n'était pas non plus une oeuvre de réfutation et de critique. Les
beautés de la religion chrétienne, les grandes choses qu'elle avait
inspirées depuis les bonnes oeuvres jusqu'aux pensées de génie; les
services qu'elle avait rendus à la civilisation et à la société, ceux
dont lui étaient redevables la poésie, les beaux-arts et la
littérature; comment enfin elle se prêtait merveilleusement à tous les
élans de l'âme et répondait à tous les besoins du coeur: tel est le
cadre que Chateaubriand avait magnifiquement rempli. Les apologistes
qui l'avaient précédé s'étaient exclusivement attachés aux (p. 004)
preuves surnaturelles du Christianisme. Chateaubriand employait
surtout des preuves d'un autre ordre. Au lieu d'aller de la cause à
l'effet, il passait de l'effet à la cause; il montrait, non que le
Christianisme est excellent parce qu'il vient de Dieu, mais qu'il
vient de Dieu parce qu'il est excellent, parce que rien n'égale la
sublimité de sa morale, l'immensité de ses bienfaits, la pureté de son
culte.
C'était bien là l'apologie que réclamait le temps. L'effet fut
immédiat et il fut prodigieux. Et puisque sont revenus, après un
siècle écoulé, les jours mauvais, les négations brutales, les
violences sectaires, le livre de 1802 retrouvera sans doute, à
l'aurore du XXe siècle, quelque chose de son premier succès.
L'influence du _Génie du Christianisme_ n'a pas été seulement
religieuse et sociale. Ce livre immortel a été, plus qu'aucun autre,
une oeuvre d'initiative. Il a lancé les intelligences dans vingt voies
nouvelles, en art, en littérature, en histoire.
C'est lui, qui rapprit à notre pays le chemin des deux antiquités, qui
ramena les esprits à ces deux grandes sources d'inspiration, la Bible
et Homère.
Les Pères de l'Église--saint Augustin, saint Jérôme, saint Ambroise,
Tertullien--étaient relégués dans un complet oubli. Chateaubriand
remit en lumière ces admirables et puissantes figures.
La supériorité des écrivains du XVIIe siècle sur ceux du XVIIIe était
méconnue. Chateaubriand rétablit les rangs. Grâce à lui, justice fut
rendue à Bossuet et à Pascal, comme à Moïse et à Homère.
Les chefs-d'oeuvre des littératures étrangères n'avaient pas encore
obtenu droit de cité dans la nôtre. On lisait le _Roland furieux_, à
cause des amours de Roger et de Bradamante, et un peu aussi la
_Jérusalem délivrée_, à cause de l'épisode d'Armide; mais c'était à
peu près tout. On ignorait volontiers la _Divine comédie_, les
_Lusiades_, le _Paradis perdu_, la _Messiade_. Chateaubriand nous dit
leurs mérites; par d'habiles citations, il nous révèle leurs beautés.
C'est lui qui, le premier, nous apprend à regarder au delà de nos
frontières.
C'est lui également qui a créé la critique moderne, l'une des gloires
du XIXe siècle. Avant lui, la critique s'occupait, non de la pensée,
mais de la grammaire, non de l'âme, mais de la syntaxe. Elle avait
quelque peu l'air de l'_auceps syllabarum_, dont se raille quelque
part Cicéron. Chateaubriand a vite fait de sentir le vide de cette
rhétorique, la puérilité de ces chicanes grammaticales. Il substitue à
la critique des défauts celle des beautés. Dans ses chapitres sur la
_Poétique du Christianisme_, il compare toutes les littératures de
l'antiquité avec toutes celles des temps modernes. Il étudie tour à
tour les caractères _naturels_, tels que ceux de l'époux, du père, de
la mère, du fils et de la fille, et les caractères _sociaux_, tels que
ceux du prêtre et du guerrier, et il nous montre comment ils ont été
compris par les grands écrivains. Il élargit ainsi le domaine de (p. 005)
la critique et lui ouvre de nouveaux horizons: il l'élève à la
hauteur d'un art.
Et comme il a renouvelé la critique, il renouvelle de même la poésie.
S'il était un point sur lequel, à la fin du XVIIIe siècle, tout le
monde fût d'accord, dans la République des lettres, c'était
l'incompatibilité de la poésie et de la foi chrétienne. On en était
plus que jamais aux fameux vers de Boileau: _«De la foi des chrétiens
les mystères terribles--D'ornements égayés ne sont pas susceptibles_».
