IX

M. de Bismarck et l’art d’accommoder l’opinion publique.--Pourquoi fut

fondé le «bureau de la presse».--L’allocation de 305,000 francs destinée

aux journaux étrangers.--Relations des agents diplomatiques prussiens

avec les journalistes.--Le bureau de la presse divisé en deux

sections.--Comment fut préparée la guerre de 1866.--Stieber à la tête du

bureau de la presse.--Ses voyages à Paris.--Surveillance de l’émigration

hanovrienne.--Stieber réussit à inventer un complot.--Ses relations avec

la haute bohème internationale des journalistes.--L’espionnage prussien

établi à Lyon, Bordeaux et Marseille.

Pendant la période qui précéda la guerre de 1870, le gouvernement de

Berlin s’appliqua tout particulièrement à propager ses vues et ses plans

à l’intérieur et à l’étranger.

L’action sur les journaux fut une des principales préoccupations de M.

de Bismarck.

La Révolution de 1848 avait arraché le bâillon qui tenait la presse

muette. Il n’y avait plus de censure, les feuilles de l’opposition

avaient toute latitude de dire des choses qui déplaisaient au

gouvernement. Si les journaux officieux avaient joui de quelque crédit,

le gouvernement s’en serait consolé. Mais quelque mielleuse que fût la

prose des journalistes à la solde du ministère, elle n’attirait pas la

plus petite mouche. Le public ne mordait qu’aux fruits défendus de

l’opposition. Il importait donc de réagir au plus tôt. Ce n’était pas

tout de tromper la diplomatie et les cours étrangères, il fallait encore

tromper le peuple allemand lui-même.

Ce fut alors que fut fondé ce fameux «bureau de la presse» destiné à

faire pénétrer d’une manière tout à fait occulte les idées

ministérielles dans les journaux de l’opposition.

Stieber ne fut pas étranger à cette organisation dont les trames

invisibles ne devaient pas tarder à envelopper presque toute la presse

allemande. On enrôla une bande de plumitifs nécessiteux qui, à raison de

100 à 150 francs par mois, faisaient passer en contrebande, dans leurs

correspondances aux journaux de province, des notes reçues directement

du «bureau de la presse».

L’art de manier et de confectionner l’opinion publique s’appliqua

bientôt autre part qu’en Allemagne: en 1855, quand le gouvernement

prussien demanda une allocation de 80,000 thalers (305,000 fr.) pour la

police secrète, le ministère fit, le 19 mars, en pleine Chambre des

députés, la déclaration suivante:

«On ne saurait exiger que la Prusse reste exposée sans défense aux

attaques de la presse étrangère; plus du tiers de la somme réclamée sera

employé à réfuter et à repousser ces attaques.»

A dater de cette époque, les agents diplomatiques de la Prusse à

l’étranger furent chargés d’entretenir des rapports clandestins avec les

correspondants des journaux allemands et des journalistes indignes de ce

nom.

A Paris, ces correspondants couraient les rédactions des principaux

journaux sous le prétexte d’échanger des nouvelles, mais en réalité ils

étaient plutôt chargés d’en donner, et comme ils les recevaient

directement de Berlin par l’intermédiaire de l’ambassade de Prusse, ils

apportaient quelquefois de véritables primeurs, ce qui leur valait les

bonnes grâces des rédacteurs en chef, qui, la plupart, ignoraient que

ces correspondants de diverses nationalités fussent inspirés par le

bureau de la presse.

L’existence de ce bureau de l’esprit public n’était du reste pas encore

connue en Allemagne. Un opuscule anonyme publié à Hildesheim, en 1855,

avait fait de timides révélations. C’étaient les premières. La brochure

fut immédiatement confisquée, et l’affaire étouffée.

Le bureau de la presse rendait de tels services au gouvernement, qu’il

l’avait divisé en deux sections: l’une, attachée au ministère de

l’intérieur, était spécialement chargée d’agir sur l’opinion en

Allemagne; l’autre, dépendant du ministère des affaires étrangères,

s’appliquait à obtenir en France, en Autriche, en Italie, en Angleterre,

l’insertion d’articles favorables à la Prusse.

Ces articles, aussitôt retraduits en allemand, étaient communiqués aux

journaux et servis au public comme l’opinion des Français, des Italiens,

des Anglais sur la politique prussienne. Ne fallait-il pas préparer

l’annexion du Schleswig-Holstein et la guerre de 1866? A force de

l’entendre dire par les cent mille voix de la presse de l’Europe

entière, le peuple allemand finit par croire que la Prusse seule était

capable de présider aux destinées de l’Allemagne, et qu’à elle seule

appartenait la suprématie politique.

Pendant l’armistice et les préliminaires de paix de Brunn et de

Nikolsbourg, Stieber, qui comprenait quel puissant auxiliaire le

gouvernement avait trouvé dans les journaux, proposa au comte de

Bismarck d’établir une annexe au «Bureau central des nouvelles». L’idée

fut vivement approuvée par M. de Bismarck, qui mit Stieber à la tête de

cette agence cachée.

La presse européenne fut alors inondée de télégrammes, de

correspondances, d’articles de fond, qui tendaient à représenter la

majorité de l’Allemagne comme désireuse de s’unifier sous la dictature

prussienne; on répétait jusqu’à satiété que tous les adversaires de la

Prusse étaient inspirés par Rome et devaient être considérés comme des

ultramontains plus ou moins déguisés. Ce dernier argument était surtout

calculé de manière à faire impression sur la presse libérale en France

et à endormir sa vigilance.

Ce bureau central des nouvelles prit d’autant plus d’extension, que les

fonds restés à titre d’indemnité pour le roi de Hanovre ayant été

refusés par ce prince, qui maintenait l’intégrité de ses droits, ces

millions purent être consacrés à alimenter la fameuse «caisse des

reptiles», et employés à acheter des journaux, à en créer d’autres, et à

apaiser par des arguments irrésistibles les scrupules de conscience de

certains écrivains. Stieber fut souvent chargé de ces négociations

délicates; il eut un certain temps le maniement de la «caisse des

reptiles».

Depuis cette époque, la fortune personnelle de Stieber prit une grande

extension.

Le secret de l’attentat de Berezowski, ce «cadavre» que le chancelier et

le conseiller intime avaient enterré de concert, dans la promenade

nocturne du 5 juin, semblait les avoir rapprochés d’une manière tout

intime. Leurs fréquentes conférences n’avaient plus lieu clandestinement

dans le bureau de la _Gazette de l’Allemagne du Nord_, mais à la

chancellerie même, dans la Wilhelm-Strasse. M. de Bismarck ne se lassait

pas de demander à son grand policier des renseignements sur la petite

cour du roi de Hanovre, qui résidait alors à Gmunden, dans la

Haute-Autriche, mais qui entretenait à Paris un état-major nombreux et

actif auquel les fonds ne manquaient pas.

A deux reprises, Stieber vint sur les bords de la Seine pour observer de

près ce qui se tramait dans le petit entresol du faubourg Montmartre qui

avait d’abord servi de bureau de rédaction au journal du roi de Hanovre:

_la Situation_[37]. Tous les jeudis se réunissaient là les principaux

chefs de l’émigration hanovrienne, les fidèles du vaincu de Langensalza,

d’anciens généraux, des ministres, des courtisans du malheur qui

continuaient à percevoir les émoluments de leur charge avec de fortes

indemnités en sus. Là venait aussi, traversant la rue, le secrétaire de

la rédaction du _Temps_, M. Albert Beckmann, qui faisait valoir son

origine hanovrienne pour réclamer sa part de fidélité à son roi. Autour

d’une table chargée de _moos_ et de bocks, au milieu des nuages

bleuâtres des meilleurs havanes et des plus purs caza-dorès, on

discutait les chances d’une restauration prochaine, on composait même

des chants et des couplets de revanche qui étaient ensuite colportés

dans le pays.

[37] Un publiciste de grand talent, M. Grenier, était à la tête de la

rédaction de cette feuille éphémère, qui fut en quelque sorte

supprimée par le gouvernement français, sous la pression de M. von

der Goltz, ambassadeur de Prusse.

