L'édition à 90 francs ne fit donc pas regagner aux _Mémoires

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OEUVRES COMPLÈTES

DE

CHATEAUBRIAND

Annotées par SAINTE-BEUVE

de l'Académie française

MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE

Introduction, Notes et Appendices de M. Ed. BIRÉ

TOME PREMIER

PARIS

GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6

1904

KRAUS REPRINT

Nendeln/Liechtenstein

1975

Reprinted by permission of the original publishers

KRAUS REPRINT

A Division of

KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED

Nendeln/Liechtenstein

1975

Printed in Germany

Lessingdruckerei Wiesbaden

INTRODUCTION (p. V)

I

En 1834, la rédaction des _Mémoires d'Outre-Tombe_ était fort avancée.

Toute la partie qui va de la naissance de l'auteur, en 1768, à son

retour de l'émigration, en 1800, était terminée, ainsi que le récit de

son ambassade de Rome (1828-1829), de la Révolution de 1830, de son

voyage à Prague et de ses visites au roi Charles X et à Mme la

Dauphine, à Mademoiselle et au duc de Bordeaux. La Conclusion était

écrite. Tout cet ensemble ne formait pas moins de sept volumes

complets. Si le champ était loin encore d'être épuisé, la récolte

était pourtant assez riche pour que le glorieux moissonneur, déposant

sa faucille, pût songer un instant à s'asseoir sur le sillon, à lier

sa gerbe et à nouer sa couronne. Avant de se remettre à l'oeuvre, de

retracer sa vie sous l'Empire et sous la Restauration jusqu'en 1828,

et de réunir ainsi, en remplissant l'intervalle encore vide, les deux

ailes de son monument, Chateaubriand éprouva le besoin de communiquer

ses _Mémoires_ à quelques amis, de recueillir leurs impressions, de

prendre leurs avis; peut-être songeait-il à se donner par là un

avant-goût du succès réservé, il le croyait du moins, à celui de ses

livres qu'il avait le plus travaillé et qui était, depuis (p. VI)

vingt-cinq ans, l'objet de ses prédilections. Mme Récamier eut mission

de réunir à l'Abbaye-au-Bois le petit nombre des invités jugés dignes

d'être admis à ces premières lectures.

Situé au premier étage, le salon où l'on pénétrait, après avoir monté

le grand escalier et traversé deux petites chambres très sombres,

était éclairé par deux fenêtres donnant sur le jardin. La lumière,

ménagée par de doubles rideaux, laissait cette pièce dans une

demi-obscurité, mystérieuse et douce. La première impression avait

quelque chose de religieux, en rapport avec le lieu même et avec ses

hôtes: salon étrange, en effet, entre le monastère et le monde, et qui

tenait de l'un et de l'autre; d'où l'on ne sortait pas sans avoir

éprouvé une émotion profonde et sans avoir eu, pendant quelques

instants, fugitifs et inoubliables, une claire vision de ces deux

choses idéales: le génie et la beauté.

Le tableau de Gérard, _Corinne au cap Misène_, occupait toute la paroi

du fond, et lorsqu'un rayon de soleil, à travers les rideaux bleus,

éclairait soudain la toile et la faisait vivre, on pouvait croire que

Corinne, ou Mme de Staël elle-même, allait ouvrir ses lèvres

éloquentes et prendre part à la conversation. Que l'admirable

improvisatrice fût descendue de son cadre, et elle eût retrouvé autour

d'elle, dans ce salon ami, les meubles familiers: le paravent Louis

XV, la causeuse de damas bleu ciel à col de cygne doré, les fauteuils

à tête de sphinx et, sur les consoles, ces bustes du temps de

l'Empire. A défaut de Mme de Staël, la causerie ne laissait pas d'être

animée, grave ou piquante, éloquente parfois. Tandis que le bon

Ballanche, avec une innocence digne de l'âge d'or, essayait d'aiguiser

le calembour, Ampère, toujours en verve, prodiguait sans compter les

aperçus, les saillies, les traits ingénieux et vifs. Les heures

s'écoulaient rapides, et certes, nul ne se fût avisé de les compter,

alors même que, sur le marbre de la cheminée, la pendule (p. VII)

absente n'eût pas été remplacée par un vase de fleurs, par une branche

toujours verte de fraxinelle ou de chêne.

C'est dans ce salon qu'eut lieu, au mois de février 1834, la lecture

des _Mémoires_. L'assemblée, composée d'une douzaine de personnes

seulement, renfermait des représentants de l'ancienne France et de

la France nouvelle, des membres de la presse et du clergé, des

critiques et des poètes, le prince de Montmorency, le duc de la

Rochefoucauld-Doudeauville, le duc de Noailles, Ballanche,

Sainte-Beuve, Edgar Quinet, l'abbé Gerbet, M. Dubois, ancien

directeur du _Globe_, un journaliste de province, Léonce de

Lavergne, J.-J. Ampère, Charles Lenormant, Mme Amable Tastu et Mme

A. Dupin. On arrivait à deux heures de l'après-midi, Chateaubriand

portant à la main un paquet enveloppé dans un mouchoir de soie. Ce

paquet, c'était le manuscrit des _Mémoires_. Il le remettait à l'un

de ses jeunes amis, Ampère ou Lenormant, chargé de lire pour lui, et

il s'asseyait à sa place accoutumée, au côté gauche de la cheminée,

en face de la maîtresse de la maison. La lecture se prolongeait bien

avant dans la soirée. Elle dura plusieurs jours.

On pense bien que les initiés gardèrent assez mal un secret dont ils

étaient fiers et ne se firent pas faute de répandre la bonne nouvelle.

Jules Janin, qui n'était point des après-midi de l'Abbaye-au-Bois,

mais qui possédait des intelligences dans la place, sut faire causer

deux ou trois des heureux élus; comme il avait une mémoire excellente

et une facilité de plume merveilleuse, en quelques heures il improvisa

un long article, qui est un véritable tour de force, et que la _Revue

de Paris_ s'empressa d'insérer[1].

[Note 1: _Revue de Paris_, t. III, mars 1834.]

