hors-d'oeuvre à la place que Chateaubriand leur avait assignée. Dans
les éditions actuelles, survenant au cours même du récit qu'ils
interrompent sans que l'on sache pourquoi, ils déroutent et (p. XXX)
déconcertent le lecteur: ce qui était une beauté est devenu un défaut.
De même qu'il avait mis le meilleur de son art dans ces _Prologues_,
dans ces _commencements_, de même aussi Chateaubriand s'applique à
bien finir ses _livres_. Chacun d'eux se termine d'ordinaire par des
réflexions générales, par des vues d'ensemble, par des traits d'un
effet grandiose et poétique. Ce sont de beaux finales, à la condition
de venir à la fin du morceau. S'ils viennent au milieu, comme
aujourd'hui, ils font l'effet d'une dissonance. Un exemple, entre
vingt autres, va permettre d'en juger.
Le livre Ier de la seconde partie des _Mémoires_ est consacré au
_Génie du Christianisme_. L'auteur, après avoir parlé des
circonstances dans lesquelles parut son ouvrage, finit par cette belle
page:
Si l'influence de mon travail ne se bornait pas au changement
que, depuis quarante années, il a produit parmi les générations
vivantes; s'il servait encore à ranimer chez les tard-venus une
étincelle des vérités civilisatrices de la terre; si ce léger
symptôme de vie que l'on croit apercevoir s'y soutenait dans les
générations à venir, je m'en irais plein d'espérance dans la
miséricorde divine. Chrétien réconcilié, ne m'oublie pas dans tes
prières, quand je serai parti; mes fautes m'arrêteront peut-être
à ces portes où ma charité avait crié pour toi: «Ouvrez-vous,
portes éternelles! _Elevamini, portæ æternales_[32]!»
[Note 32: _Mémoires d'Outre-tombe_, tome IV. page
70.]
Dans la pensée de Chateaubriand, le lecteur devait rester sur ces
paroles, s'y arrêter au moins le temps nécessaire pour lui donner
cette prière, si chrétiennement demandée. Les éditeurs de 1849 ne
l'ont pas voulu; car aussitôt après, et sans que rien l'avertisse
qu'ici prend fin un des _livres des Mémoires_, le lecteur tombe
brusquement sur les lignes suivantes:
Ma vie se trouva toute dérangée aussitôt qu'elle cessa d'être à
moi. J'avais une foule de connaissances en dehors de ma société
habituelle. J'étais appelé dans les châteaux que l'on (p. XXXI)
rétablissait. On se rendait comme on pouvait dans ces manoirs
demi-démeublés, demi-meublés, où un vieux fauteuil succédait à un
fauteuil neuf. Cependant quelques-uns de ces manoirs étaient
restés intacts, tels que le Marais, échu à Mme de la Briche,
excellente femme dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser. Je
me souviens que mon immortalité allait rue
Saint-Dominique-d'Enfer prendre une place dans une méchante
voiture de louage où je rencontrais Mme de Vintimille et Mme de
Fezensac. A Champlâtreux, M. Molé faisait refaire de petites
chambres au second étage[33].
[Note 33: Tome IV, page 71.]
Quelle impression voulez-vous qu'éprouve le lecteur lorsqu'il passe,
sans transition, des _portes éternelles_ à ces _petites chambres au
second étage_? Il n'est pas jusqu'à ce mot charmant sur Mme de la
Briche, _dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser_, qui ne vienne
ici à contre-temps, puisqu'il me fait sourire, au moment où je devrais
être tout entier à l'émotion que la page citée tout à l'heure était si
bien faite pour produire.
Voici ce qui est plus grave encore.
Le lecteur que Chateaubriand vient de conduire jusqu'à l'année 1812,
et qui s'est amusé avec lui de la petite guerre que lui faisait, à
cette époque, la police impériale, laquelle avait déterré un
exemplaire de l'_Essai sur les Révolutions_ et triomphait de pouvoir
l'opposer au _Génie du Christianisme_, le lecteur se trouve à ce
moment en présence de la _vie_ de Napoléon Bonaparte. Il se demande
pourquoi la vie de Chateaubriand se trouve ainsi tout à coup
suspendue. Il a peine à s'expliquer cette soudaine et longue
interruption, et si éloquentes que soient les pages consacrées à
l'empereur, il lui est bien difficile de n'y pas voir une digression
fâcheuse, un injustifiable hors-d'oeuvre.
