M. Steenvliet éclata de rire.

--Ah! ah! vous tournez comme une girouette! dit-il en ricanant;

aujourd'hui par-ci, demain par-là. Allez encore vous promener un peu,

Herman, et venez me dire ce soir quelles sont vos intentions. Vous

aurez encore une fois changé d'avis.

Le jeune homme frémissait d'impatience, mais il se contint, et

répondit avec un calme apparent:

--Vous êtes un homme énergique, mon père; tout le monde vante la

fermeté de votre volonté. Moi, au contraire, j'ai été jusqu'à

présent un être faible et hésitant, parce que l'on a contrarié

tous les penchants de ma nature primitive. Mais votre sang coule dans

mes veines. Ne vous étonnez donc pas, mon père, qu'après quatre

jours de réflexions et de souffrances, je sois arrivé à prendre une

résolution si ferme et si irrévocable que rien au monde ne pourrait

la changer...

--Pas même la volonté de votre père?

--Non.

--Ni mes prières?

--Je vous demande bien humblement pardon, mon père, mais mon parti

est pris. Je n'épouserai pas Clémence d'Overburg.

Cependant M. Steenvliet se refusait à croire que son fils parlait

sérieusement, quoique le ton grave du jeune homme, son air décidé,

et la résolution de son regard ne fussent point sans inquiéter

l'entrepreneur.

--Mais, Herman, dit-il, je ne vous comprends pas. Expliquez-moi

donc quelles raisons vous poussent à rompre ainsi vos engagements.

Avez-vous appris, sur Clémence ou sur ses parents, quelque chose qui

vous blesse?

--Non, mon père. A quoi bon vous répéter encore une fois les

raisons qui, dès le premier moment, me firent considérer cette union

disproportionnée comme devant faire le malheur de toute ma vie? Avec

votre argent vous achetez une bru, rameau d'une antique et illustre

souche. Elle ne peut pas m'aimer jamais, moi, le fils d'un ouvrier

enrichi, le bourgeois égoïste dont l'orgueil veut anéantir et

absorber sa noblesse. Je lirais sans cesse cette accusation dans

ses yeux... Ses parents se vengeraient sur moi par une haine

irréconciliable, et me mépriseraient... Et moi, moi, je devrais

baisser humblement et sans résistance la tête devant cette

humiliation! car ma conscience me dirait que je l'ai méritée.

--Bah! bah! folies que tout cela. Cela n'a pas le sens commun. C'est

peut-être la quatrième fois que vous me répétez ces réflexions

défavorables, et chaque fois vous avez reconnu qu'elles n'étaient

pas fondées.

--En effet, mon père, chaque fois je me suis soumis par respect, par

affection pour vous. Et s'il n'avait pas surgi d'autres raisons pour

me faire reculer, j'aurais probablement accepté mon sort, si triste

qu'il me parût.

--Ah! bon, il y a une nouvelle raison?

--Clémence d'Overburg n'a pas la moindre inclination pour moi; au

contraire!

--Vous vous trompez, Herman, soyez-en sûr, son père me disait encore

dernièrement qu'elle parle de vous dans chacune de ses lettres, et

qu'elle s'informe avec intérêt de votre santé.

--Cela se peut; mais son frère Alfred, sans me le déclarer

positivement, m'a fait suffisamment comprendre que mademoiselle

Clémence redoute le mariage projeté comme une mésalliance

déshonorante.

--Vous avez mal compris ses paroles.

--Ah! n'est-ce pas naturel? Clémence courbe la tête sous la volonté

de son père, sous la pression de la fatalité. Elle se sacrifie à

l'honneur et au bien être de sa race; elle se vend pour sauver ses

parents d'une décadence scandaleuse. Certes, cette abnégation de

soi-même est un acte digne d'éloges; mais plus noble Clémence se

montre, plus lâche et plus cruel serais-je en consentant à conduire

à l'abattoir cet innocent agneau. Non, je ne le ferai pas, jamais,

jamais! Ce rôle de bourreau me répugne. L'idée que je devrais vivre

jusqu'à la fin de mes jours côte à côte avec ma victime, me fait

trembler d'horreur... Et je vous le répète, mon père, rien au monde

ne peut me faire consentir à épouser mademoiselle d'Overburg.

L'entrepreneur secoua la tête avec impatience.