Sainte-Beuve. Edgar Quinet, Léonce de Lavergne, qui avaient assisté

aux lectures; Désiré Nisard et Alfred Nettement, à qui Chateaubriand

avait libéralement ouvert ses portefeuilles et qui avaient (p. VIII)

pu, dans son petit cabinet de la rue d'Enfer, assis à sa table de

travail, parcourir tout à leur aise son manuscrit, parlèrent à leur

tour des _Mémoires_ en pleine connaissance de cause et avec une

admiration raisonnée[2]. Les journaux se mirent de la partie,

sollicitèrent et reproduisirent des fragments, et tous, sans

distinction d'opinion, des _Débats_ au _National de 1834_, de la

_Revue européenne_ à la _Revue des Deux-Mondes_, du _Courrier

français_ à la _Gazette de France_, de la _Tribune_ à la

_Quotidienne_, se réunirent, pour la première fois peut-être, dans le

sentiment d'une commune admiration. Tel était, à cette date, le

prestige qui entourait le nom de Chateaubriand, si profond était le

respect qu'inspirait son génie, sa gloire dominait de si haut toutes

les renommées de son temps, que la seule annonce d'un livre signé de

lui, et d'un livre qui ne devait paraître que bien des années plus

tard, avait pris les proportions d'un événement politique et

littéraire.

[Note 2: L'analyse de M. Nisard sert de préface au

volume intitulé: _Lectures des Mémoires de M. de

Chateaubriand_ (juillet 1834).--Les articles

d'Alfred Nettement parurent dans l'_Écho de la

jeune France_, numéros de mai et juin 1834.]

J'ai sous les yeux un volume, devenu aujourd'hui très rare, publié par

l'éditeur Lefèvre, sous ce titre: _Lectures des Mémoires de M. de

Chateaubriand, ou Recueil d'articles publiés sur ces Mémoires, avec

des fragments originaux_[3]. Il porte, à chaque page, le témoignage

d'une admiration sans réserve, dont l'unanimité relevait encore

l'éclat, et dont l'histoire des lettres au XIXe siècle ne nous offre

pas un autre exemple.

[Note 3: Un volume in-8. à Paris, chez Lefèvre,

libraire, rue de l'Éperon, n° 6, 1834.]

II (p. IX)

Les heures pourtant, les années s'écoulaient. Dans son ermitage de la

rue d'Enfer, à deux pas de l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par

les soins de Mme de Chateaubriand, et qui donnait asile à de vieux

prêtres et à de pauvres femmes, l'auteur du _Génie du Christianisme_

vieillissait, pauvre et malade, non sans se dire parfois, avec un

sourire mélancolique, lorsque ses regards parcouraient les gazons et

les massifs d'arbustes de l'Infirmerie, qu'il était sur le chemin de

l'hôpital. La devise de son vieil écusson était: _Je sème l'or_. Pair

de France, ministre des affaires étrangères, ambassadeur du roi de

France à Berlin, à Londres et à Rome, il avait _semé l'or_: il avait

mangé consciencieusement ce que le roi lui avait donné; il ne lui en

était pas resté deux sous. Le jour où dans son exil de Prague, au fond

d'un vieux château emprunté aux souverains de Bohême, Charles X lui

avait dit: «Vous savez, mon cher Chateaubriand, que je garde toujours

à votre disposition votre traitement de pair», il s'était incliné et

avait répondu: «Non, Sire, je ne puis accepter, parce que vous avez

des serviteurs plus malheureux que moi[4].»

[Note 4: _Mémoires d'Outre-tombe_, t. X. p. 418.]

Sa maison de la rue d'Enfer n'était pas payée. Il avait d'autres

dettes encore, et leur poids, chaque année, devenait plus lourd. Il ne

dépendait que de lui, cependant, de devenir riche. Qu'il voulut bien

céder la propriété de ses _Mémoires_, en autoriser la publication

immédiate, et il allait pouvoir toucher aussitôt des sommes

considérables. Pour brillantes qu'elles fussent, les offres qu'il

reçut des éditeurs de ses oeuvres ne purent fléchir sa résolution: il

restera pauvre, mais ses _Mémoires_ ne paraîtront pas dans des (p. X)

conditions autres que celles qu'il a rêvées pour eux. Aucune

considération de fortune ou de succès ne le pourra décider à livrer au

public, avant l'heure, ces pages testamentaires. On le verra plutôt,

quand le besoin sera trop pressant, s'atteler à d'ingrates besognes;

vieux et cassé par l'âge, il traduira pour un libraire le _Paradis

perdu_, comme aux jours de sa jeunesse, à Londres, il faisait, pour

l'imprimeur Baylis, «des traductions du latin et de l'anglais[5]».

[Note 5: _Mémoires_, t. III, p. 159.]

Cependant ses amis personnels et plusieurs de ses amis politiques,

émus de sa situation, se préoccupaient d'y porter remède. On était en

1836. C'était le temps où les sociétés par actions commençaient à

faire parler d'elles, et, avant de prendre leur vol dans toutes les

directions, essayaient leurs ailes naissantes. A cette époque déjà

lointaine, et qui fut l'âge d'or, j'allais dire l'âge d'innocence de

l'industrialisme, il n'était pas rare de voir les capitaux se grouper

autour d'une idée philanthropique; de même que l'on s'associait pour

exploiter les mines du Saint-Bérain ou les bitumes du Maroc, on

s'associait aussi pour élever des orphelins ou pour distribuer des

soupes économiques. Puisqu'on mettait tout en actions, même la morale,

pourquoi n'y mettrait-on pas la gloire et le génie? Les amis du grand

écrivain décidèrent de faire appel à ses admirateurs, et de former une

société qui, devenant propriétaire de ses _Mémoires_, assurerait à

tout le moins le repos de sa vieillesse. Peut-être n'y aurait-il pas

d'autre dividende que celui-là; mais ils estimaient qu'il se

trouverait bien quelques actionnaires pour s'en contenter.

Leur espoir ne fut pas déçu. En quelques semaines, le chiffre des

souscripteurs s'élevait à cent quarante-six, et, au mois de juin 1836,

la société était définitivement constituée. Sur la liste des membres,

je relève les noms suivants: le duc des Cars, le vicomte de (p. XI)

Saint-Priest, Amédée Jauge, le baron Hyde de Neuville, M. Bertin, M.

Mandaroux-Verlamy, le vicomte Beugnot, le duc de Lévis-Ventadour,

Édouard Mennechet, le marquis de la Rochejaquelein, M. de Caradeuc, le

vicomte d'Armaillé, H.-L. Delloye. Ce dernier, ancien officier de la

garde royale, devenu libraire, sut trouver une combinaison

satisfaisante pour les intérêts de l'illustre écrivain, en même temps

que respectueuse de ses intentions. La société fournissait à

Chateaubriand les sommes dont il avait besoin dans le moment, et qui

s'élevaient à 250,000 francs; elle lui garantissait de plus une rente

viagère de 12,000 francs, réversible sur la tête de sa femme. De son

côté, Chateaubriand faisait abandon à la société de la propriété des

_Mémoires d'Outre-tombe_ et de toutes les oeuvres nouvelles qu'il

pourrait composer; mais en ce qui concernait les _Mémoires_, il était

formellement stipulé que la publication ne pourrait en avoir lieu du

vivant de l'auteur.

