Entrevue secrète d’un journaliste prussien avec un homme
d’État autrichien.--Mission confidentielle de M. Wollheim en
Italie.--Son retour à Paris.--Ses relations avec M. de Girardin et
l’_Agence Havas_.--Petit voyage à la recherche de subventions
allemandes.--Entretien de M. de Bismarck avec M. Wollheim.--M. le
chevalier retourne au service de la Prusse.--Son voyage de Berlin à
Reims pendant la campagne de 1870.--Il se fait passer pour un
Espagnol.--M. Wollheim, rédacteur en chef du _Moniteur de
Reims_.--Instructions relatives à la presse française.--M. de
Saufkirchen et la peste bovine.--Un duel ridicule.--Gracieuse
hospitalité de la veuve Pomery.--Perte des traces du «reptile» Wollheim.
Bien que l’hôtel de Bristol ne ressemble guère à un hôtel, car ce mot
n’est pas même inscrit au-dessus de ses deux portes sévèrement encadrées
de noir qui donnent sur la place Vendôme et conduisent chacune dans une
cour différente, il n’est pas de Parisien un peu au courant de Paris qui
ne le connaisse et sache que c’est encore aujourd’hui un des hôtels les
plus fashionables de la capitale. Son extérieur correct, ne se
distinguant presque pas de celui des aristocratiques hôtels particuliers
qui l’entourent, indique une clientèle sérieuse et choisie d’hommes
d’État, de diplomates, d’ambassadeurs, de hauts dignitaires étrangers.
Là, rien du va-et-vient étourdissant et banal de ces grands
caravansérails modernes qui ressemblent à des Babels où se confondent
toutes les langues et toutes les nationalités. Les escaliers et les
couloirs sont discrets et silencieux. Pas de nuées de sommeliers qui
s’abattent sur vous, pas de portier en uniforme et à casquette galonnée
posté en sentinelle; on se croirait dans une maison privée, on y est
aussi tranquille et à l’aise que chez soi.
Déjà sous Louis-Philippe les grands seigneurs venant de Londres, de
Vienne ou de Berlin, descendaient de préférence à l’hôtel de Bristol,
dont ils savaient mieux que personne apprécier la nuance de tenue. Mme
de Montijo et sa fille, qui habitaient place Vendôme, y faisaient de
fréquentes apparitions. En 1848, le prince Napoléon y logea; mais comme
il ne put obtenir du propriétaire, orléaniste enragé, un appartement
avec balcon sur la place, il transporta ses pénates ambitieuses à
l’hôtel du Rhin, devant lequel se produisirent les manifestations
populaires que l’on sait. C’est à l’hôtel du Rhin que fut arrangée sa
candidature et que se tinrent les conciliabules impérialistes jusqu’à
l’installation du prince à l’Élysée.
Au mois de mars 1856, par une de ces jolies et fines matinées
parisiennes qui ont déjà le charme riant du printemps, un personnage à
tournure germanique, les lunettes d’or à cheval sur un gros nez, des
gants neufs mal boutonnés, la démarche pédante et solennelle, se
présentait devant la loge du concierge de l’hôtel de Bristol. Avec un
accent tudesque des plus prononcés et d’une voix emphatique, il demanda:
--S. Exc. M. le comte de Buol, ministre des affaires étrangères de S. M.
Impériale d’Autriche, est-elle chez Elle?
--Veuillez, s’il vous plaît, monsieur, me remettre votre carte ou me
dire votre nom.
Le visiteur déboutonna son paletot marron, prit dans la poche de sa
redingote un petit portefeuille en maroquin orné de ses initiales
surmontées d’une couronne et en retira une carte qu’il tendit au
concierge.
Quand celui-ci eut vu le nom de l’étranger, il s’inclina en souriant:
--Parfaitement, monsieur... Son Excellence est chez Elle.
Il sonna. Un domestique conduisit l’étranger au premier étage, à la
porte de l’appartement occupé par S. Exc. le ministre des affaires
étrangères d’Autriche, à ce moment à Paris pour prendre part aux séances
du Congrès.
M. le comte de Buol était devant son bureau, en robe de chambre de soie
richement brodée et en cravate blanche. Dès qu’il aperçut le matinal
visiteur, ses petits yeux s’aiguisèrent de malice, et il répondit par un
salut sec et froid de nobleman anglais à la profonde révérence de
l’Allemand.
--Monsieur le chevalier, dit le ministre, je vous ai écrit de venir me
rejoindre à Paris, où vous pourrez m’être très utile pendant le
Congrès... Tous les matins, à la même heure, vous vous présenterez chez
moi, et je vous dirai les points à traiter dans vos correspondances...
Nous sommes très attaqués depuis quelque temps. Il s’agit de ne pas se
laisser manger... La Russie nous en veut; la Prusse cherche à
circonvenir l’empereur Napoléon, et les Piémontais ameutent la presse
contre nous en nous représentant comme des barbares... Le jeu du Piémont
et de la Prusse est de s’attirer les sympathies de la France en
affichant un libéralisme exagéré, opposé aux vieilles idées prétendues
rétrogrades de l’Autriche... Les journaux français donnent dans le
panneau... Sans qu’ils s’en doutent, ils reçoivent des inspirations de
Turin et de Berlin... L’Autriche est conspuée... Il faut que nous
accommodions ce Congrès à notre sauce, et comme vous êtes bon cuisinier,
je vous ai fait venir... A demain, monsieur le chevalier, fit M. le
comte de Buol en se levant pour prendre congé du visiteur.
--A propos, reprit le ministre, j’oubliais de vous recommander de
fréquenter les cabinets de lecture, les cafés de Paris où se réunissent
vos compatriotes, afin de me tenir au courant de leurs faits et
gestes...
L’Allemand se plia en révérences répétées et se retira.
M. le chevalier Wollheim da Fonseca, docteur en droit, ancien _privat
docent_ à l’Université de Berlin, ex-directeur du théâtre de Hambourg,
auteur de plusieurs traités de droit international et d’une infinité de
brochures exécutées sur commande comme des pantalons ou des bottes à
l’écuyère, avait mis depuis deux ans sa plume féconde au service de
l’Autriche.
Détaché du «bureau de l’esprit public», qui fonctionnait alors sur les
bords du Danube, il était venu rejoindre M. de Buol, son patron, à
Paris.
