Le manuscrit des _Natchez_ se composait de deux mille trois cent

quatre-vingt-trois pages in-folio. Ce premier manuscrit était écrit de

suite sans section; tous les sujets y étaient confondus: voyages,

histoire naturelle, partie dramatique, etc.; mais auprès de ce

manuscrit d'un seul jet, il en existait un autre, partagé en livres,

et où il avait commencé à établir l'ordre. Dans ce second travail non

achevé, Chateaubriand avait non seulement procédé à la revision de la

matière, mais il avait encore changé le genre de la composition, en la

faisant passer du roman à l'épopée.

Cette transformation s'arrêtait à peu près à la moitié de l'ouvrage.

Chateaubriand, lorsqu'il revisa son manuscrit en 1825, ne crut pas

devoir la pousser plus loin; de sorte que, des deux volumes dont se

composent aujourd'hui les _Natchez_, le premier s'élève à la dignité

de l'épopée, comme dans les _Martyrs_, le second descend à la

narration ordinaire, comme dans _Atala_ et dans _René_.

Sainte-Beuve, à l'époque où il essayait de réagir contre la gloire de

Chateaubriand et où il s'efforçait de la diminuer, a dit de la partie

épique des _Natchez_: «On ne saurait se figurer quelle prodigieuse

fertilité d'imagination il y a déployée, que d'inventions, que de

machines, surtout quelle profusion de figures proprement dites, de

similitudes les plus ingénieuses à côté des plus bizarres, un mélange

à tout moment de grotesque et de charmant. Mais certes, au sortir de

ce poème il était rompu aux images, il avait la main faite à tout en

ce genre. Jamais l'art de la comparaison homérique n'a été poussé plus

loin, non pas seulement le procédé de l'imitation directe, mais (p. 021)

celui de la transposition. C'est un tour de force perpétuel que cette

reprise d'Homère en iroquois. Après les _Natchez_, tout ce qui nous

étonne en ce genre dans les _Martyrs_ n'était pour l'auteur qu'un

jeu[68]».

[Note 68: _Chateaubriand et son groupe littéraire

sous l'Empire_, t. II, p. 2.]

Le second volume, non plus épique, mais simplement romanesque, offre

de brillantes descriptions, des péripéties tragiques, des personnages

et des caractères variés, types d'héroïsme et de vertu, de séduction

et de grâces, de scélératesse et de cruauté: Chactas et le père Souel,

le commandant Chépar, le capitaine d'Artaguette et le grenadier

Jacques, le sage Adario, le généreux Outougamiz, le sauvage Ondouré,

la criminelle Akansie, et ces deux soeurs d'Atala, Céluta, l'épouse de

René, et cette jeune Mila, sur qui le poète semble avoir épuisé toutes

les grâces de son pinceau et les plus fraîches couleurs de sa palette;

qu'il prend au sortir de l'enfance, pour peindre ses premiers

sentiments, ses premières sensations et ses premières pensées, dont il

fait ressortir la légèreté piquante, la vivacité spirituelle, la

prudence sous les apparences de l'irréflexion, le courage et la

résolution, sous des traits enfantins. Mila est le charme de ce poème

et de ce roman, que M. Émile Faguet a eu raison d'appeler «ces

charmants _Natchez_[69]», et dont le spirituel abbé de Féletz

écrivait, au moment de leur apparition: «Pour me résumer, je dirai que

_les Natchez_ sont l'oeuvre d'un génie fort, vigoureux, puissant et

original; c'est un ouvrage qui n'a point de modèle; l'illustre auteur

me permettra d'ajouter, et qui ne doit pas en servir[70].»

[Note 69: _Études littéraires sur le XIXe siècle_

par Émile Faguet, de l'Académie française.--«Les

premiers livres des _Natchez_, dit M. Faguet, sont

écrits dans la manière d'une épopée en prose, ton

que l'auteur ne possédait pas encore. Mais ensuite

c'est le livre le plus _naturel_ et le plus varié

qu'ait écrit Chateaubriand. Sa verve s'y abandonne

en inventions charmantes, en rêveries

merveilleuses, en tableaux d'une grandeur achevée.

