chute, et c'est pourquoi, dès les premiers jours d'avril 1814, il
était en mesure de publier sa brochure: _De Buonaparte et des
Bourbons_. A-t-elle eu pour effet de briser entre les mains de
l'Empereur une arme dont il pouvait encore se servir avec succès pour
le salut de la patrie? On l'a dit souvent, on le répète encore; mais
rien n'est moins exact. Lorsque parurent, dans le _Journal des Débats_
du 4 avril, les premiers extraits de l'écrit de Chateaubriand qui
devait être mis en vente le lendemain, la déchéance de Napoléon avait
été votée par le Sénat, par le conseil municipal de Paris, par les
membres du Corps législatif présents dans la capitale. Le maréchal
Marmont avait signé la veille avec le prince de Schwarzenberg, la
convention d'Essonne (3 avril); et le matin même, à Fontainebleau, les
maréchaux Lefebvre, Oudinot, Ney, Macdonald, Berthier, avaient arraché
à l'Empereur son abdication. Il ne dépendait donc plus de lui, à ce
moment, de changer la situation, de reprendre victorieusement
l'offensive, de rejeter loin de Paris et de la France les ennemis
qu'il y avait lui-même et lui seul attirés.
A cette date du 4 avril, la question n'était plus entre Napoléon et
les coalisés; la victoire, seul arbitre qu'il eût jamais reconnu,
s'était prononcée contre lui, et l'arrêt était sans appel. Il ne
s'agissait plus que de savoir si le trône d'où il allait descendre,
appartiendrait à son fils ou au frère de Louis XVI. La brochure de
Chateaubriand, jetée dans l'un des plateaux de la balance où se
pesaient alors les destinées de la France, contribua à la faire
pencher du côté des Bourbons. Elle valut, pour leur cause, selon
l'expression de Louis XVIII, plus qu'une armée.
Sans doute, il y avait, dans ce violent réquisitoire, des allégations
erronées, des attaques sans fondement, des invectives sans justice;
mais ces exagérations, ces erreurs, n'étaient-elles pas inévitables
après tant d'années de compression, de silence et, il faut bien le
dire, de mensonge? Après tout, ce que la terrible brochure renfermait
de plus accusateur et de plus amer sur la dureté de l'Empire, le
ravage annuel et les reprises croissantes de la conscription, les
tyrannies locales et l'oppression publique, n'excédait en rien--le mot
est de Villemain--le grief et la plainte de la France à cette
époque[61]. Le Sénat lui-même venait de résumer, dans son décret de
déchéance, ces griefs et ces plaintes de la France; mais il ne pouvait
pas lui appartenir d'être l'organe et le vengeur de la conscience
publique à l'heure où elle recouvrait enfin la faculté de se faire
entendre. Cet honneur revenait de droit à l'homme qui, dix ans
auparavant, le 21 mars 1804, avait _seul_ répondu par sa démission à
l'attentat de Vincennes.
[Note 61: Villemain, _M. de Chateaubriand, sa vie,
ses écrits, son influence littéraire et politique
sur son temps_, page 200.--1858.]
IV (p. 013)
La Restauration ouvrait à Chateaubriand une nouvelle carrière. Pair de
France, ministre d'État, ministre des Affaires étrangères, ambassadeur
à Berlin, à Londres et à Rome, son rôle politique fut considérable, et
il semble qu'il y ait eu pour lui, pendant quinze ans, de 1814 à 1830,
un interrègne littéraire. Il n'en fut rien en réalité. Ses écrits ne
furent jamais plus nombreux, et plus encore peut-être que ceux de la
période impériale, ils sont marqués au coin de la perfection.
Sa qualité maîtresse était l'imagination; il était surtout un poète et
un artiste, attiré par le côté brillant des choses, frappé du beau
plus que de l'utile, du grand plus que du possible. On pouvait donc
craindre que, le jour où il aborderait la politique, il ne se laissât
aller à la fantaisie et au rêve, qu'il ne transportât dans la
_littérature des idées_, la _littérature des images_. Il arriva, au
contraire, qu'il fut simple, correct, logique, sévère de forme et
puissant de raisonnement. Il ne faillit point, du reste, en cette
nouvelle occurrence, à son rôle d'initiateur, et c'est lui qui a
donné, dès les premiers jours de la liberté renaissante, les premiers
modèles d'un art nouveau, la polémique politique.
Les écrits de Chateaubriand sous la Restauration peuvent se diviser en
plusieurs séries.
