VI

Entrevue secrète d’un journaliste prussien avec un homme

d’État autrichien.--Mission confidentielle de M. Wollheim en

Italie.--Son retour à Paris.--Ses relations avec M. de Girardin et

l’_Agence Havas_.--Petit voyage à la recherche de subventions

allemandes.--Entretien de M. de Bismarck avec M. Wollheim.--M. le

chevalier retourne au service de la Prusse.--Son voyage de Berlin à

Reims pendant la campagne de 1870.--Il se fait passer pour un

Espagnol.--M. Wollheim, rédacteur en chef du _Moniteur de

Reims_.--Instructions relatives à la presse française.--M. de

Saufkirchen et la peste bovine.--Un duel ridicule.--Gracieuse

hospitalité de la veuve Pomery.--Perte des traces du «reptile» Wollheim.

Bien que l’hôtel de Bristol ne ressemble guère à un hôtel, car ce mot

n’est pas même inscrit au-dessus de ses deux portes sévèrement encadrées

de noir qui donnent sur la place Vendôme et conduisent chacune dans une

cour différente, il n’est pas de Parisien un peu au courant de Paris qui

ne le connaisse et sache que c’est encore aujourd’hui un des hôtels les

plus fashionables de la capitale. Son extérieur correct, ne se

distinguant presque pas de celui des aristocratiques hôtels particuliers

qui l’entourent, indique une clientèle sérieuse et choisie d’hommes

d’État, de diplomates, d’ambassadeurs, de hauts dignitaires étrangers.

Là, rien du va-et-vient étourdissant et banal de ces grands

caravansérails modernes qui ressemblent à des Babels où se confondent

toutes les langues et toutes les nationalités. Les escaliers et les

couloirs sont discrets et silencieux. Pas de nuées de sommeliers qui

s’abattent sur vous, pas de portier en uniforme et à casquette galonnée

posté en sentinelle; on se croirait dans une maison privée, on y est

aussi tranquille et à l’aise que chez soi.

Déjà sous Louis-Philippe les grands seigneurs venant de Londres, de

Vienne ou de Berlin, descendaient de préférence à l’hôtel de Bristol,

dont ils savaient mieux que personne apprécier la nuance de tenue. Mme

de Montijo et sa fille, qui habitaient place Vendôme, y faisaient de

fréquentes apparitions. En 1848, le prince Napoléon y logea; mais comme

il ne put obtenir du propriétaire, orléaniste enragé, un appartement

avec balcon sur la place, il transporta ses pénates ambitieuses à

l’hôtel du Rhin, devant lequel se produisirent les manifestations

populaires que l’on sait. C’est à l’hôtel du Rhin que fut arrangée sa

candidature et que se tinrent les conciliabules impérialistes jusqu’à

l’installation du prince à l’Élysée.

Au mois de mars 1856, par une de ces jolies et fines matinées

parisiennes qui ont déjà le charme riant du printemps, un personnage à

tournure germanique, les lunettes d’or à cheval sur un gros nez, des

gants neufs mal boutonnés, la démarche pédante et solennelle, se

présentait devant la loge du concierge de l’hôtel de Bristol. Avec un

accent tudesque des plus prononcés et d’une voix emphatique, il demanda:

--S. Exc. M. le comte de Buol, ministre des affaires étrangères de S. M.

Impériale d’Autriche, est-elle chez Elle?

--Veuillez, s’il vous plaît, monsieur, me remettre votre carte ou me

dire votre nom.

Le visiteur déboutonna son paletot marron, prit dans la poche de sa

redingote un petit portefeuille en maroquin orné de ses initiales

surmontées d’une couronne et en retira une carte qu’il tendit au

concierge.

Quand celui-ci eut vu le nom de l’étranger, il s’inclina en souriant:

--Parfaitement, monsieur... Son Excellence est chez Elle.

Il sonna. Un domestique conduisit l’étranger au premier étage, à la

porte de l’appartement occupé par S. Exc. le ministre des affaires

étrangères d’Autriche, à ce moment à Paris pour prendre part aux séances

du Congrès.

M. le comte de Buol était devant son bureau, en robe de chambre de soie

richement brodée et en cravate blanche. Dès qu’il aperçut le matinal

visiteur, ses petits yeux s’aiguisèrent de malice, et il répondit par un

salut sec et froid de nobleman anglais à la profonde révérence de

l’Allemand.

--Monsieur le chevalier, dit le ministre, je vous ai écrit de venir me

rejoindre à Paris, où vous pourrez m’être très utile pendant le

Congrès... Tous les matins, à la même heure, vous vous présenterez chez

moi, et je vous dirai les points à traiter dans vos correspondances...

Nous sommes très attaqués depuis quelque temps. Il s’agit de ne pas se

laisser manger... La Russie nous en veut; la Prusse cherche à

circonvenir l’empereur Napoléon, et les Piémontais ameutent la presse

contre nous en nous représentant comme des barbares... Le jeu du Piémont

et de la Prusse est de s’attirer les sympathies de la France en

affichant un libéralisme exagéré, opposé aux vieilles idées prétendues

rétrogrades de l’Autriche... Les journaux français donnent dans le

panneau... Sans qu’ils s’en doutent, ils reçoivent des inspirations de

Turin et de Berlin... L’Autriche est conspuée... Il faut que nous

accommodions ce Congrès à notre sauce, et comme vous êtes bon cuisinier,

je vous ai fait venir... A demain, monsieur le chevalier, fit M. le

comte de Buol en se levant pour prendre congé du visiteur.

--A propos, reprit le ministre, j’oubliais de vous recommander de

fréquenter les cabinets de lecture, les cafés de Paris où se réunissent

vos compatriotes, afin de me tenir au courant de leurs faits et

gestes...

L’Allemand se plia en révérences répétées et se retira.

M. le chevalier Wollheim da Fonseca, docteur en droit, ancien _privat

docent_ à l’Université de Berlin, ex-directeur du théâtre de Hambourg,

auteur de plusieurs traités de droit international et d’une infinité de

brochures exécutées sur commande comme des pantalons ou des bottes à

l’écuyère, avait mis depuis deux ans sa plume féconde au service de

l’Autriche.

Détaché du «bureau de l’esprit public», qui fonctionnait alors sur les

bords du Danube, il était venu rejoindre M. de Buol, son patron, à

Paris.