C'est, avec _René_, le vrai livre de Chateaubriand

jeune, sans système, sans thèse, sans attitude,

sans prétention, enivré de liberté, de solitude,

d'ironie sincère, de naïve et magnifique

désespérance. Il ne faut pas oublier que des pages

sublimes du _Génie_ (la forêt d'Amérique sous la

lune, par exemple), sont tout simplement empruntées

aux _Natchez_, et que _René_ et _Atala_ en étaient,

en leur forme primitive, des fragments. C'est là

qu'est la source vive, fraîche, délicieusement

jaillissante et libre, déjà épurée, non encore

entourée de constructions un peu artificielles,

d'où devait naître ce fleuve si abondamment et

magnifiquement épanché pendant quarante ans.»]

[Note 70: _Mélanges de philosophie, d'histoire et

de littérature_, par Ch.-M. de Féletz, de

l'Académie française, t. III, p. 304.]

En même temps qu'il faisait paraître _les Natchez_, Chateaubriand

réunissait, sous le titre de _Mélanges littéraires_, les principaux

articles de critique insérés par lui, de 1800 à 1826, dans le _Mercure

de France_, le _Conservateur_ et le _Journal des Débats_. Quelques-uns

de ces articles avaient été des événements. Tel, par exemple, celui du

4 juillet 1807, qui s'ouvre par la phrase fameuse: «C'est en vain que

Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire; il croît inconnu

auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence (p. 022)

a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde...» et qui se

termine par ces lignes: «Il y a des autels, comme celui de l'honneur,

qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices... Après

tout, qu'importent les revers, si notre nom prononcé dans la postérité

va faire battre un coeur généreux deux mille ans après notre vie[71]!»

[Note 71: Article _Sur le «Voyage pittoresque et

artistique de l'Espagne_», par M. Alexandre de

Laborde.--Cet article fit supprimer le _Mercure_.]

Sur les _Mémoires de Louis XIV_, sur la _Législation primitive_ de M.

de Bonald, sur la _Vie de M. de Malesherbes_, l'auteur des _Mélanges_

a des pages de la plus haute éloquence. C'est un inoubliable tableau

que celui des derniers moments du défenseur de Louis XVI, que rendit

si douloureux et si amer l'affreux spectacle de sa famille, dans

laquelle il comptait un frère de Chateaubriand, immolée le même jour

que lui, avec lui, et sous ses yeux! Chateaubriand excelle à peindre

ces grandes scènes de douleur et de désolation: _Crescit cum

amplitudine rerum vis ingenii_.

En d'autres rencontres, s'il traite des sujets d'un intérêt

secondaire, quelques-uns même qui pourraient sembler insignifiants, il

sait leur donner l'importance qui leur manque. Il oublie, à la vérité,

un peu le livre, il n'y revient que de loin en loin, pour l'acquit de

sa conscience; et je ne connais point de critique qui en ait plus que

lui. Mais, enfin, nous n'y perdons rien, car ces pages à côté valent

mieux que tout le livre: _Materiam superabat opus_. Même quand il

écrit de simples _articles de journaux_, Chateaubriand sait leur

imprimer un caractère de durée.

* * * * *

Les _Mélanges littéraires_ furent bientôt suivis d'un volume

entièrement inédit. Dans les dernières années de la Restauration, il

était beaucoup question des Stuarts. Leur nom retentissait sans cesse

à la tribune et dans la presse. En 1827, Armand Carrel composait

l'_Histoire de la Contre-Révolution en Angleterre sous Charles II et

Jacques II_. Chateaubriand voulut en parler à son tour, et, en 1828,

il publia les _Quatre Stuart_.

Il s'était occupé autrefois, dans l'_Essai sur les Révolutions_, du

règne de Charles Ier; il en avait même écrit l'histoire complète. Avec

la conscience qu'il apportait dans tous ses travaux, il relut

attentivement, outre les historiens qui l'avaient précédé, les

mémoires latins et anglais des contemporains, sur la matière; il

déterra quelques pièces peu connues. De tout cela il est résulté, non

une histoire des Stuart qu'il ne voulait pas faire, mais une sorte de

traité où les faits n'ont été placés que pour en tirer des

conséquences. Tantôt la narration est courte lorsqu'aucun sujet de

réflexions ne se présente ou qu'on n'est pas attaché par l'intérêt des

événements; tantôt elle est longue quand les réflexions en sortent

avec abondance, ou quand les événements sont pathétiques.