Pendant toute la durée du Congrès qui suivit la guerre de Crimée, il
envoya à une dizaine de journaux allemands, danois et américains des
lettres inspirées par le ministre des affaires étrangères d’Autriche, et
il recueillit pour ce haut fonctionnaire divers renseignements qui ne se
chuchotaient que dans les coulisses de la diplomatie interlope.
* * * * *
M. le chevalier Wollheim da Fonseca personnifie le type le plus accompli
du _reptilis vulgaris domesticus_. On l’emploie à toutes les besognes,
aux œuvres les plus basses, et il s’en glorifie avec une naïveté
cynique. Dans une sorte d’autobiographie qu’il vient de publier[26], il
fait étalage de ses accointances «mystérieuses», de ses besognes
occultes, racontant avec une prolixité de policier tous ses tours de
bâton, dévoilant ses intrigues, se vantant d’avoir touché, tel jour, à
telle heure, telle somme sur la caisse des fonds secrets.
[26] _Neue Indiscretionen von Wollheim da Fonseca_, Berlin. Krempel
éditeur, 1883.--Le volume doit avoir une suite.
En 1857, ce «reptile», encore à la solde de l’Autriche, se glissa en
Italie jusqu’aux pieds de Cavour, qu’il avait connu à Paris pendant le
Congrès, et que le cabinet de Vienne l’avait chargé de confesser. Mais
Cavour était sur ses gardes. Il l’écouta avec une patience dénuée
d’intérêt et finit par lui demander comment il se faisait qu’il portait
un nom à moitié germanique et à moitié latin.
Le gouvernement de Vienne payait alors bien plus largement que celui de
Berlin. A la suite de ce voyage, l’habile chevalier reçut les sommes
nécessaires à la création d’une revue politique hebdomadaire: _Die
Controlle_, destinée à défendre les intérêts de l’Autriche, qui
commençaient à être sérieusement menacés par la Prusse. M. Wollheim fit
paraître ce journal à Hambourg, sa ville natale.
En 1864, le _Contrôle_ disparut, et M. le chevalier s’étant brouillé
avec ses patrons, vola sous d’autres cieux à la recherche de la
meilleure des subventions. Il revint sur les rives de la Seine, où
fleurissait dans tout son éclat l’espionnage prussien. Manœuvrant avec
l’habileté d’un vieux loup de mer, M. le chevalier Wollheim da Fonseca
commença par se rapprocher lentement de M. Bamberg, consul de Prusse,
agent attitré de M. de Bismarck, et grand dispensateur des récompenses
secrètes. M. Bamberg ne manqua pas de présenter un aussi précieux
personnage à M. Drouyn de l’Huys. Le ministre des affaires étrangères
s’entretint longtemps avec l’ex-«reptile» au service de l’Autriche et
lui demanda un Mémoire sur la question danoise, qu’il lui paya en belles
paroles. M. le chevalier, qui préférait les espèces sonnantes et
trébuchantes, se plaint avec amertume de ce manque d’égards et trouve
les Français, en général, assez «serrés». Dans ses _Indiscrétions_, il
médit également beaucoup de M. Émile de Girardin, qui lui marchandait
ses informations et ses articles comme une livre de beurre à la halle.
Pour décider l’illustre maître de l’alinéa, M. Wollheim le menaçait de
porter «la marchandise» à la concurrence du coin,--à M. Nefftzer,
directeur du _Temps_.
Grâce à ses relations, M. Wollheim entra au _Mémorial diplomatique_,
rédigé par un Autrichien, M. Delabrauz, et il fut en même temps engagé
par l’_Agence Havas_ en qualité de traducteur.
L’_Agence Havas_ avait alors à sa tête, dit M. da Fonseca, les deux
frères, Auguste et Chrétien, pour la partie administrative et
commerciale, tandis que M. Ernaud, «un homme très instruit et très
aimable», s’occupait de la partie littéraire. M. Auguste Havas était, au
dire du chevalier, un homme habile mais brutal. M. Chrétien était plus
sympathique. L’Agence subissait alors l’influence du gouvernement
impérial, comme elle fut depuis sous la coupe des cinquante et quelques
ministères qui se sont succédé en France. Quand une dépêche douteuse ou
suspecte arrivait, M. Auguste sautait en voiture et allait demander des
instructions particulières à M. Rouher.
Au cours de son travail quotidien, M. Wollheim remarqua combien le
khédive Ismaïl était bien traité dans les fameuses «feuilles bleues»; on
ne négligeait aucune occasion de le mettre en relief, de le proclamer un
grand prince; on citait son administration comme un modèle de sagesse et
d’économie.
M. Wollheim voulut aller au fond des choses. En furetant, il découvrit
dans les papiers que le souverain égyptien avait souscrit une quantité
inusitée d’abonnements à l’_Agence Havas_.
Grâce à cette subvention indirecte, le khédive se faisait porter aux
nues. «Cela une fois constaté, raconte M. da Fonseca, il me vint une
idée que je crus sainement patriotique; j’avais remarqué que la rubrique
_Allemagne_ était généralement fort écourtée dans les feuilles
Havas[27], et que les articles concernant ce pays n’étaient pas rédigés
sur un ton des plus bienveillants. J’en conclus que la plupart, sinon
tous les gouvernements allemands, avaient négligé de se faire inscrire
sur la liste des abonnés de la correspondance. Cinquante francs (13
thalers 1/3) par mois pour quelques lignes de publicité, c’était
évidemment trop cher, étant donné les principes d’économie de nos sages
ministres des finances. Les journaux français eux-mêmes trouvaient le
prix de la correspondance _Havas_ trop élevé. Ne pouvant obtenir une
réduction, ils firent leur _pronunciamiento_ et organisèrent une
contre-agence. Mais comme le gouvernement leur refusait toute
communication, ils retombèrent sur le sol, les ailes brisées, et se
virent forcés de dire leur _pater Havas peccavi_ et de continuer à
_abouler_ leurs cinquante _balles_ par mois.»
[27] Il s’agit ici des feuilles dites bleues, qui sont communiquées
par l’agence aux journaux abonnés et qui contiennent des
correspondances de toutes les capitales européennes. Les journaux
font généralement précéder la publication de ces correspondances de
la mention: «_On nous écrit de..._»
Cette dernière phrase, aussi élégante qu’expressive, se trouve en
français dans le livre de M. Wollheim, qui tient à prouver que l’argot
des brasseries parisiennes lui est familier.
