--Je suis sûr, dit-il, que demain, à la même heure, je vous aurai rendu
cette clef, mais ce que vous faites là est d’un noble et digne serviteur
de la royauté! Dans deux heures, M. de Rochow aura reçu votre cartel, et
ce soir je m’aboucherai avec son second. Irez-vous au dîner donné au
palais en l’honneur de l’ambassadeur de Suède?
--Sans doute, le maître ne doit pas avoir le moindre soupçon; vous savez
avec quelle insistance il m’a défendu de me battre.
--Eh bien, après le repas, nous aurons occasion de nous rencontrer
pendant quelques instants dans une embrasure de fenêtre, ou dans quelque
coin,--je vous communiquerai ce qui aura été décidé.
* * * * *
Une neige épaisse était tombée vers le soir, après le carrousel. De ses
longues nappes blanches, étendues sans pli, elle couvrait la grande
avenue conduisant de la gare de Potsdam au château de Frédéric le Grand.
Il avait suffi de quelques heures pour changer en un paysage sibérien,
en une froide plaine glacée, les plus beaux gazons de ce parc
servilement copié sur celui de Versailles. Les arbres, mélancoliquement
alignés, laissaient pendre leurs branches, auxquelles étaient accrochées
des draperies de neige. Çà et là se dressait une statue de déesse ou
d’Amour dont la nudité frissonnante était à demi voilée par un manteau
d’hermine. Les voitures avançaient péniblement, soulevant avec leurs
roues de gros paquets de neige qui retombaient en s’effritant. Le cou
tendu, les naseaux fumants, les chevaux marchaient avec lenteur et sans
bruit, comme sur de la ouate.
Les calèches des invités au dîner de la cour pénétraient dans le parc
par la grande grille; puis, tournant pour gagner le perron, elles
s’arrêtaient devant le vestibule du rez-de-chaussée, qui précédait la
salle à manger où était dressé le couvert de trente-deux personnes. Les
hôtes étaient tous des ambassadeurs ou des généraux; le ministre de
Manteuffel et M. de Hinkeldey étaient les seuls hauts fonctionnaires
civils admis ce jour-là à la table royale. Quand M. de Hinkeldey, l’air
hautain, revêtu de son grand uniforme, la poitrine constellée de
décorations, pénétra dans le salon, des propos rapides et des
clignements d’yeux s’échangèrent autour de lui; il surprit au milieu des
chuchotements les mots de «carrousel», «comtesse de R...»; évidemment
son aventure ou sa mésaventure était connue et donnait lieu à des
commentaires indiscrets ou malveillants.
Le roi, depuis deux jours assez souffrant, fit un effort pour se lever
du fauteuil dans lequel il était assis, et allant au-devant de M. de
Hinkeldey, il lui tendit la main. Aussitôt les conversations à demi voix
cessèrent.
L’heure du dîner ayant sonné, Frédéric-Guillaume offrit le bras à la
reine et se dirigea vers la salle à manger.
L’ambassadrice de Suède,--le dîner était donné en l’honneur de son
mari,--s’assit à la gauche du roi, tandis que l’ambassadeur prit place à
côté de la reine. Le repas eut lieu selon l’étiquette: des valets
gigantesques revêtus d’une livrée chamois ornée de broderies, de tresses
et d’aiguillettes, passaient silencieusement les plats, emplissaient les
verres, tandis que les convives échangeaient quelques mots sans élever
la voix. Selon son habitude le roi mangea peu mais but beaucoup. Du
sherry, servi après le potage, il passa au vin de Champagne, et après
chaque rasade son humeur devenait moins officielle et plus expansive.
Quand on fut passé dans le salon, le roi aborda de nouveau M. de
Hinkeldey et lui demanda pourquoi il n’avait pas été au
tournoi.--«Affaire de service, n’est-ce pas?» dit Sa Majesté.
Le chef de la police s’inclina silencieusement.
Le roi parla de la petite fête, loua fort l’habileté déployée par
plusieurs écuyers pendant les différents exercices. «On reconnaît bien à
première vue, ajouta-t-il, ceux qui, dans leur précédente vie, ont déjà
été des hommes d’armes, et qui, au moyen âge, se sont mesurés dans de
vrais tournois ou dans des jugements de Dieu.
