J'ai rencontré presque tous les hommes qui ont joué de mon temps un

rôle grand ou petit à l'étranger et dans ma patrie. Depuis Washington

jusqu'à Napoléon, depuis Louis XVIII jusqu'à Alexandre, depuis Pie VII

jusqu'à Grégoire XVI, depuis Fox, Burke, Pitt, Sheridan, Londonderry,

Capo-d'Istrias, jusqu'à Malesherbes, Mirabeau, etc.; depuis Nelson,

Bolivar, Méhémet, pacha d'Égypte jusqu'à Suffren, Bougainville,

Lapeyrouse, Moreau, etc. J'ai fait partie d'un triumvirat qui n'avait

point eu d'exemple: trois poètes opposés d'intérêts et de nations se

sont trouvés, presque à la fois, ministres des Affaires étrangères,

moi en France, M. Canning en Angleterre, M. Martinez de la Rosa en

Espagne. J'ai traversé successivement les années vides de ma jeunesse,

les années si remplies de l'ère républicaine, des fastes de Bonaparte

et du règne de la légitimité.

J'ai exploré les mers de l'Ancien et du Nouveau-Monde, et foulé le sol

des quatre parties de la terre. Après avoir campé sous la hutte de

l'Iroquois et sous la tente de l'Arabe, dans les wigwuams des Hurons,

dans les débris d'Athènes, de Jérusalem, de Memphis, de Carthage, de

Grenade, chez le Grec, le Turc et le Maure, parmi les forêts et les

ruines; après avoir revêtu la casaque de peau d'ours du sauvage et le

cafetan de soie du mameluck, après avoir subi la pauvreté, la faim, la

soif et l'exil, je me suis assis, ministre et ambassadeur, brodé d'or,

bariolé d'insignes et de rubans, à la table des rois, aux (p. XLV)

fêtes des princes et des princesses, pour retomber dans l'indigence et

essayer de la prison.

J'ai été en relation avec une foule de personnages célèbres dans les

armes, l'Église, la politique, la magistrature, les sciences et les

arts. Je possède des matériaux immenses, plus de quatre mille lettres

particulières, les correspondances diplomatiques de mes différentes

ambassades, celles de mon passage au ministère des Affaires

étrangères, entre lesquelles se trouvent des pièces à moi

particulières, uniques et inconnues. J'ai porté le mousquet du soldat,

le bâton du voyageur, le bourdon du pèlerin: navigateur, mes destinées

ont eu l'inconstance de ma voile; alcyon, j'ai fait mon nid sur les

flots.

Je me suis mêlé de paix et de guerre; j'ai signé des traités, des

protocoles, et publié chemin faisant de nombreux ouvrages. J'ai été

initié à des secrets de partis, de cour et d'état; j'ai vu de près les

plus rares malheurs, les plus hautes fortunes, les plus grandes

renommées. J'ai assisté à des sièges, à des congrès, à des conclaves,

à la réédification et à la démolition des trônes. J'ai fait de

l'histoire, et je pouvais l'écrire. Et ma vie solitaire, rêveuse,

poétique, marchait au travers de ce monde de réalités, de

catastrophes, de tumulte, de bruit, avec les fils de mes songes,

Chactas, René, Eudore, Aben-Hamet, avec les filles de mes chimères,

Atala, Amélie, Blanca, Velléda, Cymodocée. En dedans et à côté de mon

siècle, j'exerçais peut-être sur lui, sans le vouloir et sans le

chercher, une triple influence religieuse, politique et littéraire.

Je n'ai plus autour de moi que quatre ou cinq contemporains d'une

longue renommée. Alfieri, Canova et Monti ont disparu; de ses (p. XLVI)

jours brillants, l'Italie ne conserve que Pindemonte et Manzoni.

Pellico a usé ses belles années dans les cachots du Spielberg; les

talents de la patrie de Dante sont condamnés au silence, ou forcés de

languir en terre étrangère; lord Byron et M. Canning sont morts

jeunes; Walter Scott nous a laissés; Goethe nous a quittés rempli de

gloire et d'années. La France n'a presque plus rien de son passé si

riche, elle commence une autre ère: je reste pour enterrer mon siècle,

comme le vieux prêtre qui, dans le sac de Béziers, devait sonner la

cloche avant de tomber lui-même, lorsque le dernier citoyen aurait

expiré.

