pas, comme le colon américain, dépouillé l'Indien des

Florides. Je suis attaché à mes arbres; je leur ai adressé des

élégies, des sonnets, des odes. Il n'y a pas un seul d'entre eux que

je n'aie soigné de mes propres mains, que je n'aie délivré du ver

attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille; je les

connais tous par leurs noms, comme mes enfants: c'est ma famille, je

n'en ai pas d'autre, j'espère mourir auprès d'elle.

Ici, j'ai écrit les _Martyrs_, les _Abencerages_, l'_Itinéraire_ et

_Moïse_; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne? Ce 4

octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à

Jérusalem[85], me tente à commencer l'histoire de ma vie. L'homme qui

ne donne aujourd'hui l'empire du monde à la France que pour la (p. 004)

fouler à ses pieds, cet homme, dont j'admire le génie et dont

j'abhorre le despotisme, cet homme m'enveloppe de la tyrannie comme

d'une autre solitude; mais s'il écrase le présent, le passé le brave,

et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.

[Note 85: Le 4 octobre, l'Église célèbre la fête de

saint François d'Assises. Chateaubriand avait reçu

au baptême les prénoms de _François-René_.--Il

était entré à Jérusalem le 4 octobre 1806.

(_Itinéraire de Paris à Jérusalem_, tome I, p.

286.)]

La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne

se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres

imaginaires. Aujourd'hui que je regrette encore mes chimères sans les

poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années: ces

_Mémoires_ seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes

souvenirs[86].

[Note 86: Voir, à l'_Appendice_, le Nº II: _Le

Manuscrit de 1826_.]

Commençons donc, et parlons d'abord de ma famille; c'est essentiel,

parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa

position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes

idées, en décidant du genre de mon éducation[87].

[Note 87: Ce paragraphe que nous empruntons au

_Manuscrit de 1826_, nous a paru devoir être

préféré à celui qui se trouve dans toutes les

éditions des Mémoires et dont voici le texte: «De

la naissance de mon père et des épreuves de sa

première position, se forma en lui un des

caractères les plus sombres qui aient été. Or, ce

caractère a influé sur mes idées en effrayant mon

enfance, contristant ma jeunesse et décidant du

genre de mon éducation.» Selon la très juste

remarque du comte de Marcellus (_Chateaubriand et

son temps_, p. 6), ces lignes interrompent plus

qu'elles n'aident le récit. «C'était sans doute,

ajoute M. de Marcellus, un de ces feuillets

supplémentaires dont l'auteur, aux derniers moments

de sa vie, renversait continuellement l'ordre, de

telle façon qu'il ne s'y reconnaissait plus

lui-même, comme il le disait à son dernier

secrétaire, M. Daniélo.» (Voir, Tome XII de la

première édition des _Mémoires d'outre-tombe_, les

pages auxquelles M. J. Daniélo a donné pour titre:

_M. et Mme de Chateaubriand; quelques détails sur

leurs habitudes, leurs conversations._)]

Je suis né gentilhomme. Selon moi, j'ai profité du hasard de mon

berceau, j'ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient

principalement à l'aristocratie dont la dernière heure est sonnée.

L'aristocratie a trois âges successifs: l'âge des supériorités, (p. 005)

l'âge des privilèges, l'âge des vanités; sortie du premier, elle

dégénère dans le second et s'éteint dans le dernier.

On peut s'enquérir de ma famille, si l'envie en prend, dans le

dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de

d'Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l'_Histoire

généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne_ du P. Du Paz,

dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l'_Histoire des

grands officiers de la couronne_ du P. Anselme[88].

[Note 88: Cette généalogie est résumée dans

l'_Histoire généalogique et héraldique des Pairs de

France_, etc., par M. le chevalier de Courcelles,

Ch.]

Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de

Chérin[89], pour l'admission de ma soeur Lucile comme chanoinesse au

chapitre de l'Argentière, d'où elle devait passer à celui de

Remiremont; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI,

reproduites pour mon affiliation à l'ordre de Malte, et reproduites

une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis

XVI.