«Vous riez, messieurs, fit Frédéric-Guillaume en apercevant quelques
sourires discrets sur des lèvres de diplomates, tandis que les invités
qui ne venaient pas fréquemment à la cour se regardaient d’un air
étonné, mais je vous assure que je ne plaisante pas, je crois fermement
à une existence antérieure, à une continuité de l’être ou de l’âme sous
une forme physique différente... La métempsycose n’a rien d’absurde...
Et c’est peut-être un des privilèges royaux de pouvoir se souvenir de ce
qu’on a fait et de ce qu’on a été... Ainsi moi, par exemple, je me
rappelle très bien avoir vécu dans une petite cour d’Italie, en 1456...
Quel beau palais! Quels jardins superbes! Et quelle musique, mesdames!
Et quelles adorables princesses, messieurs! Il me semble y être encore.
Le duc passait des journées entières à la chasse. De temps en temps on
rencontrait un paysan, et Son Altesse, selon son humeur, lui jetait une
bourse remplie de sequins ou le faisait pendre aux branches de l’arbre
le plus proche... Le duc ne pouvait se passer de moi, je ne le quittais
pas d’une semelle... Il m’aimait beaucoup, car je l’amusais, j’étais son
bouffon...»
Les courtisans les plus habitués aux divagations du maître échangeaient
maintenant des regards inquiets.
--Que dites-vous de cela, monsieur de Humboldt? demanda brusquement le
roi.
L’illustre savant répondit d’une voix grave et avec beaucoup de
sang-froid:
--Je crois, sire, que vous venez de lire le dernier ouvrage du
professeur Gaunesar sur la métempsycose, et que cette lecture a frappé
votre belle et vive imagination au point de lui ouvrir les mêmes
horizons qu’à un pauvre diable de poète. Comme vous avez une
prédilection pour l’Italie, le cadre s’est trouvé tout naturellement...
--Alors vous croyez que j’invente ou que je vous conte des histoires
pour me moquer de vous?...
--Non, sire, non; mais...
Et le bon savant se mit à expliquer l’effet de certaines lectures sur
les organisations d’élite «comme celle du roi». Son discours, qui dura
une demi-heure, eut le don de faire revenir Sa Majesté à elle. M. de
Humboldt fut écouté avec la plus profonde attention par toute
l’assistance.
Seul, le général de Gerlach, selon son habitude, s’était installé dans
un fauteuil; il avait écouté d’abord le roi causant avec M. de
Hinkeldey, mais peu à peu la fatigue et une digestion laborieuse eurent
raison du conseiller intime du souverain. Il ferma les yeux et ne bougea
plus; en revanche des sons gutturaux très significatifs s’échappaient de
ses narines.
Quand l’éloquent Humboldt jugea enfin à propos de s’arrêter, cette
petite musique nocturne emplit seule le salon.
Alors le roi, frappant sur l’épaule de son aide de camp:
--Voyons, Gerlach, lui dit-il, dormez si vous voulez, mais ne ronflez
pas si fort[21]!
[21] Historique.
Le lendemain matin, à sept heures, la voiture du général de Münchhausen
s’arrêtait devant l’hôtel de la police. Le général n’était pas seul. Un
homme correctement vêtu de noir, coiffé d’un petit chapeau à larges
bords, comme en portaient les _quakers_, l’accompagnait. Les deux hommes
montèrent lentement un petit escalier étroit qui conduisait directement,
sans passer par les bureaux, dans le logement du chef de la sûreté. Au
second étage, ils s’arrêtèrent. M. de Münchhausen frappa discrètement
trois coups.
Un vieux domestique vêtu d’une livrée noire introduisit le général et
son compagnon dans la chambre à coucher de M. de Hinkeldey. Le lit, au
fond de la pièce, n’était pas défait, des monceaux de cendres, des
débris de papiers à demi consumés montraient à quelle occupation le
directeur de la police avait consacré une partie de la nuit.
--Je suis prêt, fit M. de Hinkeldey en se levant.
Ce fut alors seulement qu’il aperçut le compagnon de M. de Münchhausen.
--Oh! monsieur le pasteur, vous êtes venu aussi; j’espère que vous
n’aurez pas besoin de m’assister à l’article de la mort, mais néanmoins
je vous remercie, ajouta-t-il avec un sourire.
Le pasteur Richter, de la secte des _Herrenhüter_[22], qui luttaient
alors d’influence avec les piétistes, prit un air inspiré:
[22] Anabaptistes.