Une de ces chansons commençait ainsi:

_Kuckuck, Kuckuck warte,

Bald kommt der Bonaparte

Der wird uns wiederholen

Was du uns hast gestohlen._

Coucou, coucou attends,

Bientôt Bonaparte viendra

Qui nous rendra

Ce que tu nous as volé.

Le _Kuckuck_ était l’aigle prussien habitué à s’emparer du nid des

autres.

Avec quelques efforts, pas mal d’argent et quelques-uns de ses espions,

Stieber réussit enfin à impliquer quatre ou cinq officiers et

gentilshommes hanovriens dans un complot de haute trahison qui fut jugé

devant la Cour de Berlin.

En même temps Stieber, nouait au nom de son gouvernement, des relations

intimes parmi cette haute bohème internationale qui, depuis l’exposition

de 1867, semblait plus que jamais avoir jeté son dévolu sur Paris, où la

facilité de l’accueil, le ton libre et dégagé qui régnait dans les

salons, favorisaient tous les espionnages. Mais Stieber ne s’en tint pas

à Paris; il raconte dans ses lettres qu’il s’assura aussi des relations

et de très précieux auxiliaires dans les grandes villes de France,

telles que Lyon, Bordeaux, Marseille.

Les renseignements qui lui parvinrent de ces différentes sources ne

furent pas étrangers à la promptitude de la déclaration de guerre, en

1870.

X

La police prussienne pendant la campagne de France.--Les exploits de

Stieber à Bar-le-Duc, à Reims et à Ferrières.--Les aménités de la police

de campagne.--Entrée des Allemands dans Versailles.--L’attitude du

conseil municipal.--Comment les Allemands respectent les conventions

signées.--Arrivée du prince Fritz et du roi Guillaume.--Une

manifestation d’agents secrets.--Le bureau du chef de la police.--Un

enfant espion sans le savoir.--Zerniki à la mairie.--Un vaudevilliste

allemand à Versailles.--Entretien de M. de Bismarck avec le directeur

de la police.--Expulsion d’O’Sullivan.--Les réquisitions

prussiennes.--Relations difficiles entre les officiers et la police.--M.

de Bismarck voit des assassins partout.--M. Angel de Miranda.--Les

mésaventures d’un journaliste allemand.--L’hôtel des Réservoirs pendant

l’occupation.--Mort tragique de Hoff.--Le restaurant des frères

Gark.--Espions et journalistes.

En raison des services rendus en 1866 et de la haute faveur dont il

jouissait depuis lors, Stieber était désigné d’avance pour remplir

pendant la campagne de 1870-1871 les mêmes fonctions que pendant la

guerre de Bohême.

Le 31 juillet, le général de Moltke et tout le personnel civil et

militaire composant le «grand quartier général» partirent de Berlin pour

Mayence. Stieber, à qui l’on avait adjoint trois lieutenants de police

et un certain nombre d’agents, avait pris place dans un des

compartiments du train royal.

A peine arrivé à Mayence, première étape de la marche triomphale de

l’invasion, le chef de la police de campagne lança ses limiers pour

dénicher les espions français, car on les supposait nombreux dans la

ville. Mais les généraux de Napoléon dédaignaient ces accessoires et ces

petits moyens si utilement employés par la Prusse: dans l’entourage de

l’empereur on était si certain d’arriver à Berlin tout d’une traite!

Aussi les agents du conseiller intime firent-ils le plus souvent buisson

creux, ou s’ils ramenaient des prisonniers, c’étaient des curieux

inoffensifs, des journalistes, ou des artistes en quête de croquis,

comme ce dessinateur bien connu d’une grande feuille illustrée, qui fut

déclaré suspect parce qu’il portait la moustache et la barbiche taillées

à la française, et qui dut traverser toute la ville de Mayence par une

pluie battante entre deux soldats.

Bientôt arrivèrent les nouvelles des premiers désastres de l’armée de

Mac-Mahon. Le grand quartier général, quittant le territoire allemand,

suivit de près les avant-gardes de l’invasion.

Au moment d’entrer en France, Stieber avait reçu des instructions plus

précises. Voici en quoi consistait son mandat:

1º Veiller sur la sécurité de la personne du roi, des ministres et des

hauts fonctionnaires. Les autorités militaires étaient tenues de prêter

main-forte chaque fois qu’elles en seraient requises par le chef de la

police.

2º La découverte des espions au grand quartier général et dans son

voisinage, par conséquent la surveillance rigoureuse de tous les

étrangers. Les mesures prises par Stieber dans ce but, ainsi que pour

assurer la sûreté du quartier général, mesures approuvées par l’autorité

militaire, doivent être observées par toute personne faisant partie à un

titre quelconque du grand quartier général.

3º Le contrôle des lettres et des dépêches au quartier général et dans

ses environs; pourtant le chef de la police de campagne ne pourra

prendre connaissance des correspondances suspectes qu’autant qu’il sera

autorisé par l’autorité militaire.

4º Le contrôle minutieux de tout ce qui touche à la presse et des

correspondances de journaux émanant du quartier général.

Enfin Stieber devait:

5º Prêter son concours aux autorités militaires en leur fournissant des

renseignements sur l’armée ennemie, sur ce qui se passait dans les

régions qu’elle occupait, et lui procurer des _personnes capables de

fournir des informations_,--c’est-à-dire recruter les espions et acheter

les traîtres.

Pendant les premières semaines de la campagne, le rôle du chef de la

police de l’armée se borne à faire préparer de gré ou de force des

logements et des vivres dans les premières localités occupées à la suite

des batailles de Wœrth et de Reichshoffen, et aussi à faire respecter

quelque peu la discipline que certains corps de troupes non prussiennes

semblaient assez peu disposés à observer. Dans ses _Mémoires_, qui ont

suscité, sous ce rapport, de nombreuses réclamations et protestations,

mais qui n’ont pas été réfutés, Stieber raconte avec une franchise qui

l’honore les désordres et les exactions dont se sont rendus coupables, à

Faulquemont entre autres, les contingents hessois et bavarois. Cette

malheureuse petite ville de 3,000 âmes fut traversée par plus de 80,000

hommes de troupes allemandes.

Le comte de Bismarck et son état-major de fonctionnaires des affaires

étrangères s’installèrent dans une petite hutte de paysans. Stieber fut

invité à souper. Tout en préparant lui-même le café pour toute la

société, Bismarck prononça ces paroles qui devaient se réaliser six mois

plus tard: «C’est bien décidé, nous ne rendrons plus l’Alsace et la

Lorraine à la France.»

Après souper, Bismarck s’entretint assez longuement avec le chef de la

police.

«Nous causâmes de notre passé, dit Stieber dans une de ses lettres; je

me montrai très franc et très ouvert, le ministre aussi. Il termina par

ces mots: «Voyez donc tout ce que le sort peut faire d’un hobereau de

Poméranie, à qui tout le monde en voulait!» Je dois convenir que cette

soirée est la plus belle de ma vie. Notre entretien sera peut-être

historique. Certes, Bismarck est le plus grand homme de l’histoire

moderne, et je suis fier d’occuper une telle position auprès de

lui[38].»

[38] _Denkwürdigkeiten des geheimen Regierungsrathes Stieber_, Berlin,

1883.

Cet intéressant colloque fut interrompu par le maire de Faulquemont, qui

accourut tout éploré se jeter aux pieds de Stieber, le suppliant de

mettre un terme aux scènes d’horreur qui signalaient le passage

incessant des régiments allemands.

«Malgré tous mes efforts et bien que j’eusse mis en réquisition 50

gendarmes, écrit Stieber à sa femme, en date du 13 août, je ne réussis

que très superficiellement à réprimer les excès.

«J’étais déjà sur le point de tuer à coups de revolver des vivandiers

qui pillaient et refusaient de m’obéir. Ce géant de Krinnig (un sergent

de ville attaché à la police de campagne) a fait des efforts surhumains.

Le prince Charles (frère du roi) a arrêté de ses propres mains six

Hessois, car nous tenions à sauvegarder l’honneur de l’armée prussienne

et à empêcher le pillage... Je me suis tellement fait de bile à cause de

ce remue-ménage, que je suis parti subitement, bien que les chefs

m’aient demandé de mettre un peu d’ordre. Mais _c’était absolument

impossible_.»

