parents sur le choix des garçons et des filles étaient pleins de bon
sens et d'observations très fines et très utiles ; mais qu'il a
supprimé ce catéchisme, qui aurait paru, à des gens aussi corrompus et
aussi superficiels que nous, d'une licence impardonnable ; ajoutant
toutefois que ce n'était pas sans regret qu'il avait retranché des
détails où l'on aurait vu, premièrement, jusqu'où une nation, qui
s'occupe sans cesse d'un objet important, peut être conduite dans ses
recherches, sans les secours de la physique et de l'anatomie ;
secondement, la différence des idées de la beauté dans une contrée où
l'on rapporte les formes au plaisir d'un moment, et chez un peuple où
elles sont appréciées d'après une utilité plus constante. Là, pour
être belle, on exige un teint éclatant, un grand front, de grands
yeux, des traits fins et délicats, une taille légère, une petite
bouche, de petites mains, un petit pied... Ici, presque aucun de ces
éléments n'entre en calcul. La femme sur laquelle les regards
s'attachent et que le désir poursuit, est celle qui promet beaucoup
d'enfants (la femme du cardinal d'Ossat), et qui les promet actifs,
intelligents, courageux, sains et robustes. Il n'y a presque rien de
commun entre la Vénus d'Athènes et celle de Tahiti ; l'une est Vénus
galante, l'autre est Vénus féconde. Une Tahitienne disait un jour avec
mépris à une autre femme du pays : « Tu es belle, mais tu fais de
laids enfants ; je suis laide, mais je fais de beaux enfants, et c'est
moi que les hommes préfèrent. »
Après cette note de l'aumônier, Orou continue.
A. Avant qu'il reprenne son discours, j'ai une prière à vous faire,
c'est de me rappeler une aventure arrivée dans la Nouvelle-Angleterre.
B. La voici. Une fille, Miss Polly Baker, devenue grosse pour la
cinquième fois, fut traduite devant le tribunal de justice de
Connecticut, près de Boston. La loi condamne toutes les personnes du
sexe qui ne doivent le titre de mère qu'au libertinage à une amende,
ou à une punition corporelle lorsqu'elles ne peuvent payer l'amende.
Miss Polly, en entrant dans la salle où les juges étaient assemblés,
leur tint ce discours :
« Permettezmoi, Messieurs, de vous adresser quelques mots. Je suis
une fille malheureuse et pauvre, je n'ai pas le moyen de payer des
avocats pour prendre ma défense, et je ne vous retiendrai pas
longtemps. Je ne me flatte pas que dans la sentence que vous allez
prononcer vous vous écartiez de la loi ; ce que j'ose espérer, c'est
que vous daignerez implorer pour moi les bontés du gouvernement et
obtenir qu'il me dispense de l'amende. Voici la cinquième fois que je
parais devant vous pour le même sujet ; deux fois j'ai payé des
amendes onéreuses, deux fois j'ai subi une punition publique et
honteuse parce que je n'ai pas été en état de payer. Cela peut être
conforme à la loi, je ne le conteste point ; mais il y a quelquefois
des lois injustes, et on les abroge ; il y en a aussi de trop sévères,
et la puissance législatrice peut dispenser de leur exécution. J'ose
dire que celle qui me condamne est à la fois injuste en elle-même et
trop sévère envers moi. Je n'ai jamais offensé personne dans le lieu
où je vis, et je défie mes ennemis, si j'en ai quelques-uns, de
pouvoir prouver que j'ai fait le moindre tort à un homme, à une femme,
à un enfant. Permettez-moi d'oublier un moment que la loi existe,
alors je ne conçois pas quel peut être mon crime ; j'ai mis cinq beaux
enfants au monde, au péril de ma vie, je les ai nourris de mon lait,
je les ai soutenus de mon travail ; et j'aurais fait davantage pour
eux, si je n'avais pas payé des amendes qui m'en ont ôté les moyens.