--Mon fils, je ne suis pas venu pour vous assister pendant le combat, je
suis venu pour vous rappeler que le Seigneur défend de verser le sang...
N’acceptez pas cette rencontre; au nom de Dieu, n’y allez pas!...
--Au point où en sont les choses, c’est impossible. Qu’en dites-vous,
Münchhausen? fit M. de Hinkeldey, fort surpris.
Le général parut méditer quelques instants:
--Moi aussi, j’ai cru d’abord qu’il ne vous était plus possible de
reculer, et la demande de notre savant et vénérable ami m’avait paru
inadmissible. Mais j’ai réfléchi à votre position, et surtout à la
promesse que vous avez faite au roi de ne pas vous battre. Cette
promesse est une promesse sacrée. Vous avez été en butte à l’inimitié de
votre adversaire parce que vous avez agi selon les ordres de votre
maître; il s’agit de service officiel et non d’affaire personnelle; par
conséquent, restez chez vous, votre honneur est hors de cause, votre
conscience vous absoudra.
--Et puis, Dieu vous approuvera! fit le pasteur avec componction, en
joignant les mains. Que vous importe le monde?
Mais le directeur général de la police, déjà chancelant et décidé
peut-être à céder, car il n’était pas d’un tempérament ferrailleur, vit
surgir devant lui la figure charmante et railleuse à la fois de la
comtesse de R... Il se rappela le coup d’œil qu’elle lui avait jeté
lorsqu’elle s’éloignait au bras du comte de Rochow; M. de Hinkeldey se
dit qu’il n’oserait jamais reparaître devant elle, s’il ne lavait dans
le sang l’affront qu’il avait subi en sa présence.
Brusquement, comme pour rendre inutile toute nouvelle discussion:
--Partons, partons, messieurs, s’écria-t-il.
Et il sortit le premier.
La voiture fut rapidement hors de Berlin. Elle prit la direction de la
petite ville de Charlottenbourg, qui est rattachée aujourd’hui à la
capitale par une suite non interrompue de constructions, mais qui,
alors, était une localité distincte, habitée par des rentiers et des
petits fonctionnaires, attirés là par le bon marché relatif des loyers.
Rendez-vous avait été pris dans un champ situé au delà de
Charlottenbourg, et appelé la _Hasenheide_[23].
[23] La Bruyère aux lièvres.
La voiture s’arrêta sur la grand’route.
M. de Hinkeldey, le général et le pasteur suivirent pendant quelque
temps la chaussée durcie par la gelée; puis ils coupèrent à travers
champs, dans la direction d’un petit bouquet de bois. La neige tombée la
veille s’était solidifiée, elle brillait de mille paillettes et craquait
comme du verre sous leurs pas. Après cinq minutes de marche, ces
messieurs aperçurent le comte de Rochow qui les attendait en fumant son
cigare. Il était accompagné d’un parent qui devait lui servir de second.
Les adversaires se saluèrent avec froideur. Les seconds tirèrent les
pistolets au sort, puis placèrent M. de Hinkeldey et M. de Rochow l’un
en face de l’autre, à cinquante pas.
Au signal donné, les deux coups partirent en même temps.
Mais quand la fumée se fut dissipée, on ne vit plus que M. de Rochow
debout.
Son adversaire gisait sur la neige, comme une masse inerte; un flot de
sang sortait de sa bouche.
Le pasteur et le général s’élancèrent vers M. de Hinkeldey. Ils ne
relevèrent qu’un cadavre. Le cœur avait cessé de battre. La mort avait
été instantanée.
Tandis que M. de Rochow et son second s’éloignaient tranquillement et
regagnaient l’équipage qui les avait amenés, le général de Münchhausen
contemplait le corps inanimé de son ami avec toute l’attention, tout le
recueillement qu’il convenait de consacrer non seulement à un homme
mort, mais à un système politique qui s’écroulait.
Le pasteur s’était agenouillé et priait.
Dans la soirée, la nouvelle de la catastrophe se répandit dans la ville.
