En ce moment, Michele rentra. Il n'avait pas trouvé la voiture à la
porte et demandait s'il devait en aller chercher une autre.
Il n'y avait point à attendre son retour, c'était évidemment Giovannina
qui l'avait prise pour partir.
Ce que Michele avait de mieux à faire, c'était de courir jusqu'à
Pie-di-Grotta, où il avait une place de fiacres, et d'en ramener une
autre.
--Mon ami, dit Luisa, laisse-moi profiter de ces quelques moments de
retard qui nous sont imposés par le hasard pour faire une dernière
visite à la duchesse Fusco et lui faire proposer une dernière fois de
courir une même chance en la conduisant avec moi au Château-Neuf. Si
elle reste, je lui recommanderai la maison qui va être complétement
abandonnée.
--Va, mon enfant chéri, dit Salvato en l'embrassant au front, comme un
père, en effet, eût fait à son enfant.
Luisa s'engagea dans le corridor, ouvrit la porte de communication et
pénétra dans le salon.
Le salon, comme toujours, était plein de toutes les notabilités
républicaines.
Malgré l'imminence du danger, malgré le hasard de l'événement, les
visages étaient calmes. On sentait que tous ces hommes de progrès, qui
s'étaient engagés par conviction dans la voie périlleuse, étaient prêts
à la suivre jusqu'au bout, et, comme les vieux sénateurs de la
République, à attendre la mort sur leurs chaises curules.
Luisa fit sa sensation ordinaire de beauté et d'intérêt; on se groupa
autour d'elle. Chacun, dans ce moment suprême ayant un parti pris pour
soi, demandait aux autres le parti qu'ils allaient prendre, espérant
peut-être que celui-là était le meilleur.
La duchesse restait chez elle et y attendait les événements. Elle tenait
prêt un costume de femme du peuple, sous lequel, en cas de danger
imminent, elle comptait fuir. La fermière d'une de ses masseries lui
tenait une retraite préparée.
Luisa la pria de veiller sur sa maison jusqu'au moment où elle-même
quitterait la sienne, et lui annonça que Salvato, ne sachant point si,
au milieu du combat, il aurait la possibilité de veiller sur elle, lui
avait fait préparer une chambre au Château-Neuf, où elle restait sous la
garde du gouverneur Massa, ami de Salvato.
C'était là, d'ailleurs, qu'à la dernière extrémité devaient se réfugier
les patriotes, personne ne se fiant à l'hospitalité de Mejean, qui, on
le savait, avait demandé cinq cent mille francs pour protéger Naples, et
qui, pour cinq cent cinquante mille francs, était disposé à l'anéantir.
On disait même--ce qui, au reste, n'était point vrai--qu'il avait traité
avec le cardinal Ruffo.
Luisa chercha des yeux Éléonore Pimentel, pour laquelle elle avait une
grande admiration; mais, un instant avant son entrée, Éléonore avait
quitté le salon pour se rendre à son imprimerie.
Nicolino vint la saluer, tout fier de son bel uniforme de colonel de
hussards, qui, le lendemain, devait être déchiqueté par les sabres
ennemis.
Cirillo, qui, comme nous l'avons dit, faisait partie de l'Assemblée
législative, laquelle s'était déclarée en permanence, vint l'embrasser.
Il lui souhaita, non pas toute sorte de bonheurs,--dans la situation où
l'on se trouvait, il y avait peu de bonheur à espérer,--mais la vie
saine et sauve, et, lui posant la main sur la tête, il lui donna tout
bas sa bénédiction.
La visite de Luisa était faite. Elle embrassa une dernière fois la
duchesse Fusco: les deux femmes sentirent ensemble jaillir les larmes de
leur coeur.
--Ah! murmura Luisa en voyant les larmes de son amie se mêler aux
siennes, nous ne devons plus nous revoir!
La duchesse Fusco leva son regard vers le ciel, comme pour lui dire:
«Là-haut, on se retrouve toujours.»
Puis elle la reconduisit jusqu'à la porte de communication.
Là, elles se séparèrent, et, comme l'avait prophétisé Luisa, pour ne
plus se revoir.
Salvato attendait Luisa, Michele avait amené une voiture. Les deux
jeunes gens, les bras enlacés et sans avoir eu besoin de se communiquer
leur idée, allèrent dire adieu à la _chambre heureuse_, comme ils
l'appelaient; puis ils fermèrent les portes, dont Michele prit les
clefs. Salvato et Luisa montèrent dans la voiture; Michele, malgré son
bel uniforme, monta sur le siége, et le fiacre roula vers le
Château-Neuf.