--Vous êtes de bien mauvaise humeur aujourd'hui, dit-il. Les paroles

sans portée d'Alfred d'Overburg vous ont indisposé: mais je

veux croire que cet accès de dépit se passera bientôt, comme

précédemment; sans cela votre hardiesse, la légèreté avec

laquelle vous essayez de reprendre vos promesses, me mettraient dans

une juste colère. Ah! mon sang coule dans vos veines? Ah! vous

avez une volonté ferme? Mais moi, je suis votre père, et j'ai

une volonté qui n'a jamais plié. Si cela devenait nécessaire, je

saurais vous montrer que quand une fois j'ai mûrement et fermement

décidé quelque chose, tout doit se courber devant moi: vous surtout,

qui êtes mon fils... Allons, poussez votre audace jusqu'au bout:

osez me répéter que vous refuseriez d'obéir à mes ordres, à mes

prières! Est-ce ainsi que vous voulez me récompenser de toute ma vie

de dévouement et de sacrifices?

Le jeune homme, qui ne voulait pas répondre à cette question, avait

laissé tomber sa tête sur sa poitrine, et regardait obstinément

le parquet, sans rien dire. Son attitude humble fut prise par M.

Steenvliet pour un signe d'hésitation ou de regret.

--Voyons, mon bon Herman, dit-il, ne vous laissez pas aller à toutes

ces sottes idées. Elles vous attristent inutilement; car, à supposer

qu'elles soient fondées en partie, à quoi cela vous avancerait-il?

L'affaire est poussée trop loin pour que l'on puisse revenir sur

ses pas. Puis-je aller dire maintenant au baron d'Overburg que nous

refusons la main de sa fille? Je n'oserais jamais lui faire un si

sanglant affront. Cela est complètement impossible, et d'ailleurs je

ne le voudrais pas. Oubliez-vous donc, Herman, que l'unique but de

mes efforts, de mes labeurs, de mes épargnes, de ma vie, a été

de préparer et de réaliser votre élévation dans le monde. Et

maintenant que mon vœu le plus ardent va s'accomplir, maintenant

que vous allez devenir l'époux d'une jeune fille de haute noblesse,

maintenant que le vieux maçon,--devenu riche grâce à son habileté

et à son travail,--va voir son sang plébéien se mêler au sang

illustre des Overburg, vous renonceriez à cette brillante alliance?

Ah! ah! quelle folie! Soyez plus avisé; dites-moi que vous acceptez

avec gratitude la main de Clémence.

--Je ne l'accepte pas, mon père!

--Ah çà! êtes-vous ensorcelé? s'écria l'entrepreneur irrité.

Ne comprenez-vous donc pas que si je prenais au sérieux votre

proposition insensée, vous me rendriez profondément malheureux?

--Je le sais, mon père, et pourtant...

--Pourtant quoi?

--Pourtant je dois refuser. Si je n'épouse pas Clémence, vous en

aurez du chagrin pendant quelque temps; mais si je l'épouse, je me

condamne moi-même à une existence sans amour, sans espoir, sans

dignité. Je ne veux pas m'acheminer vers le tombeau, courbé sous

l'humiliation et la haine... C'est une loi: de deux maux il faut

choisir le moindre. Mademoiselle d'Overburg ne sera jamais ma femme.

--Par le diable, c'est ce que nous verrons!

Herman fit quelques pas en arrière, comme pour s'en aller.

--Restez! commanda M. Steenvliet. Je devrais me fâcher, mais je suis

trop fermement convaincu que votre nouvelle lubie ne tiendra pas.

Ah! si ce que vous venez de dire était bien mûrement réfléchi et

délibéré, si, par hasard, vous persistiez dans votre refus, je

me vengerais impitoyablement de votre désobéissance et de votre

opiniâtreté. Je puis vivre assez longtemps encore pour dissiper

toute ma fortune, et pour m'en aller de ce monde aussi pauvre que j'y

suis venu. Alors vous n'auriez rien.

--Agissez en cela comme vous le trouverez bon, mon père, répondit le

jeune homme avec le plus grand calme. Je suis assez grand pour gagner

ma vie en travaillant.

--Vous allez peut-être devenir peintre? ricana le père.

--Peintre ou autre chose. Votre exemple m'a appris ce que l'on peut

avec de la volonté et de la persévérance.

--Allons, Herman, vous perdez la tête. Les millions que j'ai gagnés

pour vous ne serviraient donc à rien?