D’autres lettres datées de Herney et de Pont-à-Mousson attestent

également les excès de toutes sortes des envahisseurs. A Pont-à-Mousson

régnait la famine la plus complète; le propriétaire de la maison où

logeait le chef de la police, un neveu du maréchal Davoust, vint prier

Stieber de lui procurer un peu de pain pour lui et sa femme, une «dame

d’une grande distinction», car ils n’avaient pas mangé depuis trois

jours.

«Nous ruinons de fond en comble cette jolie petite ville, écrit Stieber.

Bientôt le typhus et la fièvre d’hôpital s’y feront sentir.»

«Bien que nous nous comportions très convenablement[39], dit-il dans une

autre lettre, et que nous autres Allemands nous soyons de nature

tellement débonnaire qu’il nous est très difficile d’être cruels, nous

saignons le pays à blanc. Nous enlevons chevaux et voitures, ainsi que

tout le bétail; nous détruisons tous les chemins de fer, et depuis trois

semaines on n’a pas fait un sou de recette sur un tiers du réseau

français. Nous gardons pour nous tous les vivres, des quantités énormes

de bière et de vin sont perdues, les arbres de toutes les avenues et

promenades sont abattus, tout le bois transportable sert à allumer les

feux de bivouac. Les magasins sont fermés, les affaires suspendues, les

fabriques complètement arrêtées...»

[39] Si Stieber s’était trouvé au milieu des Bavarois à Bazeilles, il

n’aurait certes pas vanté la «nature débonnaire du caractère

allemand». Parmi les vingt témoignages recueillis sur les lieux

mêmes et de la bouche des Bazeillais, par M. Georges Bastard, il

suffira de citer celui-ci pour édifier le lecteur sur la façon dont

«l’Allemand débonnaire» fait la guerre:

«_Rémy_ père,--c’est l’un des noms qui figurent sur le monument

commémoratif--:

«Mon fils Élisée étant malade d’une pleurésie qui le contraignait à

garder le lit depuis deux mois, nous n’avons pu, comme la plupart,

fuir à l’approche de l’ennemi. Bazeilles venait d’être occupé, le

premier jour, et le feu commençait à dévorer les maisons. Le

lendemain, ce fut le tour de notre habitation. Au moment où les

flammes atteignaient la toiture, un officier bavarois se présenta

sur le seuil de notre chambre, la face contractée, le sabre au poing

et le revolver de l’autre. N’écoutant ni les cris, ni la douleur, ni

les prières de ma bru, qui se tenait suppliante et tout en larmes au

pied du lit, avec son enfant dans les bras, il fit feu sur lui deux

fois, à bout portant. L’arme encore fumante, il se retira, laissant

pour mort mon cher Élisée, qui, quinze jours après, succombait à ses

deux blessures, une balle au menton et l’autre à la main droite.

«Ces faits, dit Rémy, m’ont été rapportés par ma belle-fille, peu

d’instants après l’événement, lorsque, au retour d’une courte

absence que j’avais faite afin de chercher mes ouvriers, j’accourais

pour sauver son mari de l’incendie. Pendant que je le transportais

au château de Montvilliers, avec l’aide de Bertrand, de Henri, de

Noël et d’Eugène Liégeois, je fus alors fait prisonnier, ainsi que

mes compagnons. Nous supportâmes les plus durs traitements. Frappé

pour ma part, bousculé indignement, lié à l’étroit, je fus

finalement condamné à être passé par les armes. Les soldats

m’avaient déjà dépouillé du peu que j’avais sur moi, quand apparut

un chef qui leur intima l’ordre de me laisser libre. Bref, je

m’alitai, après être parvenu à retrouver ma pauvre femme, qui, elle,

avait été arrêtée, conduite par une troupe barbare, traitée de la

façon la plus ignoble, et sur le point de subir les derniers

outrages.»

Et Stieber exhale les mêmes plaintes que pendant la campagne de 1866,

sur les rapports de la police avec l’armée:

«Les fonctionnaires de la police de campagne ne sont pas sur un lit de

roses et nous nous faisons beaucoup de mauvais sang. Il est toujours

très difficile de s’entendre avec les officiers de haut grade, toutes

les passions sont surexcitées ici au dernier degré, chacun est ombrageux

et l’on se défie de chaque mot. On ne saurait se montrer assez

circonspect. D’une part il faut être patient et indulgent, mais d’un

autre côté il faut agir résolument et avec énergie lorsqu’on se trouve

en présence de gens grossiers et arrogants. Je représente dans notre

département l’élément énergique et grossier. M. de Zerniki, mon aide de

camp, lui, représente la _politesse et l’amabilité_[40]».

[40] Nous pourrons apprécier plus loin, à Versailles, toute la

politesse et toute l’amabilité du lieutenant de mouchards Zerniki.

Si quelque paysan exaspéré par ces excès, que le chef de la police se

déclarait lui-même impuissant à réprimer, si quelque malheureux, volé,

pillé, ruiné, dont la femme ou la fille avait été outragée sous ses

yeux, se laissait aller à des représailles, voici comment il était

traité.

C’est encore Stieber qui raconte:

«J’ai ordre d’agir avec la plus grande sévérité et sans les moindres

égards. Hier, dans un village appelé Gorce, un paysan français a tiré

sur une voiture remplie de blessés prussiens. Ce gaillard a trouvé à qui

parler; deux des blessés étaient encore fermes sur leurs jambes, ils se

sont précipités dans la maison et ont appréhendé l’homme; _on l’a pendu

sous les aisselles devant sa propre maison, puis on l’a tué lentement

avec trente-quatre balles qu’il a reçues l’une après l’autre._ Pour

servir d’exemple, le corps est resté pendu deux jours sous la garde de

deux sentinelles.»

A toutes les réclamations, à toutes les plaintes des populations qu’ils

rançonnaient ou pillaient, les Prussiens avaient coutume de répondre en

rééditant le fameux mot de Napoléon Ier: «C’est la guerre!» Mais ce

pauvre paysan tué «lentement», recevant trente balles l’une après

l’autre, et exposé pendant quarante-huit heures avec ses chairs

saignantes et déchirées, cela ne s’appelle plus «la guerre», cela ne

s’appelle d’aucun nom, même dans le langage des peuplades les plus

sauvages; les cannibales eux-mêmes égorgent d’un seul coup l’ennemi

vaincu qu’ils vont manger.

Elles sont vraiment bien curieuses, les confidences posthumes de ce

policier. Un jour, à Bar-le-Duc, où venaient d’arriver l’empereur, M. de

Bismarck et M. de Moltke, Stieber raconte qu’il conclut un marché avec

une dame qui voulait absolument voir «le comte de Bismarck». En échange,

il se fit donner par elle un repas composé de pain, de beurre, de

fromage et de vin. «Si elle avait été plus jeune, ajoute le galant chef

de la police, au lieu de pain et de fromage, _j’aurais exigé une autre

marchandise_.» Et c’est à «sa chère bonne femme» que Stieber fait ces

révélations violentes!

Une autre fois qu’on se trouvait sans lumière, Stieber rapporte que ses

joyeux agents lui proposèrent «d’allumer une maison».

L’empereur, M. de Bismarck, le grand état-major, arrivèrent le 5

septembre à Reims, où, comme nous l’avons déjà dit, le chef de la police

de campagne reçut, avec ses quatre agents, l’hospitalité dans la maison

de la veuve Pomery: «Nous avons, écrit Stieber à sa femme, un salon

spécial pour déguster chaque cru: un pour le vin de Champagne, un pour

le vin de Bordeaux et un autre pour le vin du Rhin.»

Au moment où l’état-major prussien était entré en ville, tous les

magasins s’étaient fermés; mais sur un ordre menaçant de Stieber, on

avait dû les rouvrir immédiatement.

Les rapports du chef de la police prussienne avec la municipalité ne

furent pas toujours faciles.

En apprenant la proclamation de la République, une commission municipale

démocratique tenta de remplacer l’ancien conseil impérial. Stieber en

prononça la dissolution immédiate, et dans une lettre à sa femme, il

écrit: «Si cela avait été nécessaire, j’aurais fait pendre les dix

membres de la Commission sur la place de l’Hôtel-de-Ville, aussi vrai

que je m’appelle Stieber.»

