M. de Rochow prit le papier et l’examina à la lueur d’un bec de gaz:

--Ah! c’est M. de Hinkeldey, dit-il, qui vous a donné cet ordre, je le

reconnais bien là; eh bien, j’en ferai mon affaire, vous pouvez le lui

dire: il se conduit avec nous comme le dernier des cuistres!

Le commissaire avait profité de ce que la porte était entrebâillée pour

se glisser dans le vestibule de l’hôtel; sur un signe, les agents

l’avaient suivi.

Mais les joueurs n’étaient pas d’humeur à se laisser troubler; à peine

arrivés dans le salon de jeu, le commissaire et son monde se virent

entourés de tous les côtés et sérieusement menacés. Un hobereau

mecklembourgeois taillé en hercule avait saisi un des policiers par la

peau du cou et se disposait tout tranquillement à le jeter par la

fenêtre. Le commissaire avait reçu un formidable coup de poing, quand,

sur un appel, les gendarmes accoururent, bousculant le malencontreux

concierge, qui cherchait toujours à s’opposer à cette invasion. La vue

des uniformes refroidit beaucoup l’ardeur des gentilshommes, à qui la

livrée du roi inspirait instinctivement un certain respect. Ils

laissèrent saisir les enjeux, mettre les scellés et ils sortirent

ensuite jusque sur le trottoir de _Unter den Linden_, où ils passèrent

une bonne partie de la nuit, déblatérant à plein gosier contre la police

et en particulier contre M. de Hinkeldey.

Le lendemain M. le comte de Rochow envoyait des témoins au directeur

général. M. de Hinkeldey reçut très brutalement les envoyés et se

retrancha derrière les obligations professionnelles, d’autant plus

impérieuses dans ce cas, qu’il agissait d’après les ordres du roi. M. de

Rochow écrivit alors une lettre au directeur général de la police, dans

laquelle il le traitait de lâche et lui exprimait tout son mépris. M. de

Hinkeldey jugea bon de ne pas y répondre. Seulement, le soir même il

mettait ce papier sous les yeux du roi.

--Promettez-moi de ne pas vous battre, lui dit Frédéric-Guillaume. C’est

en vertu de mes prescriptions formelles que vous avez agi; s’il vous

arrivait un malheur, c’est sur moi qu’il retomberait.

A la suite de cet incident, la faveur du directeur général de la police

ne fit que croître; il était certainement le personnage le mieux vu de

Sa Majesté; il faisait la pluie et le beau temps à Sans-Souci, où

Frédéric-Guillaume s’était décidément fixé.

Vers le milieu du mois de mars 1856, les officiers de cavalerie de la

landwehr du Brandebourg organisèrent un grand carrousel, qui eut lieu

dans le manège des gardes du corps.

Les meilleurs cavaliers du royaume, costumés en chevaliers du moyen âge,

armés de toutes pièces, montant de superbes chevaux empanachés et

caparaçonnés comme à Bouvines et à Azincourt, suivis de leurs écuyers

portant leurs épées et leurs boucliers, devaient exécuter les plus

brillantes passes d’armes en présence des nobles dames et demoiselles

magnifiquement parées et mollement renversées dans des fauteuils aux

dossiers armoriés, dans des tribunes drapées de brocart et d’étoffes

richement brodées. La cour tout entière, les hauts dignitaires de

l’armée, les grands fonctionnaires, les ambassadeurs avaient été

invités;--seul, soit effet du hasard, soit à dessein, le directeur

général de la police n’avait pas reçu de carton historié et enluminé,

couvert d’arabesques au milieu desquelles se détachaient des lettres

gothiques portant que M. X... était prié d’honorer de sa présence la

fête dont tout le high-life s’entretenait. Déjà la société la plus

aristocratique, la plus exclusive qu’un d’Hozier eût pu rêver, était

rassemblée dans les loges et sur les gradins; des hérauts, dont le

costume emprunté au Musée était d’une authenticité rigoureuse et dont le

pourpoint portait par devant et par derrière l’aigle de Prusse aux ailes

déployées, avaient sonné une fanfare retentissante pour saluer l’entrée

de la famille royale; on n’attendait plus que l’ordre de Sa Majesté pour

commencer les exercices, quand la portière du fond, qui fermait l’entrée

du manège, se souleva, et M. de Hinkeldey, en grand uniforme, avec

toutes ses décorations, parut, donnant le bras à une jeune dame d’une

beauté extraordinaire.