En 1844, quelques-uns des premiers souscripteurs étant morts, un

certain nombre d'actions ayant changé de mains, la société écouta la

proposition du directeur de la _Presse_, M. Émile de Girardin. Il

offrait de verser immédiatement une somme de 80,000 francs, si on

voulait lui céder le droit, à la mort de Chateaubriand et avant la

mise en vente du livre, de faire paraître les _Mémoires d'Outre-tombe_

dans le feuilleton de son journal. Le marché fut conclu.

Chateaubriand, dès qu'il en fut instruit, ne cacha point son

indignation. «Je suis maître de mes cendres, dit-il, et je ne

permettrai jamais qu'on les jette au vent[6].» Il fit insérer dans les

journaux la déclaration suivante:

Fatigué des bruits qui ne peuvent m'atteindre, mais qui

m'importunent, il m'est utile de répéter que je suis resté tel

que j'étais lorsque, le 25 mars de l'année 1836, j'ai signé le

contrat pour la vente de mes ouvrages avec M. Delloye, officier

de l'ancienne garde royale. Rien depuis n'a été changé, (p. XII)

ni ne sera changé, avec mon approbation, aux clauses de ce

contrat. Si par hasard d'autres arrangements avaient été faits,

je l'ignore. Je n'ai jamais eu qu'une idée, c'est que tous mes

ouvrages posthumes parussent en entier _et non par livraisons

détachées_, soit dans un journal, soit ailleurs.

Chateaubriand[7].

[Note 6: Cité par Alfred Nettement, _La Mode_, 5

décembre 1844.]

[Note 7: _La Mode_, t. IV, p. 408.]

Sa répugnance à l'égard d'un pareil mode de publication était si vive,

que par deux fois, dans deux codicilles, il protesta avec énergie

contre l'arrangement intervenu entre le directeur de la _Presse_ et la

société des _Mémoires_[8]. Il ne s'en tint pas là. Dans la crainte que

sa signature, donnée au bas du reçu de la rente viagère, ne fut

considérée comme une approbation, il refusa d'en toucher les

arrérages. Six mois s'étaient écoulés, et sa résolution paraissait

inébranlable. Très effrayée d'une résistance qui allait la réduire à

un complet dénuement, elle, son mari et ses pauvres, Mme de

Chateaubriand s'efforça de la vaincre; mais ses instances même

menaçaient de demeurer sans résultat, lorsque M. Mandaroux-Vertamy,

depuis longtemps le conseil du grand écrivain, parvint à dénouer la

situation, en rédigeant pour lui une quittance dont les termes

réservaient son opposition.

[Note 8: _Souvenirs et Correspondance tirés des

papiers de Mme Récamier_, par Mme Charles

Lenormant. t. II. p. 489 et suiv.]

III

Le 4 juillet 1848, au lendemain des journées de Juin, Chateaubriand

rendit son âme à Dieu, ayant à son chevet son neveu Louis de

Chateaubriand, son directeur l'abbé Deguerry, une soeur de charité et

Mme Récamier[9]. Il habitait alors au numéro 112 de la rue (p. XIII)

du Bac. Le cercueil, déposé dans un caveau de l'église des Missions

étrangères, y reçut les premiers honneurs funèbres, et fut conduit à

Saint-Malo, où, le 19 juillet, eurent lieu les funérailles. C'est là

que repose le grand poète, sur le rocher du Grand-Bé, à quelques pas

de son berceau, dans la tombe depuis longtemps préparée par ses soins,

sous le ciel, en face de la mer, à l'ombre de la croix.

[Note 9: Mme de Chateaubriand était morte le 9

février 1848. Mme Récamier mourut le 11 mai 1849.]

Si cela n'eût dépendu que de M. Émile de Girardin, la publication des

_Mémoires_ eût commencé dès le lendemain des obsèques. Malheureusement

pour le directeur de la _Presse_, il était obligé de compter avec les

formalités judiciaires et les délais légaux. Ce fut donc seulement le

27 septembre 1848 qu'il put faire paraître en tête de son journal les

alinéas suivants:

Le 14 octobre, la _Presse_ commencera la publication des _Mémoires

d'Outre-tombe_; il n'a pas dépendu de la _Presse_ de commencer

plus tôt cette publication; il y avait, pour la levée des scellés,

des délais et des formalités qu'on n'abrège ni ne lève au gré de

son impatience.

Enfin les scellés ont été levés samedi[10].

C'est en publiant ces _Mémoires_, si impatiemment attendus, que la

_Presse_ répondra à tous les journaux qui, dans un intérêt de

rivalité, répandent depuis trois mois (disons depuis quatre ans),

que les _Mémoires d'Outre-tombe_ ne seront pas publiés dans nos

colonnes.

Les _Mémoires_ forment dix volumes.

Le droit de première publication de ces volumes a été acheté et

payé par la _Presse_ 96,000 francs[11].

[Note 10: Le samedi 23 septembre.]

[Note 11: _La Presse_, on l'a vu plus haut, avait

versé, en 1841, une somme de 80,000 francs qui,

avec les intérêts, représentait, en effet, en 1848,

96,000 francs.]

Après la note commerciale, la note lyrique. Il s'agissait de présenter

aux lecteurs Chateaubriand et son oeuvre. La _Presse_ comptait alors

parmi ses rédacteurs un écrivain qui se serait acquitté à merveille de

ce soin, c'était Théophile Gautier. Mais Émile de Girardin (p. XIV)

n'y regardait pas de si près; il choisit, pour servir d'introducteur

au chantre des _Martyrs_... M. Charles Monselet. Monselet, à cette

date, n'avait guère à son actif que deux joyeuses pochades: _Lucrèce

ou la femme sauvage_, parodie de la tragédie de Ponsard, et les _Trois

Gendarmes_, parodie des _Trois Mousquetaires_ de Dumas. Ce n'était

peut-être pas là une préparation suffisante, et Chateaubriand était,

pour cet homme d'esprit, un bien gros morceau. Il se trouva

cependant--Monselet étant de ceux qu'on ne prend pas facilement sans

vert--que son dithyrambe était assez galamment tourné. La _Presse_ le

publia dans ses numéros des 17, 18, 19 et 20 octobre et, le 21,

paraissait le premier feuilleton des _Mémoires_. Il était accompagné

d'un entre-filet d'Émile de Girardin, lequel faisait sonner bien haut,

une fois de plus, les écus qu'il avait dû verser.

