Si le rideau tombe; mais nous sommes frères.
Ici, selon les règles du théâtre,
On joue la grande pièce après la petite.
Notre rôle pour rire est terminé,
Et, après les déguisements comiques
Sous lesquels nous avons voulu vous distraire,
Nous reprendrons l’armure sévère qui donne la gloire.
--Très bien, très bien, firent en chœur les trois policiers.
--Et le directeur du théâtre se montre-t-il de meilleure composition?
demanda Stieber.
--Ne m’en parlez pas! un véritable mulet pour l’obstination, fit
Salingré. Il n’y a pas moyen de discuter avec lui. A toutes mes
observations, il répond toujours la même chose: «La France est en deuil,
l’étranger est à Versailles, ce n’est pas le moment de jouer la
comédie.» Et d’autres sornettes semblables. Je crois qu’il faudra une
réquisition en règle pour décider cet impresario têtu à nous livrer son
magasin de décors. Vous vous chargerez de ça, papa Stieber.
«Papa Stieber» fit entendre un sourd grognement:
--Si cela ne dépendait que de moi! Mais vous savez que le roi, notre
maître, veut que l’on mette des gants... tâchez de vous arranger à
l’amiable; du reste je verrai ce directeur féroce...
--Oui, patron, voyez-le, voyez-le. Je retourne à mon vaudeville, il faut
que j’achève le dernier acte... A propos, il n’y a pas de cigares ici?
--Si fait, si fait, répondit M. Kaltenbach en montrant une caisse sur la
table.
--Pas de blagues, fit le vaudevilliste, je ne veux pas de ces dons
d’amour «envoyés par les âmes charitables de la mère patrie», à raison
de quatre gros le paquet...
--Soyez tranquille! répondit le commissaire, voyez le cachet, les
cigares viennent de Brême... ce sont des havanes...
--A la bonne heure, fit l’auteur comique en bourrant ses poches de
cigares. Et il se retira en fredonnant les derniers vers de son couplet.
--Revenons aux affaires sérieuses, dit Stieber. Je m’en vais rue de
Provence porter ces journaux à M. de Bismarck... Mais quel est ce bruit?
Comme Stieber franchissait le seuil de la porte, son attention fut
attirée par un groupe de gens qui entouraient un homme de quarante ans
environ, à l’allure paysanne, au visage bronzé et énergique, occupé à
administrer une correction très rude à un enfant d’une dizaine d’années,
qu’il tenait par l’oreille. Dans la foule, les uns prenaient parti pour
l’enfant en s’indignant contre l’homme, d’autres au contraire disaient:
«Laissez-le faire, laissez faire, cela apprendra au petit à porter des
journaux aux Prussiens.» Ces mots firent dresser l’oreille au conseiller
intime; il appela par un signe un des gendarmes qui se promenaient
constamment devant la maison du boulevard du Roi: «Conduisez-moi ces
gens-là au commissaire Kaltenbach,» dit-il au grand gaillard haut de six
pieds, coiffé d’un énorme casque et armé d’un coupe-chou aux redoutables
proportions. Sur l’ordre de son chef, le gendarme joua des coudes,
écarta la foule à droite et à gauche, et prenant au collet l’homme et
l’enfant, il les poussa tous deux dans la maison.
Cette arrestation excita les murmures de la foule qui s’était amassée.
«Cela le regarde, c’est son fils, s’écria une femme du peuple, il le
corrige et il a bien raison, faut pas élever des petits espions!...»
Quelques murmures se firent encore entendre, mais sur un autre signe de
Stieber les gendarmes tombèrent à poings fermés sur les premiers curieux
qui se trouvaient à portée de leurs mains.
M. le conseiller intime poursuivit sa route vers la rue de Provence,
tandis que le gendarme, fidèle à la consigne, introduisait l’homme et
l’enfant dans les bureaux de la police de campagne. Dès que le gamin
aperçut Kaltenbach, il le montra du doigt et se mit à pleurer: «Voici le
monsieur qui m’a donné l’argent, hi, hi, hi... tu vois bien... père, que
ce n’est pas un Prussien, hi, hi, hi.»
L’affaire fut expliquée. Voulant aller voir lui-même si vraiment ses
parents étaient partis du Chesnaye et obéissant à une sorte d’instinct,
le petit Raymond, au lieu de s’arrêter à la cabane de Meudon, avait
poussé droit sur Versailles, marchant à travers bois, se glissant comme
une couleuvre au milieu des sentinelles; il avait réussi enfin à
pénétrer dans la ville par la porte de Montreuil. La première personne
qu’il rencontra, ce fut justement son père, qui ce jour-là avait eu
affaire chez un entrepreneur. Bien entendu le père et le fils
s’embrassèrent de bon cœur, tout à la joie de se retrouver. Le petit
raconta son aventure, l’histoire de la cabane, des pièces de cinq francs
et des journaux qu’il allait chercher à Paris pour le «monsieur de
Versailles...»
Le père Raymond n’aimait guère les Prussiens; il les détestait même
depuis qu’ils lui avaient enlevé par réquisition sa jument «Cocotte».
Aussi, en apprenant,--car il vit clair tout de suite,--que son garçon
avait servi d’espion inconscient aux «têtes carrées» comme il les
appelait, il entra dans une grande fureur et administra au pauvre petit
colporteur une volée de taloches et de bourrades qui ameutèrent la foule
et attirèrent l’attention du chef de la police.
Kaltenbach parut très vexé en se voyant ainsi mis en présence de son
petit messager. Il tenait essentiellement à ne pas être reconnu à
Versailles; il menaça le père Raymond et son fils de les faire mettre en
prison tous deux s’ils se montraient dans la ville. Puis il les fit
reconduire tous deux au Chesnaye par un gendarme.
--Allons, se dit Kaltenbach en allumant un des cigares brêmois, il va
falloir chercher un autre pourvoyeur de journaux.
* * * * *
Stieber s’était rendu chez M. de Bismarck. Après avoir suivi d’un pas
déjà familier le boulevard du Roi, il avait tourné court à l’avenue de
Saint-Cloud et s’était engagé dans une rue qui paraissait encore plus
tranquille, plus déserte, plus morne que les autres. Dans cette partie
écartée de Versailles, les maisons étaient presque toutes dissimulées
derrière les grands arbres des jardins; c’est à peine si les toitures
perçaient les feuillages, ou si un paratonnerre dressant sa pointe
au-dessus des marronniers et des acacias annonçait que cette solitude
était habitée. Vers le milieu de cette paisible rue de Provence, au nº
12, une banderole sale, fixée à une branche, flottait au vent, avec
cette inscription en grosses lettres: _Norddeutsche Bundeskanzlei_
(Chancellerie de l’Allemagne du Nord). Deux gendarmes se promenaient
devant la grille; à l’intérieur un factionnaire montait la garde; devant
un pavillon réservé autrefois au jardinier, servant à présent de poste,
quatre ou cinq soldats fumaient de courtes pipes et rêvassaient de
victoires, de patrie, de Gretchen et de knœdel à la choucroute.
Au coup de sonnette de Stieber, un sous-officier sortit du petit
pavillon; ayant reconnu le chef de la police, il ouvrit aussitôt la
grille fermée à clef et laissa passer le conseiller intime en le saluant
militairement.
Stieber se dirigea vers la villa dont on apercevait à travers les arbres
les blanches maçonneries, ornées de quelques fresques.
Au moment de monter le perron, un individu de moyenne taille, plutôt
petit que grand, un peu replet, portant lunettes et tenant un gros livre
sous le bras, vint du jardin et héla le conseiller intime.
--Tiens! monsieur le docteur Busch, fit celui-ci. Comment cela va-t-il?
--Très bien, monsieur le conseiller; c’est «le chef» que vous venez
voir?
--Sans doute.
--Ah! tâchez donc de le dérider, je ne sais pas ce qu’il a, il est d’une
humeur massacrante. Il a dîné hier soir chez le prince royal; quelque
chose doit lui avoir déplu... Wollmann, son valet de chambre, raconte
qu’il est rentré des «Ombrages» furieux. Et cela continue... Je devais
lui soumettre aujourd’hui un grand article qu’il m’a commandé pour
préparer les esprits à la proclamation de l’empire d’Allemagne. Ce
matin, je vais lui porter mon travail, il me reçoit comme un chien dans
un jeu de quilles: «Je me moque pas mal de votre grimoire», m’a-t-il
dit, à moi, son journaliste favori!... Tâchez de l’apaiser, monsieur le
conseiller... n’est-ce pas? nous vous en remercierons tous.