Quand la mort baissera la toile entre moi et le monde, on trouvera que

mon drame se divise en trois actes.

Depuis ma première jeunesse jusqu'en 1800, j'ai été soldat et

voyageur; depuis 1800 jusqu'en 1814, sous le consulat et l'empire, ma

vie a été littéraire; depuis la restauration jusqu'aujourd'hui, ma vie

a été politique.

Dans mes trois carrières successives, je me suis toujours proposé une

grande tâche: voyageur, j'ai aspiré à la découverte du monde polaire;

littérateur, j'ai essayé de rétablir la religion sur ses ruines; homme

d'état, je me suis efforcé de donner au peuple le vrai système

monarchique représentatif avec ses diverses libertés: j'ai du moins

aidé à conquérir celle qui les vaut, les remplace, et tient lieu de

toute constitution, la liberté de la presse. Si j'ai souvent échoué

dans mes entreprises, il y a eu chez moi faillance de destinée. Les

étrangers qui ont succédé dans leurs desseins furent servis (p. XLVII)

par la fortune; ils avaient derrière eux des amis puissants et une

patrie tranquille. Je n'ai pas eu ce bonheur.

Des auteurs modernes français de ma date, je suis quasi le seul dont

la vie ressemble à ses ouvrages: voyageur, soldat, poète, publiciste,

c'est dans les bois que j'ai chanté les bois, sur les vaisseaux que

j'ai peint la mer, dans les camps que j'ai parlé des armes, dans

l'exil que j'ai appris l'exil, dans les cours, dans les affaires, dans

les assemblées, que j'ai étudié les princes, la politique, les lois et

l'histoire. Les orateurs de la Grèce et de Rome furent mêlés à la

chose publique et en partagèrent le sort. Dans l'Italie et l'Espagne

de la fin du moyen âge et de la Renaissance, les premiers génies des

lettres et des arts participèrent au mouvement social. Quelles

orageuses et belles vies que celles de Dante, de Tasse, de Camoëns,

d'Ercilla, de Cervantes!

En France nos anciens poètes et nos anciens historiens chantaient et

écrivaient au milieu des pèlerinages et des combats: Thibault, comte

de Champagne, Villehardouin, Joinville, empruntent les félicités de

leur style des aventures de leur carrière; Froissard va chercher

l'histoire sur les grands chemins, et l'apprend des chevaliers et des

abbés, qu'il rencontre, avec lesquels il chevauche. Mais, à compter du

règne de François Ier, nos écrivains ont été des hommes isolés dont

les talents, pouvaient être l'expression de l'esprit, non des faits de

leur époque. Si j'étais destiné à vivre, je représenterais dans ma

personne, représentée dans mes mémoires, les principes, les idées, les

événements, les catastrophes, l'épopée de mon temps, d'autant (p. XLVIII)

plus que j'ai vu finir et commencer un monde, et que les caractères

opposés de cette fin et de ce commencement se trouvent mêlés dans mes

opinions. Je me suis rencontré entre les deux siècles comme au

confluent de deux fleuves; j'ai plongé dans leurs eaux troublées,

m'éloignant à regret du vieux rivage où j'étais né, et nageant avec

espérance vers la rive inconnue où vont aborder les générations

nouvelles.

Les _Mémoires_, divisés en livres et en parties, sont écrits à

différentes dates et en différents lieux: ces sections amènent

naturellement des espèces de prologues qui rappellent les accidents

survenus depuis les dernières dates, et peignent les lieux où je

reprends le fil de ma narration. Les événements variés et les formes

changeantes de ma vie entrent ainsi les uns dans les autres: il arrive

que, dans les instants de mes prospérités, j'ai à parler du temps de

mes misères, et que dans mes jours de tribulation, je retrace mes

jours de bonheur. Les divers sentiments de mes âges divers, ma

jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années

d'expérience attristant mes années légères, les rayons de mon soleil,

depuis son aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant

comme les reflets épars de mon existence, donnent une sorte d'unité

indéfinissable à mon travail; mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de

mon berceau; mes souffrances deviennent des plaisirs, mes plaisirs des

douleurs, et l'on ne sait si ces _Mémoires_ sont l'ouvrage d'une tête

brune ou chenue.