Est-ce un crime d'augmenter les sujets de Sa Majesté dans une nouvelle
contrée qui manque d'habitants ? Je n'ai enlevé aucun mari à sa femme,
ni débauché aucun jeune homme ; jamais on ne m'a accusée de ces
procédés coupables, et si quelqu'un se plaint de moi, ce ne peut être
que le ministre à qui je n'ai point payé de droits de mariage. Mais
est-ce ma faute ? J'en appelle à vous, Messieurs ; vous me supposez
sûrement assez de bon sens pour être persuadés que je préférerais
l'honorable état de femme à la condition honteuse dans laquelle j'ai
vécu jusqu'à présent. J'ai toujours désiré et je désire encore de me
marier, et je ne crains point de dire que j'aurais la bonne conduite,
l'industrie et l'économie convenables à une femme, comme j'en ai la
fécondité. Je défie qui que ce soit de dire que j'aie refusé de
m'engager dans cet état. Je consentis à la première et seule
proposition qui m'en ait été faite ; j'étais vierge encore ; j'eus la
simplicité de confier mon honneur à un homme qui n'en avait point ; il
me fit mon premier enfant et m'abandonna. Cet homme, vous le
connaissez tous : il est actuellement magistrat comme vous et s'assied
à vos côtés ; j'avais espéré qu'il paraîtrait aujourd'hui au tribunal
et qu'il aurait intéressé votre pitié en ma faveur, en faveur d'une
malheureuse qui ne l'est que par lui ; alors j'aurais été incapable de
l'exposer à rougir en rappelant ce qui s'est passé entre nous. Aije
tort de me plaindre aujourd'hui de l'injustice des lois ? La première
cause de mes égarements, mon séducteur, est élevé au pouvoir et aux
honneurs par ce même gouvernement qui punit mes malheurs par le fouet
et par l'infamie. On me répondra que j'ai transgressé les préceptes de
la religion ; si mon offense est contre Dieu, laissez-lui le soin de
m'en punir ; vous m'avez déjà exclue de la communion de l'église, cela
ne suffit-il pas ? Pourquoi au supplice de l'enfer, que vous croyez
m'attendre dans l'autre monde, ajoutez-vous dans celui-ci les amendes
et le fouet ? Pardonnez, Messieurs, ces réflexions ; je ne suis point
un théologien, mais j'ai peine à croire que ce me soit un grand crime
d'avoir donné le jour à de beaux enfants que Dieu a doués d'âmes
immortelles et qui l'adorent. Si vous faites des lois qui changent la
nature des actions et en font des crimes, faites-en contre les
célibataires dont le nombre augmente tous les jours, qui portent la
séduction et l'opprobre dans les familles, qui trompent les jeunes
filles comme je l'ai été, et qui les forcent à vivre dans l'état
honteux dans lequel je vis au milieu d'une société qui les repousse et
qui les méprise. Ce sont eux qui troublent la tranquillité publique ;
voilà des crimes qui méritent plus que le mien l'animadversion des
lois. »
Ce discours singulier produisit l'effet qu'en attendait Miss Baker ;
ses juges lui remirent l'amende et la peine qui en tient lieu. Son
séducteur, instruit de ce qui s'était passé, sentit le remords de sa
première conduite : il voulut la réparer ; deux jours après il épousa
Miss Baker, et fit une honnête femme de celle dont cinq ans auparavant
il avait fait une fille publique.
A. Et ce n'est pas là un conte de votre invention ?
B. Non.
A. J'en suis bien aise.
B. Je ne sais si l'abbé Raynal ne rapporte pas le fait et le discours
dans son "Histoire du commerce des deux Indes".
A. Ouvrage excellent et d'un ton si différent des précédents qu'on a
soupçonné l'abbé d'y avoir employé des mains étrangères.
B. C'est une injustice.
A. Ou une méchanceté. On dépèce le laurier qui ceint la tête d'un
grand homme et on le dépèce si bien qu'il ne lui en reste plus qu'une
feuille.
B. Mais le temps rassemble les feuilles éparses et refait la couronne.
A. Mais l'homme est mort ; il a souffert de l'injure qu'il a reçue de
ses contemporains, et il est insensible à la réparation qu'il obtient
de la postérité.