Reims présentait le plus singulier spectacle. Tandis que les rues

fourmillaient de soldats prussiens, des bourgeois placides échelonnés le

long de la Vesle pêchaient philosophiquement à la ligne. Les fabriques

étaient fermées, la misère était grande, les enfants couraient après les

soldats, mendiant du pain. Des chanteurs ambulants braillaient devant

les cafés. Et le dimanche, pendant que dans le petit temple protestant,

le roi, le prince Charles, le grand-duc de Weimar, le grand-duc héritier

de Mecklembourg, Bismarck, de Roon, assistaient au service avec

accompagnement de la musique militaire, la cathédrale était pleine de

femmes, le chapelet à la main, et de cuirassiers et de fantassins

polonais et silésiens qui priaient, à genoux, la tête inclinée sur la

poitrine.

Le soir, on ne rencontrait que des soldats portant des litres et des

bouteilles de vin. Dans les restaurants et les cafés, les officiers

sablaient le champagne avec de bruyants éclats de joie. A la porte des

maisons à grands numéros, on se battait pour entrer.

De Reims, le quartier général fut transféré au magnifique château de M.

le baron de Rothschild, à Ferrières. L’émerveillement de Stieber ne

connut cette fois plus de bornes; les salons dorés, les peintures

«classiques», les beaux marbres, tous les trésors d’art qu’il avait

admirés chez la veuve Pomery, étaient dépassés! «L’homme le plus riche

du monde, écrit le policier à sa femme, c’est Rothschild, de Paris, et

le pays le plus beau de la terre, c’est la France.»

A Ferrières, Stieber n’avait cependant pas retrouvé la succulente table

de Mme Pomery, ni ce «lit de soie» de la «veuve au champagne», qu’il

aurait tant voulu emporter avec lui ou envoyer à sa femme. L’entrée du

château étant interdite, sa chambre était le rendez-vous de tout le

monde; on y couchait en commun, sur le plancher; on y faisait du thé, du

café, et toute la journée et une partie de la nuit c’était un

va-et-vient de gens envoyés aux «renseignements», de marchands épiciers,

d’agents confidentiels de Napoléon III ou du pape, de délégués de toutes

sortes, de courriers, une procession de comtes et de princes en quête de

places de préfets dans les départements occupés, de paysans et de

paysannes venant se plaindre des exactions des soldats, pleurer et gémir

sur le bétail et les vivres qu’on leur avait enlevés de vive force.

«Heureusement, écrit Stieber, qu’une instruction secrète chasse l’autre,

et que je suis la moitié de la nuit chez Bismarck ou chez d’autres

conseillers. Nous n’avons du reste pas le temps de flâner; il faut que

nous fassions bonne garde: nous sommes ici au milieu d’une population

des plus dangereuses, et devant Paris.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Depuis le 17 septembre, les troupes allemandes étaient installées dans

ce Versailles majestueusement silencieux, dont le vieux poète Deschamps

a dit avec justesse:

Tout près du mouvement, calme et libre séjour.

Le jour même où le combat de Châtillon assurait l’investissement de

Paris, en rejetant les régiments de la défense nationale sous le feu des

forts, un parti de cavaliers prussiens, dont l’arrivée avait été

annoncée la veille par un sous-officier de hussards noirs (hussards de

la Mort) envoyé en parlementaire, se présentait à la porte des

«Chantiers», qui donne accès sur la grande route de Sceaux et de Choisy,

où sévissait dans son plein, à quelques kilomètres seulement, la lutte

engagée depuis le matin entre le général Vinoy et le prince royal. Il y

avait trois jours que toutes les troupes françaises avaient évacué

Versailles pour se replier sur Paris; l’unique force militaire présente

dans la ville était la garde nationale, dont une partie était équipée et

armée de fusils à piston ou même à pierre, absolument incapables de

résister aux armes de nouveau modèle. Aucune défense n’était possible.

La résistance n’eût produit d’autre résultat que de faire incendier les

propriétés des particuliers et massacrer une population paisible.

Si encore le sacrifice de Versailles et de sa population avait eu des

résultats stratégiques même momentanés! Mais sous ce rapport aussi il

n’y avait rien à espérer. Avec les masses énormes dont disposait

l’envahisseur, avec sa redoutable artillerie, la prise de vive force de

Versailles n’eût pas retardé d’une demi-heure l’investissement de Paris.

Le conseil municipal de la ville se rendit compte de cette situation; il

vit bien qu’il faudrait se résigner à recevoir l’ennemi lorsqu’il se

présenterait; mais, ne pouvant opposer de résistance militaire et armée,

la municipalité de Versailles résolut de montrer par la dignité et la

fermeté de son attitude, que moralement et civiquement elle était

décidée à disputer pied à pied le terrain aux envahisseurs et à ne céder

qu’au dernier moment, lorsqu’elle se trouverait impuissante en face de

la force brutale et de la supériorité numérique.

Pendant cinq mois, le corps municipal de Versailles ne se départit point

de cette attitude. Seuls dans une ville que remplissait l’armée ennemie,

placés sous la menace perpétuelle des lois de la guerre, qui n’admettent

aucune justice, aucune équité, risquant bien souvent de se heurter à

quelque chef violent, capable de faire passer par les armes, dans un

moment de mauvaise humeur, le maire et ses adjoints, en vertu de cette

raison du plus fort qui est la base du droit des vainqueurs vis-à-vis

des vaincus, M. Rameau et ses collaborateurs combattirent les exigences

de l’ennemi avec autant d’énergie et de fierté que s’ils eussent traité

de puissance à puissance. Ils luttèrent contre l’arbitraire du préfet

prussien avec plus d’indépendance assurément que bien des municipalités

n’en avaient montré vis-à-vis de l’arbitraire des préfets de l’empire.

Souvent cette résistance fut inutile, mais parfois elle aboutit; en tout

cas elle étonna les Allemands, car elle contrastait fort avec la

platitude, pendant la campagne de 1866, des municipalités autrichiennes,

de ces maires allant recevoir le vainqueur aux portes de la ville, de

ces fonctionnaires dînant à la table du roi et acceptant des décorations

prussiennes. Cette fière conduite des autorités de Versailles, qui ne

rappelait en rien non plus l’humilité timide et résignée que l’on avait

rencontrée dans quelques villes de l’Est, inspira à l’ennemi des

sentiments de respect non seulement pour MM. Rameau, Scherer, Bersot et

leurs collègues, mais aussi pour la population qu’ils représentaient. On

était loin des mépris malheureusement justifiés de Blücher, qui, en

1814, voyant de ses fenêtres la population parisienne acclamer les

soldats alliés et les femmes se pendre au bras des Cosaques, s’écria,

écœuré: «Vous êtes tous des misérables!» (_Miserabel seid ihr alle!_)

En 1870, M. de Bismarck tendait la main au maire de Versailles. M.

Rameau hésitait à la prendre: «Ce n’est pas comme chancelier, insista

l’homme d’État, c’est personnellement que je vous prie de me donner la

main.» Et quelques semaines plus tard, le maire ayant dû revenir dans la

villa de Mme Jessé, habitée par M. de Bismarck, celui-ci lui tendait

encore la main: «Toujours personnellement,» répéta-t-il en souriant.

Donc, loin d’ouvrir les portes à l’ennemi, le maire de Versailles avait

fait fermer les grilles, et lorsque les cavaliers allemands se

présentèrent, M. Rameau et ses adjoints, aussitôt prévenus, se rendirent

à la porte des Chantiers pour discuter avec l’officier commandant le

détachement les conditions d’une capitulation formelle, devant garantir

les habitants de Versailles de toute exaction et conserver à la garde

urbaine ses armes et ses fonctions pour le maintien de l’ordre dans la

cité.

Tandis que le maire, assisté d’interprètes, négociait avec le chef du

détachement allemand, on entendait la canonnade et le crépitement de la

mousqueterie dans la direction de Sceaux. L’officier demanda que des

vivres fussent apportés à ses hommes. Le maire refusa énergiquement.

«Des Français, monsieur, fit-il, ne peuvent vous nourrir pendant que

vous vous battez contre nos compatriotes.»