Mais écoutons la suite. «Ne serait-il pas possible, se demanda le
chevalier, qu’un roi allemand fasse ce que fait un simple vice-roi
d’Égypte?
«N’écoutant que mon zèle patriotique, je dis un jour à M. Havas:
«--J’ai une proposition à vous faire, monsieur Auguste. Que diriez-vous,
si je vous procurais quelques abonnements parmi les différents
gouvernements qui règnent sur les trente-deux États de la Confédération
germanique? Seriez-vous disposé, le cas échéant, à consacrer une plus
grande attention dans votre feuille aux affaires d’outre-Rhin?»
«Les traits bilieux et parcheminés du ministre des finances de la maison
Havas s’éclairèrent tout à coup. Il devint aimable, ou à peu près:
«--Voilà une proposition qui vaut la peine qu’on l’examine, me dit-il.
Demain, après le courrier, attendez-moi au café Cardinal, au coin de la
rue Richelieu et du boulevard des Italiens.»
Il paraît que cette idée de conquérir de nouveaux abonnés trottait
tellement par la tête de M. Auguste, qu’il n’attendit pas le rendez-vous
fixé par lui-même. Il alla trouver son collaborateur dans son bureau et
le pria de laisser de côté pour ce jour-là les feuilles suédoises,
danoises, grecques, etc., que M. Wollheim, polyglotte émérite, avait
l’habitude de traduire.
«--Partez pour Berlin et pour Vienne, fit M. Auguste: nous vous donnons
six semaines de congé; vos appointements courront et vous voyagerez aux
frais de la maison; tâchez d’obtenir six à huit abonnements à cent
francs par mois, dont cinquante pour la maison et cinquante pour
vous,--seulement, ajouta M. Auguste, en homme qui ne perd pas la carte,
comme vos visites aux différents ministres vous laisseront du temps de
reste, vous aurez l’obligeance d’aller voir tous les journaux qui se
publient dans les capitales allemandes, pour vous entendre avec eux au
sujet de nos annonces et pour leur demander quelle commission ils
veulent nous accorder[28].»
[28] _Neue Indiscretionen_.
M. da Fonseca, transformé en double commis-voyageur, «fit» dans la
politique et dans les annonces. Suivons-le dans ce qu’il appelle
lui-même son expédition des Argonautes à la recherche des fonds secrets,
cette toison d’or gardée non par des dragons, mais par une infinité de
ministres, de conseillers auliques, intimes et secrets.
M. Wollheim alla droit au but. Arrivé à Berlin au mois de février 1865,
il demanda une audience à M. de Bismarck, ministre président du conseil
de Prusse. Au moment où l’huissier introduisit le solliciteur dans le
cabinet du ministre, celui-ci était assis derrière son bureau, à moitié
caché par un amoncellement de brochures, de documents et de cartes
géographiques.
«L’homme d’État prussien, raconte M. Wollheim, me toisa d’un seul
regard, rapide comme un éclair; il se leva, vint à ma rencontre d’un pas
élastique, bien qu’il ne fût pas exempt, dans son maintien, de quelque
raideur. Après m’avoir dévisagé, il me montra du geste un siège devant
lequel était étendue la peau d’un ours, tué sans doute par
l’officier-diplomate pendant son séjour en Russie...
«--Je suis très heureux, dit-il, non sans une nuance d’ironie dans la
voix, de faire la connaissance personnelle d’un de nos plus intimes
ennemis.»
«Très surpris par cette apostrophe dite d’un ton enjoué et à laquelle
j’étais loin de m’attendre, je répondis en souriant vaguement:
«--_Votre Excellence est trop bonne._»
Et M. Wollheim s’informa très candidement pour quel motif M. de Bismarck
le considérait comme un ennemi de la Prusse.
Le premier ministre rappela à l’oublieux ex-reptile à la solde de
l’Autriche qu’il avait écrit, par ordre du cabinet, différentes
brochures dirigées contre la Prusse, qui ne devaient pas le faire noter
d’une façon bien avantageuse à Berlin. M. le chevalier da Fonseca prit
son air bête, ce qui sans doute ne lui coûtait guère d’effort, et fit
comme s’il ne comprenait pas.
L’entretien dura longtemps, et le commis-voyageur de la maison Havas ne
manqua point de donner libre cours à son babillage sur la question
autrichienne, la question danoise, les affaires des duchés, etc. Quant à
l’objet de sa visite, les abonnements à la correspondance Havas, il
obtint la promesse que le gouvernement prussien en prendrait
quelques-uns.
«--Il faut vous adresser à M. le conseiller de légation Keudell, ajouta
le futur chancelier; c’est lui qui s’occupe de la presse. Au fond, tout
ce que les journaux écrivent ou n’écrivent pas m’est indifférent. Mais
je ne voudrais pas cependant que vous vous fussiez dérangé inutilement.»
A la fin de cette entrevue, M. de Bismarck ayant appris que son
interlocuteur allait se rendre à Vienne:
«--Connaissez-vous le ministre des affaires étrangères autrichien
actuellement en fonctions? demanda-t-il.
«--Je n’ai pas cet honneur, répondit M. Wollheim, mais j’espère qu’il me
recevra aussi favorablement que Votre Excellence.
«--Vous connaissez plusieurs de ces messieurs des affaires étrangères à
Vienne?
«--Oh! oui. Il y en a même qui sont de mes bons amis.
«--Eh bien! rendez-moi le service, fit M. de Bismarck, d’un ton solennel
et décidé, de dire ceci en mon nom à messieurs les Viennois: _Ils ne
savent pas ce qu’ils veulent, mais moi je sais ce que je veux et je le
leur prouverai..._»
Le lendemain M. Wollheim se rendit chez l’_alter ego_ de M. de Bismarck,
le conseiller Keudell, dont le talent musical (il est excellent
pianiste) produisait sur M. de Bismarck le même effet calmant que la
lyre d’Orphée sur les bêtes fauves. M. de Keudell reçut très froidement
le plénipotentiaire de «M. Auguste», mais il l’informa que le
gouvernement prussien consentait à prendre quatre abonnements à la
correspondance Havas, et que le grand dispensateur de la manne
«reptilienne», M. Bamberg, était chargé d’en verser le montant contre
reçu en bonne et due forme. Mais notre excellent chevalier ajoute qu’il
eut beaucoup de peine à tirer de M. Bamberg la somme convenue. Ce ne fut
que trois mois plus tard, en mai, que la caisse des fonds secrets de
Prusse s’entr’ouvrit au profit de la célèbre Agence[29].