Dans la maison du chancelier, le Dr Busch était le journaliste à tout
faire, l’agent secret servant d’intermédiaire entre les feuilles
complaisantes et la caisse des «reptiles». Il était chargé de préparer,
sous l’inspiration du chancelier, l’opinion publique en Europe. Quand un
article lui plaisait, M. de Bismarck ne manquait pas de lui dire: «Il
faut que cet article fasse des petits.» A chaque instant, le chancelier
recommandait à Busch de parler dans les journaux des cruautés des
Français, de leurs violations de la convention de Genève, de leurs
instincts sauvages[45].
[45] Quand, au mois de décembre 1870, il fut question d’un nouvel
emprunt de la Défense nationale, M. de Bismarck appela M. Busch et
lui dit: «Il serait bon de faire ressortir dans la presse le danger
que l’on court en prêtant son argent à ce gouvernement. Il peut se
faire, faudrait-il insinuer, que l’emprunt du gouvernement actuel ne
fût pas reconnu par celui avec lequel nous ferons la paix, et que
nous fassions mettre cela au nombre des conditions de paix. _Il
faudrait, en particulier, que cet avis soit donné par la presse
anglaise et par la presse belge..._»
A la date du 21 décembre, voici ce qu’on lit encore dans les
_Tablettes_ du Dr Busch:
«Après dîner, lu des dépêches et des minutes. Le soir, L... fait
insérer dans l’_Indépendance belge_ le chapitre Gambetta-Trochu.»
Souvent, dans le journal de M. Busch, cette phrase se répète:
«Écrit différentes lettres, _avec invitation à rédiger des
articles_...» Il fallait surtout entretenir «l’incertitude et la
discorde parmi les partis en France». Le secrétaire de M. de
Bismarck fait, dans son journal intime, cette remarque bonne encore
à méditer: «... Napoléon nous est indifférent; nous n’avons nul
souci de la République; mais _c’est le chaos_ qui nous est _utile_.»
Laissant le docteur Busch se lamenter sur le palier, Stieber avait
pénétré dans le vestibule; un domestique, correctement vêtu de noir,
avait ouvert une porte vitrée, et le chef de la police était entré dans
le cabinet de travail de M. de Bismarck.
Le chancelier, vêtu d’une longue robe de chambre de satin noir doublée
de soie jaune et nouée par une grosse cordelière blanche dont il maniait
nerveusement les glands, se promenait avec agitation, sa grosse face
contractée par la colère. Ses yeux lançaient des éclairs.
--Eh bien, je vous fais mes compliments sur votre police, monsieur!
fit-il en apercevant le conseiller Stieber. Vous surveillez bien les
gens, on peut s’en rapporter à votre fameux flair. Qu’est-ce que ce M.
O’Sullivan, Américain ou soi-disant tel, qui a l’air d’être ici comme
chez lui?...» Et sans attendre la réponse, M. de Bismarck continua: «On
finira par me dégoûter du métier. Hier, je dîne chez le prince royal,
cela m’ennuyait déjà, parce qu’enfin je ne dîne nulle part aussi bien
que chez moi avec mon secrétaire Bucher, mon cousin Bohlen et le petit
Busch, mais enfin je m’étais résigné. On s’assied, je me trouve à côté
d’un monsieur que je n’avais jamais vu et qui dès le potage commence à
m’assassiner de ses conseils, de ses idées sur la politique, sur la
conduite de la guerre, le bombardement de Paris, sur l’alliance
prusso-russo-américaine, que sais-je encore? Cela a duré ainsi jusqu’au
café. Chaque mot, une bêtise! Et tout cela en ayant l’air de me faire la
leçon, me traitant de cher collègue sous prétexte qu’il a été ministre
des États-Unis à Lisbonne ou quelque part. Pas moyen d’échapper ou même
de dire à cet infatigable bavard: «F...-moi la paix, mêlez-vous de ce
qu’il y a dans votre assiette et laissez-moi tranquille.» Il a bien
fallu me taire et me contenir. J’étais juste en face de son Altesse qui
nous observait tous deux. Cet imbécile d’Américain, qui prenait mon
silence pour de l’attention et du recueillement, continuait de plus
belle. Finalement j’ai attrapé une migraine à tout casser... Comment
laisse-t-on circuler dans Versailles des gens aussi bavards et aussi
ennuyeux?»
Stieber put enfin prendre la parole. Il expliqua que ce M. O’Sullivan,
diplomate américain et journaliste, était sorti de Paris sous pavillon
parlementaire avec plusieurs de ses compatriotes; qu’il paraissait très
bien vu en haut lieu, puisqu’il était un des hôtes les plus assidus du
_casino_ du duc de Cobourg-Gotha. C’est ce prince qui l’avait présenté à
_notre Fritz_, et c’est sur sa recommandation qu’il devait d’avoir été
invité à ce dîner. «Comment, dit Stieber, aurais-je songé à me défier
d’un personnage qui a de si puissantes relations, et comment me
serais-je permis de prendre des mesures contre un homme invité à dîner
chez son Altesse?
--Je ne veux pas, fit M. de Bismarck un peu radouci, mais toujours
grondant, que Versailles serve de rendez-vous à tous les aventuriers
politiques, à tous les faiseurs de combinaisons internationaux, à tous
les _bummler_ (badauds). Nous en avons assez dont nous ne pouvons pas
nous débarrasser... Qu’est-ce que cet Américain vient faire ici? Il se
trouvait mal à Paris, il en est sorti, ce n’est pas une raison pour
qu’il reste à Versailles. D’abord, tout ce qui arrive de là-bas est
suspect. Vous allez le faire filer d’ici dans les vingt-quatre heures.
C’est entendu, n’est-ce pas?
--Mais, objecta Stieber, M. O’Sullivan a dîné hier chez Son Altesse le
prince royal...
--Eh bien, Monsieur, êtes-vous sous les ordres du prince ou sous les
miens? Faites comme je vous dis, je prends tout sur moi.
Stieber s’inclina et tendit au chancelier les journaux qui venaient de
lui être remis par son collègue Kaltenbach. A cette vue, les traits de
M. de Bismarck s’éclairèrent.
--A la bonne heure! s’écria-t-il. La lecture des feuilles
parisiennes,--cela me renseigne et me distrait... Autre chose. Voici
maintenant un nouvel avis que j’ai reçu au sujet d’un attentat que l’on
prépare contre moi... Faites le nécessaire pour savoir ce qu’il en
est.--A propos, et l’individu qu’on a suivi hier et que j’ai fait
arrêter? Sait-on qui c’est?
--Excellence, cet individu a été immédiatement conduit au lycée,
puisqu’il prétendait y être employé comme domestique; le concierge ainsi
que l’économe l’ont reconnu. Il paraît que ce garçon avait donné
rendez-vous dans la rue de Provence, qui est très propice pour ce genre
d’entretien, à une cuisinière qu’il courtise. Le fait a été reconnu
exact et l’économe du lycée a déclaré à l’homme qu’il serait chassé à
cause de son inconduite.
--Que l’on s’en garde bien! s’écria M. de Bismarck, cet homme n’aurait
qu’à s’en prendre à moi parce qu’il a perdu sa place... Il tenterait
alors peut-être réellement de m’assassiner...
Stieber savait combien, depuis son arrivée à Versailles, le chancelier
avait l’esprit hanté de toutes sortes de visions d’assassinat, de
tentatives de toute espèce dirigées contre lui. Il n’ignorait pas que M.
de Bismarck voyait dans chaque passant qui s’arrêtait par curiosité
devant le numéro 14 de la rue de Provence, un farouche meurtrier; il se
souvenait que pendant la journée du 21 octobre, alors que l’approche des
Français marchant sur Bougival et Saint-Germain avait causé une
véritable panique dans Versailles, M. de Bismarck avait failli tuer à
coups de revolver quelques badauds qui le regardaient monter à cheval,
toujours sous l’impression que ces inoffensifs curieux étaient autant de
Brutus, dissimulant des poignards sous leur redingote.