Pendant toute la durée du Congrès qui suivit la guerre de Crimée, il

envoya à une dizaine de journaux allemands, danois et américains des

lettres inspirées par le ministre des affaires étrangères d’Autriche, et

il recueillit pour ce haut fonctionnaire divers renseignements qui ne se

chuchotaient que dans les coulisses de la diplomatie interlope.

* * * * *

M. le chevalier Wollheim da Fonseca personnifie le type le plus accompli

du _reptilis vulgaris domesticus_. On l’emploie à toutes les besognes,

aux œuvres les plus basses, et il s’en glorifie avec une naïveté

cynique. Dans une sorte d’autobiographie qu’il vient de publier[26], il

fait étalage de ses accointances «mystérieuses», de ses besognes

occultes, racontant avec une prolixité de policier tous ses tours de

bâton, dévoilant ses intrigues, se vantant d’avoir touché, tel jour, à

telle heure, telle somme sur la caisse des fonds secrets.

[26] _Neue Indiscretionen von Wollheim da Fonseca_, Berlin. Krempel

éditeur, 1883.--Le volume doit avoir une suite.

En 1857, ce «reptile», encore à la solde de l’Autriche, se glissa en

Italie jusqu’aux pieds de Cavour, qu’il avait connu à Paris pendant le

Congrès, et que le cabinet de Vienne l’avait chargé de confesser. Mais

Cavour était sur ses gardes. Il l’écouta avec une patience dénuée

d’intérêt et finit par lui demander comment il se faisait qu’il portait

un nom à moitié germanique et à moitié latin.

Le gouvernement de Vienne payait alors bien plus largement que celui de

Berlin. A la suite de ce voyage, l’habile chevalier reçut les sommes

nécessaires à la création d’une revue politique hebdomadaire: _Die

Controlle_, destinée à défendre les intérêts de l’Autriche, qui

commençaient à être sérieusement menacés par la Prusse. M. Wollheim fit

paraître ce journal à Hambourg, sa ville natale.

En 1864, le _Contrôle_ disparut, et M. le chevalier s’étant brouillé

avec ses patrons, vola sous d’autres cieux à la recherche de la

meilleure des subventions. Il revint sur les rives de la Seine, où

fleurissait dans tout son éclat l’espionnage prussien. Manœuvrant avec

l’habileté d’un vieux loup de mer, M. le chevalier Wollheim da Fonseca

commença par se rapprocher lentement de M. Bamberg, consul de Prusse,

agent attitré de M. de Bismarck, et grand dispensateur des récompenses

secrètes. M. Bamberg ne manqua pas de présenter un aussi précieux

personnage à M. Drouyn de l’Huys. Le ministre des affaires étrangères

s’entretint longtemps avec l’ex-«reptile» au service de l’Autriche et

lui demanda un Mémoire sur la question danoise, qu’il lui paya en belles

paroles. M. le chevalier, qui préférait les espèces sonnantes et

trébuchantes, se plaint avec amertume de ce manque d’égards et trouve

les Français, en général, assez «serrés». Dans ses _Indiscrétions_, il

médit également beaucoup de M. Émile de Girardin, qui lui marchandait

ses informations et ses articles comme une livre de beurre à la halle.

Pour décider l’illustre maître de l’alinéa, M. Wollheim le menaçait de

porter «la marchandise» à la concurrence du coin,--à M. Nefftzer,

directeur du _Temps_.

Grâce à ses relations, M. Wollheim entra au _Mémorial diplomatique_,

rédigé par un Autrichien, M. Delabrauz, et il fut en même temps engagé

par l’_Agence Havas_ en qualité de traducteur.

L’_Agence Havas_ avait alors à sa tête, dit M. da Fonseca, les deux

frères, Auguste et Chrétien, pour la partie administrative et

commerciale, tandis que M. Ernaud, «un homme très instruit et très

aimable», s’occupait de la partie littéraire. M. Auguste Havas était, au

dire du chevalier, un homme habile mais brutal. M. Chrétien était plus

sympathique. L’Agence subissait alors l’influence du gouvernement

impérial, comme elle fut depuis sous la coupe des cinquante et quelques

ministères qui se sont succédé en France. Quand une dépêche douteuse ou

suspecte arrivait, M. Auguste sautait en voiture et allait demander des

instructions particulières à M. Rouher.

Au cours de son travail quotidien, M. Wollheim remarqua combien le

khédive Ismaïl était bien traité dans les fameuses «feuilles bleues»; on

ne négligeait aucune occasion de le mettre en relief, de le proclamer un

grand prince; on citait son administration comme un modèle de sagesse et

d’économie.

M. Wollheim voulut aller au fond des choses. En furetant, il découvrit

dans les papiers que le souverain égyptien avait souscrit une quantité

inusitée d’abonnements à l’_Agence Havas_.

Grâce à cette subvention indirecte, le khédive se faisait porter aux

nues. «Cela une fois constaté, raconte M. da Fonseca, il me vint une

idée que je crus sainement patriotique; j’avais remarqué que la rubrique

_Allemagne_ était généralement fort écourtée dans les feuilles

Havas[27], et que les articles concernant ce pays n’étaient pas rédigés

sur un ton des plus bienveillants. J’en conclus que la plupart, sinon

tous les gouvernements allemands, avaient négligé de se faire inscrire

sur la liste des abonnés de la correspondance. Cinquante francs (13

thalers 1/3) par mois pour quelques lignes de publicité, c’était

évidemment trop cher, étant donné les principes d’économie de nos sages

ministres des finances. Les journaux français eux-mêmes trouvaient le

prix de la correspondance _Havas_ trop élevé. Ne pouvant obtenir une

réduction, ils firent leur _pronunciamiento_ et organisèrent une

contre-agence. Mais comme le gouvernement leur refusait toute

communication, ils retombèrent sur le sol, les ailes brisées, et se

virent forcés de dire leur _pater Havas peccavi_ et de continuer à

_abouler_ leurs cinquante _balles_ par mois.»

[27] Il s’agit ici des feuilles dites bleues, qui sont communiquées

par l’agence aux journaux abonnés et qui contiennent des

correspondances de toutes les capitales européennes. Les journaux

font généralement précéder la publication de ces correspondances de

la mention: «_On nous écrit de..._»

Cette dernière phrase, aussi élégante qu’expressive, se trouve en

français dans le livre de M. Wollheim, qui tient à prouver que l’argot

des brasseries parisiennes lui est familier.