Carrel se plaisait à voir dans le renversement des Stuarts, la (p. 023)

préface et l'annonce du renversement des Bourbons. Chateaubriand, au

contraire, tâche de faire sentir les principales différences des deux

révolutions, celle de 1640 et celle de 1789, et des deux

restaurations, celle de 1660 et celle de 1814. Il signale les écueils,

afin d'en rendre l'évitée plus facile, mais l'homme pervertit souvent

les choses à son usage, et quand on lui croit offrir des leçons, on ne

lui fournit que des exemples.

Les conseils de Chateaubriand ne furent pas entendus: le vieux château

des Stuarts s'ouvrit bientôt pour recevoir les Bourbons exilés. Et

voilà pourquoi on ne lit plus les _Quatre Stuart_. On y reviendra un

jour, car de bons juges, et parmi eux M. Nisard, n'hésitent pas à y

voir un chef-d'oeuvre de pensée et de style. Un autre critique qui,

lui non plus, n'était pas de la paroisse de Chateaubriand, dit de son

côté: «Les _Quatre Stuart_, où la manière de Voltaire se marie à celle

qui ne peut être désignée que par le nom de Chateaubriand, sont un

morceau brillant et impartial, où l'imagination ne paraît guère que

pour embellir un incorruptible bon sens[72].»

[Note 72: _Études sur la littérature française au

XIXe siècle_, par A. Vinet, t. I, p. 321.]

VII

Pendant les quinze années de la Restauration, Chateaubriand avait

maintenu son rang. Sa primauté littéraire était incontestable et

incontestée. Son talent avait révélé des qualités nouvelles, des dons

nouveaux. Sans cesser d'être un grand poète, il était devenu le

premier de nos publicistes. Rien, semblait-il, ne pouvait plus ajouter

à sa gloire, et puisque la vieillesse était venue, puisque le

gouvernement qu'il avait servi était tombé, il allait sans doute se

retirer de la lice, se renfermer dans le silence et se consacrer tout

entier à l'achèvement des _Mémoires de sa vie_. Il l'eût fait, s'il

eût été libre, mais il ne l'était pas. L'édition de ses _OEuvres

complètes_ n'était pas achevée, et il avait contracté vis-à-vis de ses

souscripteurs des engagements qu'il lui fallait remplir.

Le 4 avril 1831, parurent les quatre volumes des _Études historiques_.

Chateaubriand avait eu de bonne heure la vocation de l'historien.

C'est elle qui lui inspira son premier ouvrage, l'_Essai sur les

Révolutions_. Le sixième livre des _Martyrs_, la lutte des Romains et

des Franks, est une reconstitution historique pleine de relief et de

vie. Le récit de la mort de saint Louis dans l'_Itinéraire_,

l'esquisse des guerres de la Vendée dans le _Conservateur_, avaient

achevé de montrer ce que l'auteur était capable de faire en ce genre.

Cependant ce n'étaient là que des préludes, des essais, des (p. 024)

cartons de maître; ce n'était pas encore la grande toile, le tableau

définitif et complet.

Ce tableau, nous l'avons dans les _Études ou Discours historiques sur

la chute de l'Empire romain, la naissance et les progrès du

Christianisme et l'invasion des Barbares_.

Chateaubriand, dans ces _Études_, est remonté aux sources; son

érudition est de première main. C'est de l'histoire documentaire.

Mais, en même temps, comme il sait ranimer ces documents éteints,

éclairer ces vieux textes, les mettre dans la plus belle, dans la plus

éclatante lumière! Comme il laisse loin derrière lui le philosophe

Gibbon, qui semblait pourtant avoir dit le dernier mot sur la

Décadence et la chute de l'Empire romain et sur les invasions! Nul n'a

mieux compris--et c'est un témoignage que lui rend un savant

médiéviste que j'ai déjà eu l'occasion de citer, M. Léon Gautier, nul

n'a mieux compris que Chateaubriand les derniers Romains et les

Barbares vengeurs. Nul n'a mieux saisi et rendu ce formidable

contraste entre ces deux races, dont l'une était dangereuse pour avoir

trop vécu, et l'autre pour n'avoir pas encore vécu assez; dont l'une

était aussi éloignée de la civilisation par sa corruption que l'autre

par sa grossièreté[73].