La première comprend les écrits purement royalistes, ceux où il
présente les Bourbons à la France nouvelle. Ces pages de circonstance,
l'écrivain a su les élever à la hauteur de pages d'histoire. En dépit
des révolutions, elles ont conservé leur beauté. Elles sont
aujourd'hui oubliées, je le veux bien; cela importe peu, puisque aussi
bien elles sont immortelles.
En voici la liste: _Compiègne_, compte rendu de l'arrivée de Louis
XVIII (avril 1814); _Le Vingt-et-un janvier_ (janvier 1815); _Notice
sur la Vendée_ (1818); _la Mort du duc de Berry_ (février 1820);
_Mémoires sur S. A. R. Monseigneur le duc de Berry_ (juin 1820); _Le
Roi est mort: Vive le roi!_ (septembre 1824); _Le Sacre de Charles X_
(juin 1825); _La Fête de saint Louis_ (25 août 1825); _La
Saint-Charles_ (3 novembre 1825).
Les _Mémoires touchant la vie et la mort du duc de Berry_ ont été
composés sur les documents originaux les plus précieux. Ils renferment
des lettres de Louis XVIII, de Charles X, du duc d'Angoulême, du duc
de Berry, du prince de Condé, et un fragment de journal inédit.
Ce livre reçut une récompense d'un prix inestimable. La mère du duc de
Bordeaux voulut que les _Mémoires_ fussent ensevelis avec le coeur de
la victime de Louvel. Cette récompense était méritée. Chateaubriand
n'a peut-être pas d'ouvrage plus achevé. Il semble, en l'écrivant,
s'être proposé pour modèle la _Vie d'Agricola_, de Tacite. Le (p. 014)
succès n'a pas trompé son effort. S'il est dans notre littérature
historique un livre qui puisse être mis à côté de l'oeuvre du grand
historien latin, ce sont les _Mémoires sur le duc de Berry_.
Chateaubriand s'était associé aux joies de la famille royale; il
s'était associé surtout à ses douleurs et à ses deuils. Mais il
s'était proposé en même temps une autre tâche. L'éducation politique
de la France était à faire. La Charte de 1814 avait établi le
gouvernement représentatif. Les hommes qui avaient servi la Révolution
et l'Empire l'acceptaient, s'y résignaient tout au moins, parce qu'ils
y voyaient la sauvegarde de leurs intérêts. Les royalistes, au
contraire, croyaient avoir besoin de garanties, du moment que leur
parti et leurs idées triomphaient, et ils ne laissaient pas d'éprouver
quelque appréhension en présence d'un régime qui avait le tort, à
leurs yeux, de rappeler ce gouvernement des Assemblées qui, en 1791 et
1792, avaient détruit la monarchie. Il était donc nécessaire de
dissiper ces préventions, de montrer aux royalistes que leur intérêt,
aussi bien que leur devoir, était de se rallier à la Charte. Il
n'importait pas moins de prouver au pays que les partisans les plus
convaincus et les plus éloquents de la Charte se trouvaient dans les
rangs des serviteurs de la royauté.
C'est à cette oeuvre, importante entre toutes, que s'employa
Chateaubriand. Il publia successivement les considérations sur _l'État
de la France au 4 octobre 1814_, les _Réflexions politiques sur
quelques écrits du jour et sur les intérêts de tous les Français_
(décembre 1814), le _Rapport sur l'état de la France_, fait au Roi
dans son conseil (mai 1815), et _la Monarchie selon la Charte_
(septembre 1816).
Tous ces écrits, les trois derniers surtout, furent des événements.
Écrites à l'occasion de diverses brochures révolutionnaires, et plus
particulièrement du _Mémoire au roi_, de Carnot, où l'ancien membre du
Comité de salut public faisait l'éloge des régicides, les _Réflexions
politiques_ renfermaient, dans leur première partie, sur la Révolution
et sur les juges de Louis XVI, des pages admirables et dont Joseph de
Maistre lui-même n'a pas surpassé l'éloquence. Dans une seconde
partie, l'auteur faisait l'éloge de la Charte, montrait qu'elle
consacrait tous les principes de la monarchie, en même temps qu'elle
posait toutes les bases d'une liberté raisonnable. C'était un traité
de paix signé entre les deux partis qui avaient divisé les Français:
traité où chacun des deux abandonnait quelque chose de ses prétentions
pour concourir à la gloire de la patrie.