Je ne dis point ceci pour me louer, car je ne sais si cela est bon, je

dis ce qui est, ce qui est arrivé, sans que j'y songeasse, par (p. XLIX)

l'inconstance même des tempêtes déchaînées contre ma barque, et

qui souvent ne m'ont laissé pour écrire tel ou tel fragment de ma vie

que l'écueil de mon naufrage.

J'ai mis à composer ces _Mémoires_ une prédilection toute paternelle,

je désirerais pouvoir ressusciter à l'heure des fantômes pour en

corriger les épreuves: les morts vont vite.

Les notes qui accompagnent le texte sont de trois sortes: les

premières, rejetées à la fin des volumes, comprennent les

_éclaircissements et pièces justificatives_; les secondes, au bas des

pages, sont de l'époque même du texte; les troisièmes, pareillement au

bas des pages, ont été ajoutées depuis la composition de ce texte, et

portent la date du temps et du lieu où elles ont été écrites. Un an ou

deux de solitude dans un coin de la terre suffiraient à l'achèvement

de mes _Mémoires_; mais je n'ai eu de repos que durant les neuf mois

où j'ai dormi la vie dans le sein de ma mère: il est probable que je

ne retrouverai ce repos avant-naître, que dans les entrailles de notre

mère commune après-mourir.

Plusieurs de mes amis m'ont pressé de publier à présent une partie de

mon histoire; je n'ai pu me rendre à leur voeu. D'abord, je serais,

malgré moi, moins franc et moins véridique; ensuite, j'ai toujours

supposé que j'écrivais assis dans mon cercueil. L'ouvrage a pris de là

un certain caractère religieux que je ne lui pourrais ôter sans

préjudice; il m'en coûterait d'étouffer cette voix lointaine qui sort

de la tombe et que l'on entend dans tout le cours du récit. On ne

trouvera pas étrange que je garde quelques faiblesses, que je (p. L)

sois préoccupé de la fortune du pauvre orphelin, destiné à rester

après moi sur la terre. Si Minos jugeait que j'ai assez souffert dans

ce monde pour être au moins dans l'autre une Ombre heureuse, un peu de

lumière des Champs-Élysées, venant éclairer mon dernier tableau,

servirait à rendre moins saillants les défauts du peintre; la vie me

sied mal; la mort m'ira peut-être mieux.

AVANT-PROPOS (p. LI)

_Paris, 14 avril 1846._

_Revu le 28 juillet 1846._

_Sicut nubes... quasi naves... velut umbra._ (Job).

Comme il m'est impossible de prévoir le moment de ma fin, comme à mon

âge les jours accordés à l'homme ne sont que des jours de grâce ou

plutôt de rigueur, je vais m'expliquer.

Le 4 septembre prochain j'aurai atteint ma soixante-dix-huitième

année: il est bien temps que je quitte ce monde qui me quitte et que

je ne regrette pas.

Les _Mémoires_ à la tête desquels on lira cet avant-propos suivent,

dans leurs divisions, les divisions naturelles de mes carrières.

La triste nécessité qui m'a toujours tenu le pied sur la gorge, m'a

forcé de vendre mes _Mémoires_. Personne ne peut savoir ce que j'ai

souffert d'avoir été obligé d'hypothéquer ma tombe; mais je devais ce

dernier sacrifice à mes serments et à l'unité de ma conduite. (p. LII)

Par un attachement peut-être pusillanime, je regardais ces _Mémoires_

comme des confidents dont je ne m'aurais pas voulu séparer; mon

dessein était de les laisser à Mme de Chateaubriand; elle les eût fait

connaître à sa volonté, ou les aurait supprimés, ce que je désirerais

plus que jamais aujourd'hui.

Ah! si, avant de quitter la terre, j'avais pu trouver quelqu'un

d'assez riche, d'assez confiant pour racheter les actions de la

_Société_, et n'étant, pas comme cette Société, dans la nécessité de

mettre l'ouvrage sous presse sitôt que tintera mon glas! Quelques-uns

des actionnaires sont mes amis; plusieurs sont des personnes

obligeantes qui ont cherché à m'être utiles; mais enfin les actions se

seront peut-être vendues, elles auront été transmises à des tiers que

je ne connais pas, et dont les affaires de famille doivent passer en

première ligne; à ceux-ci, il est naturel que mes jours, en se

prolongeant, deviennent sinon une importunité, du moins un dommage.