... Les _Mémoires d'Outre-tombe_ ont été achetés par la _Presse_,

en 1844, au prix de 96,000 francs, prix qui aurait pu s'élever

jusqu'à 120,000 francs. Elle avait pris l'engagement de les

publier; cet engagement, elle l'a tenu, sans vouloir accepter les

brillantes propositions de rachat qui lui ont été faites...

Cette publication aura lieu sans préjudice de l'accomplissement

des traités conclus par la _Presse_ avec M. Alexandre Dumas, pour

les _Mémoires d'un médecin_; avec M. Félicien Mallefille

(aujourd'hui ambassadeur à Lisbonne), pour les _Mémoires de don

Juan_; avec MM. Jules Sandeau et Théophile Gautier.

Les choses, en effet, ne se passèrent point autrement. La _Presse_

avait intérêt à faire durer le plus longtemps possible la publication

d'une oeuvre qui lui valait beaucoup d'abonnés nouveaux. Elle la

suspendait quelquefois durant des mois entiers. Les intervalles

étaient remplis, tantôt par les _Mémoires d'un médecin_, tantôt par

des feuilletons de Théophile Gautier ou d'Eugène Pelletan. D'autres

fois, c'était simplement l'abondance des matières, la longueur des

débats législatifs, qui obligeaient le journal à laisser en (p. XV)

souffrance le feuilleton de Chateaubriand. La _Presse_ mit ainsi près

de deux ans à publier les _Mémoires d'Outre-tombe_. Il avait fallu

moins de temps à son directeur pour passer des opinions les plus

conservatrices et les plus réactionnaires au républicanisme le plus

ardent, au socialisme le plus effréné.

Paraître ainsi, haché, déchiqueté; être lu sans suite, avec des

interruptions perpétuelles; servir de lendemain et, en quelque sorte,

d'intermède aux diverses parties des _Mémoires d'un médecin_, qui

étaient, pour les lecteurs ordinaires de la _Presse_, la pièce

principale et le morceau de choix, c'étaient là, il faut en convenir,

des conditions de publicité déplorables pour un livre comme celui de

Chateaubriand. Et ce n'était pas tout. Pendant les deux années que

dura la publication des _Mémoires d'Outre-tombe_--du 21 octobre 1848

au 3 juillet 1850--ils eurent à soutenir une concurrence bien

autrement redoutable que celle du roman d'Alexandre Dumas,--la

concurrence des événements politiques. Tandis que, au rez-de-chaussée

de la _Presse_, se déroulait la vie du grand écrivain, le haut du

journal retentissait du bruit des émeutes et du fracas des discours.

En vain tant de belles pages, tant de poétiques et harmonieux récits

sollicitaient l'attention du lecteur, elle allait avant tout aux

événements du jour, et quels événements! Des émeutes et des batailles,

la mêlée furieuse des partis, les luttes ardentes de la tribune,

l'élection du dix décembre, le procès des accusés du 15 mai, la guerre

de Hongrie et l'expédition de Rome, la chute de la Constituante, les

élections de la Législative, l'insurrection du 13 juin 1849, les

débats de la liberté d'enseignement, la loi du 31 mai 1850.

Chateaubriand avait écrit, dans l'_Avant-Propos_ de son livre: «On m'a

pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de mes

_Mémoires_; je préfère parler du fond de mon cercueil: ma narration

sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré,(p. XVI)

parce qu'elles sortent du sépulcre.» Hélas! sa narration était

accompagnée de la voix et du hurlement des factions. Le chant du poète

se perdit au milieu des rumeurs de la Révolution, comme le cri des

Alcyons se perd au milieu du tumulte des vagues déchaînées.

IV

On pouvait espérer, du moins, qu'après cette malencontreuse

publication dans le feuilleton de la _Presse_, les _Mémoires_

paraissant en volumes, trouveraient meilleure fortune auprès des vrais

lecteurs, de ceux qui, même en temps de révolution, restent fidèles au

culte des lettres. Mais, ici encore, le grand poète eut toutes les

chances contre lui. Son livre fut publié en douze volumes in-8°[12], à

7 fr. 50 le volume, soit, pour l'ouvrage entier, 90 fr. Quelques

millionnaires et aussi quelques fidèles de Chateaubriand se risquèrent

pourtant à faire la dépense. Mais les millionnaires trouvèrent qu'il y

avait trop de pages blanches; quant aux fidèles, ils ne laissèrent pas

d'éprouver, eux aussi, une vive déception. Divisés, découpés en une

infinité de petits chapitres, comme si le feuilleton continuait encore

son oeuvre, les _Mémoires_ n'avaient rien de cette belle ordonnance,

de cette symétrie savante, qui caractérisent les autres ouvrages de

Chateaubriand. Le décousu, le défaut de suite, l'absence de plan,

déconcertaient le lecteur, le disposaient mal à goûter tant de belles

pages, où se révélait, avec un éclat plus vif que jamais, le génie de

l'écrivain.

[Note 12: Les onze premiers volumes renferment le

texte des _Mémoires_; le douzième volume était

formé d'appendices. Les douze volumes parurent de

1848 à 1850.]

L'édition à 90 francs ne fit donc pas regagner aux _Mémoires_ le (p. XVII)

terrain que leur avait fait perdre tout d'abord la publication en

feuilletons. Elle eut d'ailleurs contre elle la critique presque tout

entière. Vivant, Chateaubriand avait pour lui tous les critiques,

petits et grands. A deux ou trois exceptions près, que j'indiquerai

tout à l'heure, ils se prononcèrent tous, grands et petits, contre

_l'empereur enterré_.

Est-il besoin de dire que la prétendue infériorité des _Mémoires

d'Outre-tombe_ n'était pour rien, ou pour bien peu de chose, dans

cette levée générale de boucliers, laquelle tenait à de tout autres

causes?

En 1850, les fautes de la République, les sottises et les crimes des

républicains, avaient remis en faveur les hommes de la monarchie de

Juillet. Nombreux et puissants à l'Assemblée législative, ils

disposaient de quelques-uns des journaux les plus en crédit. Ils

usèrent de leurs avantages, ce qui, après tout, était de bonne guerre,

en faisant expier à Chateaubriand les attaques qu'il ne leur avaient

pas ménagées dans son livre. Paraissant au lendemain du 24 février, en

1848, ces attaques revêtaient un caractère fâcheux. Leur auteur

faisait figure d'un homme sans courage, courant sus à des vaincus,

poursuivant de ses invectives passionnées des ennemis par terre. M.