Quelques jours après l'apparition des _Réflexions politiques_, le roi
Louis XVIII, recevant une députation de la Chambre des députés, saisit
cette occasion solennelle pour faire l'éloge de l'ouvrage de
Chateaubriand et pour déclarer que les principes qui y étaient
contenus devaient être ceux de tous les Français.
Bientôt cependant Napoléon allait quitter l'île d'Elbe, détruire
toutes les espérances de réconciliation et déchaîner sur la (p. 015)
France les plus terribles catastrophes. Chateaubriand a suivi Louis
XVIII à Gand, il fait partie de son Conseil, et il rédige, à la date
du 12 mai 1815, le _Rapport au Roi sur l'état de la France_. A Gand
comme à Paris, il se montre fidèle aux principes d'une sage liberté,
il proclame une fois de plus qu'on ne peut régner en France que par la
Charte et avec la Charte. Approuvé par le roi, inséré au _Journal
officiel_, le rapport du 12 mai est un des documents les plus
considérables de la période des Cent-Jours. C'était une réponse à
l'Acte additionnel, et le gouvernement impérial en fut troublé à ce
point qu'il fit, à l'occasion de ce rapport, ce que le Directoire
avait fait à l'apparition des _Mémoires_ de Cléry. Le texte en fut
audacieusement falsifié. Chateaubriand était censé proposer au roi le
rétablissement des droits féodaux et des dîmes ainsi que le retour des
biens nationaux à leurs anciens propriétaires. Rien ne prouve mieux
que ce faux en matière historique l'importance de l'écrit de
Chateaubriand. S'il avait pu être répandu dans toute la France, comme
la brochure _De Buonaparte et des Bourbons_, il aurait, une fois de
plus, valu à Louis XVIII une armée.
La _Monarchie selon la Charte_, publiée au mois de septembre 1816, est
divisée en deux parties. La seconde avait trait aux circonstances du
moment; elle ne présente plus qu'un intérêt très secondaire. Il n'en
est pas de même de la première. Les quarante chapitres dont elle se
compose sont consacrés à développer les principes du gouvernement
représentatif, et ces principes sont, en général, les véritables, les
principes orthodoxes constitutionnels. Le style est partout sobre,
précis, exact. Chateaubriand enseigne la langue parlementaire à des
hommes qui étaient loin de la parler avec cette netteté et cette
lucidité. Un vieil adversaire, l'abbé Morellet[62], ne pouvait en
revenir de surprise. L'auteur d'_Atala_ avait disparu pour faire place
à un publiciste qui, s'il n'égalait pas Montesquieu, le rappelait
cependant par plus d'un côté.
[Note 62: Il avait publié, en l'an IX, des
_Observations critiques sur le roman intitulé_:
ATALA.]
V
Un jour devait venir où, de plus en plus attiré par la politique,
Chateaubriand se ferait journaliste. Pendant deux ans, d'octobre 1818
à mars 1820, il a dirigé _Le Conservateur_, auquel il avait donné pour
devise: _Le Roi, la Charte et les Honnêtes gens_. Après sa sortie du
ministère, il devint l'un des rédacteurs du _Journal des Débats_, où
il écrivit pendant trois ans et demi, du 21 juin 1824 à la fin de
1827.
Si j'écrivais la vie politique de Chateaubriand, je serais sans (p. 016)
doute amené à relever les inconséquences et les contradictions
auxquelles il n'a pas échappé: libéral, il a combattu le ministère
libéral de M. Decazes; royaliste, il a combattu le ministère royaliste
de M. de Villèle. Je serais conduit à déplorer les funestes résultats
de ses ardentes polémiques. Mais je n'examine que la valeur littéraire
de ses oeuvres, je ne considère que le talent déployé. Or, le talent
ici fut merveilleux. Chateaubriand a été sans conteste le plus grand
polémiste de son temps. Il serait resté--si Louis Veuillot ne fût pas
venu--le maître du journalisme au XIXe siècle. Armand Camel, son
élève, ne l'a suivi que de très loin, _non passibus æquis_. Solidité
de la dialectique, trame serrée du raisonnement, propriété de termes
exacte et forte, ces qualités du journaliste, Chateaubriand les
possède au plus haut degré; mais il a de plus ce qui manqua au
rédacteur du _National_, l'image éblouissante, le rayon poétique,
l'éclair lumineux de l'épée. Napoléon ne s'y trompa point. Il disait,
à Sainte-Hélène, après avoir lu les premiers articles du
_Conservateur_:
«Si, en 1814 et en 1815, la confiance royale n'avait pas été
placée dans des hommes dont l'âme était détrempée par des
circonstances trop fortes...; si le duc de Richelieu, dont
l'ambition fut de délivrer son pays des baïonnettes étrangères;
si Chateaubriand, qui venait de rendre à Gand d'éminents
services, avaient eu la direction des affaires, la France serait
sortie puissante de ces deux grandes crises nationales.