CHAPITRE IV - SUITE DE L'ENTRETIEN DE L'AUMONIER AVEC L'HABITANT DE TAHITI
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OROU. L'heureux moment pour une jeune fille et pour ses parents, que
celui où sa grossesse est constatée ! Elle se lève ; elle accourt ;
elle jette ses bras autour du cou de sa mère et de son père ; c'est
avec des transports d'une joie mutuelle, qu'elle leur annonce et
qu'ils apprennent cet événement. Maman ! Mon papa ! embrassez-moi : je
suis grosse ! Est-il bien vrai ? Très vrai. Et de qui l'êtes-vous ? Je
le suis d'un tel...
L'AUMONIER. Comment peut-elle nommer le père de son enfant ?
OROU. Pourquoi veux-tu qu'elle l'ignore ? il en est de la durée de nos
amours comme de celle de nos mariages ; elle est au moins d'une lune à
la lune suivante.
L'AUMONIER. Et cette règle est bien scrupuleusement observée ?
OROU. Tu vas en juger. D'abord, l'intervalle de deux lunes n'est pas
long ; mais lorsque deux pères ont une prétention bien fondée à la
formation d'un enfant, il n'appartient plus à sa mère.
L'AUMONIER. A qui appartient-il donc ?
OROU. À celui des deux à qui il lui plaît de le donner : voilà tout
son privilège ; et un enfant étant par lui-même un objet d'intérêt et
de richesse, tu conçois que, parmi nous, les libertines sont rares, et
que les jeunes garçons s'en éloignent.
L'AUMONIER. Vous avez donc aussi vos libertines ? J'en suis bien aise.
OROU. Nous en avons même de plus d'une sorte : mais tu m'écartes de
mon sujet. Lorsqu'une de nos filles est grosse, si le père de l'enfant
est un jeune homme beau, bien fait, brave, intelligent et laborieux,
l'espérance que l'enfant héritera des vertus de son père renouvelle
l'allégresse. Notre enfant n'a honte que d'un mauvais choix. Tu dois
concevoir quel prix nous attachons à la santé, à la beauté, à la
force, à l'industrie, au courage ; tu dois concevoir comment, sans que
nous nous en mêlions, les prérogatives du sang doivent s'éterniser
parmi nous. Toi qui as parcouru différentes contrées, dis-moi si tu as
remarqué dans aucune autant de beaux hommes et autant de belles femmes
que dans Tahiti ! Regardemoi : comment me trouvestu ? Eh bien ! il y
a dix mille hommes ici plus grands, aussi robustes ; mais pas un plus
brave que moi ; aussi les mères me désignentelles souvent à leurs
filles.
L'AUMONIER. Mais de tous ces enfants que tu peux avoir faits hors de
ta cabane, que t'en revientil ?
OROU. Le quatrième, mâle ou femelle. Il s'est établi parmi nous une
circulation d'hommes, de femmes et d'enfants, ou de bras de tout âge
et de toute fonction, qui est bien d'une autre importance que celle de
vos denrées qui n'en sont que le produit.
L'AUMONIER. Je le conçois. Qu'est-ce que c'est que ces voiles noirs
que j'ai rencontrés quelquefois ?
OROU. Le signe de la stérilité, vice de naissance, ou suite de l'âge
avancé. Celle qui quitte ce voile et se mêle avec les hommes, est une
libertine, celui qui relève ce voile et s'approche de la femme
stérile, est un libertin.
L'AUMONIER. Et ces voiles gris ?
OROU. Le signe de la maladie périodique. Celle qui quitte ce voile, et
se mêle avec les hommes, est une libertine ; celui qui le relève, et
s'approche de la femme malade, est un libertin.
L'AUMONIER. Avez-vous des châtiments pour ce libertinage ?
OROU. Point d'autres que le blâme.
L'AUMONIER. Un père peutil coucher avec sa fille, une mère avec son
fils, un frère avec sa soeur, un mari avec la femme d'un autre ?
OROU. Pourquoi non ?
L'AUMONIER. Passe pour la fornication ; mais l'inceste, mais
l'adultère !
OROU. Qu'est-ce que tu veux dire avec tes mots, fornication, inceste,
adultère ?