Dieu n'avait rien à voir, rien à faire dans une ode ou dans un poème:
Jupiter, à la bonne heure! On ne pouvait faire des vers, on ne pouvait
en lire sans avoir sous la main le _Dictionnaire de la Fable_. C'est
le _Génie du Christianisme_ qui a changé tout cela. Chateaubriand a
banni de la poésie les sentiments et les images du paganisme; il lui a
rendu ses titres et restitué son domaine: la nature et l'idéal, l'âme
et Dieu.
Et de même, il a rendu leurs titres à nos vieilles cathédrales.
Lorsqu'il les avait décorées du nom de barbares, Fénelon n'avait fait
que résumer les idées de tout son temps. Aux dédains du siècle de
Louis XIV avaient succédé les mépris du siècle de Voltaire. On les
avait badigeonnées, meurtries, déshonorées. En trois pages,
Chateaubriand arrêta ce beau mouvement. L'archéologie du moyen âge est
sortie de son chapitre sur les _Églises gothiques_. «C'est grâce à
Chateaubriand, a dit un professeur de l'École des Chartes, M. Léon
Gautier, que nos archéologues ont retrouvé aujourd'hui tous les
secrets de cet art remis si légitimement en honneur; c'est grâce à
Chateaubriand que M. Viollet Leduc peut écrire son _Dictionnaire de
l'Architecture_, et M. Quicherat professer son admirable cours à
l'École des Chartes; c'est grâce à Chateaubriand que Notre-Dame et la
Sainte-Chapelle sont si belles et si radieuses[52].» M. Ernest Renan a
dit, de son côté: «C'est au _Génie du Christianisme_, à Chateaubriand,
que notre siècle doit la révélation de l'esthétique chrétienne, de la
beauté de l'art gothique[53].»
[Note 52: _Portraits littéraires_, par Léon
Gautier, p. 14.--1868.]
[Note 53: _Revue des Deux-Mondes_ du 1er juillet
1862.]
Le _Génie du Christianisme_ n'est donc pas seulement un chef-d'oeuvre,
c'est un livre d'une nouveauté profonde et d'où est sorti le grand
mouvement intellectuel, littéraire et artistique, qui restera
l'honneur de la première moitié du XIXe siècle. Le bon Ducis avait mis
à la scène, non sans succès, les principaux drames de William
Shakespeare. L'académicien Campenon raconte[54] qu'étant allé le voir
à Versailles, par une assez froide journée de janvier, il le trouva
dans sa chambre à coucher, monté sur une chaise, et tout occupé à
disposer avec une certaine pompe, autour du buste du grand tragique
anglais, une énorme touffe de buis qu'on venait de lui apporter. Comme
il paraissait un peu surpris: «Vous ne voyez donc pas? lui dit Ducis,
c'est demain la Saint-Guillaume, fête nationale de mon Shakespeare.»
Puis, s'appuyant sur l'épaule de Campenon pour descendre, et (p. 006)
l'ayant consulté sur l'effet de son bouquet, le seul sans doute que la
saison eût pu lui offrir: «_Mon ami_, ajouta-t-il avec émotion, _les
anciens couronnaient de fleurs les sources où ils avaient puisé_.»
[Note 54: _Lettres sur Ducis_, par Campenon, de
l'Académie française.]
Que d'écrivains, parmi ceux qui comptent, poètes, historiens,
critiques, orateurs, ont trouvé des inspirations dans le _Génie du
Christianisme_! Combien ont puisé à cette source et auraient dû, le
jour de la Saint-François, couronner de fleurs le buste de
Chateaubriand!