A midi, la capitulation fut signée par M. Rameau pour la ville de

Versailles, et par M. Pinscher, commandant du génie du 5e corps, pour

l’armée prussienne, «sauf ratification du général commandant.» Cette

réserve eut sa raison d’être, car à peine les troupes furent-elles

répandues dans la ville, que le général Kirschbach, le commandant du

corps d’armée, se présenta à l’hôtel de ville pour annoncer au conseil

municipal assemblé que le commandant Pinscher était désavoué et que la

capitulation était annulée. Le général ajouta fort courtoisement

d’ailleurs que Versailles étant une ville ouverte, sans remparts ni

fortifications, ne pouvait conclure de capitulation. Elle devait se

soumettre à subir l’occupation avec tous les accessoires que le bon

plaisir du vainqueur jugerait à propos de lui infliger.

Le général Kirschbach ayant ajouté que si les habitants de Versailles

résistaient aux ordres des autorités prussiennes et notamment s’ils ne

livraient pas leurs armes et leurs munitions, ils y seraient contraints

par la _force_, M. Rameau se leva, et d’une voix vibrante que faisait

trembler l’émotion patriotique: «Vous avez prononcé le mot, général,

s’écria-t-il, c’est par la _force_ que vous êtes ici, et si cela avait

dépendu de nous, vous n’y seriez pas. C’est en ennemi que je vous

reçois, et je tiens à vous le dire hautement.»

Bientôt on fit voir aux habitants de Versailles qu’en effet la

capitulation signée par un officier de l’armée allemande n’était qu’un

lambeau de papier, bon à jeter au panier. Le traité promettait dans son

article 1er «le respect des personnes, des propriétés, des monuments

publics et objets d’art».

Que faisaient les soldats?

Ils enfonçaient les portes des maisons non habitées pour les piller et

s’installer en maîtres dans les appartements qui leur convenaient le

mieux; les blessés venant du champ de bataille de Châtillon étaient

directement dirigés sur le Château, dont les plus belles salles furent

transformées en ambulances.

La capitulation disait en outre que la garde nationale conserverait ses

armes et serait chargée de la police intérieure de la ville.

Les Allemands s’emparèrent immédiatement de tous les postes, et les

gardes nationaux ainsi que les autres habitants furent sommés d’avoir à

livrer leurs armes sous peine de mort.

La capitulation disait aussi que les troupes seraient logées dans les

casernes et les établissements publics.

A peine arrivés à Versailles, les détachements allemands furent

installés chez les habitants.

Enfin la capitulation portait expressément que Versailles ne payerait

aucune contribution de guerre.

Vingt-quatre heures plus tard, la municipalité versaillaise était mise

en demeure de verser une contribution de guerre de «400,000 francs»,

représentant sa quote-part pour les indemnités payées aux Allemands

expulsés de France et aux armateurs dont les navires avaient été

capturés[41].

[41] Cette somme de 400,000 francs fut, il est vrai, remise à la ville

de Versailles, après l’arrivée du roi.

Dès le premier jour de l’occupation, le 17 septembre 1870, plus de

soixante mille Prussiens, Bavarois et Wurtembergeois traversèrent la

ville du grand roi; la moitié y passa la nuit, soit dans les logements

particuliers, soit dans les bâtiments publics. Ceux qui ne trouvèrent

pas de toit pour s’abriter campèrent autour des feux de bivouacs allumés

dans les avenues.

Le soir, une heure environ avant le coucher du soleil, plusieurs

régiments bavarois, encore tout noirs de poudre et surexcités par le

combat, revinrent du champ de bataille de Châtillon. Ils avaient placé

au milieu d’eux une cinquantaine de zouaves faits prisonniers, sans

doute des soldats de cette arme, recrutés à la hâte, et qui n’avaient

que le nom et l’uniforme de ce corps si célèbre; jeunes conscrits qui

avaient lâché pied aux premières volées de mitraille répandant la

terreur et l’affolement jusque sur le boulevard Montmartre.

La population de Versailles, qui contemplait avec un silence stoïque et

presque dédaigneux l’installation des vainqueurs, ne put se défendre

d’un sentiment de profonde émotion à la vue de ces compatriotes

défilant, honteux et abattus, entre leurs gardiens.

--Pauvres amis! fit un vieillard à demi voix.

Un zouave, authentique celui-là, au teint bronzé par le soleil du

Sahara, la longue barbe fauve s’étalant sur sa poitrine ornée des

médailles de Crimée et d’Italie, le visage couturé de balafres et de

cicatrices, entendit cette exclamation. Il se retourna et envoya à celui

qui la lui avait adressée, un long regard de reconnaissance.

Bientôt après le «Kronprinz», appelé par les siens «notre Fritz», depuis

une dépêche célèbre annonçant ses prouesses à la bataille de Wœrth,

arriva au petit trot de son cheval, entouré d’une suite nombreuse. C’est

lui qui commandait en chef l’armée d’investissement, dont le quartier

général allait s’installer dans cette préfecture de l’avenue de Paris,

magnifique et vaste bâtiment tout neuf, achevé depuis le commencement de

l’année 1870, et occupé depuis cinq ou six mois seulement par le préfet

impérial, M. Corruau, à qui avait succédé pendant quelques jours

seulement M. Edouard Charton, chargé par le gouvernement du 4 septembre

d’administrer le département de Seine-et-Oise. Autrefois, la préfecture

se trouvait dans un vieux bâtiment de la rue des Réservoirs, contigu à

l’hôtel. Le nouvel édifice, somptueusement bâti sur l’avenue de Paris,

meublé avec un luxe extraordinaire, avait été construit comme exprès

pour servir de résidence au prince Fritz, au roi Guillaume ensuite, et

enfin à M. Thiers ainsi qu’au maréchal de Mac-Mahon; tandis que

l’ancienne préfecture, achetée par le propriétaire de l’hôtel, devenait

une annexe tout à fait propre à recevoir les hôtes nombreux que les

événements allaient attirer à Versailles.

L’invasion s’organisait chaque jour mieux dans cette ville voisine de la

grande capitale. Paris n’ayant pas succombé sous le coup de la première

attaque, et la population, loin d’être abattue, réclamant la «guerre à

outrance», l’état-major allemand vit bien qu’il faudrait prendre ses

quartiers d’hiver en France. Versailles devint donc peu à peu une grande

ville de garnison prussienne; les régiments s’y installèrent tout comme

à Potsdam et à Spandau. Dès les premiers jours d’octobre, ce fut le

centre de la direction générale de toutes les armées allemandes et le

siège de la politique prussienne, qui, grâce au prestige des grandes

victoires et à l’attitude passive des puissances, devait de là rayonner

sur toute l’Europe.

Le 4 octobre, le préfet nommé par l’autorité prussienne, M. de

Brauchitsch, qui s’était emparé jusqu’au titre de conseiller d’État et

du papier à en-tête de son prédécesseur français, se présenta dans la

grande galerie de l’hôtel de ville où les conseillers municipaux

s’étaient réunis extraordinairement. Dans un discours soigneusement

étudié,--car le nouveau préfet tenait à montrer qu’il était versé dans

la langue française[42], il s’efforçait de rassurer les conseillers,

leur promettant la sauvegarde de leurs personnes et le respect de leurs

délibérations; puis il les invita à se rendre, avec des sauf-conduits

qu’il leur donnerait volontiers, au delà des lignes allemandes, afin

d’aller chercher des vivres qui pourraient bien manquer dans Versailles,

de l’argent, et,--ajoutait-il,--des renseignements. Cette invitation

cauteleuse à la trahison et à l’espionnage fut accueillie par un silence

glacial, mais dans le «speech» du nouveau préfet, une phrase surtout

avait frappé les conseillers; M. de Brauchitsch annonçait pour le

lendemain 5 octobre l’arrivée du roi Guillaume et de sa nombreuse suite.

[42] M. de Brauchitsch était tellement soucieux de rédiger en langage

correct et choisi les proclamations et ordonnances qui réglaient

l’exploitation et l’écorchement des habitants de Seine-et-Oise qu’il

pria M. le pasteur Passa de lui procurer un Français lettré qui

voulût bien remplir les fonctions de secrétaire-_rebouteur_ et

revoir ses élucubrations officielles. M. Passa ayant répondu qu’il

ne connaissait personne disposé à accepter ce poste:--«Eh bien, fit

M. de Brauchitsch, s’il n’y a pas de Français, trouvez-moi un

Suisse.»--M. Passa répondit sèchement qu’il ne connaissait pas

davantage de Suisse que de Français.