L'AUMONIER. Des crimes, des crimes énormes, pour l'un desquels l'on
brûle dans mon pays.
OROU. Qu'on brûle ou qu'on ne brûle pas dans ton pays, peu m'importe.
Mais tu n'accuseras pas les moeurs d'Europe par celles de Tahiti, ni
par conséquent les moeurs de Tahiti par celles de ton pays : il nous
faut une règle plus sûre ; et quelle sera cette règle ? En connaistu
une autre que le bien général et l'utilité particulière ? A présent,
dis-moi ce que ton crime inceste a de contraire à ces deux fins de nos
actions ? Tu te trompes, mon ami, si tu crois qu'une loi une fois
publiée, un mot ignominieux inventé, un supplice décerné, tout est
dit. Répondsmoi donc, qu'entendstu par inceste ?
L'AUMONIER. Mais un inceste...
OROU. Un inceste ?... Y atil longtemps que ton grand ouvrier sans
tête, sans mains et sans outils, a fait le monde ?
L'AUMONIER. Non.
OROU. Fitil toute l'espèce humaine à la fois ?
L'AUMONIER. Il créa seulement une femme et un homme.
OROU. Eurentils des enfants ?
L'AUMONIER. Assurément.
OROU. Suppose que ces deux premiers parents n'aient eu que des filles,
et que leur mère soit morte la première ; ou qu'ils n'aient eu que des
garçons, et que la femme ait perdu son mari.
L'AUMONIER. Tu m'embarrasses ; mais tu as beau dire, l'inceste est un
crime abominable, et parlons d'autre chose.
OROU. Cela te plaît à dire ; je me tais, moi, tant que tu ne m'auras
pas dit ce que c'est que le crime abominable inceste.
L'AUMONIER. Eh bien ! Je t'accorde que peutêtre l'inceste ne blesse
en rien la nature ; mais ne suffitil pas qu'il menace la constitution
politique ? Que deviendraient la sûreté d'un chef et la tranquillité
d'un Etat, si toute une nation composée de plusieurs millions
d'hommes, se trouvait rassemblée autour d'une cinquantaine de pères de
famille.
OROU. Le pis-aller, c'est qu'où il n'y a qu'une grande société, il y
en aurait cinquante petites, plus bonheur et un crime de moins.
L'AUMONIER. Je crois cependant que, même ici, un fils couche rarement
avec sa mère.
OROU. A moins qu'il n'ait beaucoup de respect pour elle, et une
tendresse qui lui fasse oublier la disparité d'âge, et préférer une
femme de quarante ans à une fille de dix-neuf.
L'AUMONIER. Et le commerce des pères avec leurs filles ?
OROU. Guère plus fréquent, à moins que la fille ne soit laide et peu
recherchée. Si son père l'aime, il s'occupe à lui préparer sa dot en
enfants.
L'AUMONIER. Cela me fait imaginer que le sort des femmes que la nature
a disgraciées ne doit pas être heureux dans Tahiti.
OROU. Cela me prouve que tu n'as pas une haute opinion de la
générosité de nos jeunes gens.
L'AUMONIER. Pour les unions des frères et des soeurs, je ne doute pas
qu'elles ne soient très communes.
OROU. Et très approuvées.
L'AUMONIER. A t'entendre, cette passion, qui produit tant de crimes et
de maux dans nos contrées, serait ici tout à fait innocente.
OROU. Étranger ! tu manques de jugement et de mémoire : de jugement,
car, partout où il y a défense, il faut qu'on soit tenté de faire la
chose défendue et qu'on la fasse : de mémoire, puisque tu ne te
souviens plus de ce que je t'ai dit. Nous avons de vieilles dissolues,
qui sortent la nuit sans leur voile noir, et reçoivent des hommes,
lorsqu'il ne peut rien résulter de leur approche ; si elles sont
reconnues ou surprises, l'exil au nord de l'île, où l'esclavage, est
leur châtiment ; des filles précoces, qui relèvent leur voile blanc à
l'insu de leurs parents, et nous avons pour elles un lieu fermé dans
la cabane ; des jeunes hommes, qui déposent leur chaîne avant le temps
prescrit par la nature et par la loi, et nous en réprimandons leurs
parents ; des femmes à qui le temps de la grossesse paraît long ; des
femmes et des filles peu scrupuleuses à garder leur voile gris ; mais
dans le fait, nous n'attachons pas une grande importance à toutes ces
fautes ; et tu ne saurais croire combien l'idée de richesse
particulière ou publique, unie dans nos têtes à l'idée de population,
épure nos moeurs sur ce point.