[Note 73: _Portraits littéraires_, par Léon

Gautier, p. 13.]

Chateaubriand se montre, dans les _Études historiques_, investigateur

patient, penseur sagace et profond; il prend soin de rendre sa raison

maîtresse de ses autres facultés. Mais chaque historien donne à

l'histoire la teinte de son génie. Celui de Chateaubriand, où dominait

l'imagination, se trahit à chaque instant par des traits d'un effet

grandiose et poétique. Dessinateur exact, il est aussi un admirable

coloriste. Ni la solidité, d'ailleurs, ni l'impartialité du récit n'en

souffrent: l'éclat d'une belle arme n'altère pas la beauté de sa

trempe.

Dans la pensée de Chateaubriand, les six _Discours_ sur les Empereurs

romains, d'Auguste à Augustule, sur les moeurs des chrétiens et des

païens, et sur les moeurs des Barbares, devaient servir d'introduction

à la grande _Histoire de France_ qu'il avait, dès 1809, projeté

d'écrire. De cette Histoire, nous n'avons malheureusement qu'une

esquisse et un certain nombre de fragments, qui forment, sous le titre

d'_Analyse raisonnée de l'Histoire de France_, la majeure partie du

tome III et tout le tome IV des _Études historiques_.

L'esquisse, trop rapide, est nécessairement très incomplète; mais les

fragments sur les règnes des Valois et sur l'invasion des Anglais au

XIVe siècle, les récits des batailles de Poitiers et de Crécy en

particulier sont des morceaux achevés. Dans cette seconde partie de

son livre, du reste, la manière de Chateaubriand est toute différente

de celle qu'il avait suivie dans la première partie. Il ne lui

déplaisait pas de montrer ainsi les faces diverses de son talent, sans

cesse renouvelé. Voici ce que dit du style de l'_Analyse (p. 025)

raisonnée_ l'un des meilleurs critiques du temps, M. Charles Magnin:

«Elle est écrite avec cette facilité à la fois élégante et cursive,

devenue depuis quelque temps la manière habituelle de l'auteur... Dans

toute cette partie des _Études historiques_, la manière de M. de

Chateaubriand est sensiblement changée, mais pour être moins élevée,

elle n'est pas moins parfaite. Sa diction, sans cesser d'être

pittoresque, est devenue familière, agile et transparente, comme la

plus excellente prose de Voltaire[74].»

[Note 74: _Causeries et méditations_, par Charles

Magnin, t. I, p. 447.]

Chateaubriand achevait à peine de corriger les épreuves des _Études

historiques_, lorsque les circonstances le forcèrent à faire de

nouveau acte de polémiste. De mars 1831 à décembre 1832, il publia

successivement quatre brochures politiques: _De la Restauration et de

la Monarchie élective_ (24 mars 1831);--_De la nouvelle proposition

relative au bannissement de Charles X et de sa famille_ (31 octobre

1831);--_Courtes explications sur les 12.000 francs offerts par Mme la

Duchesse de Berry aux indigents attaqués de la contagion_ (26 avril

1832); _Mémoire sur la captivité de Mme la Duchesse de Berry_ (29

décembre 1832).

Ces brochures, dont le retentissement fut considérable, ne sont pas

des pamphlets. Cormenin a eu raison de le dire: Chateaubriand n'est

pas un pamphlétaire. Le pamphlétaire, c'est Paul-Louis Courier,

écrivain exquis, mais coeur vulgaire, qui dénigre tout ce qui est

noble, rabaisse tout ce qui est grand, se déguise pour attaquer et

fait de sa plume un stylet. Chateaubriand descend dans l'arène la

visière levée, il ne se sert que d'armes loyales. Même quand il se

trompe, même quand ses colères sont injustes, il ne fait appel qu'à de

hauts sentiments. La cause qu'il défendait était une cause vaincue;

s'il n'a pu la relever, il lui a été donné du moins de l'honorer par

sa fidélité. Dans le _Génie du Christianisme_, il nous avait montré

Bossuet, un pied dans la tombe, mettant Condé au cercueil et «faisant

les funérailles du siècle de Louis». Chateaubriand, à son tour, dans

ses éloquentes brochures, conduit le deuil de la vieille monarchie, de

cette race antique qui avait fait la France.