Ce jour-là, en effet, dès midi, un mouvement inaccoutumé régnait dans

les larges et belles avenues qui rayonnent vers le château. Les soldats

de la garnison en grande tenue, casque en tête, soigneusement astiqués,

les mains gantées, se promenaient gravement par groupes; les officiers

aux moustaches affilées par la pommade hongroise, la vitre à l’œil,

faisaient sonner leurs sabres; toutes les maisons où se trouvaient soit

une des grandes administrations de l’armée, soit un chef quelconque,

étaient pavoisées. Les habitants de Versailles qui étaient sortis de

chez eux pour jouir d’une belle et douce après-midi d’automne, se

demandaient ce que ces préparatifs signifiaient. On allait

instinctivement aux renseignements à la mairie, où la municipalité avait

l’habitude d’annoncer par des affiches manuscrites les événements

accomplis ou en préparation.

La population apprit qu’à quatre-vingts années de distance, Versailles

allait redevenir une résidence royale. La nouvelle se répandit

rapidement dans toutes les rues; bientôt chacun fut sur pied pour

satisfaire une curiosité compréhensible sinon digne de louanges.

Seulement, les promeneurs s’aperçurent que parmi eux surgissaient à

chaque instant des figures inconnues, des gens qui avaient l’air très

empruntés dans leurs blouses ou leurs jaquettes, car presque tous ces

hommes, «qui n’étaient pas d’ici», portaient le costume des ouvriers ou

des gens du peuple.

A trois heures, des détachements bavarois et prussiens se dirigèrent,

musique en tête, vers la porte des Chantiers et formèrent la haie

jusqu’à la grille de la préfecture.

A quatre heures précises, des tourbillons de poussière annoncèrent

l’apparition du cortège. Un peloton de uhlans, la lance en arrêt,

précédait une file interminable de voitures, dont les premières étaient

d’élégants et confortables landaus, tandis que le reste offrait les

spécimens les plus variés de tous les véhicules que la réquisition avait

pu découvrir chez les paysans de Seine-et-Oise.

Dans la première de ces voitures se trouvait le roi Guillaume, ayant à

ses côtés son fils et en face de lui le chancelier. Le roi de Prusse,

âgé alors de soixante-treize ans, se tenait droit et raide comme un

sous-officier; sa physionomie offrait un singulier mélange de bonhomie

et de rudesse: c’était en tout cas une figure caractéristique avec son

encadrement de favoris blancs comme la neige.

M. de Bismarck ne ressemblait pas non plus à ses portraits

d’aujourd’hui. Il ne portait ni perruque ni toute la barbe. Une épaisse

moustache cachait sa lèvre supérieure. Avec sa grosse tête, ses épaules

carrées, son buste énorme, il paraissait doué d’une vigueur

extraordinaire.

Ce jour-là, il avait plus que jamais son air de bouledogue de mauvaise

humeur.

Le _Kronprinz_ ou prince royal, grand, élancé, avec ses cheveux blonds

et sa barbe de fleuve, tenait assez bien le milieu entre la physionomie

souriante du monarque et l’air rogue du ministre.

Dans les autres voitures, on voyait M. de Moltke, rasé de près comme un

prêtre, le général de Roon, ministre de la guerre, et toute une kyrielle

d’altesses royales et sérénissimes, avec leurs aides de camp et leurs

courtisans.

Le roi s’installa immédiatement à l’hôtel de la préfecture que son fils

lui avait cédé. Le prince Fritz avait jeté son dévolu sur une jolie et

gracieuse habitation appelée «Les Ombrages». C’était, comme la villa

choisie par M. de Bismarck, la propriété d’une dame qui avait abandonné

sa maison aux hasards de l’occupation pour se réfugier en Provence.

La chronique locale raconte que Son Altesse n’y vécut pas toujours seul.

Peut-être n’insisterions-nous point sur ces rumeurs,--qui après tout

peuvent n’avoir été que de simples cancans,--si la rareté de semblables

aventures ne méritait pas qu’on les signale, même à l’état hypothétique.

La galanterie avec ses joyeuses équipées, affirmant l’étroite et

classique alliance de Mars et de Vénus, ne tient que très peu de pages

dans l’histoire du séjour à Versailles de l’état-major allemand. On

chercherait vainement--sauf les visites diurnes et nocturnes aux maisons

omnibus de la «Petite-Place»,--ces hors-d’œuvre qui donnent leur saveur

aux histoires des guerres de Louis XIV et de Louis XV, et aux

expéditions des armées de la République et de Napoléon, qui

s’entendaient si bien, en Italie, en Espagne, et surtout dans la chaste

et pudique Allemagne, à mélanger, selon l’expression usitée alors, leurs

lauriers d’un brin de myrte. A Versailles, tous ces gaillards à forte

encolure, musclés et râblés, qui mangeaient comme des ogres, buvaient

comme des chantres, emmagasinant des forces à plein gosier, se

conduisaient comme des petits saints. Il est vrai que ce qui restait de

femmes dans la ville occupée avait le cœur trop français pour répondre

aux avances d’un Allemand. Les aventures galantes attribuées au prince

impérial d’Allemagne firent donc quelque bruit, surtout parmi ces héros

qui semblaient être à l’engrais et dont l’excès de continence avait

quelque chose d’étonnant.

Au moment où le roi franchit la grille de la préfecture, quelques

hourras partirent, non pas des rangs des soldats, mais du milieu de la

foule. Ces cris étaient rares, et il ne fut pas difficile de reconnaître

qu’ils étaient poussés par ces individus étrangers et d’étrange allure

qu’on avait remarqués dans le courant de l’après-midi. Un négociant de

Versailles se trouvant côte à côte avec un de ces drôles, au moment où

il venait d’acclamer le conquérant, s’écria, indigné de ce manque de

patriotisme:

--N’avez-vous pas honte d’acclamer celui qui met la France à feu et à

sang?

--Taisez-vous donc, dit au négociant un conseiller municipal qui se

trouvait là, vous ne voyez donc pas que ces gens-là sont des agents de

la police prussienne!

L’observation du conseiller municipal était juste. Du château de

Ferrières où il venait de passer quelques semaines avec le quartier

général, buvant le champagne de «l’Oncle d’or[43]» et tirant les faisans

en dépit de la défense du roi, Stieber avait expédié quelques-uns de ses

estafiers chargés de se mêler à la population de Versailles, de

l’espionner et de faire croire au roi, à son arrivée, que parmi les

habitants de l’ancienne résidence royale, il y avait des Français qui

l’attendaient comme un sauveur, comme un Messie qui les délivrerait de

la République.

[43] Surnom donné par M. de Bismarck à M. de Rothschild.

Apostrophé par le négociant, l’homme en blouse qui avait poussé le

hourra s’était éloigné d’un pas rapide. Si quelque curieux se fût avisé

de le suivre, il l’aurait vu entrer dans une des plus belles maisons du

boulevard du Roi, au nº 3, où il ne tarda pas à être rejoint par

d’autres individus habillés à peu près de la même façon.

C’était là que le chef de la police secrète, le conseiller intime

Stieber, avait rapidement organisé son administration. L’habitation

avait été abandonnée par ses locataires; une vieille servante alsacienne

était le seul être vivant resté au logis dont l’ameublement cossu, les

tableaux et les tentures disaient la bonne situation de ceux qui

l’habitaient.

Au rez-de-chaussée se trouvaient les bureaux de la police, les chambres

d’attente destinées aux agents et aux espions qui venaient au rapport,

et le cabinet où Stieber donnait ses ordres et ses instructions. Le

premier avait été réservé pour le logement du chef, tandis que son

lieutenant Zerniki et un commissaire de police badois nommé Kaltenbach

occupaient les chambres du second étage. Les mansardes étaient peuplées

d’agents, un poste de gendarmes avait été établi dans un pavillon situé

dans le jardin.