II
La publication d'_Atala_ avait précédé celle du _Génie du
Christianisme_. _Atala_ était un roman et un poème. Au sortir du drame
gigantesque dont la France venait d'être le théâtre, après tant de
scènes tragiques et de péripéties sanglantes, besoin était que le
roman lui-même se transformât et présentât au lecteur autre chose que
des tableaux de société, des conversations de salon, des portraits et
des anecdotes. Ce besoin de nouveauté, Chateaubriand allait le
satisfaire. Tandis que Mme de Staël, à la même heure, dans _Delphine_,
suivait le train commun, il sortait de toutes les routes connues et
transportait le roman du salon dans le désert. Déjà sans doute
Bernardin de Saint-Pierre lui avait fait franchir les mers; mais
l'Île-de-France, c'était encore la France; Paul et Virginie étaient
Français. Les héros de Chateaubriand étaient deux sauvages: Chactas,
fils d'Outalissi, fils de Miscou, et Atala, fille de Simaghan aux
bracelets d'or. La hardiesse, certes, était grande, et comme s'il eût
voulu ajouter encore aux difficultés de son sujet, le jeune auteur
avait mis, à côté de ses deux sauvages, au premier plan de son livre,
un homme noir, un vieux missionnaire, un ancien Jésuite, le Père
Aubry. C'était pour échouer cent fois auprès du public de 1801; le
livre pourtant fut accueilli avec enthousiasme. C'est qu'il y avait,
dans cette peinture de deux amants qui marchent et causent dans la
solitude, et dans ce tableau des troubles de l'amour, au milieu du
calme des déserts, une originalité puissante, la révélation d'un monde
nouveau, l'attrait de l'inconnu, et, par-dessus tout, cette ardeur,
cette flamme, ce rayonnement de jeunesse qui surpassent le rayonnement
même et l'éclat du génie.
La partie descriptive du roman était supérieure encore à la partie
dramatique. Notre littérature descriptive n'a pas de pages plus
splendides que celles où Chateaubriand a peint les rives du
Meschacébé, les savanes et les forêts de l'Amérique: tableaux
merveilleux où le génie de l'artiste s'est élevé à la hauteur du
modèle: _majestati naturæ par ingenium_.
Il y avait des défauts sans doute, et les critiques du temps--les
Morellet, les Giuguené, les Marie-Joseph-Chénier--ne manquèrent pas
de les signaler; mais que pouvaient les railleries contre la (p. 007)
magie du talent? Atala, Chactas, le Père Aubry sont des êtres vivants;
toute cette histoire, avant de passer dans un livre, a eu sa réalité
dans le coeur du poète. La simple sauvage, l'ignorante Atala, est une
figure de plus dans le groupe de ces figures immortelles dont le génie
a composé un monde aussi vivant que le monde réel.
_Atala_ fut longtemps préféré à _René_, qui parut dans le _Génie du
Christianisme_, à la suite du chapitre sur le _Vague des passions_;
mais _René_ prit peu à peu la première place, il l'a gardée.
Ce court récit n'est pas, comme on l'a trop dit, un souvenir intime du
poète, un épisode de famille; ce n'est pas non plus un roman dans la
banale acception du mot. C'est la peinture d'un état de l'âme, des
mélancolies et des tristesses d'un jeune homme dont l'imagination est
riche, abondante et excessive, et dont l'existence est pauvre et
désenchantée. René est l'amant de l'impossible. Ses rêveries, ses
incertitudes, les vagues ardeurs qui le consument, ne sont pas
l'indice d'une passion dirigée vers un objet saisissable, mais le
symptôme de l'incurable ennui d'une âme tourmentée par le douloureux
contraste de l'infini de ses désirs avec la petitesse de ses
destinées. Cette aspiration vers l'impossible, le poète ne peut pas la
maintenir dans les régions métaphysiques; il lui donne un nom, une
forme, un visage, et il l'appelle Amélie. Amélie, c'est l'impossible
personnifié, et René, en tournant vers elle une pensée qui ne s'avoue
pas, un sentiment qui frémirait de lui-même, ne fait qu'obéir à sa
nature, révoltée contre la réalité, se débattant sous l'inégal fardeau
de ses grandeurs et de ses misères, et aspirant sans cesse à placer
sur quelque cime inaccessible quelque objet inabordable, pour se
donner enfin un but en cherchant à l'approcher et à l'atteindre.
Au fond, le héros de Chateaubriand, ce poursuivant de l'impossible,
est malade, et sa maladie est contagieuse. Vienne le Romantisme, et
les salons et les cénacles seront remplis de pâles élégiaques, de
poitrinaires rubiconds, jeunes désabusés qui n'avaient encore usé de
rien:
Ils n'en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.