--Ils serviront du moins, mon père, à me faire apprécier

l'humilité et à me rendre malheureux pour toute ma vie.

--Ah! c'est ainsi: Monsieur va demander son gagne-pain au travail de

ses mains, et dès qu'il gagnera un peu d'argent, il épousera l'une

ou l'autre petite paysanne; qui sait? peut-être même la fille de

quelque artisan.

--Une femme de cette condition ne reprochera pas, du moins, à mon

père d'avoir été maçon, grommela le jeune homme d'un ton acerbe.

Ce serait un mariage avec un amour partagé et un respect réciproque.

--Vous radotez. Voyez-vous le fils unique du millionnaire Steenvliet

demeurer dans une hutte et souffrir de la faim? Allez vous mettre au

lit, Herman, reposez-vous un peu et laissez vos esprits se calmer;

car, vraiment, vous êtes à moitié fou. Demain ce sera passé. En

tout cas, n'espérez pas que dans cette affaire importante je prête

les mains à vos caprices et à vos lubies. Clémence d'Overburg sera

votre femme; c'est décidé, et cela reste décidé.

--Est-ce bien votre dernier mot, mon père?

--Mon tout dernier mot.

--Soit donc! Je sais ce qu'il me reste à faire.

En achevant ces paroles, Herman sortit du cabinet.

L'entrepreneur le suivit un instant des yeux d'un air pensif, puis il

secoua la tête et se dit à lui-même en souriant:

--Pauvre garçon! La crainte de ne pas être aimé de mademoiselle

Clémence le jette maintenant dans un doute pénible. Son cœur est

trop sensible, trop tendre. Il tient cela de sa mère. Sans amour sa

vie serait triste, en effet; mais il se trompe complètement. Dès

le premier abord Clémence a montré une sympathie particulière pour

lui. Je lui fournirai les moyens de satisfaire les moindres désirs de

sa femme. Et si réellement elle n'éprouvait pas encore un véritable

amour pour lui, cela viendra tout seul plus tard. L'argent est une

baguette magique toute-puissante sur le cœur des hommes... Si l'on

devait décider définitivement aujourd'hui de ce mariage, peut-être

Herman n'y consentirait-il pas. Il est singulièrement mal disposé

à cet égard; mais l'effet des paroles d'Alfred ne tardera pas à se

dissiper. Nous avons tout le temps d'attendre. Ce qui m'inquiète plus

que les lubies de mon fils, c'est l'hésitation et les atermoiements

du marquis de la Chesnaie. Il ne consentira qu'après avoir ici même

en personne examiné la situation de mes affaires. L'idée qu'une

demoiselle d'Overburg épouserait le fils d'un ouvrier enrichi le

blesse et l'humilie. S'il allait refuser? Je manquerais donc le but de

tous mes efforts?... Mais je crois vraiment que la folie de mon fils

me rend à mon tour hésitant! Est-ce que je ne les domine pas tous

par l'argent? Seraient-ils capables de préférer le déshonneur et la

déchéance? Non, non, j'ai tort de m'inquiéter, l'affaire suivra son

cours comme je l'ai résolu...

Un valet ouvrit la porte et annonça à son maître que M. le baron

d'Overburg était venu pour lui parler, et qu'il l'attendait au salon.

--Ah! le père de Clémence maintenant, grommela l'entrepreneur en

ôtant sa robe de chambre. Pourvu que celui-ci ne vienne pas à son

tour avec des hésitations et des faux-fuyants. Je finirais par perdre

patience. Bah! peut-être m'apporte-t-il, au contraire, de bonnes

nouvelles; car lui, du moins, est un homme sensé et il sait ce

qu'il fait, ou du moins ce qu'il peut faire. Voyons, nous allons bien

savoir.

En entrant dans le salon, il alla à la rencontre de son noble

visiteur avec un sourire aimable, lui serra la main et lui dit:

--Bonjour, monsieur le baron. Voilà une agréable surprise, à

laquelle je ne m'attendais pas aujourd'hui. Vous deviez être en

ville pour vos affaires; et vous n'avez pas voulu retourner à votre

château sans m'honorer d'une visite. Je vous remercie du fond du

cœur pour cette bonne idée. Veuillez vous asseoir, monsieur le

baron... Mais je ne sais pas ce que je vois à l'air de votre visage.