Mais écoutons la suite. «Ne serait-il pas possible, se demanda le

chevalier, qu’un roi allemand fasse ce que fait un simple vice-roi

d’Égypte?

«N’écoutant que mon zèle patriotique, je dis un jour à M. Havas:

«--J’ai une proposition à vous faire, monsieur Auguste. Que diriez-vous,

si je vous procurais quelques abonnements parmi les différents

gouvernements qui règnent sur les trente-deux États de la Confédération

germanique? Seriez-vous disposé, le cas échéant, à consacrer une plus

grande attention dans votre feuille aux affaires d’outre-Rhin?»

«Les traits bilieux et parcheminés du ministre des finances de la maison

Havas s’éclairèrent tout à coup. Il devint aimable, ou à peu près:

«--Voilà une proposition qui vaut la peine qu’on l’examine, me dit-il.

Demain, après le courrier, attendez-moi au café Cardinal, au coin de la

rue Richelieu et du boulevard des Italiens.»

Il paraît que cette idée de conquérir de nouveaux abonnés trottait

tellement par la tête de M. Auguste, qu’il n’attendit pas le rendez-vous

fixé par lui-même. Il alla trouver son collaborateur dans son bureau et

le pria de laisser de côté pour ce jour-là les feuilles suédoises,

danoises, grecques, etc., que M. Wollheim, polyglotte émérite, avait

l’habitude de traduire.

«--Partez pour Berlin et pour Vienne, fit M. Auguste: nous vous donnons

six semaines de congé; vos appointements courront et vous voyagerez aux

frais de la maison; tâchez d’obtenir six à huit abonnements à cent

francs par mois, dont cinquante pour la maison et cinquante pour

vous,--seulement, ajouta M. Auguste, en homme qui ne perd pas la carte,

comme vos visites aux différents ministres vous laisseront du temps de

reste, vous aurez l’obligeance d’aller voir tous les journaux qui se

publient dans les capitales allemandes, pour vous entendre avec eux au

sujet de nos annonces et pour leur demander quelle commission ils

veulent nous accorder[28].»

[28] _Neue Indiscretionen_.

M. da Fonseca, transformé en double commis-voyageur, «fit» dans la

politique et dans les annonces. Suivons-le dans ce qu’il appelle

lui-même son expédition des Argonautes à la recherche des fonds secrets,

cette toison d’or gardée non par des dragons, mais par une infinité de

ministres, de conseillers auliques, intimes et secrets.

M. Wollheim alla droit au but. Arrivé à Berlin au mois de février 1865,

il demanda une audience à M. de Bismarck, ministre président du conseil

de Prusse. Au moment où l’huissier introduisit le solliciteur dans le

cabinet du ministre, celui-ci était assis derrière son bureau, à moitié

caché par un amoncellement de brochures, de documents et de cartes

géographiques.

«L’homme d’État prussien, raconte M. Wollheim, me toisa d’un seul

regard, rapide comme un éclair; il se leva, vint à ma rencontre d’un pas

élastique, bien qu’il ne fût pas exempt, dans son maintien, de quelque

raideur. Après m’avoir dévisagé, il me montra du geste un siège devant

lequel était étendue la peau d’un ours, tué sans doute par

l’officier-diplomate pendant son séjour en Russie...

«--Je suis très heureux, dit-il, non sans une nuance d’ironie dans la

voix, de faire la connaissance personnelle d’un de nos plus intimes

ennemis.»

«Très surpris par cette apostrophe dite d’un ton enjoué et à laquelle

j’étais loin de m’attendre, je répondis en souriant vaguement:

«--_Votre Excellence est trop bonne._»

Et M. Wollheim s’informa très candidement pour quel motif M. de Bismarck

le considérait comme un ennemi de la Prusse.

Le premier ministre rappela à l’oublieux ex-reptile à la solde de

l’Autriche qu’il avait écrit, par ordre du cabinet, différentes

brochures dirigées contre la Prusse, qui ne devaient pas le faire noter

d’une façon bien avantageuse à Berlin. M. le chevalier da Fonseca prit

son air bête, ce qui sans doute ne lui coûtait guère d’effort, et fit

comme s’il ne comprenait pas.

L’entretien dura longtemps, et le commis-voyageur de la maison Havas ne

manqua point de donner libre cours à son babillage sur la question

autrichienne, la question danoise, les affaires des duchés, etc. Quant à

l’objet de sa visite, les abonnements à la correspondance Havas, il

obtint la promesse que le gouvernement prussien en prendrait

quelques-uns.

«--Il faut vous adresser à M. le conseiller de légation Keudell, ajouta

le futur chancelier; c’est lui qui s’occupe de la presse. Au fond, tout

ce que les journaux écrivent ou n’écrivent pas m’est indifférent. Mais

je ne voudrais pas cependant que vous vous fussiez dérangé inutilement.»

A la fin de cette entrevue, M. de Bismarck ayant appris que son

interlocuteur allait se rendre à Vienne:

«--Connaissez-vous le ministre des affaires étrangères autrichien

actuellement en fonctions? demanda-t-il.

«--Je n’ai pas cet honneur, répondit M. Wollheim, mais j’espère qu’il me

recevra aussi favorablement que Votre Excellence.

«--Vous connaissez plusieurs de ces messieurs des affaires étrangères à

Vienne?

«--Oh! oui. Il y en a même qui sont de mes bons amis.

«--Eh bien! rendez-moi le service, fit M. de Bismarck, d’un ton solennel

et décidé, de dire ceci en mon nom à messieurs les Viennois: _Ils ne

savent pas ce qu’ils veulent, mais moi je sais ce que je veux et je le

leur prouverai..._»

Le lendemain M. Wollheim se rendit chez l’_alter ego_ de M. de Bismarck,

le conseiller Keudell, dont le talent musical (il est excellent

pianiste) produisait sur M. de Bismarck le même effet calmant que la

lyre d’Orphée sur les bêtes fauves. M. de Keudell reçut très froidement

le plénipotentiaire de «M. Auguste», mais il l’informa que le

gouvernement prussien consentait à prendre quatre abonnements à la

correspondance Havas, et que le grand dispensateur de la manne

«reptilienne», M. Bamberg, était chargé d’en verser le montant contre

reçu en bonne et due forme. Mais notre excellent chevalier ajoute qu’il

eut beaucoup de peine à tirer de M. Bamberg la somme convenue. Ce ne fut

que trois mois plus tard, en mai, que la caisse des fonds secrets de

Prusse s’entr’ouvrit au profit de la célèbre Agence[29].