[29] Tous ces renseignements, nous le répétons, sont empruntés à
l’ouvrage déjà cité: _Neue Indiscretionen_, par M. Wollheim da
Fonseca. C’est donc à cet auteur que remonte la responsabilité de
ces révélations.
Les Autrichiens se montrèrent plus empressés; leurs quatre abonnements
furent payés rubis sur l’ongle.
M. de Beust, alors ministre de Saxe, à qui M. da Fonseca s’adressa
également, ne prit pas d’abonnement.
Voyant décidément qu’il n’y avait plus rien à glaner du côté de
l’Autriche, et comme d’autre part M. Drouyn de L’Huys continuait à
apprécier très platoniquement les services de M. Wollheim, celui-ci
résolut de se tourner ouvertement vers la Prusse et de saluer le soleil
levant. Il eut l’idée de créer une grande agence télégraphique à la
dévotion du gouvernement prussien, et dans sa proposition il insista sur
l’utilité d’un tel projet au moment où la guerre de 1866 allait éclater.
Mais la première offre fut assez dédaigneusement repoussée par M. de
Bismarck; quant à la seconde demande, qui devait être remise directement
au roi par le lecteur ordinaire de Sa Majesté, un ancien comédien, M.
Schneider, elle resta en souffrance à Berlin: Sa Majesté était déjà
partie pour l’armée avec le grand état-major, quand arriva la missive de
M. le chevalier Wollheim da Fonseca.
C’était pour combattre l’Autriche que M. da Fonseca proposait de créer
le bureau en question. Mais son idée fut définitivement écartée. Comme
fiche de consolation, on lui accorda une maigre subvention de cent
thalers par mois, dans le but de faire reparaître à Hambourg, où il
était retourné, son journal hebdomadaire: _Die Controlle_.
Cette feuille, autrichienne avant 1866, devint prussienne. La couleur
politique changeait avec la couleur de l’argent.
Comme ce sont ceux qui payent le moins qui se montrent le plus
exigeants, on ne fut pas satisfait, paraît-il, en haut lieu, des
services rendus par le _Contrôle_, qui ne contrôlait pas grand’chose. On
trouvait qu’il y avait trop de nouvelles théâtrales et pas assez de
renseignements politiques; on chicana bientôt M. de Wollheim sur ces
misérables 375 francs qu’on lui attribuait par mois, et finalement on
les lui supprima. C’était peu de temps avant la guerre de 1870. Pour la
seconde et dernière fois la _Controlle_ mourut de sa triste mort.
M. le chevalier Wollheim da Fonseca, redevenu disponible, était entré en
pourparlers avec un grand journal anglais pour l’envoi de
correspondances de Berlin, lorsqu’il reçut, au mois de septembre 1870,
une dépêche du prince Charles de Hohenlohe, ainsi conçue:
REIMS. _Si vous êtes disposé à accepter un poste de journaliste auprès
du gouvernement militaire de cette ville, je vous prie de venir
immédiatement ici._
Ayant le choix entre la position indépendante de correspondant d’une
grande feuille britannique et celle de _Presshusar_[30] à la solde d’un
gouvernement, le fier chevalier n’hésita pas une minute.
[30] Hussard ou cosaque de la presse.
Dès le lendemain, un train express l’emportait vers la France envahie.
Comme tant d’autres, après y avoir joui de l’hospitalité la plus entière
et vécu pendant un an de l’argent des contribuables français (il avait
rempli en 1867 les fonctions d’interprète en chef au bureau de poste
établi dans l’enceinte du Champ de Mars), ce preux Hambourgeois revenait
en France en vainqueur; il accourait à l’heure de la curée.
Le voyage ne s’effectua pas sans encombre, sans quelques petites
mésaventures. Jusqu’à la frontière, cela alla bien; mais à partir de
Forbach, toute exploitation réglementaire ayant cessé, pour continuer sa
route il fallait s’en remettre à la grâce de Dieu.
Bien que muni d’un billet de première classe, M. le chevalier voyage de
Forbach à Pont-à-Mousson dans un wagon à bestiaux, avec des prisonniers
français qui le prennent d’abord pour un «mouton» chargé de les
espionner, mais qui s’apprivoisent lorsque M. le chevalier se met à
raconter en argot militaire ses campagnes de 1832 en Portugal, où il a
servi dans un bataillon de tirailleurs français auxiliaire; et lorsqu’il
offrit des cigares et du vin, M. de Wollheim raconte que les «les
pauvres diables lui serrèrent la main»; il prétend même qu’il fut
acclamé, mais la Prusse aussi a ses gascons.
A Commercy, notre «reptile» essaye de s’introduire dans un wagon de
seconde classe. Trois officiers qui s’y trouvent repoussent brutalement
leur compatriote. M. le chevalier nous dit qu’il serait resté en panne
sur le quai de la gare, si de simples soldats, plus humains et plus
hospitaliers que leurs chefs, n’avaient consenti à le recueillir dans un
compartiment des troisièmes, où il passa la nuit à jeun, mais rêvant
qu’il faisait un excellent souper chez Hiller, le Brébant de Berlin.
Le lendemain soir, on arrive à Châlons. Nouvelle halte de nuit à cause
des francs-tireurs et des détachements d’infanterie qui battent
l’estrade et coupent fréquemment la voie. Tourmenté par la faim et
surtout par la soif, M. de Wollheim se met en quête d’un restaurant,
d’un marchand de vin, d’une auberge ou de tout autre établissement de ce
genre. Il s’adresse à quelques officiers qui se promenaient dans la rue
et dans les «vignes du Seigneur». L’un de ces guerriers lui désigne une
maison d’assez belle apparence, dont les fenêtres sont illuminées.
Aiguillonné par le désir de faire un bon repas, le noble chevalier se
dirige rapidement vers l’endroit désigné, mais il est tout étonné de
trouver, au lieu d’un maître d’hôtel, de garçons et de femmes de
chambre, des soldats de la landwehr répandus dans le vestibule et
couchés sur les escaliers. Il avise un brigadier et lui demande par où
l’on va dans la salle à manger.
--Quelle salle à manger? répond le brigadier. Où vous croyez-vous donc
ici?
--Dans une auberge; un officier à qui je me suis adressé m’a désigné
cette maison comme telle.