Tandis que M. de Moltke était à peine gardé, qu’on entrait chez lui
presque comme on voulait, le chancelier se retranchait derrière les murs
de la villa de Mme Jessé comme dans une forteresse. Trois domestiques
adroits et dévoués, veillaient jour et nuit sur lui. Il ne sortait
jamais sans être suivi ou précédé par eux, et il était toujours armé. A
cheval, il portait un grand sabre de cavalerie; à pied,--même pour aller
cueillir dans le jardin des violettes qu’il envoyait à sa femme,--il
avait un revolver.
Stieber se gardait bien de rassurer le chancelier et de lui prouver
qu’au milieu d’une population paisible, ennemie de toute violence comme
celle de Versailles, sa vie ne courait aucun danger; cette crainte
perpétuelle d’un attentat rendait le chef de la police précieux,
nécessaire, indispensable. Il promit donc d’enjoindre au directeur du
lycée de ne pas renvoyer le domestique qui, la veille, avait en effet
suivi, sans se douter sur quelles brisées il marchait, M. de Bismarck
revenant de la préfecture. Le chancelier s’était retourné à plusieurs
reprises en donnant de vives marques d’impatience. Arrivé devant la
grille de la villa Jessé, il ordonna aux gendarmes de faction de
s’emparer de l’homme qui, malgré ses protestations et ses dénégations,
fut traîné au bureau central de la police.
M. de Bismarck, tout à fait rasséréné, s’entretint avec Stieber de
différents objets, puis au moment où le chef de la police prenait congé
de lui: «N’oubliez pas de nous débarrasser de ce bavard d’O’Sullivan,
répéta le chancelier... Et puis priez le petit Busch de m’apporter son
article. J’ai rudoyé ce matin ce pauvre docteur, il faudra que, pour le
dédommager, je trouve sa prose excellente.»
M. O’Sullivan était non pas un espion, mais un diplomate amateur qui,
ennuyé d’être en disponibilité depuis qu’un incident l’avait contraint à
résigner ses fonctions de ministre de la république américaine en
Portugal, avait imaginé de s’entremettre comme messager de paix entre
l’hôtel de ville de Paris et le quartier général de Versailles.
Profitant des relations qu’il avait nouées en Amérique avec un jeune
écrivain français, M. E.-A. Portalis qui, peu de temps avant la guerre,
avait créé avec M. Ernest Picard un journal: L’_Électeur libre_, M.
O’Sullivan avait eu accès auprès du gouvernement de la Défense
nationale. Mais on n’avait pas tardé à reconnaître que l’on avait
affaire à un personnage dénué de toute espèce d’autorité et sans mandat.
Une série d’articles que M. E.-A. Portalis, qui tenait surtout à
singulariser son journal et à attirer l’attention quand même, au risque
de faire de la politique germanophile, avait accueillis et dans lesquels
M. O’Sullivan s’exprimait en termes très flatteurs et très sympathiques
sur l’armée allemande, achevèrent de rendre l’Américain tout à fait
suspect à l’hôtel de ville. Ce fut donc avec une très grande
satisfaction qu’on lui délivra le passeport l’autorisant à quitter la
grande cité assiégée sous pavillon parlementaire. A Versailles, M.
O’Sullivan avait obtenu la reproduction de ses articles dans le
feuilleton du _Moniteur de Versailles_, qui venait d’être créé, et grâce
à ce passeport il s’était insinué d’abord dans la société du duc de
Cobourg et des princes, qui faisaient leur campagne autour des tables à
six de l’hôtel des Réservoirs et des guéridons de jeu du «Quinze»
installés dans les appartements particuliers du duc Ernest, au premier
étage des Réservoirs. C’était par cette filière que le remuant Américain
était arrivé jusqu’au prince royal. Celui-ci, qui ne dédaignait pas de
temps à autre de jouer un petit tour d’écolier à M. de Bismarck, n’avait
rien trouvé de mieux que de placer le diplomate amateur à côté du
chancelier.
L’Américain était loin de se douter des résultats fâcheux qu’aurait pour
lui la faveur inespérée de la veille; il était au contraire persuadé
d’avoir fait une impression très grande sur l’homme d’État allemand, il
se voyait déjà appelé à collaborer aux destinées de l’Europe. Aussi
fut-ce d’un pas plein d’assurance, portant haut la tête, qu’obéissant à
une convocation de Stieber, il se rendit boulevard du Roi, bien persuadé
qu’on allait lui confier une mission extraordinaire. Hélas! il tomba de
son haut quand le conseiller intime lui enjoignit de faire ses malles et
de vider le territoire de Versailles dans les vingt-quatre heures.
Il ne se priva pas du reste de protester, il invoqua ses hauts
protecteurs, mais Stieber se borna à lui répondre froidement: «Invoquez
Dieu le père si vous voulez, Monsieur, mais si demain à pareille heure
vous êtes encore à Versailles, je vous fais enlever par mes gendarmes et
conduire en Prusse, où vous passerez en conseil de guerre.» L’Américain
se le tint pour dit et partit. Sa mésaventure se répandit bientôt à
travers la ville, et désormais lorsqu’on apprit qu’un officier ou un
fonctionnaire quelconque avait eu l’honneur d’une invitation à dîner
chez le prince royal, on ne se privait pas de dire: «Encore un qui va
être expulsé!»
* * * * *
Tandis que Stieber conférait avec son grand «chef», le lieutenant M.
Zerniki se dirigeait d’un pas de conquérant vers l’hôtel de ville. Ce
bâtiment, très spacieux, qui présente une façade de grand style au
centre d’une terrasse plantée d’arbres magnifiques, contigu à la gare de
la rive gauche, communique aussi par une sorte de couloir à ciel ouvert,
avec l’avenue de Paris. Dans un pavillon situé à l’entrée de ce boyau,
la _commandature_ prussienne avait installé un poste très nombreux ainsi
que l’indiquaient les fusils disposés en faisceaux; mais cette limite
franchie, on se trouvait en territoire français.
Le drapeau tricolore flottait sur le toit de l’hôtel de ville. Des
appariteurs revêtus de l’uniforme municipal, le bras orné d’un brassard
tricolore, veillaient aux portes de l’édifice. Ils ne laissaient
pénétrer que des visiteurs ayant leur laisser-passer en règle ou
justifiant de l’urgence de leur visite. Les conseillers municipaux
étaient sur les dents; en dehors des affaires courantes, les incessantes
réquisitions leur donnaient fort à faire. Pour éviter le contact entre
l’armée allemande et les particuliers, le conseil municipal s’était
chargé de répartir tous les objets que les autorités prussiennes
exigeaient; ils les leur délivraient séance tenante.
La belle terrasse et la cour de l’hôtel de ville présentaient l’aspect
d’un véritable capharnaüm; des denrées de toute espèce dans des sacs,
dans des boîtes ou à l’air étaient amoncelées pêle-mêle. Pour donner une
idée de cet assortiment, empruntons à un remarquable ouvrage plein de
faits et écrit avec une véritable élévation[46], par M. Delerot, le
savant traducteur des Entretiens d’_Eckermann et de Gœthe_, le relevé
d’une de ces journées de réquisition pris au hasard sur le feuillet des
registres de la commission _ad hoc_:
[46] _Versailles pendant l’occupation_, etc., par E. Delerot, chez
Plon, 1873.