[29] Tous ces renseignements, nous le répétons, sont empruntés à

l’ouvrage déjà cité: _Neue Indiscretionen_, par M. Wollheim da

Fonseca. C’est donc à cet auteur que remonte la responsabilité de

ces révélations.

Les Autrichiens se montrèrent plus empressés; leurs quatre abonnements

furent payés rubis sur l’ongle.

M. de Beust, alors ministre de Saxe, à qui M. da Fonseca s’adressa

également, ne prit pas d’abonnement.

Voyant décidément qu’il n’y avait plus rien à glaner du côté de

l’Autriche, et comme d’autre part M. Drouyn de L’Huys continuait à

apprécier très platoniquement les services de M. Wollheim, celui-ci

résolut de se tourner ouvertement vers la Prusse et de saluer le soleil

levant. Il eut l’idée de créer une grande agence télégraphique à la

dévotion du gouvernement prussien, et dans sa proposition il insista sur

l’utilité d’un tel projet au moment où la guerre de 1866 allait éclater.

Mais la première offre fut assez dédaigneusement repoussée par M. de

Bismarck; quant à la seconde demande, qui devait être remise directement

au roi par le lecteur ordinaire de Sa Majesté, un ancien comédien, M.

Schneider, elle resta en souffrance à Berlin: Sa Majesté était déjà

partie pour l’armée avec le grand état-major, quand arriva la missive de

M. le chevalier Wollheim da Fonseca.

C’était pour combattre l’Autriche que M. da Fonseca proposait de créer

le bureau en question. Mais son idée fut définitivement écartée. Comme

fiche de consolation, on lui accorda une maigre subvention de cent

thalers par mois, dans le but de faire reparaître à Hambourg, où il

était retourné, son journal hebdomadaire: _Die Controlle_.

Cette feuille, autrichienne avant 1866, devint prussienne. La couleur

politique changeait avec la couleur de l’argent.

Comme ce sont ceux qui payent le moins qui se montrent le plus

exigeants, on ne fut pas satisfait, paraît-il, en haut lieu, des

services rendus par le _Contrôle_, qui ne contrôlait pas grand’chose. On

trouvait qu’il y avait trop de nouvelles théâtrales et pas assez de

renseignements politiques; on chicana bientôt M. de Wollheim sur ces

misérables 375 francs qu’on lui attribuait par mois, et finalement on

les lui supprima. C’était peu de temps avant la guerre de 1870. Pour la

seconde et dernière fois la _Controlle_ mourut de sa triste mort.

M. le chevalier Wollheim da Fonseca, redevenu disponible, était entré en

pourparlers avec un grand journal anglais pour l’envoi de

correspondances de Berlin, lorsqu’il reçut, au mois de septembre 1870,

une dépêche du prince Charles de Hohenlohe, ainsi conçue:

REIMS. _Si vous êtes disposé à accepter un poste de journaliste auprès

du gouvernement militaire de cette ville, je vous prie de venir

immédiatement ici._

Ayant le choix entre la position indépendante de correspondant d’une

grande feuille britannique et celle de _Presshusar_[30] à la solde d’un

gouvernement, le fier chevalier n’hésita pas une minute.

[30] Hussard ou cosaque de la presse.

Dès le lendemain, un train express l’emportait vers la France envahie.

Comme tant d’autres, après y avoir joui de l’hospitalité la plus entière

et vécu pendant un an de l’argent des contribuables français (il avait

rempli en 1867 les fonctions d’interprète en chef au bureau de poste

établi dans l’enceinte du Champ de Mars), ce preux Hambourgeois revenait

en France en vainqueur; il accourait à l’heure de la curée.

Le voyage ne s’effectua pas sans encombre, sans quelques petites

mésaventures. Jusqu’à la frontière, cela alla bien; mais à partir de

Forbach, toute exploitation réglementaire ayant cessé, pour continuer sa

route il fallait s’en remettre à la grâce de Dieu.

Bien que muni d’un billet de première classe, M. le chevalier voyage de

Forbach à Pont-à-Mousson dans un wagon à bestiaux, avec des prisonniers

français qui le prennent d’abord pour un «mouton» chargé de les

espionner, mais qui s’apprivoisent lorsque M. le chevalier se met à

raconter en argot militaire ses campagnes de 1832 en Portugal, où il a

servi dans un bataillon de tirailleurs français auxiliaire; et lorsqu’il

offrit des cigares et du vin, M. de Wollheim raconte que les «les

pauvres diables lui serrèrent la main»; il prétend même qu’il fut

acclamé, mais la Prusse aussi a ses gascons.

A Commercy, notre «reptile» essaye de s’introduire dans un wagon de

seconde classe. Trois officiers qui s’y trouvent repoussent brutalement

leur compatriote. M. le chevalier nous dit qu’il serait resté en panne

sur le quai de la gare, si de simples soldats, plus humains et plus

hospitaliers que leurs chefs, n’avaient consenti à le recueillir dans un

compartiment des troisièmes, où il passa la nuit à jeun, mais rêvant

qu’il faisait un excellent souper chez Hiller, le Brébant de Berlin.

Le lendemain soir, on arrive à Châlons. Nouvelle halte de nuit à cause

des francs-tireurs et des détachements d’infanterie qui battent

l’estrade et coupent fréquemment la voie. Tourmenté par la faim et

surtout par la soif, M. de Wollheim se met en quête d’un restaurant,

d’un marchand de vin, d’une auberge ou de tout autre établissement de ce

genre. Il s’adresse à quelques officiers qui se promenaient dans la rue

et dans les «vignes du Seigneur». L’un de ces guerriers lui désigne une

maison d’assez belle apparence, dont les fenêtres sont illuminées.

Aiguillonné par le désir de faire un bon repas, le noble chevalier se

dirige rapidement vers l’endroit désigné, mais il est tout étonné de

trouver, au lieu d’un maître d’hôtel, de garçons et de femmes de

chambre, des soldats de la landwehr répandus dans le vestibule et

couchés sur les escaliers. Il avise un brigadier et lui demande par où

l’on va dans la salle à manger.

--Quelle salle à manger? répond le brigadier. Où vous croyez-vous donc

ici?

--Dans une auberge; un officier à qui je me suis adressé m’a désigné

cette maison comme telle.