Rétablissons les divisions créées par Chateaubriand, et tout
s'éclaire, tout s'explique.
Il a terminé le récit des deux premières parties de sa vie, (p. XXXII)
de sa _carrière de voyageur et de soldat_ et de sa _carrière
littéraire_; il lui reste à raconter sa carrière politique. En
réalité, c'est un ouvrage nouveau qu'il va écrire; et par où le
pourrait-il mieux commencer que par un portrait de Bonaparte, une
vue--à vol d'aigle--du Consulat et de l'Empire, préface naturelle de
ces prodigieux événements de 1814 qui, en changeant la face de
l'Europe, donneront du même coup à la vie de Chateaubriand une
orientation nouvelle? Seulement, il lui arrive avec Napoléon ce qui
était arrivé à Montesquieu avec Alexandre. Il en parle, lui aussi,
_tout à son aise_[34]. Il lui consacre les deux premiers livres de sa
troisième partie. Déjà, dans sa première partie, il avait esquissé à
grands traits le tableau de la Révolution, de 1789 à 1792. Voici
maintenant une vivante peinture de Napoléon et du régime impérial.
Nous aurons plus tard un éloquent récit de la Révolution de 1830:
trois admirables décors pour les trois actes de ce drame, qui fut la
vie de Chateaubriand et qu'il a lui-même encadré, suivant la mode
romantique du temps, entre un prologue et un épilogue, entre la
description du château de Combourg, qui ouvre les _Mémoires_, et les
considérations sur l'_avenir du monde_, qui les terminent. Pour ma
part, je ne sais pas d'ouvrage, dans la littérature contemporaine,
dont le plan soit plus parfait, dont l'ordonnance soit plus savante et
plus belle.
[Note 34: _Esprit des lois_, liv. X, chap. XIII.]
En tout cas, il me semble bien que je ne me suis pas trop avancé en
disant que les _Mémoires d'Outre-tombe_, ainsi divisés en parties et
en livres, prennent une physionomie nouvelle. Par suite de cette
division en livres, plus de ces subdivisions incessantes, de ces
chapitres, de deux à trois pages chacun, qui venaient à tout instant
interrompre et couper le récit. Les sommaires qui, intercalés dans le
texte, en détruisaient la continuité et la suite, ont été (p. XXXIII)
reportés à leur vraie place, en tête de chaque livre. Nous nous sommes
attaché, en dernier lieu, à restituer la véritable orthographe des
noms cités dans les _Mémoires_ et dont un trop grand nombre, dans les
éditions actuelles, sont imprimés d'une manière fautive. Il est tel de
ces noms, celui de Peltier, par exemple, le célèbre rédacteur des
_Actes des Apôtres_ et de l'_Ambigu_, qui revient presque à chaque
page, sous la plume de Chateaubriand, dans le récit de ses années
d'exil et de misère à Londres, et qui n'est pas donné une seule fois
d'une façon exacte.
VII
En présentant au public, pour la première fois, une édition des
_Mémoires d'Outre-tombe_ conforme au plan et aux divisions de
l'auteur, nous avons la confiance que les lecteurs, ayant enfin sous
les yeux son livre, tel qu'il l'a conçu et exécuté, partageront
l'enthousiasme qu'il excita, il y a un demi-siècle, chez tous ceux qui
furent admis aux lectures de l'Abbaye-au-Bois.
Il réunit, en effet, à un degré rare, ces qualités maîtresses: d'une
part, l'unité, la proportion, la beauté de l'ordonnance;--d'autre
part, la souplesse, la vigueur, la grâce et l'éclat du style.
Quelques mots sur ce dernier point.