Enfin, si j'étais encore maître de ces _Mémoires_, ou je les garderais

en manuscrit ou j'en retarderais l'apparition de cinquante années.

Ces _Mémoires_ ont été composés à différentes dates et en différents

pays. De là des prologues obligés qui peignent les lieux que j'avais

sous les yeux, les sentiments qui m'occupaient au moment où se renoue

le fil de ma narration. Les formes changeantes de ma vie sont ainsi

entrées les unes dans les autres: il m'est arrivé que, dans mes

instants de prospérité, j'ai eu à parler de mes temps de misère; dans

mes jours de tribulation, à retracer mes jours de bonheur. Ma (p. LIII)

jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années

d'expérience attristant mes années légères, les rayons de mon soleil,

depuis son aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant,

ont produit dans mes récits une sorte de confusion, ou, si l'on veut,

une sorte d'unité indéfinissable; mon berceau a de ma tombe, ma tombe

a de mon berceau: mes souffrances deviennent des plaisirs, mes

plaisirs des douleurs, et je ne sais plus, en achevant de lire ces

_Mémoires_, s'ils sont d'une tête brune ou chenue.

J'ignore si ce mélange, auquel je ne puis apporter remède, plaira ou

déplaira; il est le fruit des inconstances de mon sort: les tempêtes

ne m'ont laissé souvent de table pour écrire que l'écueil de mon

naufrage.

On m'a pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de ces

_Mémoires_; je préfère parler du fond de mon cercueil; ma narration

sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré,

parce qu'elles sortent du sépulcre. Si j'ai assez souffert en ce monde

pour être dans l'autre une ombre heureuse, un rayon échappé des

Champs-Élysées répandra sur mes derniers tableaux une lumière

protectrice: la vie me sied mal; la mort m'ira peut-être mieux.

Ces _Mémoires_ ont été l'objet de ma prédilection: saint Bonaventure

obtint du ciel la permission de continuer les siens après sa mort; je

n'espère pas une telle faveur, mais je désirerais ressusciter à

l'heure des fantômes, pour corriger au moins les épreuves. Au surplus,

quand l'Éternité m'aura de ses deux mains bouché les oreilles, (p. LIV)

dans la poudreuse famille des sourds, je n'entendrai plus personne.

Si telle partie de ce travail m'a plus attaché que telle autre, c'est

ce qui regarde ma jeunesse, le coin le plus ignoré de ma vie. Là, j'ai

eu à réveiller un monde qui n'était connu que de moi; je n'ai

rencontré, en errant dans cette société évanouie, que des souvenirs et

le silence; de toutes les personnes que j'ai connues, combien en

existe-t-il aujourd'hui?

Les habitants de Saint-Malo s'adressèrent à moi le 25 août 1828, par

l'entremise de leur maire au sujet d'un bassin à flot qu'ils

désiraient établir. Je m'empressai de répondre, sollicitant, en

échange de bienveillance, une concession de quelques pieds de terre,

pour mon tombeau, sur le _Grand-Bé_[47]. Cela souffrit des difficultés

à cause de l'opposition du génie militaire. Je reçus enfin, le 27

octobre 1831, une lettre du maire, M. Hovius, il me disait: «Le lieu

de repos que vous désirez au bord de la mer, à quelques pas de votre

berceau, sera préparé par la piété filiale des Malouins. Une pensée

triste se mêle pourtant à ce soin. Ah! puisse le monument rester

longtemps vide! mais l'honneur et la gloire survivent à tout ce qui

passe sur la terre.» Je cite avec reconnaissance ces belles paroles de

M. Hovius: il n'y a de trop que le mot _gloire_[48].

[Note 47: Îlot situé dans la rade de Saint-Malo.

Ch.]

[Note 48: Voir à l'_Appendice_ le nº 1: _La Tombe

du_ GRAND-BÉ.]

Je reposerai donc au bord de la mer que j'ai tant aimée. Si je décède

hors de France, je souhaite que mon corps ne soit rapporté dans (p. LV)

ma patrie qu'après cinquante ans révolus d'une première inhumation.