L'AUMONIER. La passion de deux hommes pour une même femme, ou le goût
de deux femmes ou de deux filles pour un même homme,
n'occasionnent-ils point de désordres ?
OROU. Je n'en ai pas vu quatre exemples : le choix de la femme ou
celui de l'homme finit tout. La violence d'un homme serait une faute
grave ; mais il faut une plainte publique, et il est presque inouï
qu'une fille ou qu'une femme se soit plainte. La seule chose que j'aie
remarquée, c'est que nos femmes ont moins de pitié des hommes laids,
que nos jeunes gens des femmes disgraciées ; et nous n'en sommes pas
fâchés.
L'AUMONIER. Vous ne connaissez guère la jalousie, à ce que je vois ;
mais la tendresse maritale, l'amour paternel, ces deux sentiments si
puissants et si doux, s'ils ne sont pas étrangers ici, y doivent être
assez faibles.
OROU. Nous y avons suppléé par un autre, qui est tout autrement
général, énergique et durable, l'intérêt. Mets la main sur la
conscience ; laisse là cette fanfaronnade de vertu, qui est sans cesse
sur les lèvres de tes camarades, et qui ne réside pas au fond de leur
coeur. Dis-moi si, dans quelque contrée que ce soit, il y a un père
qui, sans la honte qui le retient, n'aimât mieux perdre son enfant, un
mari qui n'aimât mieux perdre sa femme, que sa fortune et l'aisance de
toute sa vie. Sois sûr que partout où l'homme sera attaché à la
conservation de son semblable comme à son lit, à sa santé, à son
repos, à sa cabane, à ses fruits, à ses champs, il fera pour lui tout
ce qu'il est possible de faire. C'est ici que les pleurs trempent la
couche d'un enfant qui souffre ; c'est ici que les mères sont soignées
dans la maladie ; c'est ici qu'on prise une femme féconde, une fille
nubile, un garçon adolescent ; c'est ici qu'on s'occupe de leur
institution, parce que leur conservation est toujours un
accroissement, et leur perte toujours une diminution de fortune.
L'AUMONIER. Je crains bien que ce sauvage n'ait raison. Le paysan
misérable de nos contrées, qui excède sa femme pour soulager son
cheval, laisse périr son enfant sans secours, et appelle le médecin
pour son boeuf.
OROU. Je n'entends pas trop ce que tu viens de dire ; mais, à ton
retour dans ta patrie si policée, tâche d'y introduire ce ressort ; et
c'est alors qu'on y sentira le prix de l'enfant qui naît, et
l'importance de la population. Veux-tu que je te révèle un secret ?
Mais prends garde qu'il ne t'échappe. Vous arrivez : nous vous
abandonnons nos femmes et nos filles ; vous vous en étonnez ; vous
nous en témoignez une gratitude qui nous fait rire ; vous nous
remerciez, lorsque nous asseyons sur toi et sur tes compagnons la plus
forte de toutes les impositions. Nous ne t'avons point demandé
d'argent ; nous ne nous sommes point jetés sur tes marchandises ; nous
avons méprisé tes denrées : mais nos femmes et nos filles sont venues
exprimer le sang de tes veines. Quand tu t'éloigneras, tu nous auras
laissé des enfants : ce tribut levé sur ta personne, sur ta propre
substance, à ton avis, n'en vautil pas bien un autre ? Et si tu veux
en apprécier la valeur, imagine que tu aies deux cents lieues de côtes
à courir, et qu'à chaque vingt milles on te mette à pareille
contribution. Nous avons des terres immenses en friche ; nous manquons
de bras ; et nous t'en avons demandé. Nous avons des calamités
épidemiques à réparer ; et nous t'avons employé à réparer le vide
qu'elles laisseront. Nous avons des ennemis voisins à combattre, un
besoin de soldats ; et nous t'avons prié de nous en faire : le nombre
de nos femmes et de nos filles est trop grand pour celui des hommes ;
et nous t'avons associé à notre tâche. Parmi ces femmes et ces filles,
il y en a dont nous n'avons jamais pu obtenir d'enfants ; et ce sont
elles que nous avons exposées à vos premiers embrassements. Nous avons
à payer une redevance en hommes à un voisin oppresseur ; c'est toi et
tes camarades qui nous défrayerez ; et dans cinq à six ans, nous lui
enverrons vos fils, s'ils valent moins que les nôtres. Plus robustes,
plus sains que vous, nous nous sommes aperçus au premier coup d'oeil
que vous nous surpassiez en intelligence ; et, sur-le-champ, nous
avons destiné quelques-unes de nos femmes et de nos filles les plus
belles à recueillir la semence d'une race meilleure que la nôtre.
C'est un essai que nous avons tenté, et qui pourra nous réussir. Nous
avons tiré de toi et des tiens le seul parti que nous en pouvions
tirer ; et crois que, tout sauvages que nous sommes, nous savons aussi
calculer. Va où tu voudras ; et tu trouveras presque toujours l'homme
aussi fin que toi. Il ne te donnera jamais que ce qui ne lui est bon à
rien, et te demandera toujours ce qui lui est utile. S'il te présente
un morceau d'or, et qu'il prise le fer, c'est qu'il ne fait aucun cas
de l'or, et qu'il prise le fer. Mais dismoi donc pourquoi tu n'es pas
vêtu comme les autres ? Que signifie cette casaque longue qui
t'enveloppe de la tête aux pieds, et ce sac pointu que tu laisses
tomber sur tes épaules, où que tu ramènes sur tes oreilles ?
AUMONIER. C'est que, tel que tu me vois, je me suis engagé dans une
société d'hommes qu'on appelle, dans mon pays, des moines. Le plus
sacré de leurs voeux est de n'approcher d'aucune femme, et de ne point
faire d'enfants.
OUROU. Que faites vous donc ?
AUMONIER. Rien.
OROU. Et ton magistrat souffre cette espèce de paresseux, la pire de
toutes ?
AUMONIER. Il fait plus, il la respecte et la fait respecter.
OROU. Ma première pensée était que la nature, quelque accident, ou un
art cruel vous avait privés de la faculté de produire votre
semblable ; et que, par pitié, on aimait mieux vous laisser vivre que
de vous tuer. Mais, moine, ma fille m'a dit que tu était un homme, et
un homme aussi robuste qu'un Tahitien, et qu'elle espérait que tes
caresses réitérées ne seraient pas infructueuses. A présent que j'ai
compris pourquoi tu t'es écrié hier au soir : Mais ma religion ! mais
mon état ! pourrais-tu m'apprendre le motif de la faveur et du
respect que les magistrats vous accordent ?
L'AUMÔNIER. Je l'ignore.
OROU. Tu sais au moins par quelle raison, étant homme, tu t'es
librement condamné à ne le pas être ?
L'AUMONIER. Cela serait trop long et trop difficile à t'expliquer.
OROU. Et ce voeu de stérilité, le moine y est-il bien fidèle ?
L'AUMONIER. Non.
OROU. J'en étais sûr. Avez vous aussi des moines femelles ?
L'AUMONIER. Oui.
OROU. Aussi sages que les moines mâles ?
L'AUMONIER. Plus renfermées, elles sèches de douleur, périssent d'ennui.
OROU. Et l'injure faite à la nature est vengée. Oh ! le vilain pays !
Si tout y est ordonné comme ce que tu m'en dis, vous êtes plus
barbares que nous.
Le bon aumônier raconte qu'il passa le reste de la journée à parcourir
l'île, à visiter les cabanes, et que le soir, après souper, le père et
la mère l'ayant supplié de coucher avec la seconde de leurs filles,
Palli s'était présentée dans le même déshabillé que Thia, et qu'il
s'était écrié plusieurs fois pendant la nuit : Mais ma religion ! mais
mon état ! que la troisième nuit il avait été agité des mêmes remords
avec Asto, l'aînée, et que la quatrième il l'avait accordée par
honnêteté à la femme de son hôte.
CHAPITRE V - SUITE DU DIALOGUE ENTRE A ET B
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A. J'estime cet aumônier poli.
B. Et moi, beaucoup davantage les moeurs Tahitiens, et le discours
d'Orou.
A. Quoique un peu modelé à l'européenne.
B. Je n'en doute pas. Ici le bon aumônier se plaint de la brièveté de
son séjour dans Tahiti, et de la difficulté de mieux connaître les
usages d'un peuple assez sage pour s'être arrêté de lui-même à la
médiocrité, ou assez heureux pour habiter un climat dont la fertilité
lui assurait un long engourdissement, assez actif pour s'être mis à
l'abri des besoins absolus de la vie, et assez indolent pour que son
innocence, son repos et sa félicité n'eussent rien à redouter d'un
progrès trop rapide de ses lumières. Rien n'y était mal par l'opinion
ou par la loi, que ce qui était mal de sa nature. Les travaux et les
récoltes s'y faisaient en commun. L'acception du mot propriété y était
très étroite ; la passion de l'amour, réduite à un simple appétit
physique, n'y produisait aucun de nos désordres. L'île entière offrait
l'image d'une seule famille nombreuse, dont chaque cabane représentait
les divers appartement d'une de nos grandes maisons. Il finit par
protester que ces Tahitiens seront toujours présents à sa mémoire,
qu'il avait été tenté de jeter ses vêtements dans le vaisseau et de
passer le reste de ses jours parmi eux, et qu'il craint bien de se
repentir plus d'une fois de ne l'avoir pas fait.
A. Malgré cet éloge, quelles conséquences utiles à tirer des moeurs et
des usages bizarres d'un peuple non civilisé ?
B. Je vois qu'aussitôt que quelques causes physiques, telles, par
exemple, que la nécessité de vaincre l'ingratitude du sol, ont mis en
jeu la sagacité de l'homme, cet élan le conduit bien au-delà du but,
et que, le terme du besoin passé, on est porté dans l'océan sans
bornes des fantaisies, d'où l'on ne se tire plus. Puisse l'heureux
Tahitien s'arrêter où il en est ! Je vois qu'excepté dans ce recoin
écarté de notre globe, il n'y a point eu de moeurs, et qu'il n'y en
aura peutêtre jamais nulle part.
A. Qu'entendezvous donc par des moeurs ?
B. J'entends une soumission générale et une conduite conséquente à des
lois bonnes ou mauvaises. Si les lois sont bonnes, les moeurs sont
bonnes ; si les lois sont mauvaises, les moeurs sont mauvaises ; si les
lois, bonnes ou mauvaises, ne sont point observées, la pire condition
d'une société, il n'y a point de moeurs. Or comment voulezvous que
les lois s'observent quand elles se contredisent ? Parcourez l'histoire
des siècles et des nations tant anciennes que modernes, et
vous trouverez les hommes assujettis à trois codes, le code de la
nature, le code civil, et le code religieux, et contraints
d'enfreindre alternativement ces trois codes qui n'ont jamais été
d'accord ; d'où il est arrivé qu'il n'y a eu dans aucune contrée,
comme Orou l'a deviné de la nôtre, ni homme, ni citoyen, ni religieux.
A. D'où vous conclurez, sans doute, qu'en fondant la morale sur les
rapports éternels, qui subsistent entre les hommes, la loi religieuse
devient peutêtre superflue ; et que la loi civile ne doit être que
l'énonciation de la loi de nature.
B. Et cela, sous peine de multiplier les méchants, au lieu de faire
des bons.
A. Ou que, si l'on juge nécessaire de les conserver toutes trois, il
faut que les deux dernières ne soient que des calques rigoureux de la
première, que nous apportons gravée au fond de nos coeurs, et qui sera
toujours la plus forte.