Chateaubriand a reçu de la nature le feu sacré, ses ouvrages
l'attestent. Son style n'est pas celui de Racine, c'est celui du
prophète. Il n'y a que lui au monde qui ai pu dire impunément à
la tribune des pairs, que _la redingote grise et le chapeau de
Napoléon, placés au bout d'un bâton sur la côte de Brest,
feraient courir l'Europe aux armes_[63]. Si jamais il arrive au
timon des affaires, il est possible que Chateaubriand s'égare:
tant d'autres y ont trouvé leur perte! Mais, ce qui est certain,
c'est que tout ce qui est grand et national doit convenir à son
génie[64].»
[Note 63: Voici le passage auquel Napoléon fait
allusion, et qui se trouve, non dans un discours à
la Chambres des pairs, mais dans un article du
_Conservateur_, celui du 17 novembre 1818:
«Jeté au milieu des mers où Camoëns plaça le
génie des tempêtes, Buonaparte ne peut se
remuer sur son rocher sans que nous ne soyons
avertis de son mouvement par une secousse. Un
pas de cet homme à l'autre pôle se ferait
sentir à celui-ci. Si la Providence déchaînait
encore son fléau; si Buonaparte était libre
aux États-Unis, ses regards attachés sur
l'océan suffiraient pour troubler les peuples
de l'ancien monde: sa seule présence sur le
rivage américain de l'Atlantique forcerait
l'Europe à camper sur le rivage opposé.»]
[Note 64: _Mémoires pour servir à l'Histoire de
France sous Napoléon_, par M. de Montholon, t. IV,
p. 248.]
Élevé à la pairie[65], lors de la seconde rentrée de Louis XVIII,
Chateaubriand a prononcé de nombreux discours, du 19 décembre 1815
au 7 août 1830. Sous la Restauration, les séances du Luxembourg
n'étaient pas publiques. Les discours de Chateaubriand, comme ceux
de presque tous ses collègues, sont des discours écrits. Ce (p. 017)
fut seulement en 1823 et en 1824 qu'il eut occasion, comme
ministre des Affaires étrangères, de paraître à la tribune de la
Chambre des députés. Un témoin de ce temps-là, M. Villemain, dit à
ce sujet: «M. de Chateaubriand soutint avec succès l'épreuve,
nouvelle pour lui, de la tribune des députés, de cette tribune,
déjà si passionnée, où l'éloquence avait reparu avec le pouvoir.
Sa parole écrite, mais prononcée avec une expression forte et
naturelle, exerça beaucoup d'empire[66]».
[Note 65: Le 17 août 1815.]
[Note 66: M. Villemain, _la Tribune moderne_, p.
324.]
Par la beauté du style, par l'importance des questions qu'ils
traitent, les _Discours_ et les _Opinions_ de Chateaubriand méritent
de survivre aux circonstances qui les ont vus naître. Les sujets qu'il
aborde sont de ceux dont l'intérêt est toujours _actuel_:
l'inamovibilité des juges, la liberté religieuse, la loi d'élections,
la liberté de la presse, la loi de recrutement, la liberté
individuelle.
Deux discours, d'un intérêt surtout historique, sont particulièrement
remarquables: celui du 23 février 1823 sur la guerre d'Espagne, celui
du 7 août 1830, en faveur des droits du duc de Bordeaux. Composés dans
le silence du cabinet au lieu d'être nés à la tribune, ces discours ne
sauraient suffire à valoir une place à Chateaubriand parmi nos grands
orateurs: il n'en reste pas moins qu'ils sont admirables et que
personne, ni de Serre, ni Royer-Collard, ni même Berryer, n'a eu comme
lui le secret des mots puissants et des paroles impérissables.
Ses ouvrages politiques, ses écrits polémiques, ses Opinions et ses
Discours sont comme une histoire abrégée de la Restauration. Rangés
par ordre chronologique, ils représentent, comme dans un miroir, les
hommes et les choses de ce temps. A l'intérêt historique se vient
ajouter ici l'intérêt littéraire, car Chateaubriand ne fut jamais plus
en possession de son talent d'écrivain que dans ces années qui vont de
1814 à 1830. Même quand il fait de la politique, il reste un charmeur.