Parce que Chateaubriand a revu son ouvrage jusqu'à ses dernières
années, et que sa main, affaiblie par l'âge, y a fait en quelques
endroits des retouches malheureuses, on s'est plu à y voir une oeuvre
de vieillesse et de déclin, comparable à la dernière toile du Titien,
à ce _Christ au Tombeau_ que l'on montre à Venise, à l'Académie des
beaux-arts, et que le peintre, âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, a
signé d'une main tremblante, _senescente manu_. Rien de (p. XXXIV)
moins exact. Chateaubriand a commencé ses _Mémoires_ au mois d'octobre
1811, au lendemain de la publication de l'_Itinéraire_, c'est-à-dire à
l'heure où son talent, en pleine vigueur, conservait encore la
fraîcheur et la grâce de la jeunesse. De 1811 à 1814, il écrit les
premiers livres, l'histoire de son enfance, sa vie sur les landes et
les grèves bretonnes, au fond du vieux manoir de Combourg, auprès de
sa soeur Lucile, sous l'oeil sévère de son père, ce grand vieillard
dont il a tracé un portrait inoubliable. La Restauration, en le jetant
dans la vie politique, en l'obligeant à se mesurer avec les faits et à
en tenir compte, à prouver et à convaincre, au lieu de peindre
seulement et de charmer, révèle chez lui des dons nouveaux et de
nouvelles qualités de style. Il se trouve que ce poète est un
historien et un polémiste; il écrit les _Réflexions politiques_, la
_Monarchie selon la Charte_, les articles du _Conservateur_, les
_Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berry_. Certes, ce n'est pas
à ce moment que son talent baisse et que son génie décline. C'est à ce
moment pourtant que prend place la rédaction d'une partie considérable
des _Mémoires_. Le tableau des premiers mouvements de la Révolution,
le voyage en Amérique, l'émigration, les combats à l'armée des princes
et, jusqu'à la rentrée en France en 1800, la vie de l'exilé à Londres,
les années de misère et d'étude, de deuil et d'espérance, qui
préparaient et annonçaient déjà l'avenir du poète, pareilles à cette
aube obscure, et pourtant pleine de promesses, qui précède l'éclat du
jour naissant et de la gloire prochaine: ces belles pages ont été
écrites en 1821 et 1822, à Berlin et à Londres, dans les moments de
loisir que laissaient à l'auteur les travaux et les fêtes de ses deux
ambassades. Le récit de l'ambassade de Rome a été composé à Rome même,
en 1828 et 1829; il est contemporain par conséquent de ces admirables
dépêches diplomatiques qui sont restées des modèles du genre. Donc,
ici encore, il ne saurait être question de déclin et (p. XXXV)
d'affaiblissement littéraire. Ce qui vient ensuite,--la révolution de
Juillet, le voyage à Prague et le voyage à Venise, les rêveries au
Lido et sur les grands chemins de Bohême, les considérations sur
l'_Avenir du monde_,--tout cela est de la même date que les _Études
historiques_ et les célèbres brochures sur _La Restauration et la
monarchie élective_, sur le _Bannissement de Charles X et de sa
famille_, et sur la _Captivité de Mme la duchesse de Berry_. Le génie
de l'écrivain avait encore toute sa coloration et toute sa trempe:
l'éclair jaillissait encore de l'épée de Roland.
Reste, il est vrai, la partie des _Mémoires_ qui va de 1800 à 1828, et
qui a été écrite de 1836 à 1839. Cette partie est-elle inférieure aux
autres? En 1836, Chateaubriand avait soixante-huit ans, l'âge
précisément auquel M. Guizot commença d'écrire ses _Mémoires_, le plus
parfait de ses ouvrages. En 1839, l'auteur du _Génie du Christianisme_
avait soixante et onze ans, l'âge auquel Malherbe, dans l'une de ses
plus belles odes, s'écriait avec une confiance que justifiait sa pièce
même:
Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages;
Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur,
A de quoi témoigner en ses derniers ouvrages
Sa première vigueur[35].
[Note 35: Malherbe. liv. 1. ode IX.]
Chateaubriand se pouvait rendre le même témoignage. Il écrivait alors
et faisait paraître le _Congrès de Vérone_[36].
[Note 36: Deux vol. in-8º. 1838.]
Ce livre n'est pas autre chose qu'un fragment des _Mémoires_: l'auteur
s'était résolu à le détacher de son oeuvre et à le publier séparément,
parce que cet épisode, en raison des développements qu'il avait reçus
sous sa plume, aurait dérangé l'économie de ses _Mémoires_ et leur eût
enlevé ce caractère d'harmonieuse proportion qu'il voulait avant tout
leur conserver. Tant vaut le _Congrès de Vérone_, au point (p. XXXVI)
de vue du style--le seul qui nous occupe en ce moment--tant vaut
nécessairement toute la partie des _Mémoires d'Outre-tombe_, composée
à la même date, écrite avec la même encre. Or, voici comme un
excellent juge, Alexandre Vinet, appréciait le style du _Congrès de
Vérone_:
Ce livre est une belle oeuvre d'historien et de politique; mais
quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins d'honneur à M.