On appelait cela le _mal de René_. Cette mode a passé, et le petit
livre de Chateaubriand lui a survécu. Nous pouvons aujourd'hui le
relire sans danger et l'admirer sans crainte. N'est-ce pas M. Nisard,
le plus classique et le plus sage de nos critiques, qui a dit, à la
fin de son _Histoire de la littérature française_:
«J'ai relu à plusieurs reprises _René_, et une dernière fois
avant d'en parler ici. Comme dans _Paul et Virginie_, à certaines
pages irrésistibles, les larmes me sont venues; j'ai pleuré,
c'était jugé. Voltaire a raison: «Les bons ouvrages sont ceux qui
font le plus pleurer.» Mettons l'amendement de Chateaubriand:
«Pourvu que ce soit d'admiration autant que de douleur.» C'est
ainsi que _René_ fait pleurer. On y pleure non seulement du
pathétique de l'aventure, toujours poignante, quoique (p. 008)
toujours attendue, mais de l'émotion du beau qui poétise toutes
ces pages[55].»
[Note 55: D. Nisard, t. IV, p. 500.]
Le _Génie du Christianisme_ avait valu à son auteur d'être nommé par
le Premier Consul, en 1803, secrétaire de la légation de la République
à Rome. Il n'y devait rester que peu de mois. Quelques jours avant de
quitter la Ville Éternelle, le 10 janvier 1804, il écrivit à M. de
Fontanes une _Lettre sur la Campagne romaine_, qui parut dans le
_Mercure de France_[56]. Depuis Montaigne jusqu'à Goethe, beaucoup
d'écrivains, français ou étrangers, avaient parlé de Rome. Aucun n'en
a parlé comme Chateaubriand. Nul n'a senti et rendu comme lui le
caractère grandiose et l'attendrissante mélancolie des ruines
romaines. On sait à cet égard le jugement de Sainte-Beuve, écrit
pourtant à une époque où il se piquait de n'être plus sous le charme:
«La lettre à M. de Fontanes sur la Campagne romaine, dit-il, est comme
un paysage de Claude Lorrain ou du Poussin: _Lumière du Lorrain et
cadre du Poussin_... En prose, il n'y a rien au delà.» Et le célèbre
critique ajoutait: «N'oubliez pas, m'écrit un bon juge, Chateaubriand
comme paysagiste, car il est le premier; il est unique de son ordre en
français. Rousseau n'a ni sa grandeur ni son élégance. Qu'avons-nous
de comparable à la _Lettre sur Rome_? Rousseau ne connaît pas ce
langage. Quelle différence! L'un est genevois, l'autre olympique[57].»
[Note 56: Livraison de mars 1804.]
[Note 57: _Chateaubriand et son groupe littéraire
sous l'Empire_, t. I, p. 396.]
III
C'est à Rome, en 1803, que Chateaubriand conçut la première pensée des
_Martyrs_, et depuis cette époque il ne cessa d'y travailler. Après de
longues études et de savantes recherches, il s'embarqua et alla voir
les sites qu'il voulait peindre. Il commença ses courses aux ruines de
Sparte et ne les finit qu'aux débris de Carthage, passant par Argos,
Corinthe, Athènes, Constantinople, Jérusalem et Memphis.
L'ouvrage parut au mois de mars 1809 et fut aussitôt violemment
attaqué. Outre que la presse était alors aux gages de la police,
laquelle avait ses raisons pour n'aimer pas l'ennemi de César, les
bons amis n'étaient pas fâchés de faire expier à Chateaubriand ses
succès et sa gloire. Un moment, il put croire que son livre était
tombé. Si les _Martyrs_ depuis se sont relevés, il ne me paraît pas
pourtant qu'on leur ait rendu pleine justice.
Le tort des _Martyrs_ est d'avoir été entrepris à l'origine pour
démontrer une thèse. L'auteur avait avancé, dans le _Génie du
Christianisme_, que la Religion chrétienne était plus favorable que le
Paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans
l'Épopée; il avait dit encore que le _merveilleux_ de cette (p. 009)
religion pouvait peut-être lutter contre le _merveilleux_ emprunté de
la Mythologie: ce sont ces opinions plus ou moins combattues qu'il
avait voulu appuyer par un exemple. Il devait donc arriver qu'il
écrirait parfois, non pour plaire, mais pour prouver, que ses récits
tendraient souvent à être des démonstrations, et c'était là un
malheur: le poète ou le romancier doit écrire seulement pour chanter
ou pour raconter--_ad narrandum non ad probandum_.
