NOUS VENGER! VAINCRE OU MOURIR!

Salvato embrassa le digne curé, remonta à cheval aux cris de «Vive la

République!» et continua son chemin.

A Portici, les républicains témoignèrent à Salvato de grandes

inquiétudes. Ils avaient affaire à des populations rendues

essentiellement royalistes par leurs intérêts. Ferdinand avait à Portici

un palais où il passait l'automne; presque tout l'été, le duc de Calabre

habitait le palais voisin de la Favorite. Ils ne pouvaient se fier à

personne, se sentaient entourés de piéges et de trahisons. Comme aux

jours de tremblement de terre, le sol semblait frissonner sous leurs

pieds.

Il arriva au Granatello.

Avec sa confiance ou plutôt son imprudence accoutumée, Schipani dormait;

Salvato le fit éveiller et lui demanda des nouvelles de l'ennemi.

Schipani lui répondit qu'il comptait être attaqué par lui le lendemain,

et qu'il prenait des forces pour le bien recevoir.

Salvato lui demanda s'il ne tenait point quelques renseignements plus

précis des espions qu'il avait dû envoyer. Le général républicain lui

avoua qu'il n'avait envoyé aucun espion et que ces moyens déloyaux de

faire la guerre lui répugnaient. Salvato s'informa s'il avait fait

garder la route de Nola, où était le cardinal, et d'où, par les pentes

du Vésuve, il pourrait faire filer des troupes sur Portici et sur

Resina, pour lui couper la retraite. Il répondit que c'était à ceux de

Resina et de Portici de prendre ces précautions, et que, quant à lui,

s'il trouvait les sanfédistes sur son chemin, il passerait au milieu

d'eux.

Cette manière de faire la guerre et de disposer de la vie des hommes

faisait hausser les épaules à l'habile stratégiste, élevé à l'école des

Championnet et des Macdonald. Il comprit qu'avec un homme comme

Schipani, il n'y avait aucune observation à faire, et qu'il fallait tout

abandonner au génie sauveur des peuples.

Voyons un peu ce que le cardinal, plus méticuleux que Schipani sur les

moyens de se garder, faisait pendant ce temps.

A minuit, c'est-à-dire à l'heure où nous avons vu Salvato partir du

Château-Neuf, le cardinal Ruffo, dans la chambre principale de l'évêché

de Nola, assis devant une table, ayant près de lui son secrétaire

Sacchinelli et le marquis Malaspina, son aide de camp, recevait les

nouvelles et donnait ses ordres.

Les courriers se succédaient avec une rapidité qui témoignait de

l'activité que le général improvisé avait mise à organiser ses

correspondances.

Lui-même décachetait toutes les lettres, de quelque part qu'elle

vinssent, et dictait les réponses, tantôt à Sacchinelli, tantôt à

Malaspina. Rarement répondait-il lui-même, excepté aux lettres secrètes,

un tremblement nerveux rendant sa main inhabile à écrire.

Au moment où nous entrons dans la chambre où il attend les messagers, il

a déjà reçu de l'évêque Ludovici l'annonce que Panedigrano et ses mille

forçats doivent être arrivés à Bosco, dans la matinée du 12.

Il tient à la main une lettre du marquis de Curtis, qui lui annonce que

le colonel Tchudy, voulant faire oublier sa conduite de Capoue, parti de

Palerme avec quatre cents grenadiers et trois cents soldats formant une

espèce de légion étrangère, doit être débarqué à Sorrente pour attaquer

par terre le fort de Castellamare, tandis que le _Sea-Horse_ et _la

Minerve_ l'attaqueront par mer.

Cette lettre lue, il se leva et alla consulter, sur une autre table, une

grande carte qui y était déployée, et, debout, appuyé d'une main sur la

table, il dicta à Sacchinelli les ordres suivants:

«Le colonel Tchudy suspendra, si elle est commencée, l'attaque du fort

de Castellamare et se mettra immédiatement d'accord avec Sciarpa et

Panedigrano pour attaquer l'armée de Schipani le 13 au matin.