de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas à son talent
d'écrivain? Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages,
il ait répandu plus de beautés, ni des beautés plus vraies et
plus diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont
point ici aux dépens l'une de l'autre; toutes les deux sont à la
fois portées au plus haut degré, et semblent dériver l'une de
l'autre. Le style propre à M. de Chateaubriand ne nous a jamais
paru plus accompli que dans cette dernière production; nous
devrions dire les styles, car il y en a plusieurs, et dans chacun
il est presque également parfait. L'homme d'État dans ses
éloquentes dépêches, l'historien-poète dans ses vivants tableaux,
le peintre des moeurs dans ses sarcasmes mordants et altiers, se
disputent le prix et nous laissent indécis dans l'admiration...
On a l'air de croire que l'auteur d'_Atala_ et des _Martyrs_ n'a
fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent n'a cessé,
depuis lors, d'être en voie de progrès; à l'âge de soixante-dix
ans, il avance, il acquiert encore autant pour le moins et aussi
rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte nouveauté...» Ce
talent, à mesure que la pensée et la passion s'y sont fait leur
part, a pris une constitution plus ferme; la vie et le travail
l'ont affermi et complété; sans rien perdre de sa suavité et de
sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme la soie d'une
riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont
paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu'à la
forme de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant; le
mouvement du discours a gagné en souplesse et en variété; une
étude délicate de notre langue, qu'on désirait fléchir et jamais
froisser, a fait trouver des tours heureux et nouveaux, qui sont
savants et ne paraissent que libres. Le prisme a décomposé le
rayon solaire sans l'obscurcir, et les couleurs qui en
rejaillissent éclairent comme la lumière[37].
[Note 37: A. Vinet. _Études sur la littérature
française au dix-neuvième siècle_, tome I, page
432.]
A l'appui de ses éloges, Alexandre Vinet fait de nombreuses (p. XXXVII)
citations. Il se trouve que toutes sont empruntées à des passages des
_Mémoires d'Outre-tombe_ que Chateaubriand avait intercalés dans le
texte du _Congrès de Vérone_. N'est-ce pas là la preuve, une preuve
décisive, que la portion des _Mémoires_ écrite de 1836 à 1839, la
seule qui aurait pu causer quelque inquiétude littéraire, ne le cède
en rien aux autres parties de l'ouvrage?
VIII
Par le style comme par la composition, les _Mémoires d'Outre-tombe_
sont donc dignes du génie de Chateaubriand. Leur place est marquée
immédiatement au-dessous des Mémoires de Saint-Simon. Et encore, tout
en maintenant le premier rang à son incomparable prédécesseur,
n'est-il que juste d'ajouter que Chateaubriand lui est supérieur par
plus d'un endroit. Dans un éloquent article, publié en 1857,
Montalembert a dit de Saint-Simon: «Il est tout, excepté poète; car il
lui manque l'idéal et la rêverie[38].» Chateaubriand, dans ses
_Mémoires_, est poète et grand poète. Qu'il promène ses rêves
d'adolescent sur les grèves de Bretagne ou ses rêveries de vieillard
sur les lagunes de Venise; qu'il écoute, sentinelle perdue aux bords
de la Moselle, la confuse rumeur du camp qui s'éveille, aux premières
blancheurs de l'aube, ou que, ministre du roi de France, il entende,
sur la route de Gand à Bruxelles, à l'angle d'un champ, au pied d'un
peuplier, le bruit lointain de cette grande bataille encore sans nom,
qui s'appellera demain Waterloo, il a partout--et c'est (p. XXXVIII)
Sainte-Beuve lui-même qui est réduit à le confesser--il a, en toute
rencontre, _des passages d'une grâce, d'une suavité magiques, où se
reconnaissent la touche et l'accent de l'enchanteur_; il a _de ces
paroles qui semblent couler d'une lèvre d'or_[39]!
[Note 38: _Le Correspondant_, livraison du 25
janvier 1857. Article sur la nouvelle édition de
Saint-Simon. Réimprimé dans les _OEuvres de
Montalembert_, tome VI, p. 405 et 507.]
[Note 39: _Causeries du Lundi_, tome I, p. 408,
424.]