Auriez-vous du chagrin? Tout ne marche-t-il pas au gré de vos

désirs?

--Non, pas tout, monsieur Steenvliet, répondit le baron. Il y a

certaines choses qui m'inquiètent depuis une couple de jours. Je suis

venu pour causer de cela très sérieusement avec vous.

Mais d'abord, je dois vous annoncer que mon oncle, le marquis de la

Chesnaie, m'a écrit qu'il part aujourd'hui de Monaco, et arrangera

son voyage de manière à arriver jeudi prochain à Bruxelles. Vous

pouvez donc vous attendre à notre visite pour la fin de la semaine

prochaine.

--Peut-être le marquis préférerait-il que je vinsse lui parler à

votre château?

--En ce cas, monsieur Steenvliet, je vous le ferais savoir.

--Et peut-on supposer, d'après les termes de sa lettre, qu'il est

toujours favorablement disposé?

--Toujours favorablement. Ce n'est que pour la forme qu'il diffère

son approbation définitive, jusqu'à ce qu'il ait obtenu par

lui-même les renseignements nécessaires. Mais ces renseignements

seront-ils bien de nature à le satisfaire complètement? Voilà la

question que je me pose, et qui m'inquiète depuis deux jours.

--Et qu'est-ce qui pourrait bien y manquer, monsieur le baron? Vous

lui avez fait connaître avec une entière sincérité la véritable

situation des choses. N'est-il pas vrai que vous lui avez écrit tout

ce qui pouvait exercer quelque influence sur sa décision?... Quoi?

Vous secouez la tête?

--Ce que j'ignorais alors, je ne pouvais naturellement pas le lui

mander. S'il l'apprend--et je crains fort qu'il ne l'apprenne--alors

il est probable qu'il s'opposera au mariage de Clémence. Vous avez ma

parole, monsieur Steenvliet, la mauvaise tournure de mes affaires, le

généreux secours que vous m'avez prêté, me rendent votre obligé

et m'engagent envers vous. Je n'hésiterais pas à conclure ce

mariage, même sans le consentement de mon oncle; mais le marquis nous

déshériterait et mes enfants y perdraient plus de deux millions. Je

vous en prie, mon bon monsieur Steenvliet, ayez pour la seconde fois

pitié d'un malheureux gentilhomme! Employez toute votre autorité

paternelle pour faire cesser un scandale qui, du moins en présence

des projets d'union qui existent entre nous, est déshonorant pour

votre fils, pour ma pauvre Clémence, pour vous même et pour toute ma

famille.

--Mais parlez donc clairement, monsieur le baron, murmura M.

Steenvliet épouvanté. Un scandale? Que voulez-vous dire?

--C'est difficile à dire, répondit le baron. Ce sont des choses que

nous voyons, hélas, se passer trop souvent. Mais nous, qui sommes

d'une autre époque, nous reculons devant une pareille publicité.

--Pour l'amour de Dieu, ne mettez pas ma patience à une si rude

épreuve! s'écria l'entrepreneur. Un scandale? Et mon fils en serait

l'auteur? Vous faites signe que oui? J'espère bien, du moins, qu'il

n'a ni volé, ni tué?

--Non, non, calmez-vous, je vais vous dire ce que c'est... D'après

des bruits dont la vérité n'est pas douteuse, M. Herman ne va

presque plus au Club et il n'y reste que quelques instants quand il

y va. Ses camarades d'autrefois ne le rencontrent nulle part.

Savez-vous, monsieur Steenvliet, où votre fils passe tout son temps

depuis un mois?

--Sans doute que je le sais, répondit l'entrepreneur avec un rire

triomphant. Le mariage projeté l'a rendu tout à coup sérieux,

beaucoup trop sérieux même à mon avis, le jeune homme se promène,

dessine, lit et rêve.

--Ainsi, vous ignorez qu'on peut le trouver du matin au soir dans

certaine maison d'ouvriers située au bord d'un chemin isolé, pas

bien loin du village où le banquier Dalster a son château?

--Bah! bah! Quelle folie! Que diable mon fils irait-il faire là?

--L'ouvrier a une fille qui, à ce qu'il paraît, n'est pas seulement

très jolie, mais aussi très madrée et très artificieuse.

--Et vous voulez dire, monsieur d'Overburg, que c'est là que mon

fils s'amuse? Voilà ce que je ne crois pas et, en tous cas, ce que je

n'approuverais pas. Mais en serait-il bien ainsi?