VIII

L'heure du repos avait sonné pour le vieil athlète. Mais quoi! il est

pauvre! De sa pairie, de son ministère, de ses ambassades et de ses

pensions, il n'a rien gardé. Fidèle à la devise de sa maison, il a

_semé l'or_, et il ne lui reste pas deux sous. Il faut vivre pourtant.

Aux jours de sa jeunesse, à Londres, dans son grenier d'Holborn, il

avait fait, pour l'imprimeur Baylis, des traductions du latin et de

l'anglais. A Paris, vieilli, malade, plein d'ans et de gloire, il

fera, pour le libraire Gosselin, une traduction du _Paradis (p. 026)

perdu_, et il écrira un _Essai sur la littérature anglaise_.

Dans les deux volumes de l'_Essai_, Chateaubriand n'isole pas

l'histoire de la nation anglaise de l'examen de sa littérature. Là

surtout est l'originalité de son livre. Ici encore il est un

précurseur, il ouvre la voie que M. Taine parcourra un jour avec tant

de succès.

On peut, certes, signaler dans l'_Essai_ des défauts de composition.

L'auteur y a introduit des passages de ses précédents écrits et des

fragments de ses futurs _Mémoires_. Tel chapitre sur l'abbé de

Lamennais, tel autre sur Béranger et ses chansons, ne semblent guère

là à leur place. Mais si l'auteur se joue ainsi autour de son sujet,

s'il va et vient et touche à tout, le lecteur n'a pas à se plaindre,

puisqu'il trouve, dans ces deux volumes, une vaste érudition, de

larges tableaux de moeurs et d'histoire, des vues ingénieuses et

profondes, les jugements et les pensées d'un homme supérieur sur les

plus graves questions d'art et de morale. Partout on sent le maître,

l'homme qui, s'étant peu à peu désabusé de toutes les fausses beautés,

conserve pour les véritables, la ferveur d'un premier amour.

L'_Essai sur la littérature anglaise_ est de 1836. Presqu'en même

temps paraissait la traduction du _Paradis perdu_. Certes, il était

dur, pour l'auteur des _Martyrs_, d'être condamné «à traduire du

Milton à l'aune». Il s'acquitta du moins de cette besogne en homme

qui, même en une telle et si fâcheuse rencontre, n'abdique pas son

originalité. Le premier, et, cette fois, je crois bien qu'il eut tort,

il adopta pour système de traduction la littéralité. «Une traduction

interlinéaire, disait-il, dans son Avertissement, serait la perfection

du genre.» Nous en sommes venus là, et j'estime que nous y avons

perdu. Aussi littérale que possible, la traduction de Chateaubriand

n'est donc ni flatteuse, ni parée,

Mais fidèle, mais fière, et même un peu farouche.[75]

Un peu trop farouche même. Elle reste pourtant la meilleure que nous

possédions. Le chantre d'Eudore et de Cymodocée se plaisait aux

souvenirs de l'antiquité. Nul doute qu'au cours de son labeur de

traducteur, il n'ait songé plus d'une fois à ce pauvre Apollon réduit

à garder les troupeaux d'Admète. Mais, de même que, dans les plaines

de la Thessalie, le Dieu se trahissait quelquefois sous le sayon du

berger, de même le génie de Chateaubriand perce, en maint endroit, à

travers les rudesses de sa traduction. Dans aucune autre, nous ne nous

sentons mieux en commerce avec le génie de Milton; aucune autre ne

nous donne une aussi vive conscience d'avoir lu Milton lui-même.

[Note 75: _Phèdre_, acte II, scène V.]

* * * * *

Chateaubriand travaillait toujours à ses _Mémoires_, et leur

achèvement était proche.

La guerre d'Espagne avait été la grande affaire de sa vie (p. 027)

politique. Il lui fallait en parler avec de longs détails; mais ces

détails, il ne les pouvait donner dans ses _Mémoires_ mêmes sans

déranger l'ordonnance de son livre, et c'est à quoi il ne se pouvait

résigner. Encore moins se résignait-il à mourir sans avoir mis en

pleine lumière cet épisode auquel était attaché l'honneur de son nom

et aussi l'honneur du gouvernement royal. Il se décida donc à écrire,

avec tous les développements nécessaires, un récit de la guerre de

1823 et des négociations qui l'avaient précédée, et, en 1838, il le

publia sous le titre de _Congrès de Vérone_.