Qu'on sauve mes restes d'une sacrilège autopsie; qu'on s'épargne le

soin de chercher dans mon cerveau glacé et dans mon coeur éteint le

mystère de mon être. La mort ne révèle point les secrets de la vie. Un

cadavre courant la poste me fait horreur; des os blanchis et légers se

transportent facilement: ils seront moins fatigués dans ce dernier

voyage que quand je les traînais çà et là chargés de mes ennuis.

CHATEAUBRIAND (p. 001)

HISTOIRE DE SES OEUVRES

«Il y a des personnes qui voudraient faire de la littérature une chose

abstraite et l'isoler au milieu des choses humaines... Quoi! Après une

révolution qui nous a fait parcourir en quelques années les événements

de plusieurs siècles, on interdira à l'écrivain toute considération

élevée, on lui refusera d'examiner le côté sérieux des objets! Il

passera une vie frivole à s'occuper de chicanes grammaticales, de

règles de goût, de petites sentences littéraires! Il vieillira

enchaîné dans les langes de son berceau! Il ne montrera pas sur la fin

de ses jours un front sillonné par ses longs travaux, par ses graves

pensées, et souvent par ces mâles douleurs qui ajoutent à la grandeur

de l'homme!... Pour moi, je ne puis ainsi me rapetisser, ni me réduire

à l'état d'enfance, dans l'âge de la force et de la raison. Je ne puis

me renfermer dans le cercle étroit qu'on voudrait tracer autour de

l'écrivain...[49]».

[Note 49: Chateaubriand, _Discours de réception à

l'Académie française_, écrit au mois d'avril 1811.

Napoléon ne permit pas qu'il fût prononcé.]

C'est parce qu'il ne s'est pas renfermé dans ce cercle étroit que

Chateaubriand a si puissamment agi sur son siècle. Il n'est pas

possible de séparer chez lui l'homme de l'écrivain: l'homme de lettres

et l'homme d'État, l'homme de pensée et l'homme d'action ne faisaient

qu'un. Presque tous ses livres ont été des actes, et c'est pour cela

qu'aujourd'hui encore, à cette aurore du XXe siècle, ils sont vivants

comme au premier jour. S'ils n'avaient été que des fleurs de

littérature et des modèles de style, ils dormiraient depuis longtemps,

comme tant d'autres chefs-d'oeuvre, dans la poudre des bibliothèques.

Mais ils ont été aussi des leçons et des exemples, et ces leçons, ces

exemples, nous avons besoin plus que jamais de les entendre et de les

suivre. Ils ont été dictés par les plus nobles sentiments, par les

plus généreuses passions, l'honneur, le désintéressement, le

sacrifice. A quel moment fut-il plus nécessaire de réveiller dans les

âmes, de ranimer dans les coeurs ces sentiments et ces passions?

Chateaubriand dort depuis cinquante ans son dernier sommeil dans sa

tombe de l'îlot du Grand-Bé. Et pourtant jamais heure ne fut plus

opportune pour faire entendre de nouveau sa grande voix, pour (p. 002)

remettre ses enseignements sous les yeux des générations nouvelles.

_Defunctus adhuc loquitur._

Une rapide revue de ses principaux ouvrages va nous en fournir la

démonstration.

I

Napoléon Bonaparte a remporté de prodigieuses victoires; il est entré

dans toutes les capitales, il a vu à ses pieds tous les rois. Mais la

campagne d'Italie et la campagne d'Égypte, Austerlitz, Marengo,

Wagram, Friedland, Iéna, toutes ces victoires et cent autres

pareilles, ont été suivies de revers inouïs. Ces ennemis tant de fois

vaincus, Napoléon est allé les chercher lui-même, jusqu'aux extrémités

de l'Europe, et, de Moscou, de Vienne, de Cadix, il les a amenés

jusque sous les murs de Paris. Et c'est pourquoi il est une journée,

dans sa vie, plus glorieuse, plus véritablement grande que celles que

je viens de rappeler. C'est le dimanche 28 germinal an X[50], le jour

de Pâques de l'année 1802. Ce jour-là, à six heures du matin, une

salve de cent coups de canon annonça au peuple, en même temps que la

ratification du traité de paix signé entre la France et l'Angleterre,

la promulgation du concordat et le rétablissement de la religion

catholique.