»Tchudy et Sciarpa attaqueront de front, tandis que Panedigrano glissera

sur les flancs et côtoiera la lave du Vésuve, de manière à dominer le

chemin par lequel Schipani tentera de faire sa retraite.

»En outre, comme il est possible que, sachant l'arrivée du cardinal à

Nola, le général républicain veuille se retirer sur Naples, dans la

crainte que la retraite ne lui soit coupée, ils le pousseront

vigoureusement devant eux.

»A la Favorite, le général républicain trouvera le cardinal Ruffo, qui

aura contourné le Vésuve. Enveloppé de tout côté, Schipani sera forcé de

se faire tuer ou de se rendre.»

Le cardinal fit faire une triple copie de cet ordre, signa chacune des

copies et, par trois messagers, les expédia à ceux auxquels elles

étaient adressées.

Ces ordres étaient à peine partis, que le cardinal, supposant quelqu'une

de ces mille combinaisons qui font échouer les plans les mieux arrêtés,

fit appeler de Cesare.

Au bout de cinq minutes, le jeune brigadier entrait tout armé et tout

botté: la fiévreuse activité du cardinal gagnait tout ce qui

l'entourait.

--Bravo, mon prince! lui dit Ruffo, qui parfois, en plaisantant, lui

conservait ce titre. Êtes-vous prêt?

--Toujours, Éminence, répondit le jeune homme.

--Alors, prenez quatre bataillons d'infanterie de ligne, quatre pièces

d'artillerie de campagne, dix compagnies de chasseurs calabrais et un

escadron de cavalerie; longez le flanc septentrional du Vésuve, celui

qui regarde la Madonna-del-Arco, et arrivez de nuit, s'il est possible,

à Resina. Les habitants vous attendent, prévenus par moi, et tout prêts

à s'insurger en notre faveur.

Puis, se tournant vers le marquis:

--Malaspina, lui dit-il, donnez au brigadier cet ordre écrit et

signez-le pour moi.

En ce moment, le chapelain du cardinal, entrant dans la chambre,

s'approcha de lui et lui dit tout bas:

--Éminence, le capitaine Scipion Lamarra arrive de Naples et attend vos

ordres dans la chambre à côté.

--Ah! enfin! dit le cardinal respirant avec plus de liberté qu'il

n'avait fait jusqu'alors. J'avais peur qu'il ne lui fût arrivé malheur,

à ce pauvre capitaine. Dites-lui que je suis à lui à l'instant même et

faites-lui compagnie en m'attendant.

Le cardinal tira une bague de son doigt et l'appliqua sur les ordres qui

étaient expédiés en son nom.

Ce Scipion Lamarra, dont le cardinal paraissait attendre l'arrivée avec

tant d'impatience, était ce même messager par lequel la reine avait

envoyé sa bannière au cardinal, et qu'elle lui avait recommandé comme

bon à tout.

Il arrivait de Naples, où il avait été envoyé par le cardinal. Le but de

cette mission était de s'aboucher avec un des principaux complices de la

conspiration Backer, nommé Gennaro Tansano.

Gennaro Tansano faisait le patriote, était inscrit des premiers aux

registres de tous les clubs républicains, mais dans le seul but d'être

au courant de leurs délibérations, dont il donnait avis au cardinal

Ruffo, avec lequel il était en correspondance.

Une partie des armes qui devaient servir lorsque éclaterait la

conjuration Backer étaient en dépôt chez lui.

Les lazzaroni de Chiaïa, de Pie-di-Grotta, de Pouzzoles et des quartiers

voisins étaient à sa disposition.

Aussi, comme on l'a vu, le cardinal attendait-il impatiemment sa

réponse.

Il entra dans le cabinet où l'attendait Lamarra, déguisé en garde

national républicain.

--Eh bien? lui demanda-t-il en entrant.

--Eh bien, Votre Éminence, tout va au gré de nos désirs. Tansano passe

toujours pour un des meilleurs patriotes de Naples, et personne n'a

l'idée de le soupçonner.

--Mais a-t-il fait ce que j'ai dit?