A côté du poète, les _Mémoires d'Outre-tombe_ nous montrent
l'historien, cet historien que Saint-Simon n'a pas été. La vie de
Napoléon Bonaparte par Chateaubriand[40] n'est qu'une esquisse, mais
une esquisse de maître, qui, dans sa rapidité même, reflète, avec une
incontestable fidélité, cette existence prodigieuse, toute pleine de
coups de théâtre et de coups de foudre. Le bruit du canon, les chants
de victoire retentissent au milieu de ces pages, mais sans couvrir le
prix de la Justice foulée aux pieds et de la Liberté mise aux fers.
Pour défendre ces deux nobles clientes, Chateaubriand trouve des
accents vraiment magnifiques, également bien inspiré quand il prend en
main la cause de Pie VII, du chef de la chrétienté, arraché du
Quirinal et jeté dans une voiture dont les portières sont fermées à
clef, ou lorsqu'il fait entendre, à l'occasion d'un pauvre pêcheur
d'Albano, fusillé par les autorités impériales, cette protestation
indignée:
Pour dégoûter des conquérants, il faudrait savoir tous les maux
qu'ils causent; il faudrait être témoin de l'indifférence avec
laquelle on leur sacrifie les plus inoffensives créatures dans un
coin du globe où ils n'ont jamais mis le pied. Qu'importaient au
succès de Bonaparte les jours d'un pauvre faiseur de filets des
États romains? Sans doute il n'a jamais su que ce chétif avait
existé; il a ignoré, dans le fracas de sa lutte avec les rois,
jusqu'au nom de sa victime plébéienne. Le monde n'aperçoit en
Napoléon que des victoires; les larmes dont les colonnes
triomphales sont cimentées ne tombent point de ses yeux. Et moi
je pense que, de ces souffrances méprisées, de ces calamités des
humbles et des petits, se forment, dans les conseils de la
Providence, les causes secrètes qui précipitent du trône (p. XXXIX)
le dominateur. Quand les injustices particulières se
sont accumulées de manière à l'emporter sur le poids de la
fortune, le bassin descend. Il y a du sang muet et du sang qui
crie; le sang des champs de bataille est bu en silence par la
terre; le sang pacifique répandu jaillit en gémissant vers le
ciel: Dieu le reçoit et le venge. Bonaparte tua le pêcheur
d'Albano; quelques mois après, il était banni chez les pêcheurs
de l'île d'Elbe, et il est mort parmi ceux de Sainte-Hélène[41].
[Note 40: Tomes V et VI des _Mémoires_; édition de
1849.]
[Note 41: Tome VIII, p. 203.]
Sans doute, il y a des défauts, et en grand nombre, au cours des
_Mémoires_, de bizarres puérilités, des veines de mauvais goût, et, en
plus d'un endroit,--la remarque est de Sainte-Beuve,--un cliquetis
d'érudition, de rapprochements historiques, de souvenirs personnels et
de plaisanteries affectées, dont l'effet est trop souvent étrange
quand il n'est pas faux[42]. Mais, au demeurant, que sont ces taches
dans une oeuvre d'une si considérable étendue et où étincellent tant
et de si rares beautés?
[Note 42: _Causeries du lundi_, tome I, p. 420.]
Il ne suffit pas qu'une oeuvre soit belle: il faut encore, il faut
surtout qu'elle soit morale.
A l'époque où les _Mémoires d'Outre-tombe_ paraissaient dans la
_Presse_, Georges Sand--qui aurait peut-être sagement fait de se
récuser sur ce point:--écrivait à un ami: «C'est un ouvrage _sans
moralité_. Je ne veux pas dire par là qu'il soit immoral, mais je n'y
trouve pas cette bonne grosse moralité qu'on aime à lire même au bout
d'une fable ou d'un conte de fées[43].»
[Note 43: Lettre de George Sand, citée par
Sainte-Beuve, _Causeries du lundi_, tome I, p.
421.--Si sévère qu'elle se montre ici pour
Chateaubriand et ses _Mémoires_, George Sand ne
peut s'empêcher de terminer sa lettre par ces
lignes: «Et pourtant, malgré tout ce qui me déplaît
dans cette oeuvre, je retrouve _à chaque instant_
des beautés de forme grandes, simples, fraîches, de
certaines pages qui sont du plus grand maître de ce
siècle, et qu'aucun de nous, freluquets formés à
son école, ne pourrions jamais écrire en faisant de
notre mieux.»]