Cette maison du boulevard du Roi fut pendant toute l’occupation une

ruche bourdonnante, toujours en travail. Il y régnait une activité

fébrile, un va-et-vient continuel, un mouvement prodigieux. Fortement

discuté d’abord par les généraux et les chefs de corps, Stieber avait

fini par s’imposer à tous ces militaires pleins de dédain pour un

policier de basse extraction. La protection immédiate du roi et l’amitié

de M. de Bismarck lui avaient servi d’armure contre toutes les attaques

et les insultes. Avec cet aplomb que donne l’exercice d’une certaine

puissance, Stieber avait peu à peu modifié sa manière d’être. Ce n’était

plus le personnage ondoyant, cauteleux, sachant au besoin se rendre tout

petit, comme pour se faire pardonner la place qu’il tenait et se

rattrapant en brutalités sur les pauvres diables qui n’en pouvaient

mais. Maintenant, il ne se gênait plus, il avait carrément adopté une

allure de bourru bienfaisant, un «bon garçonisme» familier et débraillé,

entremêlé d’éclats de colère, d’accès de violence, qui passaient comme

des ouragans. C’était à la fois un capitaine Fracasse et un Roger

Bontemps cousu dans la peau du plus fieffé mouchard. Il enlevait la

besogne lestement et en assaisonnant chaque ordre, chaque mesure

arbitraire, d’un _bon_ mot, qui la plupart du temps était bien mauvais,

mais qu’il fallait bien admettre à cause de l’intention.

Pour donner une idée de la besogne du chef de la haute police

prussienne, pénétrons, quelques jours après l’installation des Allemands

à Versailles, dans l’une des grandes pièces du rez-de-chaussée où

Stieber a l’habitude de recevoir son monde et de donner ses audiences.

Il n’est que huit heures du matin, mais le chef de la police de campagne

est déjà serré, sanglé et boutonné dans son uniforme de drap bleu sombre

avec de larges galons au collet et aux manches. Trois décorations

s’étalent sur sa poitrine. Son képi richement galonné est posé sur un

guéridon surchargé d’une foule de papiers, parmi lesquels il est aisé de

reconnaître plusieurs journaux de Paris: le _Figaro_, le _Siècle_ et le

_Monde illustré_.

Tandis que Stieber se promène, ses acolytes, le commissaire Kaltenbach

et le lieutenant de police Zerniki, sont assis autour d’une grande

table, qui tient presque tout le milieu de la pièce. Zerniki a tout à

fait l’air d’un de ces goujats d’armée qui suivaient les camps au moyen

âge et dont la vie d’aventures et de rapines finissait le plus souvent

par une vilaine grimace au bout d’une corde. Le visage en lame de

couteau, d’une teinte naturellement sale, le nez crochu et très

proéminent en raison de la maigreur de la figure, des yeux énormes, qui

semblaient toujours prêts à sortir de leurs orbites, des cheveux roux

très drus, des mains de paysan et des pieds d’un calibre invraisemblable

au bout de jambes sans fin, tel était l’escogriffe qui, selon une lettre

de Stieber, représentait «la politesse et l’amabilité».

Kaltenbach était la vivante antithèse du lieutenant de police Zerniki.

Il avait une bonne figure réjouie avec un soupçon de double menton, un

ventre rondelet de buveur de bière, une figure placide et bourgeoise,

une véritable figure d’imbécile, telle qu’un policier ne saurait la

payer assez cher. Son air inoffensif inspirait à première vue la

confiance. Kaltenbach portait une large redingote d’Elbeuf d’une coupe

commode mais surannée. On l’eût pris pour un petit rentier.

Zerniki, au contraire, avait adopté un uniforme assez semblable à celui

de l’infanterie prussienne, et de plus, il avait sanglé autour de sa

taille un énorme sabre de cavalerie.

--Messieurs, dit Stieber à ses collaborateurs, ce n’est pas une petite

tâche que la nôtre. En dehors de la police courante, c’est-à-dire en

dehors de ce que nous avons fait quotidiennement depuis le début de la

campagne, il s’agit maintenant de procurer tous les jours au roi et à M.

de Bismarck des nouvelles authentiques et sûres de Paris, et autant de

journaux que nous en trouverons. Avec le nombre énorme de feuilles qui

paraissent en ce moment, avec la liberté dont jouit la presse, il doit

se passer bien peu de choses dans la grande Babylone sans que les

gazettes le racontent avec force détails. Donc il nous faut des journaux

à tout prix. Ce sont nos meilleurs espions.

Après une pause, M. Stieber reprend:

--Il va falloir surveiller ici un tas de gens qui semblent à tort ou à

raison suspects à notre illustre chancelier et dont il m’a remis la

liste. Il paraît que dans l’entourage du duc de Cobourg on fait de la

politique qui ne va pas à notre grand homme d’État. Ayons l’œil ouvert

sur le _Casino_ de l’hôtel des Réservoirs.

«On annonce l’arrivée de nombreux diplomates de toute nationalité,

anglais, autrichiens, russes, espagnols et même nègres. Les uns viennent

pour proposer la paix, les autres pour entretenir le chancelier de leurs

petites affaires particulières. Le chef m’a dit: «Il se peut que parmi

ces Excellences ou Sous-Excellences, ou parmi leur monde, il se glisse

des espions qui, munis de passeports diplomatiques, s’en vont à Paris ou

à Tours raconter ce qu’ils ont vu et entendu. Il faut donc observer ce

monde de très près; dès que vous aurez découvert un symptôme suspect,

prévenez-moi: que l’individu soit prince ou altesse, dans les

vingt-quatre heures, on le fera reconduire par la gendarmerie.»

«Mais ce n’est pas tout, ajoute Stieber, il faut à tout prix que nous

nous assurions des intelligences parmi la population de Versailles. La

municipalité continue à donner de la tablature au préfet, M. de

Brauchitsch; le maire répond par des notes insolentes aux réquisitions

du commandant de place. «Le chef» s’en plaint beaucoup. Je lui ai dit:

«Mais, Excellence, ce serait si simple de faire pendre le maire entre

ses deux adjoints et d’envoyer le reste de la clique dans une

forteresse!» Il paraît que cela ne se peut pas. Le roi tient

essentiellement à ce que dans la ville qu’il habite, les choses se

passent régulièrement et que l’on évite autant que possible toute

brutalité... Pourtant quand on songe que ce M. Rameau, un petit

bourgeois, un simple avocat, a eu le front de refuser une invitation à

dîner chez Sa Majesté[44]! C’est incroyable, ma parole d’honneur!

Ensuite, il y a dans la ville un M. Franchet d’Esperey, dont le père a

été professeur du prince royal. Il paraît que son Altesse royale et ce

Monsieur ont joué quelquefois ensemble dans les jardins de Sans-Souci.

Vite les aimables Versaillais ont imaginé de nommer ce Monsieur Franchet

commandant de place, et notre Kronprinz, qui est très sentimental comme

vous le savez, a toute la journée «sur le dos» son ex-compagnon, qui

invoque les parties de barres et les gâteaux partagés pour intercéder en

faveur de ses compatriotes. Ah! si nous pouvions le prendre en défaut,

celui-là, de façon à le faire expédier à Minden ou à Kœnigsberg, on nous

tirerait une fameuse épine du pied...»

[44] Le roi de Prusse, à son arrivée à Versailles, avait fait remise à

la ville, comme nous avons déjà dit, d’une grosse contribution de

guerre de 400,000 francs. M. Rameau s’était rendu à la préfecture

pour exprimer à Guillaume les remerciements de la municipalité. Au

moment où M. Rameau se présentait pour accomplir ce devoir de

courtoisie, le roi était absent. Le maire laissa sa carte en

annonçant qu’il reviendrait le lendemain. La seconde fois, il trouva

un aide de camp qui l’invita de la part du roi au dîner du

soir.--«Permettez-moi, Monsieur, répondit M. Rameau, de considérer

cette invitation comme ne m’ayant pas été adressée. Il est loin de

mon intention de répondre par un refus blessant à la marque de

bienveillance de Sa Majesté, mais il me serait absolument impossible

de m’asseoir à la table de l’ennemi de mon pays.» Les choses en

restèrent là.

Stieber parla ainsi un temps assez long, exposant à ses collaborateurs

tout ce que l’on attendait d’eux. Il y avait à surveiller les marchés et

les approvisionnements, les «maisons» de la Petite-Place, sans compter

les nombreux journalistes anglais, allemands, autrichiens et américains

qui séjournaient dans la ville. Après cet exposé, le chef de la police

conclut ainsi:

--Moi, je me charge des diplomates et des journalistes; vous, Zerniki,

chargez-vous du conseil municipal, et vous, mon bon Kaltenbach, qui

parlez français comme un welche authentique, c’est sur vous que je

compte pour nous procurer les journaux et les renseignements de Paris.