En composant cet ouvrage, Chateaubriand revivait l'année la plus

glorieuse de sa vie. Aussi l'a-t-il écrit avec entrain, avec une sorte

de joie naïve et d'enthousiasme juvénile,--et il s'est trouvé qu'il

avait fait là, à soixante-dix ans, un de ses plus beaux livres. Au

lendemain de la publication, M. Vinet en portait ce jugement:

«La grande réputation de M. de Chateaubriand semble se rattacher

à ses premières productions; on a l'air de croire que l'auteur

d'_Atala_ et des _Martyrs_ n'a fait que se continuer. C'est une

erreur. Son talent n'a cessé depuis lors d'être en progrès; à

l'âge de soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore, autant

pour le moins et aussi rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte

nouveauté».... Le talent, à mesure que la pensée et la passion

s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la

vie et le travail l'ont affermi et complété; sans rien perdre de

sa suavité et de sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme

la soie d'une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses

couleurs en ont paru tout ensemble plus vives et mieux fondues.

Tout, jusqu'à la forme de la phrase, est devenu plus précis,

moins flottant; le mouvement du discours a gagné en souplesse et

en variété; une étude délicate de notre langue, qu'on désirait

fléchir et jamais froisser, a fait trouver des tours heureux et

nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres. Le prisme

a décomposé le rayon solaire sans l'obscurcir; et les couleurs

qui en rejaillissent éclairent comme la lumière[76].»

[Note 76: _Études sur la littérature française au

XIXe siècle_, par Alexandre Vinet, t. I, p. 433.]

Chateaubriand alors déposa sa plume, croyant bien ne plus jamais la

reprendre. Il la reprit pourtant, en 1844, non pour chercher un

nouveau succès, mais pour obéir aux ordres de son directeur de

conscience, un vieux prêtre de Saint-Sulpice, l'abbé Séguin. Il

écrivit la _Vie de Rancé_. C'est le seul de ses livres qui soit

manqué. C'est moins un livre d'ailleurs qu'une causerie du soir, entre

amis, causerie vagabonde, décousue, pleine de boutades et de

bigarrures. Les traits charmants, du reste, n'y sont pas rares, ni les

heureuses rencontres, ni les riches indemnités. On y retrouve encore,

par endroits, le magicien et l'enchanteur. Et puis, si le livre est

manqué, la préface est si touchante et si belle! Ces quelques pages

sur la vie du vieil abbé Séguin sont la plus éloquente des réponses à

ceux qui ont trouvé piquant de mettre en doute la sincérité religieuse

du grand écrivain.

IX (p. 028)

Chateaubriand mourut le 4 juillet 1848. Mort, il allait remporter sa

plus éclatante victoire. Les oeuvres posthumes des grands écrivains

sont presque invariablement des rogatons qui ont déjà servi, des

miettes tombées de leur table, des écus rognés oubliés au fond de

leurs tiroirs. Par une suprême coquetterie, Chateaubriand avait

réservé, pour l'heure où il ne serait plus, la pièce la plus riche de

son trésor, le plus impérissable de ses chefs-d'oeuvre.

Il arriva cependant que les _Mémoires d'Outre-Tombe_ furent publiés

dans des circonstances défavorables et dans de déplorables conditions,

si bien que l'on put croire d'abord à un insuccès complet: ce fut

quelque chose comme cette glorieuse journée de Marengo qui, à trois

heures de l'après-midi, était une défaite. L'occasion parut bonne à

tous ceux qui avaient encensé l'_empereur debout_ pour jeter la pierre

à l'_empereur enterré_. On découvrit que Chateaubriand, dans ses

_Mémoires_, avait parlé de... Chateaubriand, et on s'accorda pour dire

que c'était là une chose inouïe, un scandale sans précédent, un crime

abominable. Songez donc! Un homme qui écrit l'histoire de sa vie, et

qui en profite pour se mettre en scène! Cela se pouvait-il supporter?

Un auteur de mémoires qui parle de ses contemporains et qui ne

proclame pas que tous ont été de petits saints! Cela s'était-il jamais

vu?

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 6 / 42 段