Thiers, surtout, avait été traité par l'illustre écrivain avec une

justice qui allait jusqu'à l'extrême rigueur; dans ce passage, par

exemple: «Devenu président du Conseil et ministre des affaires

étrangères, M. Thiers s'extasie aux finesses diplomatiques de l'école

Talleyrand; il s'expose à se faire prendre pour un turlupin à la

suite, faute d'aplomb, de gravité et de silence. On peut faire fi du

sérieux et des grandeurs de l'âme, mais il ne faut pas le dire avant

d'avoir amené le monde subjugué à s'asseoir aux orgies de

Grand-Vaux[13]». Un peu plus loin, le ministre du 1er mars était

représenté dans une autre et non moins étrange posture: (p. XVIII)

«perché sur la monarchie contrefaite de juillet comme un singe sur le

dos d'un chameau[14]». Ces choses-là se paient.

[Note 13: Tome XI, p. 358.]

[Note 14: Tome XI, p. 360.]

Les bonapartistes n'étaient pas non plus pour être satisfaits des

_Mémoires_. Si l'auteur avait célébré, en termes magnifiques, le génie

et la gloire de Napoléon, il n'en était pas moins resté, dans son

dernier livre, le Chateaubriand de 1804 et de 1814, l'homme qui avait

jeté sa démission à la face du meurtrier du duc d'Enghien et qui, dix

ans plus tard, avait, dans un pamphlet immortel et d'une voix bien

autrement autorisée que celle du Sénat, proclamé la déchéance de

l'empereur.

Les républicains à leur tour, firent campagne avec les bonapartistes.

Chateaubriand avait été l'ami d'Armand Carrel; il avait même été seul,

pendant plusieurs années, à prendre soin de sa sépulture et à

entretenir des fleurs sur sa tombe. Mais, en 1850, il y avait beau

temps que Carrel était oublié des gens de son parti! En revanche, ils

n'étaient pas gens à mettre en oubli tant de pages des _Mémoires_ où

les _géants_ de 93 étaient ramenés à leurs vraies proportions, où

leurs noms et leurs crimes étaient marqués d'un stigmate indélébile.

Sainte-Beuve _attacha le grelot_. Il était de ceux qui flairent le

vent et qui le suivent. N'avait-il pas, d'ailleurs, à se venger des

adulations qu'il avait si longtemps prodiguées au grand écrivain? Le

moment était venu pour lui de brûler ce qu'il avait adoré. Le 18 mai

1850, alors que les _Mémoires_ n'avaient pas encore fini de paraître,

il publia dans le _Constitutionnel_ un premier article, suivi, le 27

mai et le 30 septembre, de deux autres, tout rempli, comme le premier,

de dextérité, de finesse et, à côté de malices piquantes, de

sous-entendus perfides[15].

[Note 15: _Causeries du Lundi_, tome I, p. 406 et

tome II. p. 138 et 565.]

Après le maître, vinrent les critiques à la suite, de toute plume (p. XIX)

et de toute opinion. Ce fut une exécution en règle.

Contre ces attaques venues de tant de côtés différents, les écrivains

royalistes protesteront-ils? Prendront-ils la défense des _Mémoires_

et de leur auteur? Ils le firent, sans doute, mais timidement et à

contre-coeur. Eux-mêmes, disciples de M. de Villèle, avaient peine à

oublier la part que Chateaubriand avait prise à la chute du grand

ministre de la Restauration; les autres ne lui pardonnaient pas ses

sévérités à l'endroit de M. de Blacas et de la petite cour de Prague.

Vivement attaqués, les _Mémoires_ furent donc mollement défendus.

Seuls, Charles Lenormant, dans le _Correspondant_[16], et Armand de

Pontmartin, dans l'_Opinion publique_[17], soutinrent avec vaillance

l'effort des adversaires. S'il ne leur fut pas donné de vaincre, ils

sauvèrent du moins l'honneur du drapeau.

[Note 16: _Le Correspondant_, livraisons des 25

octobre et 10 novembre 1850.]

[Note 17: _L'Opinion publique_, des 7 mai 1850, 16

et 22 février, 2, 9 et 16 mars 1851.]

Quand un combat s'émeut entre deux essaims d'abeilles, il suffit, pour

le faire cesser, de leur jeter quelques grains de poussière. Cette

grande mêlée, provoquée par la publication des _Mémoires

d'Outre-tombe_, et à laquelle prirent part les abeilles--et les

frelons--de la critique, a pris fin, elle aussi, il y a longtemps. Il

a suffi, pour le faire tomber, d'un peu de ce sable que nous jettent

en passant les années:

Hi motus animorum atque hæc certamina tanta Pulveris exigui

jactu compressa quiescunt[18].

[Note 18: _Les Géorgiques_, liv. IV.]

Les _Mémoires d'Outre-tombe_ se sont relevés de la condamnation portée

contre eux. Il n'est pas un véritable ami des lettres qui ne les

tienne aujourd'hui pour une oeuvre digne de Chateaubriand, pour l'un

des plus beaux modèles de la prose française.

Beaucoup cependant se refusent encore à y voir un des (p. XX)

chefs-d'oeuvre de notre littérature et ne taisent pas le regret qu'ils

éprouvent à constater dans un livre où, à chaque page, se rencontrent

des merveilles de style, l'absence de ces qualités de composition que

rien ne remplace et que des beautés de détail, si brillantes et si

nombreuses soient-elles, ne sauraient suppléer. Ce regret, ceux-là ne

l'éprouveront pas--je crois pouvoir le dire--qui liront les _Mémoires_

dans la présente édition.

V

«Les Français seuls savent dîner avec méthode, comme _eux seuls savent

composer un livre_[19].» Lorsque Chateaubriand disait cela, il est

permis de penser qu'il songeait à lui et à ses ouvrages, car nul

n'attacha plus de prix à la composition, à cet art qui établit entre

les diverses parties d'un livre une distribution savante, une

harmonieuse symétrie. Du commencement à la fin de sa carrière, il

resta fidèle à la méthode de nos anciens auteurs, qui adoptaient

presque toujours dans leurs ouvrages la division en _LIVRES_. Ainsi

fit-il, dès ses débuts, lorsqu'il publia, en 1797, à Londres, chez le

libraire Deboffe, son _Essai sur les Révolutions_. «L'ouvrage entier,

disait-il dans son _Introduction_, sera composé de _six livres_, les

uns de deux, les autres de trois parties, formant, en totalité, quinze

parties divisées en chapitres.»

[Note 19: _Mémoires_, tome VI. p. 411.]

Dans _Atala_, le récit, encadré entre un prologue et un épilogue,

comprend quatre divisions, qui sont comme les quatre chants d'un

poème: les _Chasseurs_, les _Laboureurs_, le _Drame_, les

_Funérailles_.

_Le Génie du Christianisme_ est composé de quatre _parties_ et (p. XXI)

de _vingt-deux livres_.

Simple journal de voyage, l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_ ne

comporte pas la division en _livres_, qui aurait altéré le caractère

et la physionomie de l'ouvrage. L'auteur, cependant, l'a fait précéder

d'une _Introduction_ et l'a divisé en sept _parties_, dont chacune

forme un tout distinct et comme un voyage séparé.

Pour les _Martyrs_, au contraire, la division en _livres_ était de

rigueur, et l'on sait combien est savante et variée l'ordonnance de ce

poème.

Les _Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berry_, une des oeuvres

les plus parfaites du grand écrivain, sont formés de deux _parties_,

renfermant, la première, trois, et la seconde, deux _livres_.

En abordant l'histoire, Chateaubriand ne crut pas devoir abandonner

les règles de composition qu'il avait suivies jusqu'à ce moment. Les

_Études historiques_ sur la chute de l'empire romain, la naissance et

les progrès du christianisme et l'invasion des barbares se composent

de six _discours_: chacun de ces discours est lui-même divisé en

plusieurs _parties_.

En 1814, un demi-siècle après l'_Essai sur les Révolutions_

Chateaubriand donnait au public son dernier ouvrage, la _Vie de

Rancé_. Là encore, nous le retrouvons fidèle à ses habitudes: la _Vie

de Rancé_ est divisée en quatre _livres_.

Des détails qui précèdent ressort déjà, si je ne me trompe, un préjugé

puissant entre l'absence, dans les _Mémoires d'Outre-tombe_, de ces

divisions que l'auteur avait jusque-là, dans tous ses autres ouvrages,

tenues pour nécessaires. Dans la _Vie du duc de Berry_, dans la _Vie

de Rancé_, qui n'ont chacune qu'un volume, il n'a pas cru devoir s'en

passer; et dans ses _Mémoires_, qui ne forment pas moins de onze

volumes, il les aurait jugées inutiles! Dans la moindre des oeuvres

sorties de sa plume, il se préoccupait de la forme non moins (p. XXII)

que du fond; mieux que personne, il savait que le décousu, le défaut

de plan et de coordination, sont des vices qui ne peuvent couvrir les

plus éminentes et les plus rares qualités de style; il professait que

l'écrivain, l'artiste digne de ce nom doit soigner, plus encore que

les détails, les grandes lignes de son monument. Et ces vérités, dont

nul n'était plus pénétré que lui, il les aurait mises en oubli

précisément dans celui de ses ouvrages où il était le plus

indispensable de s'en souvenir; dans celui de ses livres qui, par sa

nature comme par son étendue, en réclamait le plus impérieusement

l'application! Ses Mémoires, en effet, ne sont pas, comme tant

d'autres, un simple recueil de faits, de renseignements et

d'anecdotes, un supplément à l'histoire générale de son temps et à la

biographie de ces contemporains; c'est, en réalité, un poème, une

_épopée_ dont il est le héros. Sainte-Beuve ne s'y était pas trompé;

il écrivait, en 1834, après les lectures de l'Abbaye-aux-Bois: «De ses

_Mémoires_, M. de Chateaubriand a fait et a dû faire un poème.

Quiconque est poète à ce degré, reste poète jusqu'à la fin[20].» Un

autre critique, d'une pénétration singulière et qui, moins artiste que

Sainte-Beuve, lui est, à d'autres égards, supérieur, Alexandre Vinet,

dans ses belles _Études sur la littérature française au dix-neuvième

siècle_, a dit de son côté: «Ce qui a persisté à travers ces

vicissitudes de la pensée et de la forme, ce qui ne vieillit pas chez

M. de Chateaubriand, c'est le poète..... En d'autres grands écrivains

on peut discerner l'homme et le poète comme deux êtres indépendants;

ailleurs, ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de

Chateaubriand, on dirait que le poète a dérobé tout l'homme, que la

vie, même intérieure, est _un pur poème_; que cette existence entière

est un chant, et chacun de ces moments, chacune de ses manifestations,

une note dans ce chant merveilleux. Tout ce que M. de Chateaubriand a

été dans sa carrière, il l'a été en poète... La plus parfaite (p. XXIII)

de ses compositions, c'est sa vie; il n'est pas poète seulement, il

est _un poème entier; la biographie de son âme formerait une

épopée_[21].»

[Note 20: _Portraits contemporains_, tome I, p.

17.]

[Note 21: A. Vinet, tome I, p. 352.]

Chateaubriand pensait sans doute sur ce point comme son critique,

puisque aussi bien il ne pêchait point par excès de modestie, ainsi

qu'on le lui a si souvent et si durement reproché. Du moment qu'à ses

yeux sa _Biographie_, ses _Mémoires_, devaient _former une épopée_, un

_poème entier_, il a dû d'abord, en raison de leur étendue, les

diviser en plusieurs _parties_ et diviser ensuite chacune de ces

_parties_ elles-mêmes en plusieurs _livres_. Il a dû le faire et il

l'a fait. Nul doute possible à cet égard.

Dans la Préface testamentaire, écrite le 1er décembre 1833 et publiée

en 1834[22], il dit expressément: «Les _Mémoires_ sont divisés en

_parties_ et en _livres_.»

[Note 22: Dans la _Revue des Deux-Mondes_, du 15

mars 1834.--Cette préface, très belle, très

élégante, ne figure dans aucune des éditions des

_Mémoires_; on la trouvera dans l'édition

actuelle.]

L'ouvrage comprenait alors trois parties. C'est encore ce que constate

la _Préface_ de 1833: «Quand la mort baissera la toile entre moi et le

monde, on trouvera que mon drame _se divise en trois actes_. Depuis ma

première jeunesse jusqu'en 1800, j'ai été soldat et voyageur; depuis

1800 jusqu'en 1814, sous le Consulat de l'Empire, ma vie a été

littéraire; depuis la Restauration jusqu'aujourd'hui, ma vie a été

politique.»