«11,000 kilogrammes de bois à brûler (pour un seul jour!), 125 grammes
de cire à cacheter, 50 kilogrammes de chandelles, 500 kilogrammes de
bois, 150 terrines en terre, 72 cruches moyennes, 200 kilogrammes de
bougies, 500 kilogrammes de bois, pour un poste, 150 kilogrammes de
charbon de terre, 100 margotins pour le roi de Prusse, 500 clous de
fonte pour le prince royal, 12 manches à balai pour l’ambulance
prussienne (au lycée), 2 kilogrammes de pain bis pour les menus plaisirs
de Sa Majesté[47], une portière, un casier, et d’autres objets pour M.
de Bismarck, 50 margotins pour M. de Bismarck, 250 kilogrammes de bois,
200 kilogrammes de charbon pour M. de Moltke, 5 kilogrammes d’huile pour
la poste, 50 kilogrammes de coke, idem, 6 kilogrammes de chandelles pour
la garnison de Saint-Cloud, 1 bière au château, 2 bières au lycée, 3
fosses au cimetière, 20 kilogrammes de chandelles pour les casernes, 2
grandes soupières, 40 bouteilles d’eau de Seltz, 1 brûloir à café, 46
caleçons, 3,000 kilogrammes de bois, 20 kilogrammes de sucre, 12 1/2
kilogrammes de savon, un ouvrier fumiste pour réparations, 4 stères de
bois, 10 kilogrammes de bougies.»
[47] Le roi de Prusse s’amusait fréquemment à pêcher dans les bassins
du parc; ce pain servait d’amorce.
Toutes ces marchandises étaient à portée de la main des sous-officiers
et des soldats chargés de les enlever, mais comme la besogne était
difficile, les Prussiens s’arrêtaient de temps à autre pour «siffler» un
verre de schnaps que leur versaient des marchandes qui, en dépit des
protestations du maire, avaient pu s’installer dans la cour et sur la
terrasse.
Ces Hébés surannées, appartenant à la lie d’une ville de garnison, ne se
faisaient aucun scrupule d’embaucher des filles de la pire espèce pour
attirer et «allumer les clients». Les soldats allemands riaient et
buvaient avec elles.
Zerniki traversa le couloir. Arrivé dans la cour, il s’arrêta devant
l’établi d’une des marchandes d’eau-de-vie, une horrible mégère, aux
traits bouffis, flétris et défigurés par la débauche, au nez écrasé en
patate, un duvet assez fourni au-dessus des lèvres. En mauvais français,
Zerniki s’entretint avec la marchande d’eau-de-vie; c’était l’ancienne
pensionnaire de maison centrale que le policier Stieber avait
embrigadée. Mais les renseignements qu’elle put fournir ne parurent pas
satisfaire beaucoup l’_alter ego_ du grand chef de la police, car c’est
en grommelant et en haussant les épaules qu’il s’achemina vers l’entrée
de la mairie.
Un des appariteurs portant le brassard tricolore l’interpella au moment
où il allait franchir la grande porte vitrée s’ouvrant sur la galerie du
rez-de-chaussée. Zerniki répondit en allemand à l’huissier qui ne
parlait que français. Il était impossible de s’entendre. Heureusement un
des secrétaires du maire, M. Hermann Dietz, Alsacien, connaissant
parfaitement l’allemand, passait en ce moment. Il servit d’interprète.
Zerniki dit d’une voix brève: «Je veux voir le maire.»
--Le maire est en séance, il préside le conseil municipal et ne peut se
déranger, répondit M. Dietz.
--Cela m’est égal, répliqua le lieutenant de Stieber, je veux lui
parler, quand même je devrais faire enfoncer les portes de la salle du
conseil.
Voulant éviter un éclat, le jeune Alsacien fit entrer Zerniki dans
l’hôtel de ville; il le conduisit dans une salle où se tenaient toujours
un adjoint et deux conseillers. Le policier prussien demanda qu’on lui
livrât les registres des procès-verbaux pour savoir ce qui s’était passé
dans la séance de la veille.
Il essuya un refus poli, mais formel, et comme il insistait, l’adjoint
lui fit remarquer, au moyen de l’interprète, qu’il n’avait aucun ordre
écrit pour exiger cette communication.
--Si je n’ai pas d’ordre écrit, s’écria Zerniki furieux, j’ai ceci! Et
il tira son sabre.
Justement la séance du conseil venait de finir. Les édiles, pour sortir
de la salle des délibérations, avaient à traverser la pièce où était
l’adjoint de service. Ils assistèrent à cette scène; plusieurs d’entre
eux étaient sur le point de faire un mauvais parti au lieutenant
Zerniki. Celui-ci, se voyant entouré par les conseillers, prit peur,
courut à la fenêtre qu’il brisa d’un coup de poing et cria plusieurs
mots en allemand aux soldats qui buvaient dans la cour. En un clin
d’œil, la pièce fut envahie, et sur l’ordre de Zerniki, les conseillers
présents furent arrêtés et conduits au poste le plus voisin.
Le maire, informé de cet acte de violence, courut à la «Commandature».
Les militaires n’étaient pas fâchés de montrer leur autorité à la
police.
Le major de place, un «gommeux» berlinois, M. de Treskow, qui jouait la
comédie de salon, et qui, même en campagne, se bichonnait comme s’il
devait aller au bal, fit des excuses à M. Rameau:
--Que voulez-vous attendre de ces gens-là? dit-il. Et en parlant du
lieutenant des mouchards: «Ils n’ont ni élévation dans les idées, ni
éducation.»
Et aussitôt l’ordre fut donné de relâcher les conseillers municipaux.
De quelque temps, la déplaisante figure du lieutenant Zerniki ne parut
pas à la mairie.
* * * * *
Stieber avait toujours sur le cœur les reproches adressés par M. de
Bismarck d’avoir été en défaut au sujet de l’Américain O’Sullivan; il
était très désireux de démontrer au chancelier que l’_errare humanum
est_ pouvait échoir en partage aux grands hommes d’État comme aux autres
mortels.
«Je donnerais bien cent thalers, répétait-il, pour prendre à son tour le
«chef» en défaut.»
Par une froide et brumeuse journée de la fin de novembre, Stieber était
en train de parcourir les rapports de ses espions, quand il vit entrer
dans son cabinet le vaudevilliste Salingré fredonnant un couplet.
--Patron, avez-vous cent thalers sur vous? demanda l’auteur dramatique.
--Pourquoi faire?
--Eh! pour que je les empoche, vous savez, je prends de l’argent
français aussi, 375 pièces de vingt sols, tarif officiel. Et l’auteur
dramatique se mit à déclamer d’après Gœthe:
Un vrai Allemand ne saurait aimer un homme de France,
Mais pour ce qui est des _francs_, il les _empoche_ volontiers.
Et il tendit la main en creux, prêt à recevoir la somme demandée.
--C’est une plaisanterie, fit Stieber légèrement impatienté.
--Pas du tout, patron, c’est très sérieux, vous me devez la somme!
--Allons donc! Dieu merci, je n’ai jamais eu de dettes!
--Eh bien, il n’est jamais trop tard pour mal faire. Avez-vous oui ou
non promis cent thalers si vous pouviez «pincer» M. de Bismarck?
--Oui!
--Eh bien! voyez et lisez.
Et le vaudevilliste tendit au «patron» un numéro du journal le _Gaulois_
marqué au crayon rouge:
--Voici ma quittance... Tout à l’heure, je rencontre un journaliste de
mes amis, un bon garçon appelé Hoff, mais un peu toqué; il croit
toujours que «c’est arrivé». Du reste, patriote jusqu’au bout des
ongles, en admiration devant le «chef». Pour lui, le «chef», c’est le
bon Dieu. Ce garçon était hors de lui, il se promenait tout seul dans le
parc, se parlant à lui-même en faisant des gestes désordonnés. Je
l’aborde et lui demande pourquoi il est si agité. Il me répond que c’en
est fait de l’Allemagne, que les patriotes n’ont plus qu’à se jeter à
l’eau; bref, un tas de choses tout aussi sensées. Enfin il finit par
m’expliquer qu’il a appris qu’un Espagnol, nommé Miranda, arrivé de
Paris, a dîné hier chez le «chef», qu’il y a passé la soirée et que
Bismarck qui, paraît-il, avait bu cinq ou six bouteilles de vieux
Bourgogne, s’est complètement déboutonné. Eh bien, Hoff prétend que ce
Miranda n’est qu’un espion de Gambetta, et comme preuve il m’a dit avoir
un numéro du _Gaulois_ contenant un article de ce même M. de Miranda,
qui excite les Français à la guerre contre la Prusse et qui arrange M.
de Bismarck de la belle façon! J’ai accompagné Hoff à l’hôtel de la
_Tête noire_--une sorte de bouge--et il m’a remis la feuille en question
qui, franchement, vaut bien les cent thalers... Jugez-en vous-même...