Le peloton entier partit d’un bruyant éclat. Ce jour-là on rit dans
l’armée prussienne comme dans la gendarmerie française.
--Comment, comment, s’esclaffait le brigadier, comment? Ils vous ont dit
que c’était une auberge! Eh bien, ils se sont joliment f... de vous.
Savez-vous où vous êtes? Dans la prison de la ville, tout bonnement.
Suivez la rue jusqu’au coin, tournez à gauche, puis à droite, et vous
aurez un hôtel devant vous.
Le lendemain, nouvelle étape qui s’arrête à Épernay. Là, le chevalier
Wollheim da Fonseca se fait passer pour Espagnol; il trouve, grâce à ce
changement de nationalité, un bon bourgeois de Reims qui s’engage,
moyennant la somme de dix francs, à le prendre dans son véhicule pour le
transporter en ville.
On file rapidement. En route, le père Valmot--c’est le nom du
Rémois--s’arrête dans un cabaret, pour laisser souffler ses chevaux et
vider un flacon.
La salle basse de l’auberge est remplie de buveurs, de paysans armés de
fusils à tabatière, de pistolets et de sabres. M. de Wollheim boit sec
et, selon son habitude, il bavarde. Il adresse même une harangue en
trois points à ses auditeurs, qui écoutent bouche béante cette
rhétorique de _privat docent_, quand tout à coup des cris du dehors se
font entendre: «Voici les uhlans, voici les uhlans!» Aussitôt les
paysans détalent et se cachent dans une cave dont la trappe se referme
sur eux. Vite le père Valmot grimpe sur son siège; son voyageur monte à
côté de lui et la voiture roule à fond de train. Mais les uhlans la
rattrapent, et le digne bourgeois de Reims voit avec stupeur son
Espagnol exhiber un passeport signé du commandant de place d’Épernay, et
sa surprise augmente quand il l’entend causer en patois allemand avec
les porte-lance.
En arrivant à Reims, le père Valmot, qui n’avait plus desserré les
dents, dit d’un ton de reproche au voyageur: «Vous êtes un petit
Prussien, monsieur l’Espagnol.»
Mais M. de Wollheim était arrivé à destination; c’était pour lui
l’essentiel.
C’est de la bouche même du grand-duc régnant de Mecklembourg, gouverneur
général militaire de la Champagne, que M. Wollheim apprend quel genre de
service on attend de lui et pour quel motif on l’a fait venir. Il
s’agissait de créer un journal officiel, destiné à servir de truchement
aux autorités allemandes auprès des populations françaises qu’elles
étaient appelées à régir.
--Avant tout, dit le grand-duc, et avant que je me prononce sur l’esprit
et la tendance qui doivent présider à la rédaction de ce _Moniteur_, il
faut que nous trouvions une imprimerie. Je vous autorise à vous en
procurer une, et je vous laisse le soin de recourir à tous les moyens
pourvu que nous en ayons une le plus tôt possible. Le prince Charles de
Hohenlohe vous prêtera tout son concours officiel, en qualité de
commissaire civil. Comme je sais que vous avez une plume très acérée, je
vous prie de bien vouloir, autant que possible, en atténuer les écarts.
Votre polémique doit avoir un caractère défensif et non offensif. Je
vous prie de ne pas faire étalage d’animosité envers la France et les
Français; au contraire, je désirerais vivement que l’amour-propre
national des Français fût ménagé. Voulez-vous me promettre de vous tenir
dans ces limites?
C’étaient là, à coup sûr, de généreuses paroles, qui décelaient un
adversaire chevaleresque. Mais M. de Wollheim n’entendait pas de cette
oreille. Il s’engagea, il est vrai, à «respecter» l’ordre de Son
Altesse; mais il fit remarquer qu’étant donné l’excitation des esprits
en France et l’irritation produite par les événements, il serait bien
difficile de laisser passer sans réponse les nombreuses et violentes
attaques des journaux français, et que son patriotisme pourrait parfois
répliquer avec vigueur à des agressions injustes.
Le grand-duc répondit qu’il tenait beaucoup à ne pas envenimer l’esprit
d’hostilité des habitants du territoire occupé, et que le prince de
Hohenlohe avait reçu des instructions détaillées relativement à la
presse.--Mais, continua l’Altesse, vous êtes déjà depuis hier à Reims,
pourquoi n’êtes-vous pas venu me voir immédiatement?
--Ah! répliqua le journaliste, ma toilette était tellement défectueuse,
que jamais je n’aurais osé me présenter ainsi devant Votre Altesse.
--Bah, fit le grand-duc, vous auriez pu vous présenter même avec des
pantalons en loques, vous étiez tout excusé... Mais ce sont là des
détails, l’important est d’avoir une imprimerie.
M. Wollheim se mit aussitôt en campagne. Après avoir essuyé différents
refus, il s’adressa enfin à M. Lagarde, un des principaux imprimeurs
rémois. Celui-ci ne paraissait pas tenir énormément à prêter ses presses
à l’impression du _Moniteur_ de l’invasion.
Voici, ou à peu près, la conversation qui s’engagea entre l’industriel
français et le journaliste allemand:
--Monsieur, bien votre serviteur, dit ce dernier; j’ai besoin d’une
imprimerie pour un journal dont j’ai l’honneur d’être le directeur et le
rédacteur en chef. Je viens m’entendre pour les conditions.
--C’est que... j’ai beaucoup d’ouvrage... plus que je n’en puis livrer,
et puis la plupart de mes ouvriers sont partis... enfin je regrette
infiniment... vous feriez peut-être bien de vous adresser à F..., mon
collègue.
--J’en viens de chez F..., de chez R..., de chez V... également; partout
on répond à mes offres par des défaites. Cependant il faut que le
journal paraisse. Aussi, je vais jouer cartes sur table. Si vous
consentez de bon gré à imprimer notre feuille, vous ferez une excellente
affaire, on sera très coulant sur les prix. Si vous refusez, le journal
paraîtra quand même, et chez vous, seulement votre imprimerie sera mise
en réquisition, séquestrée s’il le faut. Si vos compositeurs désertent,
eh bien, nous ne sommes pas embarrassés: dans nos bataillons il ne
manque pas de «typos» qui ont travaillé en France, et une équipe sera
bien vite trouvée. Ainsi choisissez: d’un côté, la fermeture de votre
maison, une grosse perte, peut-être la ruine; de l’autre côté, une bonne
opération avec des bénéfices certains.