[Note 50: 18 avril 1802.]

Quelques heures plus tard, suivi des premiers Corps de l'État, entouré

de ses généraux en grand uniforme, le Premier Consul se rendait du

palais des Tuileries à l'Église métropolitaine de Notre-Dame, où le

cardinal Caprara, légat du Saint-Siège, après avoir dit la messe,

entonnait le _Te Deum_, exécuté par deux orchestres que conduisaient

Méhul et Cherubini. Ce même jour, le _Moniteur_ insérait un article de

Fontanes sur le _Génie du Christianisme_ qui venait de paraître et

qui, à cette heure propice, allait être lui-même un événement.

Ce n'est pas sans émotion qu'on lit, dans le _Journal des Débats_ du

samedi 27 germinal an X: «Demain, le fameux bourdon de Notre-Dame

retentira enfin, _après dix ans de silence_, pour annoncer _la fête de

Pâques_.» Combien dut être profonde la joie de nos pères, lorsqu'au

matin de ce 18 avril 1802, ils entendirent retentir dans les airs les

joyeuses volées du bourdon de la vieille église! Dans les villes, dans

les hameaux, d'un bout de la France à l'autre, les cloches répondirent

à cet appel et firent entendre un immense, un inoubliable _Alleluia!_

Le _Génie du Christianisme_ mêla sa voix à ces voix sublimes; comme

elles, il rassembla les fidèles et les convoqua au pied des autels.

Chateaubriand ici avait devancé Bonaparte. Lorsqu'il était rentré en

France, au printemps de 1800, après un exil de huit années, il

apportait avec lui, dans sa petite malle, où il n'y avait guère (p. 003)

de linge, le premier volume du _Génie_, qui avait alors pour

titre: _Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et

de sa supériorité sur tous les autres cultes de la terre_. Pendant

deux ans, il ne cessa de remanier et de perfectionner son ouvrage, si

bien que le jour où fut publié le _Concordat_, les cinq volumes[51] se

trouvèrent prêts.

[Note 51: La première édition, qui comprenait les

deux épisodes d'_Atala_ et de _René_, formait cinq

volumes in-8°. Le cinquième se composait uniquement

des _Notes et éclaircissements_.]

Dans toute notre littérature, il n'est pas un autre livre qui ait

produit un effet aussi considérable, qui ait eu des conséquences aussi

grandes et aussi heureuses; son importance historique dépasse encore

son importance littéraire.

Ce que Voltaire et les Encyclopédistes avaient commencé, la Révolution

l'avait achevé. L'oeuvre des bourreaux avait complété l'oeuvre des

sophistes. L'édifice religieux s'était écroulé tout entier. De la

France chrétienne, plus rien ne restait debout. Pie VI mourait captif

à Valence, et l'on se demandait, s'il ne serait pas le dernier pape.

Le matérialisme le plus éhonté, le sensualisme le plus abject

triomphaient avec le Directoire. Ce qu'il y avait alors de littérature

en France se traînait stérilement dans l'imitation des coryphées du

philosophisme. Le XVIIIe siècle finissant se fermait sur le succès de

l'odieux poème de Parny: _La Guerre des Dieux_. C'est à cette heure-là

que Chateaubriand, seul, pauvre, exilé, ramené à la foi par la

douleur, se tourne vers le Christianisme, célèbre ses beautés et ose

lui promettre la victoire. Déjà son livre s'avance, et voilà que lui

arrive un collaborateur inattendu. Bonaparte rétablit le culte, où il

ne voit d'ailleurs qu'un moyen d'ordre et de discipline; il rouvre les

temples, mais ces temples rouverts, qui les remplira? La politique

agit sur les faits, mais elle n'a pas d'action sur les âmes, et ce

sont les âmes qu'il faudrait changer. Ce sera l'oeuvre de

Chateaubriand. La réaction n'est pas faite, il la fera. On entend

encore à l'horizon le rire de Voltaire: ce rire s'évanouira comme un

vain son, lorsque retentira la voix de Chateaubriand, lorsqu'on

entendra ces accents, à la fois si anciens et si nouveaux, tout

pénétrés de bon sens et de raison, de lumière et de poésie,

d'imagination et d'éloquence.

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 3 / 42 段