Avant que Salvato et Luisa se fussent adressé une parole, Michele
rentrait.
--Luisa, dit-il, sois tranquille; tout ce qui était un mystère pour les
Backer, sera bientôt éclairci pour eux, et ils sauront quel est celui
qu'ils doivent maudire comme leur dénonciateur. Il ne peut pas m'arriver
pis que d'être pendu; eh bien, au moins, avant d'être pendu, je me serai
confessé.
Les deux jeunes gens regardèrent Michele avec étonnement.
Mais lui:
--Nous n'avons pas de temps à perdre en explications, dit-il; la nuit
s'avance, et vous savez ce qui nous reste à faire.
--Oui, tu as raison, répondit Salvato. Es-tu prête, Luisa?
--J'ai commandé une voiture pour onze heures, dit Luisa; elle doit être
à la porte.
--Elle y est, dit Michele, je l'ai vue.
--C'est bien, Michele. Fais-y porter les quelques effets dont j'aurai
besoin pendant mon séjour au Château-Neuf. Ils sont enfermés dans une
malle. Moi, je vais donner quelques ordres à Giovannina.
Elle sonna, mais inutilement; la jeune fille ne vint pas.
Elle sonna une seconde fois; mais en vain son regard se fixa-t-il sur la
porte par laquelle la servante devait entrer, la porte ne s'ouvrit
point.
Luisa se leva et alla elle-même à la chambre de la jeune fille, pensant
que peut-être elle était endormie.
La bougie brûlait sur sa table; auprès de la bougie était une lettre
cachetée à l'adresse de Luisa.
Cette lettre était de l'écriture de Giovannina.
Luisa la prit et l'ouvrit.
Elle était conçue en ces termes:
«Signora.
»Si vous aviez quitté Naples, je vous eusse suivie partout où vous
auriez été, pensant que mes services vous étaient nécessaires.
»Vous restez à Naples, où, entourée de gens qui vous aiment, vous
n'avez plus besoin de moi.
»Je n'oserais au milieu des événements qui vont se passer, rester
seule à la maison, et rien, pas même un dévouement dont vous n'avez
pas besoin, ne me forçant à m'enfermer dans une forteresse où je ne
serais pas libre de mes actions, je retourne chez mes parents.
»D'ailleurs, vous avez eu la bonté de régler mes comptes ce matin, et,
dans les circonstances où nous sommes, j'ai dû regarder ce règlement
comme un congé.
»Je vous quitte donc, signora, pleine de reconnaissance pour les
bontés que vous avez eues pour moi, et si triste de cette séparation,
que je m'impose le chagrin de ne point vous faire mes adieux, de peur
du chagrin, plus grand encore, que j'éprouverais en vous les faisant.
»Croyez-moi, signora, votre très-humble, très-obéissante, très-dévouée
servante,
»GIOVANNINA»
Luisa frissonna en lisant cette lettre. Il y avait, malgré les
protestations de dévouement et de fidélité qu'elle contenait, un étrange
sentiment de froide haine semé de l'un à l'autre bout. On ne le voyait
pas avec les yeux, c'est vrai; mais on l'apercevait avec l'intelligence,
on le sentait avec le coeur.
Elle revint dans la salle à manger, où était resté Salvato, et lui remit
la lettre.