Stieber parcourut le journal; il contenait en effet une diatribe des
plus violentes contre le gouvernement prussien.
Le chef de la police se frotta les mains, demanda sa voiture
«réquisitionnée» et se fit conduire immédiatement à la Villa Jessé.
Le chancelier était en conférence avec le commandant militaire de la
ville, M. le général-major von Voigts-Rhetz; et, à en juger par les
éclats de voix qui arrivaient jusque dans le vestibule, le diplomate et
le militaire n’étaient pas d’accord.
C’était l’époque où M. de Bismarck avait très sérieusement maille à
partir avec les généraux.
Il se plaignait amèrement qu’on ne lui communiquât pas aussitôt les
nouvelles des avant-postes et les renseignements provenant de l’armée du
prince Frédéric-Charles qui opérait sur la Loire. «Si le roi ne daignait
pas m’envoyer une copie de ses dépêches, disait-il, je ne saurais rien,
absolument rien!»
L’huissier, annonçant Stieber, interrompit ces récriminations. «Qu’il
entre tout de suite!» fit le chancelier.
--Eh bien! quoi de nouveau, mon cher conseiller?
Sans mot dire, le chef de la police tendit au ministre le _Gaulois_, en
indiquant la place marquée au crayon rouge. M. de Bismarck parcourut
l’article; en arrivant à la signature: «Ce n’est pas possible! fit-il.
Et cet individu a osé se présenter chez moi, il a dîné à ma table[48]!
J’aurais dû m’en méfier, cependant; avec son uniforme rouge et ses deux
plaques, il avait l’air d’un saltimbanque!...» Puis se tournant vers le
général Voigts-Rhetz: «Il s’agit d’un _señor_ Angel de Miranda, attaché
à l’ambassade d’Espagne et vice-président de la commission des finances
pour les créanciers français de l’Espagne. Ce sont les qualités énoncées
sur son passeport. Il a passé toute la soirée ici, hier, et sans doute
une fois hors de nos lignes, il ira à Tours... Mais qui donc vous a
remis ce numéro du _Gaulois_, Stieber?
[48] Voir une curieuse brochure publiée à Bruxelles en 1871: _Un dîner
à Versailles chez M. de Bismarck._
--C’est un journaliste, M. Hoff.
--De quoi se mêle-t-il, celui-là? fit à demi-voix le général
Voigts-Rhetz... Il est le correspondant de la _Gazette nationale_,
n’est-ce pas?
--Je crois que oui, fit Stieber.
--Ah! fit le général commandant de place, avec une intonation
singulière.
Le jour même, M. Angel de Miranda était appréhendé au corps dans son
logement et conduit à la prison Saint-Pierre, où il passa la nuit; le
lendemain il fut dirigé sur Mayence d’où il trouva moyen de s’évader peu
de temps après.
Plus tard, revenu à Paris, M. Angel de Miranda ne parut plus aussi
suspect à ses anciens geôliers; il brûla ce qu’il avait adoré et devint
un des plus chaleureux admirateurs de la politique bismarckienne.
* * * * *
Quelques semaines après l’envoi en Allemagne du diplomate espagnol, le
journaliste Hoff, un garçon d’une trentaine d’années, de moyenne taille,
replet, l’air un peu paysan, rougeaud de figure, était occupé à écrire
dans une petite chambre de l’hôtel de la _Tête noire_.
Hoff était venu fort jeune à Paris et il avait envoyé pendant plusieurs
années des correspondances à plusieurs journaux de son pays, notamment à
la _Gazette d’Augsbourg_. Tout ce qu’il écrivait était marqué au coin du
plus ardent pangermanisme. M. de Bismarck résumait pour lui Vichnou,
Moloch, le grand Lama; il n’avait pas d’autre dieu, et cette tendance à
l’adoration de «l’homme de fer et de sang» ne perçait pas seulement dans
ses écrits, elle se manifestait aussi d’une manière passionnée dans ses
entretiens et dans les discussions fréquentes qu’il avait avec ses
collègues allemands ou avec ses confrères français. Lorsque la guerre
fut déclarée, Hoff, chassé de France par le décret d’expulsion, fut
chargé par les journaux auxquels il collaborait, de suivre les
opérations militaires. Là, parmi les soldats, au milieu des victoires,
il exultait, et ses articles étaient de plus en plus pangermaniques,
chauvins et bismarckiens.
Dans la petite chambre de son hôtel dont la fenêtre donnait sur un tas
de fumier, il était justement, ce jour-là, en train de brûler une énorme
dose d’encens aux pieds de son grand manitou, lorsqu’on frappa à la
porte.
--Entrez, fit le journaliste.
C’était un gendarme.
--Vous êtes bien le journaliste Hoff? demanda-t-il.
--Parfaitement.
--Alors, ceci est pour vous, et le gendarme remit au jeune homme un
large pli portant le cachet de la «Commandature», et se retira.
Hoff brisa le cachet; l’enveloppe contenait l’ordre péremptoire d’avoir
à se rendre avant midi chez le commandant de place. Vaguement inquiet,
le journaliste acheva sa toilette et se mit en route pour l’hôtel de
_France_, sur la place d’Armes, où le général Voigts-Rhetz avait
installé ses bureaux.
En passant devant les Halles, il entra dans le petit restaurant Gark
pour voir s’il n’y rencontrerait pas quelques confrères qui avaient
l’habitude de prendre leurs repas dans ce modeste établissement. Mais il
ne trouva que les deux frères Gark, le nez largement marqué de la carte
de Bourgogne, tous deux très affairés, la tignasse en l’air, discutant
avec l’intendant d’un général campé à Maintenon, qui faisait charger sur
un tilbury stationné devant la porte, quelques paniers de vieux Beaune
et de Romanée.
Hoff continua sa route vers la «Commandature»; à chaque pas, son
inquiétude augmentait. Quelques jours auparavant, il avait été appelé
chez le chef de la police, mais Stieber s’était borné à lui demander
vaguement quelques renseignements et il l’avait congédié avec des
paroles flatteuses, l’assurant qu’il était très heureux de faire la
connaissance d’un écrivain aussi bon patriote.
Qu’est-ce que le général pouvait lui vouloir? Il ne devait pas tarder à
l’apprendre, lorsqu’il se trouva dans un des salons de l’hôtel, dont le
général de Voigts-Rhetz avait fait son cabinet de travail.
--C’est vous, monsieur, lui dit le commandant de place, qui êtes
l’auteur de cet article?
Et il tira d’un dossier évidemment préparé à l’avance, un numéro du
journal berlinois la _Gazette nationale_. Cet exemplaire contenait en
effet un feuilleton daté de Versailles dans lequel l’auteur se plaignait
avec amertume de la situation faite aux journalistes allemands chargés
de suivre les opérations; ils étaient, disait-il, mis en suspicion et
tenus à l’écart, tandis que les reporters anglais étaient favorisés à
tous les points de vue. L’article s’appesantissait sur ce parallèle et
montrait les correspondants du _Times_, du _Daily News_, etc., logés
_sur réquisition_, pourvus de chevaux et de fourrages par le soin de
l’état-major, admis dans la société des généraux et des princes, tandis
que les Allemands étaient entièrement livrés à leurs propres ressources
et tenus en quarantaine. Enfin l’article désignait plus particulièrement
certains officiers généraux comme mal disposés à l’égard des
journalistes.
Hoff ne fit aucune difficulté de reconnaître que l’article était de lui;
il ajouta, assez timidement il est vrai, qu’il ne croyait pas avoir
manqué à ses devoirs en le rédigeant.
--Vos devoirs, monsieur, fit le général très en colère, vos devoirs! non
seulement vous y avez manqué de la façon la plus scandaleuse, mais
encore vous avez commis un acte de trahison!
Ce mot de trahison parut produire sur le pauvre Hoff l’effet d’un coup
de trique. Il pâlit subitement, porta la main à son front et chancela.
--Un traître, moi! un traître! fit-il d’une voix étouffée.