M. Lagarde comprenait fort bien quelles désastreuses conséquences aurait
pour lui la mesure dont on le menaçait.
--Mais songez donc, fit-il, que si la population apprend que j’imprime
le _Moniteur_ prussien, on brisera tout chez moi. Après la guerre, le
gouvernement me poursuivra pour intelligence avec l’ennemi.
--Pour ce qui est d’une émeute, nous sommes de force à la comprimer et à
vous protéger, et ceux qui voudraient se livrer à des violences envers
vous seraient cruellement punis; quant au second point, je vous
garantis, moi Wollheim, _doctor juris_ et auteur d’une foule de
brochures, d’articles et de volumes sur le droit des gens, que vous ne
pouvez pas être inquiété. Tous les traités de paix portent que les
parties belligérantes s’interdisent de rechercher leurs nationaux pour
les faits de connivence avec l’ennemi, qui auraient pu se produire au
cours des opérations.
Nous ne savons pas de quelle façon l’entretien fut continué, mais il
aboutit à la réquisition suivante, qui fut envoyée à M. Lagarde le jour
même où il signait son contrat pour l’impression du _Moniteur_:
Le gouvernement général de Reims a décidé de faire paraître un journal
officiel. En vertu de cette résolution et vu votre refus d’accorder de
bon gré le concours de votre imprimerie, je vous fais parvenir l’ordre
de publier sans retard et dès que vous aurez reçu le manuscrit: Le
_Moniteur officiel du gouvernement général de Reims_.
Pour le cas où vous refuseriez encore à mettre votre imprimerie à ma
disposition, l’autorité militaire sera invitée à l’occuper. Pour le
cas où vos compositeurs refuseraient le travail, je les avertis que je
prendrai les dispositions nécessaires pour les y contraindre.
Le commissaire civil du gouverneur général,
Signé: CHARLES, PRINCE DE HOHENLOHE.
Le premier numéro de ce «Moniteur», qui paraissait à intervalles
inégaux, selon les événements et l’importance du service, fut publié le
8 octobre; il ne cessa son apparition qu’à la conclusion de la paix.
Chaque exemplaire était signé par M. Wollheim da Fonseca comme
rédacteur, et par l’imprimeur, dont le nom était précédé de la mention:
_Imprimerie mise en réquisition._
Un des premiers et des plus curieux documents communiqués par l’autorité
supérieure au nouveau rédacteur en chef de son «Moniteur» contenait les
instructions relatives à la presse française dans les départements
occupés. Le gouverneur y exprimait le désir «qu’en principe» les
journaux français continuassent leur publication; mais comme il vaut
mieux prévenir que réprimer, ils étaient assujettis à un «contrôle
préventif»,--bel euphémisme pour désigner la censure.
D’après ces instructions, les censeurs avaient à envisager les articles
qu’ils étaient appelés à «contrôler», sous deux aspects différents: les
articles contenant le simple récit des faits et les articles
d’appréciation.
Pour les premiers, le devoir du censeur était de veiller à ce que les
récits de faits ne fussent pas de nature à entretenir parmi les
populations françaises des espérances et des illusions pouvant provoquer
des soulèvements contre les autorités militaires allemandes. «Seulement,
disait le document, il convient d’examiner si les nouvelles de ce genre
doivent être simplement supprimées ou s’il ne vaut pas mieux les laisser
publier en les faisant précéder ou suivre d’une rectification
officielle. De cette façon, ajoute l’instruction donnée par le
commissaire civil, on parviendrait à ruiner de fond en comble le crédit
des journaux français auprès de leurs lecteurs. Quant aux articles de
raisonnement ou articles de fond, le censeur devra biffer tout appel à
la désobéissance ou à la résistance envers les autorités allemandes,
mais il pourra permettre la discussion calme et modérée des affaires
intérieures de la France; surtout lorsqu’il s’agira d’articles tendant à
faire prévaloir chez le lecteur la reconnaissance du fait accompli.»
Enfin le rédacteur de ce curieux document, fidèle au principe de
certains dentistes: «guérissez, mais n’arrachez pas», recommande de
«modifier autant que possible les articles hostiles», et «non de les
_supprimer_», et prescrit de ne tolérer la mention des actes du
gouvernement de Paris, que sous la rubrique: _Nouvelles d’origine
française_. Les actes du gouvernement allemand seuls peuvent être
désignés comme «documents officiels».
Le même jour où cette circulaire était adressée aux préfets (prussiens)
de Châlons, Rethel, Laon, Meaux, Versailles et Reims, M. Wollheim
recevait ses instructions particulières relatives à la publication du
_Moniteur_. Le chevalier avait décidé de confectionner le journal à lui
tout seul, il avait repoussé avec indignation l’offre de faire venir un
ou deux collaborateurs d’Allemagne.
Il s’était borné à demander que les appointements destinés à ces aides
lui fussent attribués. Le grand-duc de Mecklembourg lui avait
gracieusement accordé ce supplément de solde: «Allez, ne vous gênez pas,
vous auriez pu demander davantage, fit le prince en riant; en temps de
guerre, tout sort de la grande caisse.»
La «grande caisse» était celle des contribuables français, dont l’argent
devait, en vertu d’un autre ordre de l’autorité prussienne, être versé
entre les mains du receveur principal allemand, M. Pochhammer,
conseiller de n’importe quoi, et dont le nom tudesque fut changé par les
Rémois en celui de _Poche-amère_.
Si M. Wollheim da Fonseca avait réussi à éviter le concours importun de
collaborateurs, il n’avait pu échapper au joug d’un surveillant
officiel, qui lui fut octroyé dans la personne d’un diplomate bavarois,
M. le comte de Taufkirchen, commissaire civil adjoint, que ses propres
compatriotes ne se gênaient pas d’appeler comte de _Sauf_kirchen[31], à
cause de sa virtuosité dans l’art de sécher les _moos_ de bière de son
pays.
[31] _Saufen_ veut dire, en allemand, boire un peu plus qu’un
Polonais, presque comme un Bavarois.
M. de Tauf ou de Saufkirchen fut donc chargé de revoir, avant leur
insertion, les élucubrations de M. Wollheim, qui, du reste, fit tous ses
efforts pour échapper à cette tutelle. Il y réussit assez bien, le
diplomate bavarois n’était pas un mentor bien sévère; il fuyait
d’ailleurs avec empressement les longues dissertations remontant au
déluge et les digressions pédantes dont le rédacteur du _Moniteur_ ne
manquait jamais de le régaler, quand le comte se permettait une
observation ou faisait une réserve au sujet d’un article.