Le peloton entier partit d’un bruyant éclat. Ce jour-là on rit dans

l’armée prussienne comme dans la gendarmerie française.

--Comment, comment, s’esclaffait le brigadier, comment? Ils vous ont dit

que c’était une auberge! Eh bien, ils se sont joliment f... de vous.

Savez-vous où vous êtes? Dans la prison de la ville, tout bonnement.

Suivez la rue jusqu’au coin, tournez à gauche, puis à droite, et vous

aurez un hôtel devant vous.

Le lendemain, nouvelle étape qui s’arrête à Épernay. Là, le chevalier

Wollheim da Fonseca se fait passer pour Espagnol; il trouve, grâce à ce

changement de nationalité, un bon bourgeois de Reims qui s’engage,

moyennant la somme de dix francs, à le prendre dans son véhicule pour le

transporter en ville.

On file rapidement. En route, le père Valmot--c’est le nom du

Rémois--s’arrête dans un cabaret, pour laisser souffler ses chevaux et

vider un flacon.

La salle basse de l’auberge est remplie de buveurs, de paysans armés de

fusils à tabatière, de pistolets et de sabres. M. de Wollheim boit sec

et, selon son habitude, il bavarde. Il adresse même une harangue en

trois points à ses auditeurs, qui écoutent bouche béante cette

rhétorique de _privat docent_, quand tout à coup des cris du dehors se

font entendre: «Voici les uhlans, voici les uhlans!» Aussitôt les

paysans détalent et se cachent dans une cave dont la trappe se referme

sur eux. Vite le père Valmot grimpe sur son siège; son voyageur monte à

côté de lui et la voiture roule à fond de train. Mais les uhlans la

rattrapent, et le digne bourgeois de Reims voit avec stupeur son

Espagnol exhiber un passeport signé du commandant de place d’Épernay, et

sa surprise augmente quand il l’entend causer en patois allemand avec

les porte-lance.

En arrivant à Reims, le père Valmot, qui n’avait plus desserré les

dents, dit d’un ton de reproche au voyageur: «Vous êtes un petit

Prussien, monsieur l’Espagnol.»

Mais M. de Wollheim était arrivé à destination; c’était pour lui

l’essentiel.

C’est de la bouche même du grand-duc régnant de Mecklembourg, gouverneur

général militaire de la Champagne, que M. Wollheim apprend quel genre de

service on attend de lui et pour quel motif on l’a fait venir. Il

s’agissait de créer un journal officiel, destiné à servir de truchement

aux autorités allemandes auprès des populations françaises qu’elles

étaient appelées à régir.

--Avant tout, dit le grand-duc, et avant que je me prononce sur l’esprit

et la tendance qui doivent présider à la rédaction de ce _Moniteur_, il

faut que nous trouvions une imprimerie. Je vous autorise à vous en

procurer une, et je vous laisse le soin de recourir à tous les moyens

pourvu que nous en ayons une le plus tôt possible. Le prince Charles de

Hohenlohe vous prêtera tout son concours officiel, en qualité de

commissaire civil. Comme je sais que vous avez une plume très acérée, je

vous prie de bien vouloir, autant que possible, en atténuer les écarts.

Votre polémique doit avoir un caractère défensif et non offensif. Je

vous prie de ne pas faire étalage d’animosité envers la France et les

Français; au contraire, je désirerais vivement que l’amour-propre

national des Français fût ménagé. Voulez-vous me promettre de vous tenir

dans ces limites?

C’étaient là, à coup sûr, de généreuses paroles, qui décelaient un

adversaire chevaleresque. Mais M. de Wollheim n’entendait pas de cette

oreille. Il s’engagea, il est vrai, à «respecter» l’ordre de Son

Altesse; mais il fit remarquer qu’étant donné l’excitation des esprits

en France et l’irritation produite par les événements, il serait bien

difficile de laisser passer sans réponse les nombreuses et violentes

attaques des journaux français, et que son patriotisme pourrait parfois

répliquer avec vigueur à des agressions injustes.

Le grand-duc répondit qu’il tenait beaucoup à ne pas envenimer l’esprit

d’hostilité des habitants du territoire occupé, et que le prince de

Hohenlohe avait reçu des instructions détaillées relativement à la

presse.--Mais, continua l’Altesse, vous êtes déjà depuis hier à Reims,

pourquoi n’êtes-vous pas venu me voir immédiatement?

--Ah! répliqua le journaliste, ma toilette était tellement défectueuse,

que jamais je n’aurais osé me présenter ainsi devant Votre Altesse.

--Bah, fit le grand-duc, vous auriez pu vous présenter même avec des

pantalons en loques, vous étiez tout excusé... Mais ce sont là des

détails, l’important est d’avoir une imprimerie.

M. Wollheim se mit aussitôt en campagne. Après avoir essuyé différents

refus, il s’adressa enfin à M. Lagarde, un des principaux imprimeurs

rémois. Celui-ci ne paraissait pas tenir énormément à prêter ses presses

à l’impression du _Moniteur_ de l’invasion.

Voici, ou à peu près, la conversation qui s’engagea entre l’industriel

français et le journaliste allemand:

--Monsieur, bien votre serviteur, dit ce dernier; j’ai besoin d’une

imprimerie pour un journal dont j’ai l’honneur d’être le directeur et le

rédacteur en chef. Je viens m’entendre pour les conditions.

--C’est que... j’ai beaucoup d’ouvrage... plus que je n’en puis livrer,

et puis la plupart de mes ouvriers sont partis... enfin je regrette

infiniment... vous feriez peut-être bien de vous adresser à F..., mon

collègue.

--J’en viens de chez F..., de chez R..., de chez V... également; partout

on répond à mes offres par des défaites. Cependant il faut que le

journal paraisse. Aussi, je vais jouer cartes sur table. Si vous

consentez de bon gré à imprimer notre feuille, vous ferez une excellente

affaire, on sera très coulant sur les prix. Si vous refusez, le journal

paraîtra quand même, et chez vous, seulement votre imprimerie sera mise

en réquisition, séquestrée s’il le faut. Si vos compositeurs désertent,

eh bien, nous ne sommes pas embarrassés: dans nos bataillons il ne

manque pas de «typos» qui ont travaillé en France, et une équipe sera

bien vite trouvée. Ainsi choisissez: d’un côté, la fermeture de votre

maison, une grosse perte, peut-être la ruine; de l’autre côté, une bonne

opération avec des bénéfices certains.