--Si nous traitons bien les journalistes anglais, repartit le général,
ce n’est pas parce que ce sont des personnalités, nous nous moquons de
vous tous, de quelque nationalité que vous soyez; si nous accueillons
les Anglais avec plus de faveur, c’est parce que nous avons besoin
d’eux. La presse est bien plus que Sa Majesté Victoria, la véritable
reine de la Grande-Bretagne; elle n’est pas une Cendrillon comme dans
notre Allemagne; ses représentants sont de véritables ambassadeurs; nous
les traitons comme tels, mais cela ne nous plaît pas plus qu’il ne
faut... Il y a en Angleterre un parti puissant qui tient pour la France,
qui ne demande que plaies et bosses contre nous; s’il est habilement
combattu dans la presse, nous n’avons pas à le redouter. Il y a donc
pour la patrie allemande un intérêt puissant à se concilier la presse de
Londres qui dicte ses décisions au Parlement et au ministère; c’est
pourquoi nous choyons les Anglais qui sont ici, et celui qui nous
attaque à cause de cela est un mauvais patriote, un mauvais Allemand, je
dirai plus, c’est un particulariste qui ne veut pas que l’Allemagne soit
une grande nation, qui voudrait voir sa patrie morcelée et anéantie.
Ce nom de «particulariste» sembla donner le coup de grâce au malheureux
Hoff. Lui, un _particulariste_, lui qui rêvait depuis dix ans
l’unification de la patrie germanique et la centralisation par la
Prusse! On ne pouvait pas jeter de plus sanglante injure à sa face.
C’est avec une impassibilité sourde qu’il entendit vaguement la suite de
la tirade du général.
--Oui, monsieur, c’est un acte de trahison que vous avez commis! et vous
serez puni comme un traître le mérite. Voici les dispositions qui ont
été prises à votre égard, Demain, à huit heures du matin, vous vous
trouverez sur la place d’Armes, à l’entrée de la grille de cette
caserne.
Le général montra par la fenêtre la caserne qui était en face, et il
continua:
--Vous quitterez la ville avec un convoi de prisonniers français; nous
ne faisons aucune différence entre les ennemis qui nous combattent par
la plume et ceux qui se battent avec le chassepot; vous irez à pied
jusqu’à Lagny en compagnie des Français, que vous devez aimer... De
Lagny, la gendarmerie de campagne vous reconduira de brigade en brigade
jusqu’à la frontière allemande et là... vous pourrez aller vous faire
pendre où vous voudrez. Je ne vous retiens plus, monsieur, allez et
soyez exact demain, sinon mes gendarmes vous rappelleront l’heure qu’il
est!...
Machinalement Hoff sortit de l’hôtel de la Commandature. Machinalement
il traversa l’avenue de Paris; il continua son chemin jusqu’à ce que la
sentinelle postée sous le viaduc de Viroflay, lui ayant demandé son
permis de circulation, qu’il n’avait pas sur lui, le força à rebrousser
chemin. Il reprit l’avenue. Un vent glacial soufflait à travers les
arbres, quelques flocons de neige commençaient à tomber. Le journaliste
ne s’en aperçut pas. Il ne reprit possession de lui-même qu’en se
trouvant devant l’hôtel des Réservoirs dont on commençait à allumer les
réverbères. Pendant trois heures, ces paroles terribles du général
Voigts-Rhetz avaient roulé dans son cerveau: «Il était un traître! un
particulariste, un allié des Français!» C’étaient comme des coups de
couteau qui lui entraient au cœur.
A force de se répéter les reproches du général, le journaliste se
persuada qu’il les méritait; et que le châtiment qu’on lui infligeait
était parfaitement juste. Eh quoi! le devoir d’un patriote allemand
n’était-il pas de tout souffrir, de tout endurer? Lui, journaliste
allemand, il s’était plaint du manque de politesse, d’absence
d’égards... Les soldats des avant-postes, exposés au froid et aux éclats
des «pains de sucre» des forts, est-ce qu’ils se plaignaient, eux?
Décidément le général avait eu raison. Il n’était pas un patriote. Puis,
en réfléchissant, il se rappelait comment il avait été induit à écrire
ce fatal article. C’était dans une salle du café de Neptune, en face du
Château; les correspondants s’y réunissaient à l’heure de l’absinthe,
comme dans les cafés du boulevard.
A travers les vitres, on avait vu un reporter du _Daily News_, revenant
d’une promenade à Saint-Germain, escorté de deux dragons et paraissant
causer très familièrement et en riant de son gros rire de cockney, avec
le prince de ***; tous les correspondants avaient alors éclaté en
récriminations contre l’état-major qui favorisait les Anglais, et contre
les Anglais qui se faisaient aussi encombrants et arrogants que
possible. De tous les côtés, on lui avait dit: «Hoff, faites donc un
article là-dessus. Arrangez-leur un feuilleton bien pimenté!--La
_Gazette nationale_ l’insérera tout de suite,» avait ajouté un camarade
qui passait pour très bien connaître les coulisses de la presse
allemande.
Et, séance tenante, il avait écrit l’article, de bonne foi, avec
passion, tel qu’il le sentait sous l’influence des récriminations de ses
camarades.
Mais, il le reconnaissait, ce feuilleton était vif; il attaquait de
sages dispositions prises par le grand «chef» et par les généraux qui
s’étaient couronnés de lauriers à Wœrth, à Saint-Privat et à Sedan...
Comment, lui, qui n’était rien, pas même soldat, avait-il osé les
critiquer?... La faute était grande, mais aussi quel châtiment! Rentrer
en Allemagne stigmatisé comme traître, chassé du quartier général! Quel
accueil lui ferait-on dans la patrie? Tout le monde, ruminait le pauvre
Hoff, creusant de plus en plus cette idée dans son cerveau de
métaphysicien mal équilibré, tout le monde se détournera de moi; je
serai mis à la porte de tous les journaux qui se sont servis de ma
plume; non seulement je serai déshonoré, mais encore je me trouverai
sans pain! Et sous l’influence de cette lourde brume d’automne qui cause
tant d’oppression aux gens nerveux, dans cette obscurité humide et
pénétrante d’une soirée de novembre, plus lugubre que la nuit, Hoff se
vit seul, honni, méprisé, errant dans les rues de Berlin, les habits
râpés, les souliers éculés, repoussé, chassé de toutes les rédactions de
journaux où il recevait partout cette humiliante réponse: «Sortez, nous
ne voulons pas de traître parmi nous!»
Ses tempes battaient violemment, son crâne était comme serré dans un
étau, il ne voyait plus.
Tout à coup il se heurta à un gros homme qui montait la rue des
Réservoirs.
--Eh bien, monsieur Hoff, qu’avez-vous donc? Vous êtes pâle et tout
défait... on dirait que vous avez envie d’aller vous jeter à l’eau?
Le journaliste leva la tête et vit devant lui le gros commissaire de
police Kaltenbach que nous avons déjà présenté au lecteur. Tous deux
étaient du pays badois; ils avaient étudié ensemble. En quelques phrases
saccadées, Hoff confia sa mésaventure au commissaire...
--Hum! fit celui-ci, mauvaise affaire. Messieurs les militaires
entendent exercer eux-mêmes leur police, et ma foi, vous êtes entre
l’enclume et le marteau, car nous ne pouvons rien; si nous intercédions,
on nous accuserait de nous mêler de ce qui ne nous regarde pas... Mais
il me vient une idée; votre père, député à la Diète de Carlsruhe,
connaît notre grand-duc, il a souvent dîné à la Cour; adressez-vous à
son Altesse badoise, qui est à Versailles depuis hier. Vous trouverez
certainement le grand-duc à dîner aux Réservoirs. Faites parvenir votre
carte au chambellan von Bell, expliquez-lui l’affaire, qu’il en parle
tout de suite à son Altesse, et cela pourra s’arranger.
--Oui, fit le journaliste, se raccrochant à cette planche de salut, oui,
vous avez raison, nous allons trouver le grand-duc...
--Pardon, pardon, m’est avis qu’il vaut mieux que vous alliez seul; ma
présence causerait de l’ombrage et ne pourrait que vous nuire. Allons,
courage et bonne chance! Et après avoir serré la main de son
compatriote, le commissaire se dirigea vers le boulevard du Roi, tandis
que le journaliste s’engageait sous la grande voûte de l’hôtel des
Réservoirs.