Son sujet présentait d'ailleurs un écueil contre lequel son génie même
devait se briser. Il lui fallait faire un Ciel, un Purgatoire et un
Enfer chrétiens; mais une telle oeuvre, la plus grande qui se puisse
tenter, ne peut naître et s'épanouir que dans l'atmosphère d'un siècle
de foi, tel que celui de Dante et de Saint Louis, quand les Anges et
les Démons sont, pour le poète et ses contemporains, non des figures
abstraites, mais des réalités vivantes. En l'an de grâce 1809, ni
Chateaubriand ni personne ne pouvait refaire la _Divine Comédie_. Dans
le Ciel, dans l'Enfer et surtout dans le Purgatoire des _Martyrs_, il
y a des traits admirables, mais nous restons froids devant le Démon de
la Fausse Sagesse et celui de la Volupté, devant l'Ange de l'Amitié et
celui des Saintes Amours.
J'ai dit les défauts. Il faudrait bien des pages pour indiquer
seulement les beautés du livre. Je me bornerai à dire qu'ici encore
Chateaubriand a été un initiateur. Il a été le premier en France, et
cela dans les _Martyrs_, à avoir le sentiment profond de l'histoire.
C'est la lecture de son poème, celle surtout du sixième livre, de ce
combat des Romains contre les Francs, si vrai, si vivant et si
nouveau, c'est cette lecture qui a éveillé la vocation historique
d'Augustin Thierry, alors élève au collège de Blois. On sait la belle
page où l'auteur des _Récits mérovingiens_ a consigné ce souvenir de
sa studieuse jeunesse. J'en rappelle ici les dernières lignes:
«... L'impression que fit sur moi le chant de guerre des Franks
eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où j'étais
assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je répétai à
haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé: «Pharamond!
Pharamond! nous avons combattu avec l'épée...» Ce moment
d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à venir. Je
n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se passer en
moi, mon attention ne s'y arrêta pas; je l'oubliai même durant
plusieurs années; mais lorsque, après d'inévitables tâtonnements
pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout entier à
l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses moindres
circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui, si je
me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes
émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de
génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire.
Tous ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce
siècle, l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à
leur première inspiration; il n'en est pas un qui ne doive lui
dire comme Dante à Virgile:
«Tu duca, tu signore, e tu maestro[58].»
[Note 58: Préface des _Récits mérovingiens_, 1840.]
C'est également à Chateaubriand et aux _Martyrs_ qu'est dû (p. 010)
l'avènement du pittoresque dans notre littérature, l'introduction de
la couleur locale. Pour la première fois, la description pittoresque
était appliquée aux choses anciennes pour les reconstituer dans leur
frappante réalité et les faire revivre. Ce n'est pas seulement le
fameux sixième livre, qui est incomparable de pittoresque, de
pénétration et de fidélité historique. A l'exception des livres
purement épiques--le Ciel, le Purgatoire et l'Enfer--l'ouvrage tout
entier offre les mêmes qualités et mérite les mêmes éloges. Tout, dans
ces admirables tableaux, tout est vu avec la netteté, rendu avec la
sûreté merveilleuse du maître des peintres[59].
[Note 59: _Le Roman historique à l'époque
romantique_, par Louis Maigron.]
Mais à côté du peintre et de l'historien il y avait aussi le poète, il
y avait le chantre d'Eudore et de Cymodocée. Nous avons vu tout à
l'heure que _René_ arrachait des pleurs à M. Nisard. _Les Martyrs_
ont fait pleurer Lacordaire. L'orateur de Notre-Dame, celui qui a été,
avec Chateaubriand, le plus éloquent apologiste du Christianisme au
XIXe siècle, écrivait en 1858, dans ses _Lettres à un jeune homme sur
la vie chrétienne_:
«Il y a peu d'années, _les Martyrs_ de M. de Chateaubriand me
tombèrent sous la main; je ne les avais pas lus depuis ma
première jeunesse. Il me prit fantaisie d'éprouver l'impression
que j'en ressentirais, et si l'âge avait affaibli en moi les
échos de cette poésie qui m'avait autrefois transporté. A peine
eus-je ouvert le livre et laissé mon coeur à sa merci, que les
larmes me vinrent aux yeux avec une abondance qui ne m'était pas
ordinaire.»
Chateaubriand n'avait pu voir Sparte, Athènes, Jérusalem sans faire
quelques réflexions. Ces réflexions ne pouvaient entrer dans le sujet
d'une épopée; il les publia en 1811 sous le titre d'_Itinéraire de
Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris_.