Même quand il est devenu l'homme des temps nouveaux et qu'il rompt des
lances en faveur de la liberté de la presse, il reste un chevalier;
son écu porte toujours la devise: _Je sème l'or_, et l'on voit à son
casque, comme à celui de Manfred, l'aigle déployée aux ailes d'argent.
VI
La politique cependant n'absorbait pas Chateaubriand tout entier. De
1826 à 1830, le libraire Ladvocat publia une édition des _OEuvres
complètes_ du grand écrivain, et ce fut pour ce dernier une occasion
de revoir avec soin tous ses anciens ouvrages et de donner aux
lecteurs quelques ouvrages nouveaux.
Il avait fait paraître à Londres, en 1797, un _Essai historique,
politique et moral sur les Révolutions anciennes et modernes, (p. 018)
considérées dans leurs rapports avec la République française de nos
jours_. Réimprimé en Angleterre et en Allemagne, le livre n'avait pas
pénétré en France, et Chateaubriand eût volontiers condamné à l'oubli
cette oeuvre de jeunesse, inspirée par les idées philosophiques de
Rousseau. Mais une oeuvre sortie de sa plume et signée de son nom
pouvait-elle éternellement rester sous le boisseau? A défaut de ses
amis, ses ennemis ne l'auraient pas permis. Ayant pu s'en procurer
quelques exemplaires dans les bureaux de la police, ils ne se
faisaient pas faute d'en citer des extraits, habilement choisis, à
l'aide desquels ils s'efforçaient de mettre en contradiction avec
lui-même l'auteur du _Génie du Christianisme_.
En 1826, Chateaubriand réimprima l'Essai sans y changer un seul mot:
seulement, il l'accompagna de notes où il relevait et réfutait ses
erreurs; où, sans nul souci d'amour-propre, il faisait amende
honorable au bon sens, à la religion et à la saine philosophie. C'est
un spectacle curieux, et peut-être sans exemple avant Chateaubriand,
que celui d'un auteur qui, au lieu de défendre son ouvrage, le
condamne avec une sévérité que la critique la plus malveillante aurait
eu peine à égaler.
Il apparaît d'ailleurs, à la lecture de l'_Essai_, que la raison du
jeune émigré, sa conscience et ses penchants démentaient son
philosophisme, et aussi que l'esprit de liberté ne l'abandonnait pas
davantage que l'esprit monarchique. On s'attendait, d'après les
insinuations de la malveillance, à trouver un impie, un
révolutionnaire, un factieux, et on découvrait un jeune homme
accessible à tous les sentiments honnêtes, impartial avec ses ennemis,
juste contre lui-même, et auquel, dans le cours d'un long ouvrage, il
n'échappe pas un seul mot qui décèle une bassesse de coeur.
L'_Essai_ est un véritable chaos, dit Chateaubriand dans sa préface.
Il y a de tout, en effet, dans ce livre: de l'érudition, des portraits
et des anecdotes, des impressions de lecture et des récits de voyages,
des considérations politiques et des tableaux de la nature. Malgré le
décousu, la bizarrerie et les incohérences de l'ouvrage, on ne le
parcourt pas sans éprouver un réel intérêt, sans ressentir un attrait
très vif, parce que l'auteur y a versé toutes ses pensées, toutes ses
rêveries, toutes ses souffrances, parce que ses souvenirs personnels
s'y mêlent avec tous les souvenirs de cette Révolution qui a tué son
frère et qui a fait mourir sa mère. Ce sont déjà des pages de
mémoires--les mémoires d'avant la gloire, en attendant les mémoires
d'outre-tombe. On s'attache à ce livre étrange, où déjà se révèle, au
milieu d'énormes défauts, un si rare talent d'écrivain, soit que
l'auteur redise la mort de Louis XVI, les vertus de Malesherbes, ou
encore les misères et les douleurs de l'exil. On ne lit pas sans
pleurer cet admirable chapitre XIII: _Aux Infortunés_, qui suffirait
seul à sauver de l'oubli l'_Essai sur les Révolutions_.
En 1827, parut le _Voyage en Amérique_.
Chateaubriand aimait à s'appliquer le vers de Lucrèce: (p. 019)
Tum porro puer ut sævis projectus ab undis
Navita..................