Les deux petits salons servant de vestibule et la grande salle carrée
peinte en blanc avec de larges filets d’or, étaient pleins d’habitués.
C’était sous les feux des grands lustres de cristal garnis de centaines
de bougies un fourmillement d’uniformes de toutes les couleurs,
étincelants de dorures, couverts de plaques, de décorations, de rubans;
un chatoiement de casques d’argent à cimier d’or, de _ulankas_, de
bonnets fourrés à plume de héron pendus aux patères.
Dans cette réunion de dîneurs groupés par six et par douze autour des
tables de différente grandeur, les princes se comptaient par douzaines
et les comtes par vingtaines.
Quant aux officiers simplement titrés, ils étaient relégués dans les
coins; et les vulgaires roturiers auraient été jetés à la porte comme
des chiens, s’ils avaient osé se montrer. Un cicerone, connaissant par
cœur l’Almanach de Gotha, aurait pu en réciter des colonnes entières en
mettant les noms à la plupart de ces figures.
Là-bas, le prince Ernest de Saxe-Cobourg-Gotha, le protecteur des
sociétés de chant, de tir et de gymnastique, le Mécène qui a conféré des
lettres de noblesse aux principaux romanciers de l’Allemagne, à M.
Gustave Freytag et à M. Rodolphe Gottschall, préside majestueusement une
table de douze couverts. Fidèle à ses habitudes de frondeur, le prince a
installé au premier étage des «Réservoirs» une sorte de club
aristocratique, le «Casino», où l’on conspire contre M. de Bismarck, et
où Stieber n’a pu encore, malgré toute son ingéniosité, faire pénétrer
un de ses agents. Justement le duc traite aujourd’hui son coprince, le
duc de Saxe-Meiningen, le souverain-impresario, et plusieurs courtisans.
Un seul habit noir détonne et surprend au milieu de tous ces uniformes
chamarrés: le simple mortel qui en est revêtu est un peintre célèbre que
le duc Ernest a fait venir pour lui commander son portrait, le
représentant à cheval au milieu de la mêlée de Wœrth, chargeant à la
tête de ses troupes un carré de zouaves. Les méchantes langues affirment
que Son Altesse Sérénissime n’a passé par Wœrth que huit jours après la
bataille et qu’il en sera de ce tableau comme d’un autre qui montre le
même prince à Eckernfœrde, dans le Schleswig, en 1849, désignant d’un
geste dramatique aux artilleurs allemands les bateaux danois, qu’ils
doivent couler bas. Le bon duc Ernest n’a été à Eckernfœrde, comme à
Wœrth, qu’en peinture.
Un peu plus loin, quelques jeunes gens se livrent avec expansion à des
libations tapageuses; ce sont des cavaliers vêtus de tuniques écarlates
ou bleu clair, peignés, frisés et pommadés comme des mannequins de
coiffeurs, et étalant avec complaisance des bagues en diamant sur des
doigts effilés, d’une blancheur féminine. Ces beaux gentilshommes sont
des aides de camp du prince Frédéric-Charles, qui ont été envoyés à
Versailles pour y porter des drapeaux pris à Metz. Leurs camarades les
régalent.
Voici le grand-duc de Saxe-Weimar, figure macabre, uniforme de couleur
et de coupe sévères; puis le prince de Lippe et le souverain de
Waldeck-Lilliput, sans parler de l’ex-duc de Nassau et du prétendant
Frédéric d’Augustenbourg que les Prussiens dégommèrent si lestement.
Tandis que toute la salle présentait un aspect animé et que les voix,
les exclamations, les rires se mêlaient aux détonations des bouchons de
champagne, un silence solennel régnait autour d’une table placée au
milieu de la grande pièce. L’illustre taciturne, M. de Moltke, y prenait
son repas avec quelques généraux à l’air de professeurs, simplement
vêtus, comme lui, d’un uniforme sombre, et faisant la cour à leur chef
en imitant son mutisme.
Chaque soir le même tableau et les mêmes scènes se renouvelaient, et il
en fut ainsi jusqu’au départ de l’armée allemande.
Chaque soir on mettait la table pour deux à trois cents convives de
haute lignée, de grand appétit et de grande soif.
Hoff avait appris que le grand-duc de Bade ne dînait pas dans la salle
commune. L’Altesse, désirant s’entretenir avec quelques autres princes
et leurs ministres, de la grande affaire du couronnement impérial, un
des petits salons-cabinets donnant sur la grille, du côté de la rue des
Réservoirs, avait été retenu par lui dans la journée.
Un maître d’hôtel porta la carte du journaliste au chambellan von Bell,
mais il revint au bout de quelques instants avec une réponse
décourageante; le courtisan, très occupé à déguster un salmis de
perdreaux, refusait absolument de se déranger. En s’acquittant de cette
commission, le maître d’hôtel invita le journaliste qui payait peu de
mine, et dont le pantalon avait quelque peu souffert pendant cette
longue course dans l’avenue boueuse, à se retirer, de crainte
d’observations de la part de leurs Excellences, qui n’aimaient pas à
être ennuyées par des bourgeois. Hoff s’en alla, reconduit jusqu’à la
porte par les explications du valet qui paraissait avoir hâte de le voir
sortir. Il était dit que ce jour-là on le chasserait de partout!
Maintenant, une pluie glaciale tombait. Les larges dalles luisantes du
trottoir de la rue qui s’allongeait dans une obscurité funèbre,
ressemblaient à des flaques d’eau; les grandes maisons avec leurs hautes
fenêtres du siècle passé étaient muettes et sombres, sans bruit et sans
lumière. Machinalement le journaliste descendit droit devant lui; la
pluie le pénétrait jusqu’aux os, ses dents claquaient, il avait des
frissons, un commencement de fièvre. Tout à coup une vive lumière,
moitié rouge, moitié bleue surgit au tournant d’une rue, éclairant comme
des silhouettes fantastiques un arbre décharné, un banc de bois et un
tas de cailloux. Hoff reconnut la boutique d’un pharmacien. Obéissant à
une pensée subite, le journaliste saisit la poignée de la porte et entra
dans l’officine. L’apothicaire, tout en cachetant de petites fioles,
causait avec un homme de moyenne taille, aux cheveux roux, et dont la
figure n’annonçait rien moins que de la bienveillance et de la douceur.
Les deux Français interrompirent la conversation commencée.
--Vous désirez, monsieur? demanda le pharmacien.
--Je voudrais quelques grammes de cyanure de potassium, répondit le
malheureux Hoff en balbutiant...
--Monsieur, la loi nous défend d’en vendre et je m’en tiens à la
loi,--dites cela à ceux qui vous envoient.
--Comment? vous supposez?...
--Eh bien, pourquoi la police prussienne ne chercherait-elle pas à nous
«pincer»? La police française le faisait bien. Seulement, ces messieurs
ne sont pas assez malins.
--Je vous jure que vous vous trompez.--Je ne suis envoyé par personne.
--Eh bien alors, c’est pour vous, pour quoi faire? pour vous
empoisonner?... Merci, si vous tenez à vous tuer, je n’ai pas besoin de
vous aider. Bonsoir, monsieur.
A peine Hoff eut-il fait quelques pas dans la rue, qu’il sentit qu’on
lui frappait sur l’épaule. Il reconnut l’individu aux cheveux roux, qui
causait avec le pharmacien et qui, pendant le court colloque, avait
attaché sur l’Allemand un regard de haine et de colère indicible.
Maintenant l’homme roux ricanait:
--Dites-donc, monsieur l’Allemand. Vous tenez beaucoup à votre cyanure?
Eh bien, je puis vous rendre le seul service qu’un Prussien peut
réclamer de moi. Il est défendu aux pharmaciens de vendre une once de
cette drogue, la loi le prohibe sévèrement, mais moi je suis
photographe, j’en ai un quart de livre à votre service...
--Où donc? demanda le journaliste en proie à la folie du suicide.
--Voici mon atelier, attendez-moi, je reviens avec votre affaire.
Hoff attendit, immobile sous la pluie qui tombait toujours; un instant
il eut envie de s’en aller, mais l’idée du lendemain, le départ avec les
prisonniers français, la flétrissure, l’acte de trahison qu’il se
reprochait lui-même d’avoir commis, assaillirent de nouveau sa pensée;
il attendit le retour de l’inconnu et prit le paquet que celui-ci lui
donna.