M. Lagarde comprenait fort bien quelles désastreuses conséquences aurait

pour lui la mesure dont on le menaçait.

--Mais songez donc, fit-il, que si la population apprend que j’imprime

le _Moniteur_ prussien, on brisera tout chez moi. Après la guerre, le

gouvernement me poursuivra pour intelligence avec l’ennemi.

--Pour ce qui est d’une émeute, nous sommes de force à la comprimer et à

vous protéger, et ceux qui voudraient se livrer à des violences envers

vous seraient cruellement punis; quant au second point, je vous

garantis, moi Wollheim, _doctor juris_ et auteur d’une foule de

brochures, d’articles et de volumes sur le droit des gens, que vous ne

pouvez pas être inquiété. Tous les traités de paix portent que les

parties belligérantes s’interdisent de rechercher leurs nationaux pour

les faits de connivence avec l’ennemi, qui auraient pu se produire au

cours des opérations.

Nous ne savons pas de quelle façon l’entretien fut continué, mais il

aboutit à la réquisition suivante, qui fut envoyée à M. Lagarde le jour

même où il signait son contrat pour l’impression du _Moniteur_:

Le gouvernement général de Reims a décidé de faire paraître un journal

officiel. En vertu de cette résolution et vu votre refus d’accorder de

bon gré le concours de votre imprimerie, je vous fais parvenir l’ordre

de publier sans retard et dès que vous aurez reçu le manuscrit: Le

_Moniteur officiel du gouvernement général de Reims_.

Pour le cas où vous refuseriez encore à mettre votre imprimerie à ma

disposition, l’autorité militaire sera invitée à l’occuper. Pour le

cas où vos compositeurs refuseraient le travail, je les avertis que je

prendrai les dispositions nécessaires pour les y contraindre.

Le commissaire civil du gouverneur général,

Signé: CHARLES, PRINCE DE HOHENLOHE.

Le premier numéro de ce «Moniteur», qui paraissait à intervalles

inégaux, selon les événements et l’importance du service, fut publié le

8 octobre; il ne cessa son apparition qu’à la conclusion de la paix.

Chaque exemplaire était signé par M. Wollheim da Fonseca comme

rédacteur, et par l’imprimeur, dont le nom était précédé de la mention:

_Imprimerie mise en réquisition._

Un des premiers et des plus curieux documents communiqués par l’autorité

supérieure au nouveau rédacteur en chef de son «Moniteur» contenait les

instructions relatives à la presse française dans les départements

occupés. Le gouverneur y exprimait le désir «qu’en principe» les

journaux français continuassent leur publication; mais comme il vaut

mieux prévenir que réprimer, ils étaient assujettis à un «contrôle

préventif»,--bel euphémisme pour désigner la censure.

D’après ces instructions, les censeurs avaient à envisager les articles

qu’ils étaient appelés à «contrôler», sous deux aspects différents: les

articles contenant le simple récit des faits et les articles

d’appréciation.

Pour les premiers, le devoir du censeur était de veiller à ce que les

récits de faits ne fussent pas de nature à entretenir parmi les

populations françaises des espérances et des illusions pouvant provoquer

des soulèvements contre les autorités militaires allemandes. «Seulement,

disait le document, il convient d’examiner si les nouvelles de ce genre

doivent être simplement supprimées ou s’il ne vaut pas mieux les laisser

publier en les faisant précéder ou suivre d’une rectification

officielle. De cette façon, ajoute l’instruction donnée par le

commissaire civil, on parviendrait à ruiner de fond en comble le crédit

des journaux français auprès de leurs lecteurs. Quant aux articles de

raisonnement ou articles de fond, le censeur devra biffer tout appel à

la désobéissance ou à la résistance envers les autorités allemandes,

mais il pourra permettre la discussion calme et modérée des affaires

intérieures de la France; surtout lorsqu’il s’agira d’articles tendant à

faire prévaloir chez le lecteur la reconnaissance du fait accompli.»

Enfin le rédacteur de ce curieux document, fidèle au principe de

certains dentistes: «guérissez, mais n’arrachez pas», recommande de

«modifier autant que possible les articles hostiles», et «non de les

_supprimer_», et prescrit de ne tolérer la mention des actes du

gouvernement de Paris, que sous la rubrique: _Nouvelles d’origine

française_. Les actes du gouvernement allemand seuls peuvent être

désignés comme «documents officiels».

Le même jour où cette circulaire était adressée aux préfets (prussiens)

de Châlons, Rethel, Laon, Meaux, Versailles et Reims, M. Wollheim

recevait ses instructions particulières relatives à la publication du

_Moniteur_. Le chevalier avait décidé de confectionner le journal à lui

tout seul, il avait repoussé avec indignation l’offre de faire venir un

ou deux collaborateurs d’Allemagne.

Il s’était borné à demander que les appointements destinés à ces aides

lui fussent attribués. Le grand-duc de Mecklembourg lui avait

gracieusement accordé ce supplément de solde: «Allez, ne vous gênez pas,

vous auriez pu demander davantage, fit le prince en riant; en temps de

guerre, tout sort de la grande caisse.»

La «grande caisse» était celle des contribuables français, dont l’argent

devait, en vertu d’un autre ordre de l’autorité prussienne, être versé

entre les mains du receveur principal allemand, M. Pochhammer,

conseiller de n’importe quoi, et dont le nom tudesque fut changé par les

Rémois en celui de _Poche-amère_.

Si M. Wollheim da Fonseca avait réussi à éviter le concours importun de

collaborateurs, il n’avait pu échapper au joug d’un surveillant

officiel, qui lui fut octroyé dans la personne d’un diplomate bavarois,

M. le comte de Taufkirchen, commissaire civil adjoint, que ses propres

compatriotes ne se gênaient pas d’appeler comte de _Sauf_kirchen[31], à

cause de sa virtuosité dans l’art de sécher les _moos_ de bière de son

pays.

[31] _Saufen_ veut dire, en allemand, boire un peu plus qu’un

Polonais, presque comme un Bavarois.

M. de Tauf ou de Saufkirchen fut donc chargé de revoir, avant leur

insertion, les élucubrations de M. Wollheim, qui, du reste, fit tous ses

efforts pour échapper à cette tutelle. Il y réussit assez bien, le

diplomate bavarois n’était pas un mentor bien sévère; il fuyait

d’ailleurs avec empressement les longues dissertations remontant au

déluge et les digressions pédantes dont le rédacteur du _Moniteur_ ne

manquait jamais de le régaler, quand le comte se permettait une

observation ou faisait une réserve au sujet d’un article.