Précisément à l'heure où l'auteur de _Lélia_ prononçait cet arrêt, une
autre femme, Mme Swetchine, avec l'autorité que donnait à sa (p. XL)
parole toute une vie d'honneur et de vertu, écrivait de son côté,
après une lecture des _Mémoires_:
Ce qui reste de cette lecture, c'est que notre vie si brève n'est
faite absolument que pour l'autre vie immortelle, et que tout
fuit devant nous jusqu'au rivage immobile.
Il (Chateaubriand) peint d'après nature, voilà pourquoi il choque
tant. Il ne se lie pas par les idées émises, mais dit le bien
après avoir dit le mal et se montre _successif_ comme la pauvre
nature humaine...
Du pour et du contre; oui, dans les choses de la politique
humaine, jamais contre les vérités imprescriptibles, contre les
hauts sentiments du coeur humain: «Mon zèle, dit-il sur
l'émigration, surpassait ma foi,» et puis sur cette même
émigration viennent deux pages admirables.
Combien son mouvement religieux est vrai! Jamais il ne le blesse,
ni par inadvertance ni par désir de bien dire...
Quelle est donc la beauté morale dont M. de Chateaubriand n'ait
pas eu le sentiment, qu'il n'ait pas respectée, qu'il n'ait pas
glorifiée de tout l'éclat de son pinceau? Quel est donc le devoir
dont il n'ait pas eu l'instinct et souvent le courage? On veut
bien qu'il ait été quelquefois sublime d'égoïsme; avec plus de
justice on pourrait le montrer dans bien des circonstances
capable d'élan, de sacrifice et de dévouement, non pas à un homme
peut-être, mais à une idée, à un sentiment incessamment vénéré.
Certes, M. de Chateaubriand n'est pas un homme en qui la vérité
règle, pondère, perfectionne tout. Le sacrifice aurait plu à son
imagination; mais l'abnégation, le détachement de lui-même,
aurait trop coûté à sa volonté. De là des côtés faibles; une
insuffisance de la raison, qui a nui à la dignité de son
caractère, à son attitude dans le monde, mais _n'a jamais rien
coûté à l'honneur_[44].
[Note 44: _Mme Swetchine, sa vie et ses oeuvres_,
par le comte de Falioux, tome I, p. 339.--Extrait
d'une note de Mme Swetchine sur les _Mémoires
d'Outre-tombe_.]
C'est sur ce mot que je veux finir. Chateaubriand a été le plus grand
écrivain du dix-neuvième siècle. Mais il n'est pas seulement en poésie
l'initiateur et le maître:
Tu duca, tu signore et tu maestro.
Il est aussi le maître de l'honneur; et comme me l'écrivait un (p. XLI)
jour Victor de Laprade,--qui avait cependant de bonnes raisons pour ne
pas déprécier la poésie et pour la mettre en bon rang,--«l'honneur
passe avant tout, même avant la poésie[45].»
[Note 45: Lettre du 7 octobre 1880.]
Edmond BIRÉ.
PRÉFACE TESTAMENTAIRE[46] (p. XLIII)
[Note 46: Cette _Préface_ manque dans toutes les
éditions précédentes.]
_Sicut nubes... quasi naves... velut umbra_ (Job.)
_Paris, 1er décembre 1833._
Comme il m'est impossible de prévoir le moment de ma fin; comme à mon
âge les jours accordés à l'homme ne sont que des jours de grâce, ou
plutôt de rigueur, je vais, dans la crainte d'être surpris,
m'expliquer sur un travail destiné à tromper pour moi l'ennui de ces
heures dernières et délaissées, que personne ne veut, et dont on ne
sait que faire.
Les _Mémoires_ à la tête desquels on lira cette préface embrassent et
embrasseront le cours entier de ma vie; ils ont été commencés dès
l'année 1811 et continués jusqu'à ce jour. Je raconte dans ce qui est
achevé et raconterai dans ce qui n'est encore qu'ébauché mon enfance,
mon éducation, ma jeunesse, mon entrée au service, mon arrivée à
Paris, ma présentation à Louis XVI, les premières scènes de la
Révolution, mes voyages en Amérique, mon retour en Europe, mon
émigration en Allemagne et en Angleterre, ma rentrée en France sous le
Consulat, mes occupations et mes ouvrages sous l'empire, ma (p. XLIV)
course à Jérusalem, mes occupations et mes ouvrages sous la
restauration, enfin l'histoire complète de cette restauration et de sa
chute.