--Combien vous dois-je? demanda le journaliste en tirant sa bourse.
--Me devoir quelque chose! Allons donc, monsieur l’Allemand... trop
heureux de vous rendre un pareil service!... Distribuez-en à tous vos
amis...
Du seuil de sa maison, le photographe regarda l’Allemand s’éloigner;
puis, se frottant les mains: «Hé, hé, fit-il, toujours un de moins!»
L’hôtel de la _Tête noire_ touche à la gare de la rive droite; c’est une
maison d’apparence triste, une maison propice aux mystères et aux
tragédies.
Hoff serrant nerveusement dans sa main le paquet de poison, monte
l’étroit escalier, le garçon de salle le précède et place la bougie sur
la table. Il se retire. Le journaliste ne l’a pas même aperçu... Seul,
dans cette chambre d’auberge, il ressent une nostalgie profonde, son
cœur se serre davantage, il voudrait maintenant rentrer au pays de
Bade... mais le recevra-t-on, ne le chassera-t-on pas, lui, le traître,
lui qui a déplu, il le croit du moins, à M. de Bismarck?
Alors, lentement, d’une main sûre, le regard égaré, il verse la poudre
dans le verre placé à côté du pot à eau... Et prenant la plume, il écrit
rapidement un dernier adieu à son ami le plus intime, journaliste comme
lui, et qu’il charge d’apprendre la nouvelle de sa mort à sa famille.
On frappe à la porte.
--Hoff, êtes-vous là? C’est moi!
Celui qui s’est voué à la mort a reconnu la voix de son ami, justement
celui à qui il écrit, mais il ne répond pas, il laisse la porte fermée,
il interrompt même sa lettre, de crainte d’être trahi par le bruit de la
plume frôlant le papier. Il attend que l’ami, persuadé que la chambre
est vide, se soit éloigné; et alors, d’un seul trait, il vide jusqu’à la
dernière goutte le breuvage empoisonné.
Hoff ne mourut pas tout de suite, son agonie fut lente. Enfin, après
quelques heures de souffrances héroïquement supportées, il expira en se
tordant dans les convulsions.
* * * * *
Au restaurant Gack, situé derrière un des lourds pavillons de la halle
versaillaise, la société était moins nombreuse et moins brillante, cela
va sans dire, que dans les grands salons des Réservoirs. En temps
ordinaire, c’était un petit marchand de vin, fréquenté par les
maraîchers et les bouchers, avec salle à boire et comptoir d’étain au
rez-de-chaussée et deux petites pièces au-dessus, auxquelles on arrive
par un escalier en colimaçon. Mais si la maison est petite et de mince
apparence, les deux frères Gack, en véritables dévots des crus
bourguignons, avaient collectionné dans leur cave une série de Chablis,
de Beaune et de Romanée, digne de remplacer le nectar dans les amphores
de l’Olympe. En outre, nul dans Versailles ne s’entendait à
confectionner les omelettes aux confitures et les poulets au blanc comme
la «bourgeoise» du restaurant Gark. Aussi les gourmets et les amateurs
de la dive bouteille dont la position et la fortune ne permettaient pas
des visites aux «Réservoirs», se rabattaient volontiers sur les «halles»
et y faisaient de longues stations. Les employés de l’intendance, les
fonctionnaires de la police et toute une kyrielle de journalistes y
avaient leur _Stammtisch_, c’est-à-dire leur table réservée. Là, trônait
un être répugnant au possible, aux manières cauteleuses ou insolentes, à
la langue de vipère, au regard louche et fourbe, le sieur Joung.
Ce drôle avait été architecte à Paris et chargé de différents travaux
dans une usine de Saint-Denis. Il s’était rendu au quartier général
prussien où il avait fait valoir les renseignements qu’il avait eu
occasion de recueillir pendant son séjour dans la capitale.
Ce fut lui qui proposa à M. de Bismarck, puis au grand état-major, de
détourner le cours de la Seine au-dessus de Saint-Denis.
On l’employait à toutes sortes de besognes douteuses. Nous n’avons pas
besoin de préciser lesquelles.
Dans les deux petites salles du premier, les consommateurs étaient
serrés comme des sardines en boîte. Civils et militaires s’entretenaient
des différents faits du jour; la conversation était surtout vive et
animée autour de la table réservée, où une demi-douzaine de
correspondants de journaux échangeaient leurs impressions, se
communiquaient leurs articles et médisaient du prochain.
Au milieu de tout ce monde circulaient, graves comme des bedeaux et gras
comme des chanoines, les frères Gack, débouchant les bouteilles,
découpant les rosbifs et les poulets, veillant à tout.
Ce jour-là, au coup de midi, un grand diable d’officier de l’intendance
entra dans la salle; sa tête, tant sa taille était élevée, touchait au
plafond. Il alluma son cigare au bec de gaz sans effort.
--Hé! monsieur Gack; cria-t-il, une omelette d’une douzaine d’œufs...
aux confitures... avec beaucoup de confitures comme d’habitude... et
vite, car j’ai faim...
--Ma foi, dit l’un des frères Gack, tandis que l’autre avait prestement
disparu, pour ce qui est de l’omelette, je puis vous la servir... mais
quant aux confitures--non.
--Et pourquoi? demanda le géant en se redressant, pourquoi pas de
confitures?
--Parce que l’épicier d’à côté ne veut pas accepter votre monnaie
prussienne et que je n’en ai pas d’autre.
--Vraiment! fit l’intendant... eh bien! demain, vous me donnerez une
liste de tout ce dont vous avez besoin... j’irai moi-même chez votre
voisin l’épicier et c’est moi qui le payerai... avec les plus sales
pièces de deux gros que je pourrai trouver... et je le forcerai de
porter le paquet jusque chez vous... Ah! ce monsieur me prive de
confitures, parce qu’il dédaigne notre bonne monnaie prussienne...
ah!... nous allons voir...--Servez-moi deux bouteilles de Beaune et une
livre de jambon... Tiens, monsieur Joung, quoi de nouveau?
--Il paraît que nous avons gagné une bataille dans le Nord, répondit
l’architecte; deux mille prisonniers, sans compter une centaine de
turcos.
--Oh ceux-là, fit le géant, en dévorant à belles dents son jambon et en
se versant rasade sur rasade, ceux-là, j’espère qu’on les fusillera, ce
ne sont pas des hommes ça, ce sont des bêtes féroces, oh! ces turcos...
si j’en tenais un... Et le gigantesque _riz-pain-sel_ se mit à
déblatérer comme il avait l’habitude de le faire contre les enfants du
désert.
Tout à coup, au milieu de sa tirade, il se leva en manifestant des
signes de terreur... «Un turco!... En voici un... Voyez, un turco!»
Et du doigt il désignait la porte dans l’encadrement de laquelle se
dressait un grand gaillard enveloppé d’un burnous blanc et coiffé d’un
turban. En grinçant des dents, le noir aiguisait l’un contre l’autre
deux énormes couteaux de cuisine.
Les consommateurs se regardaient d’un air effrayé, quelques officiers
avaient déjà tiré leur sabre et attendaient. M. Joung s’était caché sous
la table. Mais soudain cette grande peur fit place à une hilarité
générale. On avait reconnu la trogne illuminée d’un des frères Gark qui,
agacé d’entendre toujours l’intendant déblatérer sur le compte des
auxiliaires africains de l’armée française, s’était déguisé en Arabe
pour communiquer une salutaire terreur à cet ennemi juré des «turcos».
On rit beaucoup de cette mascarade, notamment les journalistes qui
poursuivirent le malheureux intendant de leurs railleries.
Les rires ébranlaient encore le plafond de la petite salle, lorsqu’un
officier de police entra pour remettre à M. Lévyson, assis à la table
des correspondants, la lettre à lui adressée par le malheureux Hoff dont
on venait de relever le cadavre.
Quand on informa M. de Bismarck de cette mort, il dit:
--C’est vraiment dommage... mais Hoff était fou!... Que ne s’est-il
adressé à moi? Je lui aurais épargné la peine de se tuer.