Si M. Taufkirchen laissait la bride sur le cou à l’_ex-privat docent_

pour la partie politique du journal, il s’occupait en revanche,

personnellement et avec une louable persistance, d’extirper la peste

bovine qui, au début de la guerre, ravageait la Champagne.

Chaque numéro du journal officiel contenait une ou plusieurs

circulaires, ordonnances, etc., concernant cette épidémie; les colonnes

du journal en étaient si encombrées, que les Rémois appelèrent la

feuille de M. Wollheim le _Moniteur bovin_. Les efforts de M.

Taufkirchen ne furent du reste point stériles, la maladie ne s’étendit

pas aux Prussiens, elle disparut au début de l’hiver; et jugeant sans

doute sa tâche terminée, M. de Taufkirchen s’en retourna en Allemagne.

M. Wollheim, se sentant complètement libre de toute entrave, poussa un

grand _ouf!_ il se mit alors à entasser dans le _Moniteur_ une montagne

d’articles lourds et indigestes, bourrés de citations, pour démontrer

que l’Allemagne était la première nation du monde et que les Français

n’avaient plus qu’à se prosterner devant les souverains, les généraux,

les _privat docent_ venus d’outre-Rhin.

Dans un article inséré en tête d’un des premiers numéros du _Moniteur_,

M. Wollheim avait mis la main sur son cœur et protesté de son amour pour

la France, «où, disait-il, il avait étudié, _qu’il avait habitée_, et où

il comptait des relations de famille.»

Il promettait de prendre pour devise de son journal: _La vérité, toute

la vérité, rien que la vérité._

Cette profession de foi était signée: «Dr Wollheim, chevalier da

Fonseca, ancien _docent_ à l’université de Berlin», etc., etc. Il va

sans dire que, revêtu de cette qualité, M. da Fonseca se prenait pour un

grand personnage; mais il ne cessait de faire résonner son importance,

tout comme les lieutenants de uhlans faisaient résonner les fourreaux de

leurs sabres sur le pavé de la ville. Le trait suivant montre jusqu’où

ce reptile pouvait pousser l’outrecuidance:

Averti que, sous prétexte d’effectuer des achats pour des maisons de

Reims, des agents de la Prusse, dont tous malheureusement n’étaient pas

des Allemands, s’introduisaient dans le département du Nord et

recueillaient des renseignements de nature à servir l’ennemi, le préfet

(français) de Lille avait interdit par un arrêté tout rapport avec les

territoires occupés, et prohibé l’entrée en Champagne des denrées

alimentaires, combustibles et tissus, que Reims et Châlons ont de tout

temps tirés des environs de Lille et dont le commerce avait été toléré

jusque-là. Cette prohibition, nécessaire au point de vue militaire,

pouvait entraîner pour Reims les plus désastreuses conséquences au point

de vue économique. Le conseil municipal décida donc l’envoi d’une

adresse au préfet du Nord pour lui exposer que son ordonnance affamerait

et livrerait aux rigueurs d’un hiver extraordinairement dur une cité

française de 60 à 70,000 âmes, qui avait déjà le malheur de subir

l’invasion étrangère.

Quelques jours après le vote de cette adresse, les édiles rémois étaient

réunis à l’hôtel de ville, dans la salle ordinaire de leurs séances; le

maire, M. Dauphinot, présidait. Soudain la porte s’ouvre et livre

passage à un quidam qui s’avance vers le maire et lui dit: «Je suis le

chevalier Wollheim, rédacteur en chef du _Moniteur de Reims_.»

Avant que les pères de la cité se fussent remis de leur étonnement,

l’intrus, prenant une posture oratoire, leur débita avec force gestes le

petit speech suivant:

«Monsieur le maire et vous tous, messieurs, je viens de mon plein gré

vous présenter mes compliments au sujet des mesures que vous avez prises

pour opposer une digue à la misère, qui malheureusement sévit dans de

fortes proportions. Messieurs, j’ai étudié à Paris, j’ai passé de

longues années en France. Vous voudrez bien croire à la sincérité de ce

que je dis en exprimant le vœu que toutes les villes de ce beau pays

soient administrées par une municipalité semblable à celle de cette

magnifique cité. Alors,--croyez que mon immense amour de l’humanité seul

me porte à vous adresser ces quelques paroles,--alors nous jouirions

bientôt de cette paix, que la Bible promet aux hommes de bonne volonté».

A la suite de cette allocution ou plutôt de cette homélie prononcée le

sourire sur les lèvres, M. le chevalier Wollheim s’attendait à recevoir

des remerciements et des compliments; mais il apprit à ses dépens qu’en

dépit de la réputation faite aux Français par quelques romanciers et

quelques chroniqueurs, il ne suffit pas toujours, du moins, de jouer au

cabotin pour en imposer aux gens et pour récolter des applaudissements.

Un silence glacial accueillit ces paroles; il ne resta plus au rédacteur

du _Moniteur_ qu’à battre en retraite avec le sentiment peu agréable

d’avoir manqué son effet.

* * * * *

Ce modèle du parfait «reptile» avait su s’arranger une vie des plus

confortables. Une jeune dame fort avenante,--honni soit qui mal y

pense!--faisait les honneurs de son intérieur. Et aujourd’hui encore

l’estomac reconnaissant de M. Wollheim lui inspire des accents presque

lyriques pour célébrer les merveilles de la cuisine rémoise, soit au

«Lion d’Or,» soit au restaurant Pêcheur, mais surtout à la table de Mme

veuve Pomery, l’heureuse propriétaire de la fameuse fabrique de vin de

Champagne.

L’hôtel de Mme Pomery est un des plus luxueux de Reims; aussi M. le

prince de Hohenlohe, commissaire civil pour la Champagne, le trouva-t-il

à son gré et y établit-t-il son quartier général pendant toute la durée

de l’occupation. Presque tous les soirs, M. le commissaire civil

recevait les fonctionnaires ainsi que les officiers supérieurs de

passage, et le champagne de la veuve coulait à flots. Dans les cas

extraordinaires, c’est-à-dire quand les visiteurs étaient gens de

marque, on organisait une partie fine à grand menu dans l’un des

premiers restaurants, et l’on mangeait, on buvait toute la nuit, «on

s’en fourrait jusque-là,» comme le baron de Gondermark dans la _Vie

parisienne_. Des voitures vides attendaient ceux qui étaient pleins pour

les reconduire chez eux. Le digne chevalier était invité à tous ces

gueuletons, et lorsqu’il avait plusieurs verres de surcharge, on

s’amusait à le «monter», il servait de bouffon à la noble société.