Si M. Taufkirchen laissait la bride sur le cou à l’_ex-privat docent_
pour la partie politique du journal, il s’occupait en revanche,
personnellement et avec une louable persistance, d’extirper la peste
bovine qui, au début de la guerre, ravageait la Champagne.
Chaque numéro du journal officiel contenait une ou plusieurs
circulaires, ordonnances, etc., concernant cette épidémie; les colonnes
du journal en étaient si encombrées, que les Rémois appelèrent la
feuille de M. Wollheim le _Moniteur bovin_. Les efforts de M.
Taufkirchen ne furent du reste point stériles, la maladie ne s’étendit
pas aux Prussiens, elle disparut au début de l’hiver; et jugeant sans
doute sa tâche terminée, M. de Taufkirchen s’en retourna en Allemagne.
M. Wollheim, se sentant complètement libre de toute entrave, poussa un
grand _ouf!_ il se mit alors à entasser dans le _Moniteur_ une montagne
d’articles lourds et indigestes, bourrés de citations, pour démontrer
que l’Allemagne était la première nation du monde et que les Français
n’avaient plus qu’à se prosterner devant les souverains, les généraux,
les _privat docent_ venus d’outre-Rhin.
Dans un article inséré en tête d’un des premiers numéros du _Moniteur_,
M. Wollheim avait mis la main sur son cœur et protesté de son amour pour
la France, «où, disait-il, il avait étudié, _qu’il avait habitée_, et où
il comptait des relations de famille.»
Il promettait de prendre pour devise de son journal: _La vérité, toute
la vérité, rien que la vérité._
Cette profession de foi était signée: «Dr Wollheim, chevalier da
Fonseca, ancien _docent_ à l’université de Berlin», etc., etc. Il va
sans dire que, revêtu de cette qualité, M. da Fonseca se prenait pour un
grand personnage; mais il ne cessait de faire résonner son importance,
tout comme les lieutenants de uhlans faisaient résonner les fourreaux de
leurs sabres sur le pavé de la ville. Le trait suivant montre jusqu’où
ce reptile pouvait pousser l’outrecuidance:
Averti que, sous prétexte d’effectuer des achats pour des maisons de
Reims, des agents de la Prusse, dont tous malheureusement n’étaient pas
des Allemands, s’introduisaient dans le département du Nord et
recueillaient des renseignements de nature à servir l’ennemi, le préfet
(français) de Lille avait interdit par un arrêté tout rapport avec les
territoires occupés, et prohibé l’entrée en Champagne des denrées
alimentaires, combustibles et tissus, que Reims et Châlons ont de tout
temps tirés des environs de Lille et dont le commerce avait été toléré
jusque-là. Cette prohibition, nécessaire au point de vue militaire,
pouvait entraîner pour Reims les plus désastreuses conséquences au point
de vue économique. Le conseil municipal décida donc l’envoi d’une
adresse au préfet du Nord pour lui exposer que son ordonnance affamerait
et livrerait aux rigueurs d’un hiver extraordinairement dur une cité
française de 60 à 70,000 âmes, qui avait déjà le malheur de subir
l’invasion étrangère.
Quelques jours après le vote de cette adresse, les édiles rémois étaient
réunis à l’hôtel de ville, dans la salle ordinaire de leurs séances; le
maire, M. Dauphinot, présidait. Soudain la porte s’ouvre et livre
passage à un quidam qui s’avance vers le maire et lui dit: «Je suis le
chevalier Wollheim, rédacteur en chef du _Moniteur de Reims_.»
Avant que les pères de la cité se fussent remis de leur étonnement,
l’intrus, prenant une posture oratoire, leur débita avec force gestes le
petit speech suivant:
«Monsieur le maire et vous tous, messieurs, je viens de mon plein gré
vous présenter mes compliments au sujet des mesures que vous avez prises
pour opposer une digue à la misère, qui malheureusement sévit dans de
fortes proportions. Messieurs, j’ai étudié à Paris, j’ai passé de
longues années en France. Vous voudrez bien croire à la sincérité de ce
que je dis en exprimant le vœu que toutes les villes de ce beau pays
soient administrées par une municipalité semblable à celle de cette
magnifique cité. Alors,--croyez que mon immense amour de l’humanité seul
me porte à vous adresser ces quelques paroles,--alors nous jouirions
bientôt de cette paix, que la Bible promet aux hommes de bonne volonté».
A la suite de cette allocution ou plutôt de cette homélie prononcée le
sourire sur les lèvres, M. le chevalier Wollheim s’attendait à recevoir
des remerciements et des compliments; mais il apprit à ses dépens qu’en
dépit de la réputation faite aux Français par quelques romanciers et
quelques chroniqueurs, il ne suffit pas toujours, du moins, de jouer au
cabotin pour en imposer aux gens et pour récolter des applaudissements.
Un silence glacial accueillit ces paroles; il ne resta plus au rédacteur
du _Moniteur_ qu’à battre en retraite avec le sentiment peu agréable
d’avoir manqué son effet.
* * * * *
Ce modèle du parfait «reptile» avait su s’arranger une vie des plus
confortables. Une jeune dame fort avenante,--honni soit qui mal y
pense!--faisait les honneurs de son intérieur. Et aujourd’hui encore
l’estomac reconnaissant de M. Wollheim lui inspire des accents presque
lyriques pour célébrer les merveilles de la cuisine rémoise, soit au
«Lion d’Or,» soit au restaurant Pêcheur, mais surtout à la table de Mme
veuve Pomery, l’heureuse propriétaire de la fameuse fabrique de vin de
Champagne.
L’hôtel de Mme Pomery est un des plus luxueux de Reims; aussi M. le
prince de Hohenlohe, commissaire civil pour la Champagne, le trouva-t-il
à son gré et y établit-t-il son quartier général pendant toute la durée
de l’occupation. Presque tous les soirs, M. le commissaire civil
recevait les fonctionnaires ainsi que les officiers supérieurs de
passage, et le champagne de la veuve coulait à flots. Dans les cas
extraordinaires, c’est-à-dire quand les visiteurs étaient gens de
marque, on organisait une partie fine à grand menu dans l’un des
premiers restaurants, et l’on mangeait, on buvait toute la nuit, «on
s’en fourrait jusque-là,» comme le baron de Gondermark dans la _Vie
parisienne_. Des voitures vides attendaient ceux qui étaient pleins pour
les reconduire chez eux. Le digne chevalier était invité à tous ces
gueuletons, et lorsqu’il avait plusieurs verres de surcharge, on
s’amusait à le «monter», il servait de bouffon à la noble société.