C’était la comtesse R..., celle-là même auprès de qui le malheureux

pseudo-prince d’Arménie avait montré tant d’assiduité, une Autrichienne

de race roturière, qui avait épousé, Dieu sait grâce à quels sortilèges,

un général de S. M. Impériale dont elle portait très allègrement le

deuil. M. de Hinkeldey, connu comme un soupirant malheureux auprès de la

superbe Viennoise, était rayonnant. A l’entrée de l’arène, le couple

s’arrêta quelques instants; le directeur général de la police sembla

chercher du regard un fauteuil disponible pour sa compagne. Il allait

s’avancer, quand un jeune homme en uniforme de dragon bleu, portant au

bras le brassard blanc et noir auquel on reconnaissait les commissaires

de la fête, lui barra le passage. M. de Hinkeldey, malgré son assurance,

pâlit en reconnaissant ce commissaire: c’était M. de Rochow. Celui-ci

s’inclina profondément devant la dame, et d’un ton froidement poli:

--Veuillez me montrer votre invitation, monsieur, dit-il au directeur

général.

M. de Hinkeldey sentit le sang lui monter au visage. Il devint rouge

cramoisi.

--Je n’en ai pas, monsieur, fit-il, en cherchant à se contenir; mais je

suis le directeur général de la police, ajouta-t-il, et comme tel j’ai

le droit d’entrer partout où se trouve Sa Majesté.

--Pardon, monsieur, répondit M. de Rochow avec hauteur; ici le roi est

l’hôte de ses officiers, il est en parfaite sûreté au milieu de nous et

nous n’avons pas besoin de la police pour le garder. Si vous n’avez pas

d’invitation, veuillez vous retirer pour éviter un éclat... Quant à

madame la comtesse, fit le gentilhomme avec une exquise politesse, si

elle veut me faire l’honneur d’accepter mon bras, je la conduirai au

fauteuil qui lui est réservé.

Mme de R..., sans se soucier de son cavalier, remercia M. de Rochow

d’une gracieuse inclinaison de la tête; elle prit le bras que l’officier

lui offrait, et tous deux s’éloignèrent.

Ce petit colloque avait attiré l’attention de quelques spectateurs; la

honte, la confusion et la colère du directeur général en furent

augmentées. «Ah! je le tuerai! je le tuerai!» fit-il en quittant le

manège.

--Où faut-il conduire Votre Excellence? demanda le valet de pied.

--Chez le général Münchhausen, répondit M. de Hinkeldey en montant dans

sa voiture, dont il ferma la portière avec tant de violence que les

vitres volèrent en éclats.

Le général Münchhausen, aide de camp du roi, était le seul qui, dans

tout l’entourage de Frédéric-Guillaume, vît sans jalousie et sans

amertume l’élévation de M. de Hinkeldey. Les deux hommes s’étaient liés

d’une amitié solide. En cette circonstance délicate, la première pensée

de M. de Hinkeldey fut d’aller demander conseil à son ami.

Après avoir écouté le récit du chef de la sûreté:

--Cette fois, dit le général, il est difficile, sinon impossible,

d’éviter une rencontre. L’offense a été publique, il faut une réparation

publique.

--Aussi, dit M. de Hinkeldey, suis-je bien résolu à me battre; vous

serez mon second[20].

[20] Dans les duels allemands, un seul témoin, un «second», est

regardé comme suffisant.

--Je ne puis vous refuser ce service, mon ami... Espérons en Dieu et

prions-le de se prononcer pour vous, car vous êtes dans votre bon droit.

Vous savez que M. de Rochow est une des plus fines lames de l’armée;

pour que les chances soient plus égales, nous choisirons le pistolet.

--Je m’en remets complètement à vous; épée ou pistolet, quelle que soit

l’arme qu’on me mettra entre les mains, je saurai la manier, et malheur

au misérable qui m’a humilié devant _elle_!

Le général parut réfléchir quelques instants, puis saisissant les deux

mains de Hinkeldey:

--Oh, mon ami! fit-il d’un ton de prédicateur, souvenez-vous que nous

sommes tous dans la main de Dieu, souvenez-vous aussi des devoirs que

vous avez à remplir envers votre maître et des éventualités qu’il faut

prévoir, même si elles ne devaient pas se réaliser, comme je l’espère

bien.

--Vous avez raison, général, dit froidement le directeur de la police,

et pour vous prouver qu’il n’y a pas besoin de me rappeler au sentiment

du devoir, je vous remets dès à présent cette clef. Elle ouvre une

petite cassette de fer scellée dans l’intérieur du mur de mon cabinet de

travail. Le panneau qui la cache est masqué par le portrait du roi,

au-dessus de mon secrétaire. Il suffit de presser légèrement un clou

doré dans la partie inférieure du cadre pour faire jouer un ressort et

ouvrir le panneau. Dans cette cassette se trouvent rangés, par ordre de

date et soigneusement classés, tous les papiers secrets de la police, et

notamment les lettres que notre maître m’a fait la grâce de m’adresser.

S’il m’arrive malheur, vous remettrez cette clef à Sa Majesté; nul ne

doit toucher à ces archives secrètes avant lui!

La police secrète prussienne · 第 21 / 49 题