Vers le mois de décembre, un grand dîner fut offert au prince de

Ratibor, parent de M. de Hohenlohe.

Le richissime prince allait rejoindre un régiment de hussards rouges,

dont il portait l’uniforme.

Un des dadas du chevalier Wollheim était de prétendre que les dragons,

dans lesquels il avait servi autrefois, étaient les premiers cavaliers

du monde, tous les autres ne leur allaient pas à l’étrier. Un des

convives du festin mit, pour égayer la société, la conversation sur ce

chapitre.

M. Wollheim da Fonseca, qui avait déjà son plumet, ne manqua pas de

proclamer la supériorité de ses anciens frères d’armes.

--Prince, dit-il en s’adressant au héros de la petite réunion, vous êtes

très aimable, très spirituel, mais vous le seriez cent fois davantage

si, au lieu de servir dans les hussards, vous serviez dans les dragons.

Le prince, qu’on avait averti, feignit de se fâcher et répondit par

quelques paroles dédaigneuses pour les dragons.

Alors le rédacteur du _Moniteur_, oubliant toute mesure et même le

respect inné à tout Allemand pour une Altesse sérénissime, riposta:

--Eh bien, moi, j’affirme qu’un dragon, même avec une canne, est capable

de se défendre contre le sabre d’un hussard!

Décidément la comédie devenait intéressante.

--Eh bien, puisqu’il en est ainsi, répondit le prince, sortons, nous

allons bien voir!

--Oui, sortons! rugit le chevalier en enfonçant son gibus sur l’occiput.

Les bons Rémois qui à cette heure déjà avancée gagnaient hâtivement leur

logis, virent alors, en passant devant le restaurant Pêcheur, une scène

fort comique, malgré la rigueur et la tristesse des temps.

Armé de son grand sabre, un hussard rouge s’escrimait contre la canne

d’un monsieur en habit noir, pouvant à peine se tenir et paraissant

furieux. Une dizaine d’officiers de toutes armes assistaient à cette

scène héroï-comique en s’esclaffant de rire. Après plusieurs passes, le

sabre du prince de Ratibor s’abattit sur le couvre-chef de Wollheim, qui

roula dans le ruisseau. Le chevalier sentant alors combien il était

ridicule fut comme dégrisé.

Il ramassa d’un air penaud et mélancolique le chapeau tout neuf qu’il

avait immolé à la gloire des dragons, et s’esquiva.

* * * * *

Dans ses _Indiscrétions_ d’ancien «reptile» et d’employé aux besognes

publiques et clandestines du gouvernement prussien, M. le chevalier

Wollheim da Fonseca consacre de nombreux chapitres à son séjour à Reims.

La science culinaire du chef de Mme Pomery ayant également été célébrée

par le directeur de la police secrète, Stieber, dans ses _Mémoires_, M.

Wollheim tourne en ridicule l’ébahissement de ce Berlinois, qui, nourri

de vulgaires pommes de terre et de radis noirs, ne semblait pas se

douter, là-bas dans le nord, de ce qu’étaient les beaux fruits et les

bons vins en France.

Ah! ces dîners de Mme Pomery, avec quels transports en parlent ceux qui

purent s’en régaler!

«Mme Pomery, écrit Stieber à sa femme, a mis toute sa maison à ma

disposition plutôt que d’avoir à loger de simples soldats. J’ai autant

de Champagne, marque Pomery, à ma disposition que je puis en désirer.

Cette dame est seule avec sa fille, qui tremble de peur; car lors de

l’entrée de l’armée, nos troupes, par erreur, ont tiré sur elle. Nos

dîners sont splendides; quatre domestiques nous servent à table. Après

tant de privations, quel changement à vue!... Je voudrais seulement

pouvoir vous envoyer les pêches et les raisins du dessert!»

Quelle bonne maison! Et comme le chef s’ingéniait! Ses plats étaient de

vrais chefs-d’œuvre. On ne regardait pas à la dépense, on servait les

primeurs les plus délicates, les vins les plus exquis. Et le champagne,

c’était une averse continuelle, on en était imprégné jusqu’aux os!

La veuve Pomery présidait à ces goinfrades.

M. Wollheim a enregistré soigneusement les reparties spirituelles qui

s’échangeaient entre elle et lui. Un jour, la maîtresse du logis lui

ayant offert de la salade:

--Merci, dit en français M. le chevalier,--_je ne broute pas_.

Une autre fois, on parlait d’une nouvelle favorable donnée par un

journal français:

--Mais j’ai démenti cela dans le _Moniteur_, fit M. Wollheim.

--Pardonnez-moi, monsieur, répondit Mme Pomery, mais je ne lis jamais le

_Moniteur_ (prussien).

--Voyons, madame, fit alors le rédacteur de cette feuille, _vous n’allez

pas me la faire à l’oseille_!

Ces deux «traits d’esprit», qui donnent la mesure de la hauteur du

«plafond» de M. le chevalier, sont en français dans le livre qu’il a

publié.

Malheureusement le volume d’indiscrétions de M. Wollheim s’arrête au

mois de décembre 1870, sur le récit d’une pantagruélique ripaille en

l’honneur de la fête de Noël. Nous ignorons donc ce que M. le chevalier

da Fonseca a fait dans la suite pour la plus grande gloire de M. de

Bismarck. Tout ce que nous pouvons dire en terminant ce long chapitre,

destiné à faire connaître d’après ses propres aveux un des plus beaux

échantillons de «reptiles de presse» et d’agent politique secret, c’est

que M. le chevalier Wollheim da Fonseca adressa de Reims un mémoire très

détaillé à M. de Bismarck pour la création, à Paris, d’un grand journal

en langue française, destiné à défendre après la guerre les intérêts de

la Prusse.

Ce beau projet n’a pas été, que nous sachions, mis à exécution. M. de

Bismarck n’avait pas besoin d’un organe particulier, dont on aurait

bientôt vu le bout de l’oreille. On pouvait, par d’autres moyens et sans

éveiller l’attention, arriver aux mêmes fins.

La police secrète prussienne · 第 23 / 49 题