La Révolution de Juillet inaugurait une nouvelle phase dans la vie de

Chateaubriand. Elle donnait forcément ouverture, dans ses _Mémoires_,

à une nouvelle partie qui serait la _quatrième_. Ici encore son

témoignage ne nous fait pas défaut. Au mois d'août 1830, sous la

dictée même des événements, il a retracé la chute de la vieille

monarchie, l'avènement de la royauté nouvelle. Lorsqu'il reprend la

plume, au mois d'octobre, il écrivit: «Au sortir du fracas (p. XXIV)

des trois journées, je suis étonné d'ouvrir, dans un calme profond, la

_quatrième partie_ de cet ouvrage[23].»

[Note 23: Tome X, p. I.]

La division des _Mémoires_ en _livres_ n'est pas moins certaine que

leur division en quatre parties.

En 1826, Chateaubriand avait autorisé Mme Récamier à prendre copie du

début de ses _Mémoires_. Cette copie, à peu près tout entière de la

main de Mme Récamier, qui se fit seulement aider (pour un quart

environ) par Charles Lenormant, va de la naissance du poète jusqu'à sa

dix-huitième année, lorsqu'il se rend à Cambrai pour y rejoindre le

régiment de Navarre-infanterie, avec un brevet de sous-lieutenant et

100 louis dans sa poche. Le texte de 1826 est divisé non en chapitres,

mais en livres; il en comprend trois, les trois premiers de

l'ouvrage[24].

[Note 24: Le manuscrit de 1826 a été publié, en

1874, par Mme Charles Lenormant, sous ce titre:

_Souvenirs d'enfance et de jeunesse de

Chateaubriand_.--1 vol. in-16, Michel Lévy frères,

éditeurs.]

Veut-on que Chateaubriand, après avoir commencé ses _Mémoires_ sous

cette forme et l'avoir maintenue jusqu'en 1826, l'ait abandonnée dans

les années qui suivirent? Cela ne se pourrait soutenir. En 1834, lors

des _lectures_ de l'Abbaye-au-Bois, la division en _livres_ subsistait

toujours, ainsi que le constatent non seulement tout ceux qui

assistèrent aux lectures et en rendirent compte, mais encore

Chateaubriand lui-même, dans le passage déjà cité de sa préface

testamentaire du 1er décembre 1833: «Les _Mémoires_ sont divisés en

parties et en _livres_.» J'en trouverais une autre preuve, si besoin

était, dans une lettre écrite par l'auteur, le 24 avril 1834, à

Édouard Mennechet, qui lui avait demandé un fragment de l'ouvrage pour

le _Panorama littéraire de l'Europe_. «Tel _livre_ de mes _Mémoires_,

lui écrivait Chateaubriand, est un voyage; _tel autre_ s'élève à la

poésie; _tel autre_ est une aventure privée; _tel autre_, un (p. XXV)

récit général, une correspondance intime, le détail d'un congrès, le

compte rendu d'une affaire d'État, une peinture de moeurs, une

esquisse de salon, de club, de cour, etc. Tout n'est donc pas adressé

aux mêmes lecteurs, et, dans cette variété, un sujet fait passer

l'autre[25].»

[Note 25: _Lectures des Mémoires de M. de

Chateaubriand_, p. 269.]

Donc, en 1834, toute la partie des _Mémoires_ alors rédigée,

c'est-à-dire sept volumes sur onze, était divisée en livres. L'auteur

avait encore à écrire le récit de sa carrière littéraire, de 1800 à

1814, et d'une partie de sa carrière politique, de 1814 à 1828. Ce fut

l'objet des quatre volumes complémentaires, composés de 1836 à 1839.

En cette nouvelle et dernière partie de sa rédaction, Chateaubriand

a-t-il brisé le moule dans lequel il avait jeté ses précédents

volumes? A-t-il rompu tout à coup avec ses procédés habituels de

composition? Il n'en est rien, ainsi que le montrent les textes

ci-après, empruntés à la rédaction de 1836-1839.

Tome V, p. 97.--_Paris, 1839._--_Revu en juin 1847._--«Le premier

_livre_ de ces _Mémoires_ est daté de la Vallée-aux-Loups, le 4

octobre 1811: là se trouve la description de la petite retraite que

j'achetai pour me cacher à cette époque.»

Tome V, p. 178.--_Paris, 1839._--«Ces deux années (de 1812 à 1814), je

les employai à des recherches sur la France et à la rédaction de

quelques _livres_ de ces _Mémoires_.»

Tome V, p. 189.--_Paris, 1839._--«Maintenant, le récit que j'achève

rejoint les _premiers livres_ de ma vie publique, précédemment écrits

à des dates diverses.»

Tome VI, p. 195.--«Au _livre second_ de ces _Mémoires_, on lit (je

revenais alors de mon premier exil de Dieppe): «On m'a permis de

revenir à ma vallée. La terre tremble sous les pas du soldat étranger;

j'écris, comme les derniers Romains, au bruit de l'invasion des

barbares. Le jour, je trace des pages aussi agitées que les (p. XXVI)

événements de ce jour[26]; la nuit, tandis que le roulement du canon

lointain expire dans mes bois solitaires, je retourne au silence des

années qui dorment dans la tombe et à la paix de mes plus jeunes

souvenirs.»

[Note 26: La brochure _De Buonaparte et des

Bourbons_. Elle parut, non le 30 mars 1814, comme

le dit M. de Lescure, p. 93, ni le 3 avril, comme

le dit M. Henry Houssaye, à la page 570 de son

remarquable ouvrage sur _1814_, mais le mardi 5

avril. (Voyez le _Journal des Débats_ des 4 et 5

avril 1814.)]

Tome VI, p. 336.--«Dans le _livre IV_ de ces _Mémoires_, j'ai parlé

des exhumations de 1815.»

Tome VI, p. 380.--1838.--«Benjamin Constant imprime son énergique

protestation contre le tyran, et il change en vingt-quatre heures. On

verra plus tard, dans _un autre livre_ de ces _Mémoires_, qui lui

inspira ce noble mouvement auquel la mobilité de sa nature ne lui

permit pas de rester fidèle.»

Tome VIII, p. 283.--1839.--_Revu le 22 février 1845._--«Le _livre

précédent_ que je viens d'écrire en 1839 rejoint ce _livre_ de mon

ambassade de Rome, écrit en 1828 et 1829, il y a dix ans... Pour ce

_livre_ de mon ambassade de Rome, les matériaux ont abondé...[27]»

[Note 27: Beaucoup d'autres passages des _Mémoires_

ne sont pas moins formels. Voyez notamment tome I,

p. 182 et 347; tome II, p. 131; tome III p. 147,

246 et 350; tome VII, p. 328.]