Vers le mois de décembre, un grand dîner fut offert au prince de
Ratibor, parent de M. de Hohenlohe.
Le richissime prince allait rejoindre un régiment de hussards rouges,
dont il portait l’uniforme.
Un des dadas du chevalier Wollheim était de prétendre que les dragons,
dans lesquels il avait servi autrefois, étaient les premiers cavaliers
du monde, tous les autres ne leur allaient pas à l’étrier. Un des
convives du festin mit, pour égayer la société, la conversation sur ce
chapitre.
M. Wollheim da Fonseca, qui avait déjà son plumet, ne manqua pas de
proclamer la supériorité de ses anciens frères d’armes.
--Prince, dit-il en s’adressant au héros de la petite réunion, vous êtes
très aimable, très spirituel, mais vous le seriez cent fois davantage
si, au lieu de servir dans les hussards, vous serviez dans les dragons.
Le prince, qu’on avait averti, feignit de se fâcher et répondit par
quelques paroles dédaigneuses pour les dragons.
Alors le rédacteur du _Moniteur_, oubliant toute mesure et même le
respect inné à tout Allemand pour une Altesse sérénissime, riposta:
--Eh bien, moi, j’affirme qu’un dragon, même avec une canne, est capable
de se défendre contre le sabre d’un hussard!
Décidément la comédie devenait intéressante.
--Eh bien, puisqu’il en est ainsi, répondit le prince, sortons, nous
allons bien voir!
--Oui, sortons! rugit le chevalier en enfonçant son gibus sur l’occiput.
Les bons Rémois qui à cette heure déjà avancée gagnaient hâtivement leur
logis, virent alors, en passant devant le restaurant Pêcheur, une scène
fort comique, malgré la rigueur et la tristesse des temps.
Armé de son grand sabre, un hussard rouge s’escrimait contre la canne
d’un monsieur en habit noir, pouvant à peine se tenir et paraissant
furieux. Une dizaine d’officiers de toutes armes assistaient à cette
scène héroï-comique en s’esclaffant de rire. Après plusieurs passes, le
sabre du prince de Ratibor s’abattit sur le couvre-chef de Wollheim, qui
roula dans le ruisseau. Le chevalier sentant alors combien il était
ridicule fut comme dégrisé.
Il ramassa d’un air penaud et mélancolique le chapeau tout neuf qu’il
avait immolé à la gloire des dragons, et s’esquiva.
* * * * *
Dans ses _Indiscrétions_ d’ancien «reptile» et d’employé aux besognes
publiques et clandestines du gouvernement prussien, M. le chevalier
Wollheim da Fonseca consacre de nombreux chapitres à son séjour à Reims.
La science culinaire du chef de Mme Pomery ayant également été célébrée
par le directeur de la police secrète, Stieber, dans ses _Mémoires_, M.
Wollheim tourne en ridicule l’ébahissement de ce Berlinois, qui, nourri
de vulgaires pommes de terre et de radis noirs, ne semblait pas se
douter, là-bas dans le nord, de ce qu’étaient les beaux fruits et les
bons vins en France.
Ah! ces dîners de Mme Pomery, avec quels transports en parlent ceux qui
purent s’en régaler!
«Mme Pomery, écrit Stieber à sa femme, a mis toute sa maison à ma
disposition plutôt que d’avoir à loger de simples soldats. J’ai autant
de Champagne, marque Pomery, à ma disposition que je puis en désirer.
Cette dame est seule avec sa fille, qui tremble de peur; car lors de
l’entrée de l’armée, nos troupes, par erreur, ont tiré sur elle. Nos
dîners sont splendides; quatre domestiques nous servent à table. Après
tant de privations, quel changement à vue!... Je voudrais seulement
pouvoir vous envoyer les pêches et les raisins du dessert!»
Quelle bonne maison! Et comme le chef s’ingéniait! Ses plats étaient de
vrais chefs-d’œuvre. On ne regardait pas à la dépense, on servait les
primeurs les plus délicates, les vins les plus exquis. Et le champagne,
c’était une averse continuelle, on en était imprégné jusqu’aux os!
La veuve Pomery présidait à ces goinfrades.
M. Wollheim a enregistré soigneusement les reparties spirituelles qui
s’échangeaient entre elle et lui. Un jour, la maîtresse du logis lui
ayant offert de la salade:
--Merci, dit en français M. le chevalier,--_je ne broute pas_.
Une autre fois, on parlait d’une nouvelle favorable donnée par un
journal français:
--Mais j’ai démenti cela dans le _Moniteur_, fit M. Wollheim.
--Pardonnez-moi, monsieur, répondit Mme Pomery, mais je ne lis jamais le
_Moniteur_ (prussien).
--Voyons, madame, fit alors le rédacteur de cette feuille, _vous n’allez
pas me la faire à l’oseille_!
Ces deux «traits d’esprit», qui donnent la mesure de la hauteur du
«plafond» de M. le chevalier, sont en français dans le livre qu’il a
publié.
Malheureusement le volume d’indiscrétions de M. Wollheim s’arrête au
mois de décembre 1870, sur le récit d’une pantagruélique ripaille en
l’honneur de la fête de Noël. Nous ignorons donc ce que M. le chevalier
da Fonseca a fait dans la suite pour la plus grande gloire de M. de
Bismarck. Tout ce que nous pouvons dire en terminant ce long chapitre,
destiné à faire connaître d’après ses propres aveux un des plus beaux
échantillons de «reptiles de presse» et d’agent politique secret, c’est
que M. le chevalier Wollheim da Fonseca adressa de Reims un mémoire très
détaillé à M. de Bismarck pour la création, à Paris, d’un grand journal
en langue française, destiné à défendre après la guerre les intérêts de
la Prusse.
Ce beau projet n’a pas été, que nous sachions, mis à exécution. M. de
Bismarck n’avait pas besoin d’un organe particulier, dont on aurait
bientôt vu le bout de l’oreille. On pouvait, par d’autres moyens et sans
éveiller l’attention, arriver aux mêmes fins.