Les récits de voyages forment une des branches importantes de la
littérature au XIXe siècle. Je crains de me répéter, et pourtant force
m'est bien de dire qu'ici encore c'est Chateaubriand qui a ouvert la
voie. Son _Itinéraire_ est une oeuvre complètement originale. _Le
Voyage du jeune Anacharsis en Grèce_, de l'abbé Barthélemy, et le
_Voyage en Égypte et en Syrie_, du philosophe Volney, l'avaient bien
précédé, mais ils étaient conçus sur un tout autre plan. _Le Voyage du
jeune Anacharsis_ était le journal d'un érudit, qui avait tenu
registre, pendant trente ans, de toutes ses impressions de lectures;
ce n'était pas le journal d'un touriste qui note ses impressions
personnelles; l'abbé Barthélemy n'avait jamais vu la Grèce. M.
Chasseboeuf de Volney avait bien visité l'Égypte et la Syrie, mais il
s'était borné à donner, dans des vues d'ensemble, les résultats
généraux de ses observations. Il est fermé à tout ce qui est couleur,
lumière, émotion, poésie. Il a peur de tout ce qui est charme, évite
avec soin de se mettre en scène, et ne nous montre nulle part l'homme,
le voyageur.
Chateaubriand, au contraire, nous donne son _Journal de route_; (p. 011)
il nous initie à ses aventures, à ses joies et à ses ennuis; on ne le
lit pas, on le suit; c'est plus qu'un guide, c'est un compagnon.
L'illusion est d'autant plus facile, que le pinceau du grand artiste,
réunissant à la vigueur et à l'éclat dont ses premières oeuvres
étaient empreintes une sobriété et une mesure qui leur avaient
quelquefois manqué, met véritablement sous nos yeux les paysages, les
monuments, le ciel et la lumière de l'Orient. Et ce ne sont pas les
lieux seulement qui revivent sous son pinceau, ce sont encore les plus
grands souvenirs de la religion et de l'histoire. _L'Itinéraire de
Paris à Jérusalem_ est, en même temps que l'oeuvre d'un voyageur et
d'un peintre, celle d'un pèlerin, d'un historien et d'un poète. Telle
est la perfection, tel est l'art ou plutôt le naturel exquis avec
lequel ces inspirations diverses se combinent entre elles, que le
livre de Chateaubriand forme un tout harmonieux, un ensemble achevé.
L'_Itinéraire_ demeurera l'un des plus rares chefs-d'oeuvre de la
littérature française; en l'écrivant, Chateaubriand a créé un genre et
il en a, du même coup, donné le modèle.
Vingt-cinq ans plus tard, Lamartine, à son tour, fera le même voyage;
il repassera sur les pas du pèlerin de 1807, et il dira de l'auteur de
l'_Itinéraire_: «Ce grand écrivain et ce grand poète n'a fait que
passer sur cette terre de prodiges, mais il a imprimé pour toujours le
sceau du génie sur cette terre que tant de siècles ont remuée; il est
allé à Jérusalem en pèlerin et en chevalier, la Bible, l'Évangile et
les Croisades à la main[60]».
[Note 60: _Voyage en Orient_.]
En revenant de Jérusalem, Chateaubriand avait traversé l'Espagne.
C'est à Grenade, sous les portiques déserts de l'Alhambra et dans les
jardins enchantés du Généralife, qu'il conçut l'idée d'un des plus
charmants écrits de son âge mûr, _les Aventures du dernier
Abencerage_. Publiée seulement en 1827, cette nouvelle fut composée à
la Vallée-aux-loups, à la même époque que l'_Itinéraire_. Bien
qu'antérieure de plusieurs années à l'époque du romantisme, elle est
une des perles les plus fines de l'écrin romantique. C'est dans les
_Abencerages_ que se trouve cette romance si pleine de mélancolie, de
douceur et de simplicité:
Combien j'ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance!
Ma soeur, qu'ils étaient beaux les jours
De France!
Ô mon Pays, sois mes amours
Toujours!
Gracieuse inspiration, suave et touchante complainte, une de ces
humbles pièces comme la _Chute des Feuilles_, de Millevoye, ou la
_Pauvre Fille_, de Soumet, qui vivront peut-être plus longtemps que
les Odes les plus superbes, et pour lesquelles, à certaines heures, on
donnerait toutes les _Tristesses d'Olympio_.