Ainsi, en 1839, dernière date de la rédaction de ses _Mémoires_

(quelques pages seulement y furent ajoutées plus tard), Chateaubriand

continue d'être fidèle aux principes de composition qui avaient

présidé au commencement de son travail. Si nous poussons plus avant,

si nous descendons jusqu'à l'année 1846, époque à laquelle l'ouvrage

était depuis longtemps terminé, nous trouvons ce curieux et très

significatif billet de Mme de Chateaubriand. Il est adressé à M.

Mandaroux-Vertamy:

2 février 46. (p. XXVII)

En priant M. Vertamy d'agréer tous mes remerciements empressés,

j'ai l'honneur de lui envoyer les 1er, 2e et 3e _livres_ de la

première partie des _Mémoires_ que je sais qu'il lira avec toute

l'attention de l'amitié.

La vicomtesse de CHATEAUBRIAND[28].

[Note 28: Je dois la connaissance de cette lettre à

une obligeante communication de M. Charles de

Lacombe.]

VI

Il faut bien croire, en présence de l'édition de 1849-1850, et des

éditions suivantes, qui en sont la reproduction pure et simple, que le

manuscrit de Chateaubriand, dans son dernier état, ne renfermait plus

«cette division en livres et en parties», dont l'auteur lui-même parle

en tant d'endroits. Les premiers éditeurs se sont certainement

appliqués à donner fidèlement et sans y rien changer le texte et la

suite du manuscrit qu'ils avaient entre les mains. Faire autrement,

faire plus, même pour faire mieux, c'eût été sortir de leur rôle, et

ils ont eu raison de s'y tenir. Mais aujourd'hui, après bientôt un

demi-siècle, la situation n'est plus la même. Chateaubriand est pour

nous un ancien, c'est un des classiques de notre littérature, et le

moment est venu de donner une édition des _Mémoires d'Outre-tombe_ qui

replace le chef-d'oeuvre du grand écrivain dans les conditions même où

il fut composé, qui nous le restitue dans son intégrité première.

Nous avons donc, contrairement à ce qui avait été fait dans les

éditions précédentes, rétabli dans la nôtre cette division en parties

et en livres dont il est parlé dans la Préface testamentaire. Cette

distribution nouvelle de l'ouvrage--nullement arbitraire, cela va sans

dire, mais, au contraire, exactement et scrupuleusement conforme aux

divisions établies par l'auteur--n'a pas seulement pour (p. XXVIII)

effet, comme on serait peut-être tenté de le croire, de ménager de

distance en distance des suspensions, des repos pour le lecteur. Elle

donne au livre une physionomie toute nouvelle.

Les _Mémoires_, ainsi rendus à leur premier et véritable état, se

divisent en quatre parties.

La première (1768-1800) va de la naissance de Chateaubriand à son

retour de l'émigration et à sa rentrée en France. Elle renferme neuf

livres.

La seconde partie, qui forme cinq livres, et va de 1800 à 1814, est

consacrée à sa carrière littéraire.

A sa carrière politique (1814-1830) est réservé la troisième partie.

Elle ne comprend pas moins de quinze livres.

Les années qui suivent la Révolution de 1830 et la conclusion des

_Mémoires_ occupent neuf livres: c'est la quatrième partie.

Et déjà, par ce seul énoncé, ne voit-on pas combien est peu justifiée

la principale critique mise en avant par les adversaires des

_Mémoires_, et à laquelle les amis mêmes de Chateaubriand se croyaient

obligés de souscrire, M. de Marcellus, par exemple, son ancien

secrétaire à l'ambassade de Londres, qui, dans la préface de son

intéressant volume sur _Chateaubriand et son temps_, signale le

«décousu» du livre de son maître, et ajoute, non sans tristesse: «Ce

dernier de ces ouvrages n'a point subi les combinaisons d'une

composition uniforme. Revu sans cesse, il n'a jamais été pour ainsi

dire coordonné. C'est une série de fragments sans plan, presque sans

symétrie, tracés de verve, suivant le caprice du jour[29].» C'est

justement le contraire qui est vrai.

[Note 29: _Chateaubriand et son temps_, par le

comte de Marcellus, ancien ministre

plénipotentiaire. 1 vol. in-8º, 1859.--Préface,

page 19.]

Ce n'est pas tout. Lors des _lectures_ de l'Abbaye-au-Bois, en (p. XXIX)

1834, les auditeurs avaient été frappés, tout particulièrement, de la

beauté des _Prologues_ qui ouvraient la plupart des livres des

mémoires. Voici, par exemple, ce qu'en disait Edgar Quinet:

Ces _Mémoires_ sont fréquemment interrompus par des espèces de

prologues _mis en tête de chaque livre_... Le poète se réserve là

tous ses droits, et il se donne pleine carrière; le trop plein de

son imagination, que la réalité ne peut pas garder, déborde en

nappes enchantées dans des bassins de vermeil. Il y a de ces

_commencements_ pleins de larmes qui mènent à une histoire

burlesque, et de comiques _débuts_ qui conduisent à une fin

tragique; ils représentent véritablement la fantaisie qui va et

vient dans l'infini, les yeux fermés, et qui se réveille en

sursaut là où la vie la blesse. Par là, vous sentez, à chaque

point de cet ouvrage, la jeunesse et la vieillesse, la tristesse

et la joie, la vie et la mort, la réalité et l'idéal, le présent

et le passé, réunis et confondus dans l'_harmonie_ et l'éternité

d'_une oeuvre d'art_[30].

[Note 30: _Revue de Paris_, tome IV, avril 1834.]

L'enthousiasme de Jules Janin à l'endroit de ces _Prologues_ n'était

pas moins vif:

Il faut vous dire que _chaque livre_ nouveau de ces _Mémoires_

commence par un magnifique exorde... Ces _introductions_ dont je

vous parle sont de superbes morceaux oratoires qui ne sont pas

des hors-d'oeuvre, qui entrent, au contraire, profondément dans

le récit principal, tant ils servent admirablement à désigner

l'heure, le lieu, l'instant, la disposition d'âme et d'esprit

dans lesquels l'auteur pense, écrit et raconte... Dans ces

merveilleux _préliminaires_, la perfection de la langue française

a été poussée à un degré inouï, même pour la langue de M. de

Chateaubriand[31].

[Note 31: Jules Janin, _loc. cit._--_Revue de

Paris_, mars 1834.]

Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1 · 第 1 / 42 段