--Il l'a fait, oui, Votre Éminence.

--C'est-à-dire qu'il a fait jeter des cordes dans les soupiraux des

maisons des principaux patriotes.

--Oui; il eût bien voulu savoir dans quel but; mais, comme je l'ignorais

moi-même, je n'ai pu le renseigner là-dessus. N'importe; l'ordre venant

de Votre Éminence, il a été exécuté de point en point.

--Vous en êtes sûr?

--J'ai vu les lazzaroni à l'oeuvre.

--Ne vous a-t-il pas remis un paquet pour moi?

--Si fait, Éminence, et le voici enveloppé d'une toile cirée.

--Donnez.

Le cardinal coupa avec un canif les bandelettes qui tenaient le paquet

fermé, et tira de son enveloppe une grande bannière, où il était

représenté à genoux devant saint Antoine, suppliant le saint, tandis que

celui-ci lui montre ses deux mains pleines de cordes.

--C'est bien cela, dit le cardinal enchanté. Maintenant, il me faut un

homme qui puisse répandre dans Naples le bruit du miracle.

Pendant un instant, il demeura pensif, se demandant quel était l'homme

qui pouvait lui rendre ce service.

Tout à coup, il se frappa le front.

--Que l'on me fasse venir fra Pacifico, dit-il.

On appela fra Pacifico, qui entra dans le cabinet, où il resta une

demi-heure enfermé avec Son Éminence.

Après quoi, on le vit aller à l'écurie, en tirer Giaccobino et prendre

avec lui la route de Naples.

Quant au cardinal, il rentra dans le salon, expédia encore quelques

ordres et se jeta tout habillé sur son lit, recommandant qu'on le

réveillât au point du jour.

Au point du jour, le cardinal fut réveillé. Un autel avait été dressé

pendant la nuit au milieu du camp sanfédiste, placé en dehors de Nola.

Le cardinal, vêtu de la pourpre, y dit la messe en l'honneur de saint

Antoine, qu'il comptait substituer dans la protection de la ville à

saint Janvier, qui, ayant fait deux fois son miracle en faveur des

Français, avait été déclaré jacobin et dégradé par le roi de son titre

de commandant général des troupes napolitaines.

Le cardinal avait longtemps cherché, saint Janvier dégradé, à qui

pouvait échoir sa succession, et s'était enfin arrêté à saint Antoine de

Padoue.

Pourquoi pas à saint Antoine le Grand qui, si l'on scrute sa vie,

méritait bien autrement cet honneur que saint Antoine de Padoue? Mais

sans doute le cardinal craignait-il que la légende de ses tentations

popularisées par Callot, jointe au singulier compagnon qu'il s'était

choisi, ne nuisissent à sa dignité.

Saint Antoine de Padoue, plus moderne que son homonyme de mille ans,

obtint, quel qu'en soit le motif, la préférence et ce fut à lui qu'au

moment de combattre, le cardinal jugea à propos de remettre la sainte

cause.

La messe dite, le cardinal monta à cheval avec sa robe de pourpre et se

plaça à la tête du principal corps.

L'armée sanfédiste était séparée en trois divisions.

L'une descendait par Capodichino pour attaquer la porte Capuana.

L'autre contournait la base du Vésuve par le versant nord.

La troisième faisait même route par le versant méridional.

Pendant ce temps, Tchudy, Sciarpa et Panedigrano attaquaient ou devaient

attaquer Schipani de face.

Le 15 juin, vers huit heures du matin, on vit, du haut du fort

Saint-Elme, apparaître et s'avancer l'armée sanfédiste soulevant autour

d'elle un nuage de poussière.

Immédiatement, les trois coups de canon d'alarme furent tirés du

Château-Neuf, et les rues de Naples devinrent, en un instant, solitaires

comme celles de Thèbes, muettes comme celle de Pompéi.

Le moment suprême était arrivé, moment solennel et terrible quand il

s'agit de l'existence d'un homme, bien autrement solennel et bien

autrement terrible quand il s'agit de la vie ou de la mort d'une ville.

La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3 · 第 47 / 49 题