On l’accueillit avec des sentiments très divers. Certes M. de Hinkeldey
était détesté de la plus grande partie de la population; ses procédés
terroristes, ses mesures arbitraires, qui pesaient lourdement sur
chacun, ne lui avaient pas créé des amis. Il semblait que l’on était
plus à l’aise, qu’on respirait, depuis que le fatal coup de pistolet
avait retenti dans la plaine de la «Hasenheide». Pourtant il n’y eut
aucune explosion de joie, aucune démonstration malséante; au contraire,
on vit avec surprise le vent de la faveur populaire changer de
direction. Maintenant que le policier était mort, on se prononçait en sa
faveur et contre son meurtrier. La _Gazette nationale_, organe des
libéraux, écrivait que M. de Hinkeldey n’avait pas un ennemi dans le
peuple.
Si, en réalité, M. de Hinkeldey n’était guère aimé par les Berlinois, on
détestait et l’on redoutait bien davantage le parti petit mais puissant
auquel appartenait son adversaire, le «parti féodal», le clan des
hobereaux, pour qui, selon l’expression du prince de Windischgraetz,
«tous les hommes qui n’étaient pas pour le moins barons ne comptaient
pas.» Tout récemment, M. de Hinkeldey avait été violemment pris à partie
par l’organe féodal par excellence, la _Gazette de la Croix_, et le
public, qui avait suivi cette polémique avec beaucoup d’intérêt, croyait
que le duel était une suite toute naturelle de ces attaques; et puisque
le représentant des féodaux était sorti vainqueur de la lutte, son parti
ne devait pas tarder à recueillir les fruits de la victoire. Or,
réaction pour réaction, on préférait encore aux traditions des _Junker_,
qui ramèneraient l’ancien régime, le système bureaucratique et
pseudo-constitutionnel auquel se rattachait le chef de la police.
Quand on sut que M. de Hinkeldey, qui n’avait pour toutes ressources que
les appointements de sa place, laissait sa famille dans une situation
financière fâcheuse, une souscription s’ouvrit immédiatement à la
Bourse; en quelques heures elle produisit plus de cinquante mille
francs.
Quelle animation offrait alors la Bourse de Berlin! Une foule fiévreuse
s’agitait à l’intérieur et autour de l’édifice, un public affolé se
ruait à l’assaut de la spéculation et de la richesse. L’agiotage avait
mis toutes les têtes à l’envers. En quelques heures, comme par
enchantement, surgissaient des centaines de maisons de banque et de
sociétés par actions qui étaient autant de prétextes de hausse et
d’émissions nouvelles, Quand les faiseurs demandaient cinq millions, on
leur en apportait dix, vingt, trente; les fortunes les plus fantastiques
s’édifiaient en un jour... et s’écroulaient le lendemain, entre l’aurore
et le crépuscule. Et tandis que les nobles de vieille race, qui
n’avaient pas pris part à la danse hébraïque autour du Veau d’Or,
étaient relégués au troisième plan et faisaient triste figure, les
banquiers et les spéculateurs tenaient le haut du pavé, éblouissaient
tout le monde par le luxe de leurs équipages et de leurs maîtresses.
Cinquante mille francs pour les tripoteurs berlinois de 1856, c’était
une goutte d’eau échappée de la coupe pleine!
Lorsque vers midi le général Münchhausen se présenta à Sans-Souci pour
porter au roi la triste nouvelle, il trouva Sa Majesté en proie à la
plus vive impatience.
Frédéric-Guillaume avait fait demander M. de Hinkeldey à plusieurs
reprises, par le télégraphe d’abord, puis par un aide de camp; mais le
grand maître de police n’était pas encore venu. Le roi, très contrarié
de ce retard, était de fort mauvaise humeur. En dépit de toutes les
précautions qu’on avait prises, le vol des dépêches s’était ébruité, et
les journaux anglais le relataient tout au long avec des commentaires
d’une extrême malveillance[24]. Frédéric-Guillaume voulait absolument
connaître l’auteur de ces nouvelles indiscrétions. M. de Hinkeldey seul
était capable de le découvrir.
[24] Voir un curieux article du _Times_, du mois de mars 1856,
signalant avec indignation la conduite d’un ministre prussien
faisant espionner et surveiller les gens de l’entourage du roi.
«Jamais chose pareille ne s’est vue et ne se verrait en Angleterre,»
ajoutait le _Times_.
Le général Münchhausen ne savait par quel bout commencer pour annoncer
au roi la mort de son chef de police.
S’inclinant profondément, il présenta à Sa Majesté la lettre que M. de
Hinkeldey lui avait remise la veille. Dans cette lettre, l’adversaire de
M. de Rochow demandait pardon à son souverain de manquer à sa promesse
et d’enfreindre la loi en allant sur le terrain. Il priait Sa Majesté
d’accepter sa démission.