Quoiqu'il ne fût point encore tard, toutes les portes et toutes les
fenêtres étaient fermées, et l'on sentait qu'une profonde terreur
planait sur la ville: des hommes, de temps en temps, s'approchaient des
maisons, stationnaient un instant et s'enfuyaient effarés.
Salvato remarqua ces hommes, et, inquiet de ce qu'ils faisaient, dit à
Michele, en ouvrant la vitre de devant, de tâcher de mettre la main sur
un de ces coureurs nocturnes et de s'assurer de ce qu'ils faisaient.
En arrivant au palais Caramanico, l'on aperçut un de ces hommes; sans
que la voiture s'arrêtât Michele sauta à terre et bondit sur l'homme.
Il jetait un rouleau de cordes par le soupirail de la cave.
--Qui es-tu? lui demanda Michele.
--Je suis le facchino du palais.
--Que fais-tu?
--Vous le voyez bien. J'ai été chargé par le locataire du premier étage
d'acheter vingt-cinq brasses de cordes et de les lui apporter ce soir.
Je me suis attardé à boire au Marché-Vieux, et, en arrivant au palais,
j'ai trouvé tout fermé: ne voulant pas réveiller le garde-poste, j'ai
jeté le paquet dans la cave du palais par le soupirail: on les y
trouvera demain.
Michele, ne voyant rien de bien répréhensible dans le fait, lâcha
l'homme qu'il tenait au collet et qui, à peine libre, prit ses jambes à
son cou et s'enfonça dans la strada del Pace.
Cette brusque fuite l'étonna.
Du palais Caramanico au Château-Neuf, tout le long de la Chiaïa et de la
montée du Géant, il vit le même fait se reproduire. Deux fois, Michele
essaya de s'emparer de ces rôdeurs chargés de quelque mission inconnue;
mais, comme s'ils se fussent tenus sur leurs gardes, il n'en put venir à
bout.
On arriva au Château-Neuf. Grâce au mot d'ordre, que connaissait
Salvato, la voiture put entrer dans l'intérieur: elle passa devant l'arc
de triomphe aragonais et s'arrêta devant la porte du gouverneur.
Il faisait une ronde de nuit sur les remparts: il rentra un quart
d'heure après l'arrivée de Salvato.
Tous deux conduisirent Luisa à la chambre préparée pour elle: elle
faisait suite aux appartements de madame Massa elle-même, et il était
évident qu'on lui avait réservé la plus jolie et la plus commode des
chambres.
Minuit sonnait: il était l'heure de se séparer. Luisa prit congé de son
frère de lait, puis de Salvato, lesquels, par la même voiture qui les
avait amenés, se firent conduire jusqu'au môle.
Là, ils trouvèrent aux mains du Calabrais les chevaux qu'ils avaient
commandés, montèrent en selle, et, suivant la strada del Piliere, la
rade, la Marine-Neuve et la Marinella, ils traversèrent le pont de la
Madeleine et se lancèrent au galop sur la route de Portici.
La route était garnie de troupes républicaines, échelonnées du pont de
la Madeleine, premier poste extérieur, jusqu'au Granatello, poste le
plus rapproché de l'ennemi, commandé, comme nous l'avons dit, par
Schipani.
Tout le monde veillait sur le chemin. A tous les corps de garde, Salvato
s'arrêtait, descendait de cheval, s'informait et donnait quelques
instructions.
La première station qu'il fit fut au fort de Vigliana.
Ce petit fort s'élève au bord de la mer, à la droite du chemin qui va de
Naples à Portici; il défend l'arrivée du pont de la Madeleine.
Salvato fut reçu avec des acclamations. Le fort de Vigliana était
défendu par cent cinquante de ses Calabrais, sous le commandement d'un
prêtre nommé Toscano.
Il était évident que c'était sur ce petit fort, qui défendait l'approche
de Naples, que se porterait tout l'effort des sanfédistes; aussi la
défense avait-elle été confiée à des hommes choisis.
Toscano fit voir à Salvato tous ses préparatifs de défense. Il comptait,
lorsqu'il serait forcé, mettre le feu à ses poudres et se faire sauter,
lui et ses hommes.
Au reste, Toscano ne comptait pas les prendre par surprise; tous étaient
prévenus, tous avaient consenti à ce suprême sacrifice à la patrie, et
le drapeau qui flottait au-dessus de la porte portait cette légende: