Produced by Claude Decoret and Laurent de Guillou
SUPPLÉMENT AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE
CHAPITRE I - JUGEMENT DU VOYAGE DE BOUGAINVILLE
-----------------------------------------------
A. Cette superbe voûte étoilée, sous laquelle nous revînmes hier, et
qui semblait nous garantir un beau jour, ne nous a pas tenu parole.
B. Qu'en savez-vous ?
A. Le brouillard est si épais qu'il nous dérobe la vue des arbres
voisins.
B. Il est vrai ; mais si ce brouillard, qui ne reste dans la partie
inférieure de l'atmosphère que parce qu'elle est suffisamment chargée
d'humidité, retombe sur la terre ?
A. Mais si au contraire il traverse l'éponge, s'élève et gagne la
région supérieure où l'air est moins dense, et peut, comme disent les
chimistes, n'être pas saturé ?
B. Il faut attendre.
A. En attendant, que faitesvous ?
B. Je lis.
A. Toujours ce voyage de Bougainville ?
B. Toujours.
A. Je n'entends rien à cet hommelà. L'étude des mathématiques, qui
suppose une vie sédentaire, a rempli le temps de ses jeunes années ;
et voilà qu'il passe subitement d'une condition méditative et retirée
au métier actif, pénible, errant et dissipé de voyageur.
B. Nullement. Si le vaisseau n'est qu'une maison flottante, et si
vous considérez le navigateur qui traverse des espaces immenses,
resserré et immobile dans une enceinte assez étroite, vous le verrez
faisant le tour du globe sur une planche, comme vous et moi le tour de
l'univers sur notre parquet.
A. Une autre bizarrerie apparente, c'est la contradiction du caractère
de l'homme et de son entreprise. Bougainville a le goût des amusements
de la société ; il aime les femmes, les spectacles, les repas
délicats ; il se prête au tourbillon du monde d'aussi bonne grâce
qu'aux inconstances de l'élément sur lequel il a été ballotté. Il est
aimable et gai : c'est un véritable Français lesté, d'un bord, d'un
traité de calcul différentiel et intégral, et de l'autre, d'un voyage
autour du globe.
B. Il fait comme tout le monde : il se dissipe après s'être appliqué,
et s'applique après s'être dissipé.
A. Que pensezvous de son Voyage ?
B. Autant que j'en puis juger sur une lecture assez superficielle,
j'en rapporterais l'avantage à trois points principaux : une meilleure
connaissance de notre vieux domicile et de ses habitants ; plus de
sûreté sur des mers qu'il a parcourues la sonde à la main, et plus de
correction dans nos cartes géographiques. Bougainville est parti avec
les lumières nécessaires et les qualités propres à ses vues : de la
philosophie, du courage, de la véracité ; un coup d'oeil prompt qui
saisit les choses et abrège le temps des observations ; de la
circonspection, de la patience ; le désir de voir, de s'éclairer et
d'instruire ; la science du calcul, des mécaniques, de la géométrie,
de l'astronomie ; et une teinture suffisante d'histoire naturelle.
A. Et son style ?
B. Sans apprêt ; le ton de la chose, de la simplicité et de la clarté,
surtout quand on possède la langue des marins.
A. Sa course a été longue ?
B. Je l'ai tracée sur ce globe. Voyezvous cette ligne de points rouges ?
A. Qui part de Nantes ?
B. Et court jusqu'au détroit de Magellan, entre dans la mer Pacifique,
serpente entre ces îles qui forment l'archipel immense qui s'étend des
Philippines à la NouvelleHollande, rase Madagascar, le cap de
BonneEspérance, se prolonge dans l'Atlantique, suit les côtes
d'Afrique, et rejoint l'une de ses extrémités à celle d'où le
navigateur s'est embarqué.
A. Il a beaucoup souffert ?
B. Tout navigateur s'expose, et consent de s'exposer aux périls de
l'air, du feu, de la terre et de l'eau : mais qu'après avoir erré des
mois entiers entre la mer et le ciel, entre la mort et la vie ; après
avoir été battu des tempêtes, menacé de périr par naufrage, par
maladie, par disette d'eau et de pain, un infortuné vienne, son
bâtiment fracassé, tomber, expirant de fatigue et de misère, aux pieds
d'un monstre d'airain qui lui refuse ou lui fait attendre
impitoyablement les secours les plus urgents, c'est une dureté !...
A. Un crime digne de châtiment.
B. Une de ces calamités sur lesquelles le voyageur n'a pas compté.
A. Et n'a pas dû compter. Je croyais que les puissances européennes
n'envoyaient pour commandants dans leurs possessions d'outremer, que
des âmes honnêtes, des hommes bienfaisants, des sujets remplis
d'humanité, et capables de compatir...
B. C'est bien là ce qui les soucie !
A. Il y a des choses singulières dans ce voyage de Bougainville.
B. Beaucoup.
A. N'assuretil pas que les animaux sauvages s'approchent de l'homme,
et que les oiseaux viennent se poser sur lui, lorsqu'ils ignorent le
péril de cette familiarité ?
B. D'autres l'avaient dit avant lui.
A. Comment expliquetil le séjour de certains animaux dans des îles
séparées de tout continent par des intervalles de mer effrayants ? Qui
estce qui a porté là le loup, le renard, le chien, le cerf, le
serpent ?
B. Il n'explique rien ; il atteste le fait.
A. Et vous, comment l'expliquezvous ?
B. Qui sait l'histoire primitive de notre globe ? Combien d'espaces de
terre, maintenant isolés, étaient autrefois continus ? Le seul
phénomène sur lequel on pourrait former quelque conjecture, c'est la
direction de la masse des eaux qui les a séparés.
A. Comment cela ?
B. Par la forme générale des arrachements. Quelque jour nous nous
amuserons de cette recherche, si cela nous convient. Pour ce moment,
voyez-vous cette île qu'on appelle des Lanciers ? À l'inspection du
lieu qu'elle occupe sur le globe, il n'est personne qui ne se demande
qui estce qui a placé là des hommes ? quelle communication les liait
autrefois avec le reste de leur espèce ? que deviennentils en se
multipliant sur un espace qui n'a pas plus d'une lieue de diamètre ?
A. Ils s'exterminent et se mangent ; et de là peutêtre une première
époque très ancienne et très naturelle de l'anthropophagie, insulaire
d'origine.
B. Ou la multiplication y est limitée par quelque loi superstitieuse ;
l'enfant y est écrasé dans le sein de sa mère foulée sous les pieds
d'une prêtresse.
A. Ou l'homme égorgé expire sous le couteau d'un prêtre ; ou l'on a
recours à la castration des mâles...
B. A l'infibulation des femelles ; et de là tant d'usages d'une
cruauté nécessaire et bizarre, dont la cause s'est perdue dans la nuit
des temps, et met les philosophes à la torture. Une observation assez
constante, c'est que les institutions surnaturelles et divines se
fortifient et s'éternisent, en se transformant, à la longue, en lois
civiles et nationales ; et que les institutions civiles et nationales
se consacrent, et dégénèrent en préceptes surnaturels et divins.
A. C'est une des palingénésies les plus funestes.
B. Un brin de plus qu'on ajoute au lien dont on nous serre.
A. N'étaitil pas au Paraguay au moment même de l'expulsion des
jésuites ?
B. Oui.
A. Qu'en ditil ?
B. Moins qu'il n'en pourrait dire ; mais assez pour nous apprendre que
ces cruels Spartiates en jaquette noire en usaient avec leurs esclaves
indiens, comme les Lacédémoniens avec les ilotes ; les avaient
condamnés à un travail assidu ; s'abreuvaient de leurs sueurs, ne leur
avaient laissé aucun droit de propriété ; les tenaient sous
l'abrutissement de la superstition ; en exigeaient une vénération
profonde ; marchaient au milieu d'eux, un fouet à la main, et en
frappaient indistinctement tout âge et tout sexe. Un siècle de plus,
et leur expulsion devenait impossible, ou le motif d'une longue guerre
entre ces moines et le souverain, dont ils avaient secoué peu à peu
l'autorité.
A. Et ces Patagons, dont le docteur Maty et l'académicien La Condamine
ont tant fait de bruit ?
B. Ce sont de bonnes gens qui viennent à vous, et qui vous embrassent
en criant Chaoua ; forts, vigoureux, toutefois n'excédant pas la
hauteur de cinq pieds cinq à six pouces ; n'ayant d'énorme que leur
corpulence, la grosseur de leur tête, et l'épaisseur de leurs
membres. Né avec le goût du merveilleux, qui exagère tout autour de
lui, comment l'homme laisseraitil une juste proportion aux objets,
lorsqu'il a, pour ainsi dire, à justifier le chemin qu'il a fait, et
la peine qu'il s'est donnée pour les aller voir au loin ?
A. Et des sauvages, qu'en pensetil ?
B. C'est, à ce qu'il paraît, de la défense journalière contre les
bêtes féroces, qu'il tient le caractère cruel qu'on lui remarque
quelquefois. Il est innocent et doux, partout où rien ne trouble son
repos et sa sécurité. Toute guerre naît d'une prétention commune à la
même propriété. L'homme civilisé a une prétention commune, avec
l'homme civilisé, à la possession d'un champ dont ils occupent les
deux extrémités ; et ce champ devient un sujet de dispute entre eux.
A. Et le tigre a une prétention commune, avec l'homme sauvage, à la
possession d'une forêt ; et c'est la première des prétentions, et la
cause de la plus ancienne des guerres... Avezvous vu le Tahitien que
Bougainville avait pris sur son bord, et transporté dans ce paysci ?
B. Je l'ai vu ; il s'appelait Aotourou. À la première terre qu'il
aperçut, il la prit pour la patrie du voyageur ; soit qu'on lui en eût
imposé sur la longueur du voyage ; soit que, trompé naturellement par
le peu de distance apparente des bords de la mer qu'il habitait, à
l'endroit où le ciel semble confiner avec l'horizon, il ignorât la
véritable étendue de la terre. L'usage commun des femmes était si bien
établi dans son esprit, qu'il se jeta sur la première Européenne qui
vint à sa rencontre, et qu'il se disposait très sérieusement à lui
faire la politesse de Tahiti. Il s'ennuyait parmi nous. L'alphabet
tahitien n'ayant ni b, ni c, ni d, ni f, ni g, ni q, ni x, ni y, ni z,
il ne put jamais apprendre à parler notre langue, qui offrait à ses
organes inflexibles trop d'articulations étrangères et de sons
nouveaux. Il ne cessait de soupirer après son pays, et je n'en suis
pas étonné. Le voyage de Bougainville est le seul qui m'ait donné du
goût pour une autre contrée que la mienne ; jusqu'à cette lecture,
j'avais pensé qu'on n'était nulle part aussi bien que chez soi ;
résultat que je croyais le même pour chaque habitant de la terre ;
effet naturel de l'attrait du sol ; attrait qui tient aux commodités
dont on jouit, et qu'on n'a pas la même certitude de retrouver
ailleurs.
A. Quoi ! vous ne croyez pas l'habitant de Paris aussi convaincu qu'il
croisse des épis dans la campagne de Rome que dans les champs de la
Beauce ?
B. Ma foi, non. Bougainville a renvoyé Aotourou, après avoir pourvu
aux frais et à la sûreté de son retour.
A. Ô Aotourou ! que tu seras content de revoir ton père, ta mère, tes
frères, tes soeurs, tes compatriotes, que leur dirastu de nous ?
B. Peu de choses, et qu'ils ne croiront pas.
A. Pourquoi peu de choses ?
B. Parce qu'il en a peu conçues, et qu'il ne trouvera dans sa langue
aucun terme correspondant à celles dont il a quelques idées.
A. Et pourquoi ne le croiront-ils pas ?
B. Parce qu'en comparant leurs moeurs aux nôtres, ils aimeront mieux
prendre Aotourou pour un menteur, que de nous croire si fous.
A. En vérité ?
B. Je n'en doute pas : la vie sauvage est si simple, et nos sociétés
sont des machines si compliquées ! Le Tahitien touche à l'origine du
monde, et l'Européen touche à sa vieillesse. L'intervalle qui le
sépare de nous est plus grand que la distance de l'enfant qui naît à
l'homme décrépit. Il n'entend rien à nos usages, à nos lois, ou il n'y
voit que des entraves déguisées sous cent formes diverses, entraves
qui ne peuvent qu'exciter l'indignation et le mépris d'un être en qui
le sentiment de la liberté est le plus profond des sentiments.
A. Estce que vous donneriez dans la fable de Tahiti ?
B. Ce n'est point une fable ; et vous n'auriez aucun doute sur la
sincérité de Bougainville, si vous connaissiez le supplément de son
Voyage.
A. Et où trouveton ce supplément ?
B. Là, sur cette table.
A. Est-ce que vous ne me le confierez pas ?
B. Non ; mais nous pourrons le parcourir ensemble, si vous voulez.
A. Assurément, je le veux. Voilà le brouillard qui retombe, et l'azur
du ciel qui commence à paraître. Il semble que mon lot soit d'avoir
tort avec vous jusque dans les moindres choses ; il faut que je sois
bien bon pour vous pardonner une supériorité aussi continue !
B. Tenez, tenez, lisez : passez ce préambule qui ne signifie rien, et
allez droit aux adieux que fit un des chefs de l'île à nos voyageurs.
Cela vous donnera quelque notion de l'éloquence de ces genslà.
A. Comment Bougainville atil compris ces adieux prononcés dans une
langue qu'il ignorait ?
B. Vous le saurez.
CHAPITRE II - LES ADIEUX DU VIEILLARD
-------------------------------------
C'est un vieillard qui parle. Il était père d'une famille nombreuse.
À l'arrivée des Européens, il laissa tomber des regards de dédain sur
eux, sans marquer ni étonnement, ni frayeur, ni curiosité. Ils
l'abordèrent ; il leur tourna le dos et se retira dans sa cabane. Son
silence et son souci ne décelaient que trop sa pensée : il gémissait
en lui-même sur les beaux jours de son pays éclipsés. Au départ de
Bougainville, lorsque les habitants accouraient en foule sur le
rivage, s'attachaient à ses vêtements, serraient ses camarades entre
leurs bras, et pleuraient, ce vieillard s'avança d'un air sévère, et
dit : « Pleurez malheureux Tahitiens ! pleurez ; mais que ce soit de
l'arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants : un
jour, vous les connaîtrez mieux. Un jour, ils reviendront, le morceau
de bois que vous voyez attaché à la ceinture de celuici, dans une
main, et le fer qui pend au côté de celuilà, dans l'autre, vous
enchaîner, vous égorger, ou vous assujettir à leurs extravagances et à
leurs vices ; un jour vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi
vils, aussi malheureux qu'eux. Mais je me console ; je touche à la fin
de ma carrière ; et la calamité que je vous annonce, je ne la verrai
point. O tahitiens ! mes amis ! vous auriez moyen d'échapper à un
funeste avenir ; mais j'aimerais mieux mourir que de vous en donner le
conseil. Qu'ils s'éloignent, et qu'ils vivent. »
Puis s'adressant à Bougainville, il ajouta :
« Et toi, chef des brigands qui t'obéissent, écarte promptement ton
vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux ;
et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct
de la nature ; et tu as tenté d'effacer de nos âmes son caractère. Ici
tout est à tous ; et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction
du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes ; tu
as partagé ce privilège avec nous ; et tu es venu allumer en elles des
fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras ; tu es
devenu féroce entre les leurs. Elles ont commencé à se haïr ; vous
vous êtes égorgés pour elles ; et elles nous sont revenues teintes de
votre sang. Nous sommes libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre
terre le titre de notre futur esclavage. Tu n'es ni un dieu, ni un
démon : qui estu donc, pour faire des esclaves ? Orou ! toi qui
entends la langue de ces hommeslà, disnous à tous, comme tu me l'as
dit à moi-même, ce qu'ils ont écrit sur cette lame de métal : Ce pays
est à nous. Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis
le pied ? Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il
gravât sur une de vos pierres ou sur l'écorce d'un de vos arbres : Ce
pays est aux habitants de Tahiti, qu'en penseraistu ? Tu es le plus
fort ! Et qu'estce que cela fait ? Lorsqu'on t'a enlevé une des
méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli, tu t'es récrié,
tu t'es vengé ; et dans le même instant tu as projeté au fond de ton
coeur le vol de toute une contrée ! Tu n'es pas esclave : tu
souffrirais plutôt la mort que de l'être, et tu veux nous asservir !
Tu crois donc que le Tahitien ne sait pas défendre sa liberté et
mourir ? Celui dont tu veux t'emparer comme de la brute, le Tahitien
est ton frère. Vous êtes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu
sur lui qu'il n'ait pas sur toi ? Tu es venu ; nous sommesnous jetés
sur ta personne ? -avonsnous pillé ton vaisseau ? t'avonsnous saisi
et exposé aux flèches de nos ennemis ? t'avonsnous associé dans nos
champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en
toi. Laisse nous nos moeurs ; elles sont plus sages et plus honnêtes
que les tiennes ; nous ne voulons point troquer ce que tu appelles
notre ignorance, contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est
nécessaire et bon, nous le possédons. Sommesnous dignes de mépris,
parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins superflus ?
Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger ; lorsque nous
avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos
cabanes, qu'y manque-t-il, à ton avis ? Poursuis jusqu'où tu voudras
ce que tu appelles commodités de la vie ; mais permets à des êtres
sensés de s'arrêter, lorsqu'ils n'auraient à obtenir, de la continuité
de leurs pénibles efforts, que des biens imaginaires. Si tu nous
persuades de franchir l'étroite limite du besoin, quand finironsnous
de travailler ? Quand jouironsnous ? Nous avons rendu la somme de nos
fatigues annuelles et journalières la moindre qu'il était possible,
parce que rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée
t'agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; laissenous reposer : ne
nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus
chimériques. Regarde ces hommes ; vois comme ils sont droits, sains et
robustes. Regarde ces femmes ; vois comme elles sont droites, saines,
fraîches et belles. Prends cet arc, c'est le mien ; appelle à ton aide
un, deux, trois, quatre de tes camarades ; et tâchez de le tendre. Je
le tends moi seul. Je laboure la terre ; je grimpe la montagne ; je
perce la forêt ; je parcours une lieue de la plaine en moins d'une
heure. Tes jeunes compagnons ont eu peine à me suivre ; et j'ai
quatre-vingt-dix ans passés. Malheur à cette île ! malheur aux
Tahitiens présents, et à tous les Tahitiens à venir, du jour où tu
nous as visités ! Nous ne connaissions qu'une maladie ; celle à
laquelle l'homme, l'animal et la plante ont été condamnés, la
vieillesse ; et tu nous en as apporté une autre, tu as infecté notre
sang. Il nous faudra peutêtre exterminer de nos propres mains nos
filles, nos femmes, nos enfants ; ceux qui ont approché tes femmes ;
celles qui ont approché tes hommes. Nos champs seront trempés du sang
impur qui a passé de tes veines dans les nôtres ; ou nos enfants,
condamnés à nourrir et à perpétuer le mal que tu as donné aux pères et
aux mères, et qu'ils transmettront à jamais à leurs descendants.
Malheureux ! tu seras coupable, ou des ravages qui suivront les
funestes caresses des tiens, ou des meurtres que nous commettrons pour
en arrêter le poison. Tu parles de crimes ! astu l'idée d'un plus
grand crime que le tien ? Quel est chez toi le châtiment de celui qui
tue son voisin ? la mort par le fer. Quel est chez toi le châtiment du
lâche qui l'empoisonne ? la mort par le feu. Compare ton forfait à ce
dernier ; et disnous, empoisonneur de nations, le supplice que tu
mérites ? Il n'y a qu'un moment, la jeune Tahitienne s'abandonnait
avec transport aux embrassements du jeune Tahitien ; elle attendait
avec impatience que sa mère, autorisée par l'âge nubile, relevât son
voile, et mît sa gorge à nu. Elle était fière d'exciter les désirs, et
d'irriter les regards amoureux de l'inconnu, de ses parents, de son
frère ! elle acceptait sans frayeur et sans honte, en notre présence,
au milieu d'un cercle d'innocents Tahitiens, au son des flûtes, entre
les danses, les caresses de celui que son jeune coeur et la voix
secrète de ses sens lui désignaient. L'idée de crime et le péril de la
maladie sont entrés avec toi parmi nous. Nos jouissances, autrefois si
douces, sont accompagnées de remords et d'effroi. Cet homme noir, qui
est près de toi, qui m'écoute, a parlé à nos garçons ; je ne sais ce
qu'il a dit à nos filles ; mais nos garçons hésitent ; mais nos filles
rougissent. Enfoncetoi, si tu veux, dans la forêt obscure avec la
compagne perverse de tes plaisirs ; mais accorde aux bons et simples
Tahitiens de se reproduire sans honte, à la face du ciel et au grand
jour. Quel sentiment plus honnête et plus grand pourraistu mettre à
la place de celui que nous leur avons inspiré, et qui les anime ? Ils
pensent que le moment d'enrichir la nation et la famille d'un nouveau
citoyen est venu, et ils s'en glorifient. Ils mangent pour vivre et
pour croître : ils croissent pour multiplier, et ils n'y trouvent ni
vice, ni honte. Écoute la suite de tes forfaits. A peine t'estu
montré parmi eux, qu'ils sont devenus voleurs. À peine estu descendu
dans notre terre, qu'elle a fumé de sang. Ce Tahitien qui courut à ta
rencontre, qui t'accueillit, qui te reçut en criant : Talo ! ami,
ami ; vous l'avez tué. Et pourquoi l'avezvous tué ? parce qu'il avait
été séduit par l'éclat de tes petits oeufs de serpents. Il te donnait
ses fruits ; il t'offrait sa femme et sa fille ; il te cédait sa
cabane : et tu l'as tué pour une poignée de ces grains, qu'il avait
pris sans te les demander. Et ce peuple ? Au bruit de ton arme
meurtrière, la terreur s'est emparée de lui ; et il s'est enfui dans
la montagne. Mais crois qu'il n'aurait pas tardé d'en descendre ;
crois qu'en un instant, sans moi, vous périssiez tous. Eh ! pourquoi
les aije apaisés ? pourquoi les aije contenus ? pourquoi les
contiensje encore dans ce moment ? Je l'ignore ; car tu ne mérites
aucun sentiment de pitié ; car tu as une âme féroce qui ne l'éprouva
jamais. Tu t'es promené, toi et les tiens, dans notre île ; tu as été
respecté ; tu as joui de tout ; tu n'as trouvé sur ton chemin ni
barrière, ni refus : on t'invitait, tu t'asseyais ; on étalait devant
toi l'abondance du pays. Astu voulu de jeunes filles ? excepté celles
qui n'ont pas encore le privilège de montrer leur visage et leur
gorge, les mères t'ont présenté les autres toutes nues ; te voilà,
possesseur de la tendre victime du devoir hospitalier ; on a jonché,
pour elle et pour toi, la terre de feuilles et de fleurs ; les
musiciens ont accordé leurs instruments ; rien n'a troublé la douceur,
ni gêné la liberté de tes caresses et des siennes. On a chanté
l'hymne, l'hymne qui t'exhortait à être homme, qui exhortait notre
enfant à être femme, et femme complaisante et voluptueuse. On a dansé
autour de votre couche ; et c'est au sortir des bras de cette femme,
après avoir éprouvé sur son sein la plus douce ivresse, que tu as tué
son frère, son ami, son père, peutêtre. Tu as fait pis encore ;
regarde de ce côté ; vois cette enceinte hérissée de flèches ; ces
armes qui n'avaient menacé que nos ennemis, voisles tournées contre
nos propres enfants : vois les malheureuses compagnes de vos
plaisirs ; vois leur tristesse ; vois la douleur de leurs pères ; vois
le désespoir de leurs mères : c'est là qu'elles sont condamnées à
périr ou par nos mains, ou par le mal que tu leur as
donné. Éloignetoi, à moins que tes yeux cruels ne se plaisent à des
spectacles de mort : éloigne toi ; va, et puissent les mers coupables
qui t'ont épargné dans ton voyage, s'absoudre, et nous venger en
t'engloutissant avant ton retour ! Et vous, Tahitiens, rentrez dans
vos cabanes, rentrez tous ; et que ces indignes étrangers n'entendent
à leur départ que le flot qui mugit, et ne voient que l'écume dont sa
fureur blanchit une rive déserte ! » À peine eutil achevé, que la
foule des habitants disparut : un vaste silence régna dans toute
l'étendue de l'île ; et l'on n'entendit que le sifflement aigu des
vents et le bruit sourd des eaux sur toute la longueur de la côte : on
eût dit que l'air et la mer, sensibles à la voix du vieillard, se
disposaient à lui obéir.
B. Eh bien ! qu'en pensezvous ?
A. Ce discours me paraît véhément ; mais à travers je ne sais quoi
d'abrupt et de sauvage, il me semble retrouver des idées et des
tournures européennes.
B. Pensez donc que c'est une traduction du tahitien en espagnol, et de
l'espagnol en français. Le vieillard s'était rendu, la nuit, chez cet
Orou qu'il a interpellé, et dans la case duquel l'usage de la langue
espagnole s'était conservé de temps immémorial. Orou avait écrit en
espagnol la harangue du vieillard ; et Bougainville en avait une copie
à la main, tandis que le Tahitien la prononçait.
A. Je ne vois que trop à présent pourquoi Bougainville a supprimé ce
fragment ; mais ce n'est pas là tout ; et ma curiosité pour le reste
n'est pas légère.
B. Ce qui suit, peutêtre, vous intéressera moins.
A. N'importe.
B. C'est un entretien de l'aumônier de l'équipage avec un habitant de
l'île.
A. Orou ?
B. Luimême. Lorsque le vaisseau de Bougainville approcha de Tahiti,
un nombre infini d'arbres creusés furent lancés sur les eaux ; en un
instant son bâtiment en fut environné ; de quelque côté qu'il tournât
ses regards, il voyait des démonstrations de surprise et de
bienveillance. On lui jetait des provisions ; on lui tendait les
bras ; on s'attachait à des cordes ; on gravissait contre les
planches ; on avait rempli sa chaloupe ; on criait vers le rivage,
d'où les cris étaient répondus ; les habitants de l'île accouraient ;
les voilà tous à terre : on s'empare des hommes de l'équipage ; on se
les partage ; chacun conduit le sien dans sa cabane : les hommes les
tenaient embrassés par le milieu du corps ; les femmes leur flattaient
les joues de leurs mains. Placezvous là ; soyez témoin, par pensée,
de ce spectacle d'hospitalité ; et ditesmoi comment vous trouvez
l'espèce humaine.
A. Très belle.
B. Mais j'oublierais peutêtre de vous parler d'un événement assez
singulier. Cette scène de bienveillance et d'humanité fut troublée
tout à coup par les cris d'un homme qui appelait à son secours ;
c'était le domestique d'un des officiers de Bougainville. De jeunes
Tahitiens s'étaient jetés sur lui, l'avaient étendu par terre, le
déshabillaient et se disposaient à lui faire la civilité.
A. Quoi ! ces peuples si simples, ces sauvages si bons, si honnêtes ?...
B. Vous vous trompez ; ce domestique était une femme déguisée en
homme. Ignorée de l'équipage entier, pendant tout le temps d'une
longue traversée, les Tahitiens devinèrent son sexe au premier coup
d'oeil. Elle était née en Bourgogne ; elle s'appelait Barré ; ni
laide, ni jolie, âgée de vingt-six ans. Elle n'était jamais sortie de
son hameau ; et sa première pensée de voyager fut de faire le tour du
globe ; elle montra toujours de la sagesse et du courage.
A. Ces frêles machines-là renferment quelquefois des âmes bien fortes.
CHAPITRE III - L'ENTRETIEN DE L'AUMONIER ET D'OROU
--------------------------------------------------
B. Dans la division que les Tahitiens se firent de l'équipage de
Bougainville, l'aumônier devint le partage d'Orou. L'aumônier et le
Tahitien étaient à peu près du même âge, trente-cinq à trente-six
ans. Orou n'avait alors que sa femme et trois filles appelées Asto,
Palli et Thia. Elles le déshabillèrent, lui lavèrent le visage, les
mains et les pieds, et lui servirent un repas sain et frugal.
Lorsqu'il fut sur le point de se coucher, Orou, qui s'était absenté
avec sa famille, reparut, lui présenta sa femme et ses trois filles
nues, et lui dit :
-- Tu as soupé, tu es jeune, tu te portes bien ; si tu dors seul, tu
dormiras mal ; l'homme a besoin la nuit d'une compagne à son côté.
Voilà ma femme, voilà mes filles : choisis celle qui te convient ;
mais si tu veux m'obliger, tu donneras la préférence à la plus jeune
de mes filles qui n'a point encore eu d'enfants.
La mère ajouta : -- Hélas ! je n'ai pas à m'en plaindre ; la pauvre
Thia ! ce n'est pas sa faute.
L'aumônier répondit : Que sa religion, son état, les bonnes moeurs et
l'honnêteté ne lui permettaient pas d'accepter ces offres.
Orou répliqua : -- Je ne sais ce que c'est que la chose que tu
appelles religion ; mais je ne puis qu'en penser mal, puisqu'elle
t'empêche de goûter un plaisir innocent, auquel nature, la souveraine
maîtresse, nous invite tous ; de donner l'existence à un de tes
semblables ; de rendre un service que le père, la mère et les enfants
te demandent ; de t'acquitter envers un hôte qui t'a fait un bon
accueil, et d'enrichir une nation, en l'accroissant d'un sujet de
plus. Je ne sais ce que c'est que la chose que tu appelles état ; mais
ton premier devoir est d'être homme et d'être reconnaissant. Je ne te
propose pas de porter dans ton pays les moeurs d'Orou ; mais Orou, ton
hôte et ton ami, te supplie de te prêter aux moeurs de Tahiti. Les
moeurs de Tahiti sont-elles meilleures ou plus mauvaises que les
vôtres ? c'est une question facile à décider. La terre où tu es né
atelle plus d'hommes qu'elle n'en peut nourrir ? en ce cas tes
moeurs ne sont ni pires, ni meilleures que les nôtres. En peutelle
nourrir plus qu'elle n'en a ? nos moeurs sont meilleures que les
tiennes. Quant à l'honnêteté que tu m'objectes, je te comprends ;
j'avoue que j'ai tort ; et je t'en demande pardon. Je n'exige pas que
tu nuises à ta santé ; si tu es fatigué, il faut que tu te reposes ;
mais j'espère que tu ne continueras pas à nous contrister. Vois le
souci que tu as répandu sur tous ces visages : elles craignent que tu
n'aies remarqué en elles quelques défauts qui leur attirent ton
dédain. Mais quand cela serait, le plaisir d'honorer une de mes
filles, entre ses compagnes et ses soeurs, et de faire une bonne
action, ne te suffiraitil pas ? Sois généreux !
L'AUMÔNIER. Ce n'est pas cela : elles sont toutes quatre également
belles ; mais ma religion ! mais mon état !
OROU. Elles m'appartiennent, et je te les offre. Elles sont à elles,
et elles se donnent à toi. Quelle que soit la pureté de conscience que
la chose religion et la chose état te prescrivent, tu peux les
accepter sans scrupule. Je n'abuse point de mon autorité ; et sois sûr
que je connais et que je respecte les droits des personnes.
Ici, le véridique aumônier convient que jamais la providence ne
l'avait exposé à une aussi pressante tentation. Il était jeune ; il
s'agitait, il se tourmentait ; il détournait ses regards des aimables
suppliantes ; il les ramenait sur elles ; il levait ses yeux et ses
mains au ciel. Thia, la plus jeune, embrassait ses genoux et lui
disait : Étranger, n'afflige pas mon père, n'afflige pas ma mère, ne
m'afflige pas ! Honoremoi dans la cabane et parmi les miens ;
élèvemoi au rang de mes soeurs qui se moquent de moi. Astô l'aînée a
déjà trois enfants ; Palli, la seconde, en a deux, et Thia n'en a
point ! Étranger, honnête étranger, ne me rebute pas ! rendsmoi mère ;
faismoi un enfant que je puisse un jour promener par la main, à
côté de moi, dans Tahiti ; qu'on voie dans neuf mois attaché à mon
sein ; dont je sois fière, et qui fasse une partie de ma dot, lorsque
je passerai de la cabane de mon père dans une autre. Je serai peutêtre
plus chanceuse avec toi qu'avec nos jeunes Tahitiens. Si tu
m'accordes cette faveur, je ne t'oublierai plus ; je te bénirai toute
ma vie ; j'écrirai ton nom sur mon bras et sur celui de ton fils ; nous
le prononcerons sans cesse avec joie ; et lorsque tu quitteras ce
rivage, mes souhaits t'accompagneront sur les mers jusqu'à ce que tu
sois arrivé dans ton pays.
Le naïf aumônier dit qu'elle lui serrait les mains, qu'elle attachait
sur ses yeux des regards si expressifs et si touchants ; qu'elle
pleurait ; que son père, sa mère et ses soeurs s'éloignèrent ; qu'il
resta seul avec elle, et qu'en disant : Mais ma religion, mais mon
état, il se trouva le lendemain couché à côté de cette jeune fille,
qui l'accablait de caresses, et qui invitait son père, sa mère et ses
soeurs, lorsqu'ils s'approchèrent de leur lit le matin, à joindre leur
reconnaissance à la sienne. Asto et Palli, qui s'étaient éloignées,
rentrèrent avec les mets du pays, des boissons et des fruits, elles
embrassaient leur soeur et faisaient des voeux sur elle. Ils
déjeunèrent tous ensemble ; ensuite Orou, demeuré seul avec
l'aumônier, lui dit : Je vois que ma fille est contente de toi ; et je
te remercie. Mais pourrais-tu m'apprendre ce que c'est que le mot
religion, que tu as prononcé tant de fois, et avec tant de douleur ?
L'aumônier, après avoir rêvé un moment, répondit :
Qui estce qui a fait ta cabane et les ustensiles qui la meublent ?
OROU. C'est moi.
L'AUMONIER. Eh bien ! nous croyons que ce monde et ce qu'il renferme
est l'ouvrage d'un ouvrier.
OROU. Il a donc des pieds, des mains, une tête ?
L'AUMONIER. Non.
OROU. Où fait-il sa demeure ?
L'AUMÔNIER. Partout.
OROU. Ici même !
L'AUMÔNIER. Ici.
OROU. Nous ne l'avons jamais vu.
L'AUMÔNIER. On ne le voit pas.
OROU. Voilà un père bien indifférent ! Il doit être vieux ; car il a
du moins l'âge de son ouvrage.
L'AUMÔNIER. Il ne vieillit point ; il a parlé à nos ancêtres ; il leur a
donné des lois ; il leur a prescrit la manière dont il voulait être
honoré ; il leur a ordonné certaines actions, comme bonnes ; il leur
en a défendu d'autres, comme mauvaises.
OROU. J'entends ; et une de ces actions qu'il leur a défendues comme
mauvaises, c'est de coucher avec une femme et une fille ? Pourquoi
donc atil fait deux sexes ?
L'AUMONIER. Pour s'unir ; mais à certaines conditions requises, après
certaines cérémonies préalables, en conséquence desquelles un homme
appartient à une femme, et n'appartient qu'à elle ; une femme
appartient à un homme, et n'appartient qu'à lui.
OROU. Pour toute leur vie ?
L'AUMONIER. Pour toute leur vie.
OROU. En sorte que, s'il arrivait à une femme de coucher avec un autre
que son mari, ou à un mari de coucher avec une autre que sa femme...
mais cela n'arrive point, car, puisqu'il est là, et que cela lui
déplaît, il sait les en empêcher.
L'AUMONIER. Non ; il les laisse faire, et ils pèchent contre la loi de
Dieu, car c'est ainsi que nous appelons le grand ouvrier, contre la
loi du pays ; et ils commettent un crime.
OROU. Je serais fâché de t'offenser par mes discours ; mais si tu le
permettais, je te dirais mon avis.
L'AUMONIER. Parle.
OROU. Ces préceptes singuliers, je les trouve opposés à la nature,
contraires à la raison ; faits pour multiplier les crimes, et fâcher à
tout moment le vieil ouvrier, qui a tout fait sans tête, sans mains et
sans outils ; qui est partout, et qu'on ne voit nulle part ; qui dure
aujourd'hui et demain, et qui n'a pas un jour de plus ; qui commande
et qui n'est pas obéi ; qui peut empêcher, et qui n'empêche pas.
Contraires à la nature, parce qu'ils supposent qu'un être sentant,
pensant et libre, peut être la propriété d'un être semblable à
lui. Sur quoi ce droit seraitil fondé ? Ne voistu pas qu'on a
confondu, dans ton pays, la chose qui n'a ni sensibilité, ni pensée,
ni désir, ni volonté ; qu'on quitte, qu'on prend, qu'on garde, qu'on
échange sans qu'elle souffre et sans qu'elle se plaigne, avec la chose
qui ne s'échange point, qui ne s'acquiert point ; qui a liberté,
volonté, désir ; qui peut se donner ou se refuser pour un moment ; se
donner ou se refuser pour toujours ; qui se plaint et qui souffre ; et
qui ne saurait devenir un effet de commerce, sans qu'on oublie son
caractère, et qu'on fasse violence à la nature ? Contraires à la loi
générale des êtres. Rien, en effet, te paraîtil plus insensé qu'un
précepte qui proscrit le changement qui est en nous ; qui commande une
constance qui n'y peut être, et qui viole la nature et la liberté du
mâle et de la femelle, en les enchaînant pour jamais l'un à l'autre ;
qu'une fidélité qui borne la plus capricieuse des jouissances à un
même individu ; qu'un serment d'immutabilité de deux êtres de chair, à
la face d'un ciel qui n'est pas un instant le même, sous des antres
qui menacent ruine ; au bas d'une roche qui tombe en poudre ; au pied
d'un arbre qui se gerce ; sur une pierre qui s'ébranle ? Croismoi,
vous avez rendu la condition de l'homme pire que celle de l'animal. Je
ne sais ce que c'est que ton grand ouvrier : mais je me réjouis qu'il
n'ait point parlé à nos pères, et je souhaite qu'il ne parle point à
nos enfants ; car il pourrait par hasard leur dire les mêmes sottises,
et ils feraient peutêtre celle de les croire. Hier, en soupant, tu
nous as entretenus de magistrats et de prêtres ; je ne sais quels sont
ces personnages que tu appelles magistrats et prêtres, dont l'autorité
règle votre conduite ; mais, dis-moi, sont-ils maîtres du bien et du
mal ? Peuventils faire que ce qui est juste soit injuste, et que ce
qui est injuste soit juste ? Dépend-il d'eux d'attacher le bien à des
actions nuisibles, et le mal à des actions innocentes ou utiles ? Tu
ne saurais le penser, car, à ce compte, il n'y aurait ni vrai ni faux,
ni bon ni mauvais, ni beau ni laid ; du moins, que ce qu'il plairait à
ton grand ouvrier, à tes magistrats, à tes prêtres, de prononcer tel ;
et, d'un moment à l'autre, tu serais obligé de changer d'idées et de
conduite. Un jour on te dirait, de la part de l'un de tes trois
maîtres : tue, et tu serais obligé, en conscience, de tuer ; un autre
jour : vole ; et tu serais tenu de voler ; ou : ne mange pas de ce
fruit ; et tu n'oserais en manger ; je te défends ce légume ou cet
animal ; et tu te garderais d'y toucher. Il n'y a point de bonté qu'on
ne pût t'interdire ; point de méchanceté qu'on ne pût t'ordonner. Et
où en seraistu réduit, si tes trois maîtres, peu d'accord entre eux,
s'avisaient de te permettre, de t'enjoindre et de te défendre la même
chose, comme je pense qu'il arrive souvent ? Alors, pour plaire au
prêtre, il faudra que tu te brouilles avec le magistrat ; pour
satisfaire le magistrat, il faudra que tu mécontentes le grand
ouvrier ; et pour te rendre agréable au grand ouvrier, il faudra que
tu renonces à la nature. Et saistu ce qui en arrivera ? c'est que tu
les mépriseras tous les trois, et que tu ne seras ni homme, ni
citoyen, ni pieux ; que tu ne seras rien ; que tu seras mal avec
toutes les sortes d'autorité ; mal avec toi-même ; méchant, tourmenté
par ton coeur ; persécuté par tes maîtres insensés ; et malheureux,
comme je te vis hier au soir, lorsque je te présentai mes filles, et
que tu t'écriais : Mais ma religion ! mais mon état ! Veuxtu savoir,
en tout temps et en tout lieu, ce qui est bon et mauvais ? Attachetoi
à la nature des choses et des actions ; à tes rapports avec ton
semblable ; à l'influence de ta conduite sur ton utilité particulière
et le bien général. Tu es en délire, si tu crois qu'il y ait rien,
soit en haut, soit en bas, dans l'univers, qui puisse ajouter ou
retrancher aux lois de la nature. Sa volonté éternelle est que le bien
soit préféré au mal, et le bien général au bien particulier. Tu
ordonneras le contraire ; mais tu ne seras pas obéi. Tu multiplieras
les malfaiteurs et les malheureux par la crainte, par le châtiment et
par les remords ; tu dépraveras les consciences ; tu corrompras les
esprits ; ils ne sauront plus ce qu'ils ont à faire ou à
éviter. Troublés dans l'état d'innocence, tranquilles dans le forfait,
ils auront perdu de vue l'étoile polaire, leur chemin. Réponds-moi
sincèrement ; en dépit des ordres exprès de tes trois législateurs, un
jeune homme ; dans ton pays, ne couche-t-il jamais, sans leur
permission, avec une jeune fille ?
L'AUMONIER. Je mentirais si je te l'assurais.
OROU. La femme, qui a juré de n'appartenir qu'à son mari, ne se
donnetelle point à un autre ?
L'AUMONIER. Rien n'est plus commun.
OROU. Tes législateurs sévissent ou ne sévissent pas s'ils sévissent,
ce sont des bêtes féroces qui battent la nature ; s'ils ne sévissent
pas, ce sont des imbéciles qui ont exposé au mépris leur autorité par
une défense inutile.
L'AUMONIER. Les coupables, qui échappent à la sévérité des lois, sont
châtiés par le blâme général.
OROU. C'est-à-dire que la justice s'exerce par le défaut de sens
commun de toute la nation ; et que c'est la folie de l'opinion qui
supplée aux lois.
L'AUMONIER. La fille déshonorée ne trouve plus de mari.
OROU. Déshonorée ! et pourquoi ?
L'AUMONIER. La femme infidèle est plus ou moins méprisée.
OROU. Méprisée ! et pourquoi ?
L'AUMONIER. Le jeune homme s'appelle un lâche séducteur.
OROU. Un lâche ! un séducteur ! et pourquoi ?
L'AUMONIER. Le père, la mère et l'enfant sont désolés. L'époux volage
est un libertin ; l'époux trahi partage la honte de sa femme.
OROU. Quel monstrueux tissu d'extravagances tu m'exposes là ! et
encore tu ne me dis pas tout : car aussitôt qu'on s'est permis de
disposer à son gré des idées de justice et de propriété ; d'ôter ou de
donner un caractère arbitraire aux choses ; d'unir aux actions ou d'en
séparer le bien et le mal, sans consulter que le caprice, on se blâme,
on s'accuse, on se suspecte, on se tyrannise, on est envieux, on est
jaloux, on se trompe, on s'afflige, on se cache, on dissimule, on
s'épie, on se surprend, on se querelle, on ment ; les filles en
imposent à leurs parents ; les maris à leurs femmes ; les femmes à
leurs maris ; des filles, oui, je n'en doute pas, des filles
étoufferont leurs enfants ; des pères soupçonneux mépriseront et
négligeront les leurs ; des mères s'en sépareront et les abandonneront
à la merci du sort ; et le crime et la débauche se montreront sous
toutes sortes de formes. Je sais tout cela, comme si j'avais vécu
parmi vous. Cela est, parce que cela doit être ; et la société, dont
votre chef vous vante le bel ordre, ne sera qu'un amas ou
d'hypocrites, qui foulent secrètement aux pieds les lois ; ou
d'infortunés, qui sont euxmêmes les instruments de leur supplice, en
s'y soumettant ; ou d'imbéciles, en qui le préjugé a tout à fait
étouffé la voix de la nature ; ou d'êtres mal organisés, en qui la
nature ne réclame pas ses droits.
L'AUMONIER. Cela ressemble. Mais vous ne vous mariez donc point ?
OROU. Nous nous marions.
L'AUMONIER. Qu'est-ce que votre mariage ?
OROU. Le consentement d'habiter une même cabane, et de coucher dans un
même lit, tant que nous nous y trouvons bien.
L'AUMONIER. Et lorsque vous vous y trouvez mal ?
OROU. Nous nous séparons.
L'AUMONIER. Que deviennent vos enfants ?
OROU. O étranger ! ta dernière question achève de me déceler la
profonde misère de ton pays. Sache, mon ami, qu'ici la naissance d'un
enfant est toujours un bonheur, et sa mort un sujet de regrets et de
larmes. Un enfant est un bien précieux, parce qu'il doit devenir un
homme ; aussi, en avons-nous un tout autre soin que de nos plantes et
de nos animaux. Un enfant qui naît, occasionne la joie domestique et
publique : c'est un accroissement de fortune pour la cabane, et de
force pour la nation : ce sont des bras et des mains de plus dans
Tahiti ; nous voyons en lui un agriculteur, un pêcheur, un chasseur,
un soldat, un époux, un père. En repassant de la cabane de son mari
dans celle de ses parents, une femme emmène avec elle ses enfants
qu'elle avait apportés en dot : on partage ceux qui sont nés pendant
la cohabitation commune ; et l'on compense, autant qu'il est possible,
les mâles par les femelles, en sorte qu'il reste à chacun à peu près
un nombre égal de filles et de garçons.
L'AUMONIER. Mais des enfants sont longtemps à charge avant que de
rendre service.
OROU. Nous destinons à leur entretien et à la subsistance des
vieillards, une sixième partie de tous les fruits du pays ; ce tribut
les suit partout. Ainsi tu vois que plus la famille du Tahitien est
nombreuse, plus elle est riche.
L'AUMONIER. Une sixième partie !
OROU. C'est un moyen sûr d'encourager la population, et d'intéresser
au respect de la vieillesse et à la conservation des enfants.
L'AUMONIER. Vos époux se reprennent ils quelquefois ?
OROU. Très souvent ; cependant la durée la plus courte d'un mariage
est d'une lune à l'autre.
L'AUMONIER. A moins que la femme ne soit grosse ; alors la
cohabitation est au moins de neuf mois ?
OROU. Tu te trompes ; la paternité, comme le tribut, suit son enfant
partout.
L'AUMONIER. Tu m'as parlé d'enfants qu'une femme apporte en dot à son
mari.
OROU. Assurément. Voilà ma fille aînée qui a trois enfants ; ils
marchent ; ils sont sains ; ils sont beaux ; ils promettent d'être
forts : lorsqu'il lui prendra fantaisie de se marier, elle les
emmènera ; ils sont siens : son mari les recevra avec joie, et sa
femme ne lui en serait que plus agréable, si elle était enceinte d'un
quatrième.
L'AUMONIER. De lui ?
OROU. De lui, ou d'un autre. Plus nos filles ont d'enfants, plus elles
sont recherchées ; plus nos garçons sont vigoureux et beaux, plus ils
sont riches : aussi, autant nous sommes attentifs à préserver les unes
de l'approche de l'homme, les autres du commerce de la femme, avant
l'âge de fécondité ; autant nous les exhortons à produire, lorsque les
garçons sont pubères et les filles nubiles. Tu ne saurais croire
l'importance du service que tu auras rendu à ma fille Thia, si tu lui
as fait un enfant. Sa mère ne lui dira plus à chaque lune : Mais,
Thia, à quoi pensestu donc ? Tu ne deviens point grosse ; tu as
dixneuf ans ; tu devrais avoir déjà deux enfants, et tu n'en as
point. Quel est celui qui se chargera de toi ? Si tu perds ainsi tes
jeunes ans, que ferastu dans ta vieillesse ? Thia, il faut que tu
aies quelques défauts qui éloignent de toi les hommes. Corrige-toi,
mon enfant : à ton âge, j'avais été trois fois mère.
L'AUMONIER. Quelles précautions prenezvous pour garder vos filles et
vos garçons adolescents ?
OROU. C'est l'objet principal de l'éducation domestique et le point le
plus important des moeurs publiques. Nos garçons, jusqu'à l'âge de
vingt-deux ans, deux ou trois ans au-delà de la puberté, restent
couverts d'une longue tunique, et les reins ceints d'une petite
chaîne. Avant que d'être nubiles, nos filles n'oseraient sortir sans
un voile blanc. Ôter sa chaîne, relever son voile, est une faute qui
se commet rarement, parce que nous leur en apprenons de bonne heure
les fâcheuses conséquences. Mais au moment où le mâle a pris toute sa
force, où les symptômes virils ont de la continuité, et où l'effusion
fréquente et la qualité de la liqueur séminale nous rassurent ; au
moment où la jeune fille se fane, s'ennuie, est d'une maturité propre
à concevoir des désirs, à en inspirer et à les satisfaire avec
utilité, le père détache la chaîne à son fils et lui coupe l'ongle du
doigt du milieu de la main droite. La mère relève le voile de sa
fille. L'un peut solliciter une femme, et en être sollicité ; l'autre,
se promener publiquement le visage découvert et la gorge nue, accepter
ou refuser les caresses d'un homme. On indique seulement d'avance au
garçon les filles, à la fille les garçons qu'ils doivent préférer.
C'est une grande fête que celle de l'émancipation d'une fille ou d'un
garçon. Si c'est une fille, la veille, les jeunes garçons se
rassemblent en foule autour de la cabane, et l'air retentit pendant
toute la nuit du chant des voix et du son des instruments. Le jour,
elle est conduite par son père et par sa mère dans une enceinte où
l'on danse et où l'on fait l'exercice du saut, de la lutte et de la
course. On déploie l'homme nu devant elle, sous toutes les faces et
dans toutes les attitudes. Si c'est un garçon, ce sont les jeunes
filles qui font en sa présence les frais et les honneurs de la fête et
exposent à ses regards la femme nue, sans réserve et sans secret. Le
reste de la cérémonie s'achève sur un lit de feuilles, comme tu l'as
vu à ta descente parmi nous. À la chute du jour, la fille rentre dans
la cabane de ses parents, ou passe dans la cabane de celui dont elle a
fait choix, et elle y reste tant qu'elle s'y plaît.
L'AUMONIER. Ainsi cette fête est ou n'est point un jour de mariage ?
OROU. Tu l'as dit...
A. Qu'est-ce que je vois là en marge ?