Le roi n’acheva pas la lecture de cette lettre; d’un geste d’impatience
il la jeta sur la table:
--Je n’ai que faire de sa démission, s’écria-t-il. J’ai besoin de le
voir, je veux le voir, je l’ai attendu toute la matinée... Le duel
s’est-il bien passé, au moins?... Dites-lui qu’il vienne me le
raconter...
--Sire, balbutia le général...
Le roi remarqua l’extrême pâleur de son adjudant:
--Eh bien! fit-il, que s’est-il passé?... A-t-il tué son adversaire? Ce
serait grave!... Non... C’est Hinkeldey qui a été blessé?... Dites vite,
que j’aille le voir... Répondez donc!
--Hélas, sire, c’est trop tard... Hinkeldey n’est plus!
Le roi fut comme anéanti.
Une pâleur mortelle se répandit sur ses traits; il resta un moment sans
pouvoir articuler une parole.
--Mort!... tué! dit-il enfin d’une voix sourde, comme se parlant à
lui-même... Tué à cause de moi! C’est sur mon ordre qu’il a fait une
descente dans leur tripot... On l’a insulté, on l’a provoqué... il a dû
se battre à cause de moi!... Je l’ai poussé dans la tombe... Dieu me
pardonnera-t-il?
A l’abattement profond, accablant, dans lequel était tombé Sa Majesté,
succéda un de ces accès de violente colère qui, par leur fréquence,
donnaient déjà de sérieuses inquiétudes aux médecins de
Frédéric-Guillaume.
--Ah! c’est vous, général, s’écria-t-il, qui lui avez servi de second!
Eh bien, je vous destitue de vos fonctions, je vous chasse, je vous
bannis... Je ne veux plus vous voir... Vous entendez?
--Mais sire, essaya de répliquer M. de Münchhausen...
--Laissez-moi, ne me parlez pas, je vous déteste, vous me faites
horreur... Sortez, je vous chasse!
Une contraction nerveuse donnait à la figure du roi un aspect effrayant.
Il y avait aussi dans son regard une fixité étrange. M. de Münchhausen
eut peur et sortit. Il courut chez le premier médecin de Sa Majesté,
l’avertir que son auguste maître aurait très probablement besoin de ses
soins. Puis il partit le soir même pour la campagne.
Sa disgrâce ne fut pas longue.
Quelques jours après, il était rappelé et il reprenait ses fonctions au
palais.
M. de Rochow s’était présenté dès la première heure chez le juge
d’instruction, et, sur l’ordre de ce magistrat, il avait dû se
constituer prisonnier. Mais vingt-quatre heures ne s’étaient pas
écoulées que le jeune gentilhomme était réclamé par l’autorité
militaire.
Aux yeux de la _Commandature_, le duel n’était pas un délit entraînant
une détention préventive, et comme l’adversaire de M. de Hinkeldey était
officier de la réserve, il fut mis en liberté.
M. de Rochow put reprendre son siège à la Chambre haute. La veille, le
président de cette assemblée, le prince de Hohenlohe, avait exprimé en
ces termes la sympathie qu’il éprouvait pour M. de Rochow:
«Un de nos collègues, placé entre la loi du pays et les exigences de
l’honneur, a obéi à celles-ci, ce qui l’a empêché de se trouver au
milieu de nous.»
L’enterrement de M. de Hinkeldey eut lieu le 17 mars.
Le roi voulut accompagner jusqu’au cimetière celui qui avait été son
fidèle serviteur.
Malgré les bruits alarmants mis en circulation, malgré la menace d’un
projet d’attentat contre sa personne, Frédéric-Guillaume ne recula pas.
Ses conseillers eurent beau le supplier de ne pas se montrer en public,
la reine elle-même se jeta à ses genoux pour le dissuader de sortir, il
resta inébranlable. Auteur moral et involontaire du duel entre Hinkeldey
et M. de Rochow, il devait, disait-il, cette dernière marque
d’attachement et de reconnaissance à un collaborateur dévoué.
Stieber, qui avait remis à Sa Majesté la cassette de fer renfermant les
papiers du défunt, avait du reste garanti sur sa tête que le roi ne
courait aucun risque.
Tout se passa en effet le plus correctement du monde.
Le carrosse du roi venait immédiatement après le char funèbre, et
pendant le long trajet de la maison mortuaire au cimetière, on vit plus
d’une fois Sa Majesté essuyer ses larmes.
Une foule immense et respectueusement silencieuse s’était massée sur le
passage du cortège.
Rentré au palais, Frédéric-Guillaume fut pris d’une syncope. Et à partir
de ce jour, sa santé déclina rapidement, certaines perturbations
cérébrales se produisirent, qui inquiétèrent vivement ses médecins.
C’étaient des troubles accidentels ou fébriles de la raison, des
hallucinations qui l’obsédaient dès qu’il était couché. A ses côtés, il
voyait le cadavre de son ami Hinkeldey, remuant les yeux et le regardant
d’un air de reproche. C’est en vain qu’il cachait sa tête dans ses mains
ou sous les draps, la funèbre vision était toujours là, devant lui. Son
caractère changeait. Il interprétait tout en mal. Le cours de ses
pensées semblait se ralentir, s’épuiser. Il répétait les mêmes mots; il
y avait des arrêts dans ses paroles; et son écriture était devenue un
barbouillage indéchiffrable. Des mots manquaient, des lettres étaient
tronquées, les jambages se heurtaient, couraient en zigzags, couverts de
ratures et de taches d’encre. L’intonation de la voix n’était plus la
même.
Ces symptômes étaient trop alarmants pour que les médecins n’agissent
pas avec toutes les ressources de la science. Ils parvinrent, sinon à
pallier le mal, du moins à en arrêter les trop rapides progrès.
Mais une crise inévitable était prochaine.
* * * * *
Le 16 septembre 1857, il y eut grande parade sur la _Schlossfreiheit_,
c’est-à-dire sur la place circulaire et très large qui s’étend devant le
Vieux Château royal, à Berlin. La plus grande partie de la garnison de
la capitale défila aux sons des fifres et des tambours devant la statue
équestre du «vieux Fritz».
En passant au pied de l’image de granit du conquérant de la Silésie, les
grenadiers présentaient les armes à la fois à la statue et aux
personnages vivants qui se tenaient groupés devant le piédestal.
Le roi Frédéric-Guillaume était là, à la tête d’un nombreux état-major.
Il avait à sa droite un général portant l’uniforme français, que les
vétérans à barbe grise, décorés de la Croix de Fer de 1813, regardaient
avec stupeur, comme le spectre ressuscité du héros légendaire
d’Austerlitz et d’Iéna.
Ce n’était pourtant pas Napoléon 1er sorti de son tombeau de marbre des
Invalides pour venir parader à Berlin; ce n’était que son neveu, le
prince Jérôme, fils du roi de Westphalie, envoyé en Allemagne par son
impérial cousin Napoléon III afin de sonder le roi de Prusse et son
entourage sur l’éventualité d’une alliance contre l’Autriche, dont la
politique éveillait alors de plus en plus les susceptibilités des
Tuileries.
Une série de fêtes avait été organisée en l’honneur de celui que les
feuilles officielles traitaient d’Altesse, mais que le _Kladeradatsch_
appelait irrévérencieusement Plon-Plon.
Cette revue clôturait le programme dressé par le grand maréchal de la
cour, car depuis longtemps le roi ne s’occupait plus de rien. Sa santé,
sérieusement ébranlée, s’était cependant un peu remise, mais pas au
point de lui permettre de donner de nouveau ses soins aux affaires.
Il avait tenu à prendre part à toutes les fêtes, les fatigues qu’il en
avait ressenties l’avaient fortement éprouvé. Le matin, il était tombé
en syncope; peu s’en était fallu que l’on décommandât la parade. Mais
par un singulier effort d’énergie, il fit assez bonne contenance pendant
la revue, bien qu’il ne répondît que par des monosyllabes aux
compliments flatteurs que le prince Napoléon lui adressait sur la bonne
tenue de ses troupes et la précision de leurs mouvements.
Quand la revue fut terminée, on vit défiler devant le roi et la statue
du «vieux Fritz» les plus beaux équipages de Berlin. Il y avait là toute
la noblesse et tout le corps diplomatique.
Dans une des dernières calèches, le roi reconnut Mme de R..., la belle
Autrichienne, en compagnie du comte de Rochow, le meurtrier de
Hinkeldey.
Aussitôt la figure du roi changea; le souvenir funeste de la tragédie de
Charlottenbourg revint à son esprit dans toute sa sanglante horreur. Il
s’imagina revoir devant lui le cadavre de Hinkeldey. Ses hallucinations
étaient revenues.
C’est à peine si, arrivé devant le palais, il eut la force de descendre
de cheval et de monter dans la chaise de poste qui le ramena au galop à
Sans-Souci.
Deux domestiques durent le soutenir pour l’aider à monter dans ses
appartements. Entré dans sa chambre à coucher, il s’assit devant un
petit guéridon sur lequel il y avait toujours un flacon d’eau-de-vie de
grains et un de kummel Gilka comme en boivent les maçons.
Il prit le flacon de kummel et se mit à le vider à gorgées bruyantes,
précipitées, le goulot sur les lèvres. Les deux valets de chambre se
tenaient à ses côtés, respectueux et impassibles, comme des gens
habitués à un pareil spectacle. En vain les médecins avaient prescrit à
Sa Majesté un régime rigoureux s’il voulait éviter d’autres crises.
Pendant quelque temps, il s’était modéré dans son abus des boissons
alcooliques, et sa santé s’était un peu rétablie; mais depuis un mois,
même le champagne, qu’il aimait tant jadis, n’avait plus de saveur pour
son royal gosier; il lui fallait de l’alcool, du «dur», comme disent les
ivrognes de profession.
Quand il eut fini le flacon, un sourire hébété dérida sa figure; il
demanda qu’on le couchât; tout tournait autour de lui. Il parlait par
saccades, avec beaucoup de peine, comme si sa bouche eût été pleine de
bouillie. Une écume blanchâtre moussait au coin de ses lèvres. Ses yeux,
aux pupilles horriblement dilatées, étaient hagards. Il contractait ses
membres, serrait les poings, se pelotonnait, comme sous une impression
de terreur, au fond du lit.
Les deux valets de chambre, effrayés, firent immédiatement chercher le
médecin.
Quand celui-ci arriva, Frédéric-Guillaume était en proie à une crise
terrible:
--Ah! brigands... hurlait-il; et à tort et à travers il agitait ses bras
nus pour se défendre contre des fantômes imaginaires.
L’ivresse l’avait plongé dans cette prostration du rêve accompagné
d’hallucinations et de cauchemars, qui est le commencement de la folie.
L’agitation produite par l’irritation du cerveau et l’excitation des
liqueurs alcooliques se prolongea pendant plusieurs jours. Puis, sous
l’action de remèdes puissants, les convulsions douloureuses des muscles
cessèrent; il y eut une accalmie; mais les médecins ne purent rien
contre l’oblitération des facultés mentales. Les idées étaient de plus
en plus confuses, incohérentes, l’imagination déréglée, le discernement
obscurci. On eût dit qu’il rêvait tout haut.
Souvent, il restait des heures entières sans rien dire, muet, assis dans
son fauteuil, les regards fixés sur quelque chose qu’il voyait dans le
monde imaginaire où il était.
Quand on lui demandait des nouvelles de sa santé, il répondait: «Vous
voulez savoir comment va le roi Frédéric? Mais il n’y a plus de roi
Frédéric. Il est mort. Ils l’ont assassiné avec Hinkeldey. Ce que vous
voyez devant vous est un mannequin qui lui ressemble. Vous devriez bien
leur dire d’en faire un autre. Ce rôle de mannequin est ridicule et
fatigant.»
Parfois, il se sentait si lourd qu’il ne pouvait marcher, ou si léger
qu’il voulait voler, ou si gros qu’il ne pouvait plus remuer dans la
chambre qu’il croyait remplir tout entière.
Il vieillissait et maigrissait à vue d’œil. Il ne mangeait plus et
demandait toujours à boire. A la tombée de la nuit, des peurs subites le
prenaient, secouant tout son corps, provoquant un roulement convulsif
des yeux.
Il traîna ainsi pendant trois ans, n’étant plus que l’ombre de lui-même.
Son état fut soigneusement caché au public. Son frère, le prince de
Prusse[25], exigea que la régence lui fût conférée.
[25] L’empereur actuel.
Enfin, un soir, le 30 décembre 1860, Frédéric-Guillaume s’éteignit
doucement et presque oublié.
On l’enterra, conformément au vœu qu’il avait exprimé, dans la petite
église de la Paix, à Potsdam.