--Soyez tranquille, monsieur le conseiller, fit le gros homme, vous

voyez que j’ai déjà commencé; et il montra un paquet de journaux jetés

sur la table.

Stieber prit les feuilles et les déplia avec satisfaction.

--Parfait, parfait, je les porterai au «chef». Comment diable avez-vous

pu les avoir? L’investissement est complet et rigoureux.

--Voici l’aventure, fit le gros policier:

«Nous nous promenions avec quelques officiers du côté de Meudon, les

forts se taisaient, nous regardions avec des longues-vues la grande

ville que l’on découvre tout entière du haut du plateau. A ce moment,

deux soldats amènent un galopin d’une dizaine d’années. Ces petits

Parisiens, ils sont malins comme des singes!

«Les nôtres racontent qu’ils ont trouvé le gamin dans les vignes, et,

comme il ne comprenait pas plus l’allemand que nos Poméraniens

n’entendaient le français, ils le conduisaient au premier poste. Un des

officiers me pria d’interroger le petit. Il me répondit qu’il s’appelait

Jean Raymond, que ses parents demeuraient au Chesnaye, près Versailles,

qu’il était en apprentissage chez un tailleur de Paris qui avait été

forcé de fermer boutique. Alors, se trouvant sur le pavé et s’ennuyant

beaucoup, l’enfant avait résolu de reprendre la route du Chesnaye. Il

avait réussi à se glisser entre deux postes hors de la ligne d’enceinte.

C’était la nuit. Ne reconnaissant plus son chemin, il était resté dans

une cabane au milieu des vignes, attendant le jour, mais il avait dormi

trop longtemps et la patrouille l’avait découvert.

«Écoute, mon petit, fis-je, continua Kaltenbach, tu vois que je suis

Français comme toi et, de plus, de Versailles; je vais prier ces

Messieurs, et je désignai les officiers, de te laisser aller demain au

Chesnaye, mais à une condition: tu vas rentrer à Paris par le même

chemin que tu as pris, tu achèteras tous les journaux que tu trouveras,

tu les cacheras bien, et demain matin, à la première heure, trouve-toi

dans la cabane qui est là-bas au milieu des vignes. Nous irons ensemble

au Chesnaye chez tes parents.»--En même temps, je fis briller une pièce

d’or: «Voici pour les journaux, et le reste sera pour toi.» Le petit

hésitait...--«C’est bien sûr au moins que vous êtes Français?

demanda-t-il.--Voyons, tu en doutes, regarde donc, est-ce que je

ressemble à ces têtes carrées? Tu comprends que nous sommes sans

nouvelles de Paris, c’est pour cela qu’il nous faut des journaux.»

«Le gamin parut réfléchir; enfin il prit la pièce d’or.--«Si tu

rapportes des journaux, demain tu en auras une autre.»--Je fis un signe

d’intelligence aux officiers, dont l’un donna l’ordre d’accompagner le

petit jusqu’à l’extrême limite de nos avant-postes pour qu’on ne

l’empêchât pas de franchir les lignes.

«Le lendemain, le petit gars était fidèle au rendez-vous, il m’apportait

un premier paquet de journaux. Je pris un air contristé. «Mon pauvre

petit ami, lui dis-je, mon pauvre petit, que vas-tu devenir? Tes parents

sont partis, leur maison a été brûlée, il n’en reste plus rien. J’ai été

au Chesnaye hier, j’ai interrogé les voisins, ils ne savent pas où les

tiens sont allés.» Le petit se mit à pleurer. «Écoute, lui dis-je,

veux-tu gagner tous les jours une belle pièce de cinq francs et manger

autant que tu voudras?--Oh oui! oh oui!--Eh bien! continue à aller tous

les jours à Paris et à me rapporter les journaux que tu entendras crier

dans les rues.»

«Cette fois, le petit n’hésita plus; et, depuis trois jours, je vais

chercher dans la cabane, à l’heure convenue, le paquet de journaux, et

je lui donne sa pièce de cinq francs. Mais ce matin, il n’y était pas,

et je suis un peu inquiet. Peut-être une sentinelle l’aura-t-elle aperçu

et aura-t-il été tué.

--Ce serait dommage... pauvre petit! fit Stieber d’un ton presque

larmoyant. Ce haut policier avait une famille de quinze à vingt enfants,

et il aimait à se donner l’air d’un bon papa.

--Et vous, Zerniki, savez-vous quelque chose? continua Stieber.

--Oui, monsieur le conseiller, j’ai déniché un digne couple qui nous

tient au courant de tout ce qui se passe à la mairie. Ce n’est pas la

fleur des honnêtes gens, mais faute de mieux... L’homme est balayeur, et

la femme a installé, avec notre permission, un débit de _schnaps_ en

plein vent, dans la cour de l’hôtel de la mairie.

«Il paraît que cette particulière a eu quelques accidents judiciaires

dans son passé: détournement de mineures et quelques autres peccadilles

du même genre. L’homme a été impliqué dans une grosse affaire, mais on

l’a relâché faute de preuves.

--Ah!... et ces braves gens vous fournissent de bonnes indications?

--Voici le rapport d’hier, fit Zerniki en tirant un feuillet d’un assez

volumineux dossier. Puis il se mit à lire: «M. Rameau est arrivé à son

bureau à neuf heures du matin. Il s’est enfermé à double tour, selon son

habitude, pour dépouiller le courrier. A onze heures, il a reçu

la visite de plusieurs habitants de la ville: bouchers,

épiciers, charcutiers, qui venaient l’entretenir sans doute de

l’approvisionnement. A midi, il a déjeuné d’une côtelette, d’une salade

et d’un morceau de fromage de brie...»

--Assez, assez, fit Stieber, je vois que nous n’apprendrons jamais des

secrets d’État par l’entremise de votre agent.

--Mais enfin il est bon de savoir qui entre à la mairie et qui en sort,

reprit Zerniki.

«Voici ce que rapporte la femme: «On s’entretenait surtout parmi les

gens qui venaient aux nouvelles dans la cour de la mairie, d’une grande

victoire remportée par l’armée de Metz. Le prince Frédéric-Charles avait

été tué, les Français avaient fait 60,000 prisonniers. Un magistrat de

Versailles, M. Harel, assurait que, selon toute apparence, le roi aurait

quitté la ville avant huit jours.»

--Tiens, il faut noter ce monsieur Harel et ne pas le perdre de vue.

--Parfaitement, fit Zerniki. Et il continua la lecture du rapport:

«La séance du conseil municipal a duré très longtemps; en sortant, les

conseillers s’entretenaient avec vivacité; il a semblé qu’ils avaient

discuté une adresse de dévouement et de félicitations à la délégation de

Tours.»

--Oh! oh! s’écria Stieber, il faudrait vérifier ce qu’il en est.

Zerniki, en allant à la mairie pour cette réquisition de bougies, tâchez

donc de jeter un coup d’œil sur le procès-verbal.

A ce moment, la porte s’ouvrit, et un personnage d’une quarantaine

d’années, vêtu d’un pantalon à pied, chaussé de pantoufles, le torse

emprisonné dans un veston de chambre en flanelle rouge, une cravate de

foulard à gros pois négligemment nouée autour du cou, entra en

fredonnant. Il tenait d’une main un crayon, et de l’autre un calepin

d’assez grande dimension.

--Eh bien, Salingré, mon cher, fit Stieber, la muse vous inspire-t-elle

ce matin?

--Jugez-en vous-même, «patron», fit le nouvel arrivant, un des auteurs

comiques alors les plus en vogue et qui, pour faire en amateur la

campagne de France, s’était laissé embaucher par Stieber en qualité de

secrétaire particulier, une sinécure qui ne l’empêchait nullement de

nouer des intrigues de vaudeville. Pour l’instant, M. Salingré était

occupé à confectionner une pièce de circonstance qu’il voulait faire

jouer sur le théâtre de Versailles par des officiers.

--Jugez vous-même, patron, reprit le vaudevilliste, et il se mit à

fredonner un couplet à peu près ainsi conçu:

La police secrète prussienne · 第 26 / 49 题