Né au bord de la mer en un jour de tempête, élevé comme le compagnon
des vents et des flots, il aimait naturellement les voyages, les
longues courses à travers l'océan.
Le 6 mai 1791, il s'embarquait à Saint-Malo pour l'Amérique, avec le
dessein de rechercher par terre, au nord de l'Amérique septentrionale,
le passage qui établit la communication entre le détroit de Behring et
les mers du Groënland. Il ne retrouva pas la mer Polaire; mais,
lorsqu'il revint, au mois de janvier 1792, il rapportait des images,
des couleurs, toute une poésie nouvelle; il amenait avec lui deux
sauvages d'une espèce inconnue: Chactas et Atala.
Dans son voyage de 1807, il fit le tour de la Méditerranée, retrouvant
Sparte, passant à Athènes, saluant Jérusalem, admirant Alexandrie,
signalant Carthage, et se reposant à Grenade, sous les portiques de
l'Alhambra. C'était une course à travers les cités célèbres et les
ruines. En 1791, au contraire, après une rapide visite à deux ou trois
villes dont le nom était alors à peine connu, Baltimore, Philadelphie,
New-York, son voyage s'était accompli tout entier dans les déserts,
sur les grands fleuves, au milieu des forêts. Rien ne ressemble donc
moins à l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_ que le _Voyage en
Amérique_; mais, avec des qualités différentes, ce _Voyage_ est aussi
un chef-d'oeuvre. A côté des pages où l'on croit entendre, selon le
mot de Sainte-Beuve, «l'hymne triomphal de l'indépendance naturelle et
le chant d'ivresse de la solitude», on y trouve des _notes sans date_,
qui rendent admirablement, dit encore Sainte-Beuve, «l'impression
vraie, toute pure, à sa source: ce sont les cartons du grand peintre,
du grand paysagiste, dans leur premier jet[67]». Des considérations
sur les nouvelles républiques de l'Amérique du Sud, sur les périls qui
les menacent, sur l'anarchie qui les attend, ferment le volume. Il
s'ouvre par un portrait de Washington, que l'auteur met en regard du
portrait de Bonaparte. «En 1814, dit-il dans une de ses préfaces, j'ai
peint _Buonaparte et les Bourbons_; en 1827, j'ai tracé le _parallèle
de Washington et de Buonaparte_; mes deux plâtres de Napoléon lui
ressemblent: mais l'un a été coulé sur la vie, l'autre modelé sur la
mort, et la mort est plus vraie que la vie.»
[Note 67: _Chateaubriand et son groupe littéraire
sous l'Empire_, t. I, p. 126.]
_Habent sua fata libelli_... Les _Natchez_ ont leur histoire.
Lorsqu'en 1800, Chateaubriand quitta l'Angleterre pour rentrer en
France sous un nom supposé, celui de La Sagne, il n'osa se charger
d'un trop gros bagage: il laissa la plupart de ses manuscrits à
Londres. Parmi ces manuscrits se trouvait celui des _Natchez_, dont
il n'apportait à Paris que _René_, _Atala_ et quelques (p. 020)
descriptions de l'Amérique.
Quatorze années s'écoulèrent avant que les communications avec la
Grande-Bretagne se rouvrissent. Il ne songea guère à ses papiers dans
le premier moment de la Restauration; et, d'ailleurs, comment les
retrouver? Ils étaient restés renfermés dans une malle, chez une
Anglaise, qui lui avait loué une mansarde à Londres. Il avait oublié
le nom de cette femme; le nom de la rue et le numéro de la maison où
il avait demeuré, étaient également sortis de sa mémoire.
Après la seconde Restauration, sur quelques renseignements vagues et
même contradictoires qu'il fit passer à Londres, deux de ses amis, MM.
de Thuisy, à la suite de longues recherches, finirent par découvrir la
maison qu'il avait habitée dans la partie ouest de Londres. Mais son
hôtesse était morte depuis plusieurs années, laissant des enfants qui,
eux-mêmes, avaient disparu. D'indications en indications, MM. de
Thuisy, après bien des courses infructueuses, les retrouvèrent enfin
dans un village à plusieurs milles de Londres.
Ces braves gens avaient conservé avec une religieuse fidélité la malle
du pauvre émigré; ils ne l'avaient pas même ouverte. Rentré en
possession de son _trésor_, Chateaubriand ne songea pas à mettre en
ordre ces vieux papiers, jusqu'au jour où, sorti du pouvoir, il eut à
s'occuper de l'édition de ses _OEuvres complètes_.