[Note 89: Bernard _Chérin_ (1718-1785),

généalogiste et historiographe des Ordres de

Saint-Lazare, de Saint-Michel et du Saint Esprit.]

Mon nom est d'abord écrit _Brien_, ensuite _Briant_ et _Briand_, par

l'invasion de l'orthographe française, Guillaume le Breton dit

_Castrum-Briani_. Il n'y a pas un nom en France qui ne présente (p. 006)

ces variations de lettres. Quelle est l'orthographe de Du Guesclin?

Les _Brien_ vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur

nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le

chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand

étaient d'abord des pommes de pin avec la devise: _Je sème l'or_.

Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre

Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa

femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint

Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses

héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules,

semé de fleurs de lis d'or: _Cui et ejus hæredibus_, atteste un

cartulaire du prieuré de Bérée, _sanctus Ludovicus tum Francorum rex,

propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini

auri, contulit_.

Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches:

la première, dite _barons de Chateaubriand_, souche des deux autres et

qui commença l'an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien,

petit-fils d'Alain III, comte ou chef de Bretagne; la seconde,

surnommée _seigneurs des Roches Baritaut_, ou du _Lion d'Angers_; la

troisième paraissant sous le titre de _sires de Beaufort_.

Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s'éteindre dans la

personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette

lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[90]. A

cette époque, vers le milieu du XVIIe siècle, une grande (p. 007)

confusion s'était répandue dans l'ordre de la noblesse; des titres et

des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin

de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve

de sa noblesse d'ancienne extraction, dans son titre et dans la

possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour

la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16

septembre 1669; en voici le texte:

«Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la

réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le

16 septembre 1669: entre le procureur général du Roi, et M.

Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande; lequel

déclare ledit Christophe issu d'ancienne extraction noble, lui

permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans

le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys

d'or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses

titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt

signé Malescot.»

[Note 90: La terre de la Guerrande était située,

non dans le Morbihan, mais dans la paroisse de

Hénan-Bihen, aujourd'hui l'une des communes du

canton de Matignon, arrondissement de Dinan

(Côtes-du-Nord).]

Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande

descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort; les sires

de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers

barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis

et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme

il est prouvé par la descendance d'Amaury, frère de Michel, lequel

Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans (p. 008)

son extraction par l'arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la

noblesse, du 16 septembre 1669.

Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma

fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices

appelés _bénéfices simples_. Il n'y avait qu'un seul moyen praticable

à cet effet, puisque j'étais laïque et militaire, c'était de m'agréger

à l'ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt

après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré

d'Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu'il fût nommé des

commissaires pour prononcer d'urgence. M. Pontois était alors

archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l'ordre de Malte, au

Prieuré.

Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli,

grand-prieur d'Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le

chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de

Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du

Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est

dit, dans les termes d'admission du _Mémorial_, que je méritais _à

plus d'un titre_ la grâce que je sollicitais, et que des

_considérations du plus grand poids_ me rendaient digne de la

satisfaction que je réclamais.

Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des

scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à

Paris! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l'Assemblée

nationale avait aboli les titres de noblesse! Comment les chevaliers

et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je (p. 009)

méritais _à plus d'un titre la grâce que je sollicitais_, etc., moi

qui n'étais qu'un chétif sous-lieutenant d'infanterie, inconnu, sans

crédit, sans faveur et sans fortune?

Le fils aîné de mon frère (j'ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif

écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[91], a épousé

mademoiselle d'Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon,

celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis,

arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant

d'une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme

capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s'est fait jésuite

à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci

s'efface de la terre. Christian vient de mourir à Chiert, près Turin:

vieux et malade, je le devais devancer; mais ses vertus l'appelaient

au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.

[Note 91: Sur le comte Louis de Chateaubriand et

sur son frère Christian, voir l'_Appendice_, Nº

III.]

Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la

terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne

regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le

monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les

rendre à son frère aîné.

A la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu'à moi, si j'héritais de

l'infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs

de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d'Alain III.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 7 / 42 段