--Le mal est déjà assez grave lors même qu'il resterait caché;

mais, ce qui ne se peut supporter surtout par nous, gentilshommes,

c'est que ce mal soit publié. Votre fils, au vu et au su de tout

le monde, passe des journées entières dans cette pauvre maison

d'ouvriers, il y mange à la table commune comme s'il faisait partie

de la famille, il achète à la fille des robes de soie et des bijoux,

il se promène dans les rues de Bruxelles avec cette jeune effrontée

à son bras.

Péniblement atteint par cette révélation, l'entrepreneur secoua la

tête et répondit après un moment d'hésitation:

--Mais, mon cher monsieur d'Overburg, tout cela ne serait-il pas une

simple médisance? Pour des choses de cette nature mon fils était,

jusqu'à présent, beaucoup plus réservé que d'autres jeunes gens de

son âge.

--Le vieux monsieur Dalster est mon témoin. Informez-vous de la

vérité dans le village, vous apprendrez que les habitants sont

indignés de la conduite de M. Herman et de celle qui le tient

captif dans ses filets. Et si de simples paysans, qui ne sont en

rien responsables des actes de la fille de l'ouvrier, se sentent

déshonorés par ces relations blâmables, que dois-je dire, moi,

gentilhomme, moi, père de la future femme de votre fils?

--Je lui parlerai de cela aujourd'hui même, monsieur le baron, et si

vos renseignements sont fondés...

--Ils sont fondés, n'en doutez pas.

--Et bien, je lui ferai comprendre qu'il doit rompre avec cette fille.

Le baron frémissait d'impatience et de dépit.

--Hélas! monsieur Steenvliet, dit-il, je m'effraye de vous voir

si calme, et de ne pas vous trouver pénétré de l'impérieuse

nécessité d'une rupture immédiate et complète de ces

déshonorantes relations. Si ces bruits parvenaient aux oreilles de ma

fille Clémence, n'aurait-elle pas le droit de refuser sa main, contre

ma volonté, à un homme qui, d'avance et publiquement, manque au

respect qu'il doit à sa future femme? Et si mon oncle, le marquis,

devait apprendre quelque chose de cette triste affaire, lui si fier et

si susceptible sur le point d'honneur, il m'accablerait de reproches

et soulèverait toute ma famille contre moi. Vous-même, monsieur

Steenvliet, vous regretteriez profondément, n'est-ce pas, que des

circonstances imprévues vinssent rendre impossible le mariage de

votre fils.

--Mais, jusqu'à présent, ce mariage ne court pas de danger,

j'espère?

--Si, un grand danger. Je vous en conjure, prenez des mesures

énergiques pour nous préserver de ce malheur; car pour moi, vous le

savez, la non-réussite de ce mariage serait une catastrophe. Je n'ai

pas d'autre moyen de reconnaître votre bienfait et de mériter la

continuation de votre généreux secours.

--Mais, mon digne monsieur d'Overburg, que puis-je faire, sinon de

montrer à mon fils son imprudence, son étourderie?

--Lui défendre sévèrement, absolument, de remettre les pieds dans

cette maison; lui faire promettre fermement et irrévocablement de

rompre désormais toutes relations avec cette méprisable fille.

--N'est-ce que cela que vous désirez, monsieur le baron? Soyez donc

bien tranquille: Herman n'ira plus dans ce village. Je vous le promets

en son nom.

--Et s'il refusait de vous obéir?

--Non, pas cela. Herman peut avoir une faiblesse et faire une folie;

mais c'est un garçon raisonnable et il a un cœur excellent. En

tout cas, je n'ai pas l'habitude de voir ma volonté méconnue...

Doutez-vous encore? Souhaitez-vous qu'Herman vienne lui-même

s'excuser auprès de vous et vous promettre d'éviter désormais tout

prétexte de soupçon ou de médisance?

--Oh! non, je n'exige pas cela, s'écria joyeusement M. d'Overburg. Je

vous remercie, mon bon monsieur Steenvliet: j'ai foi en votre parole.

Il me suffit de pouvoir au besoin déclarer et affirmer que ces bruits

n'ont plus de fondement... Allons, écartons toutes ces douloureuses

inquiétudes et espérons que rien n'empêchera ni ne retardera le

mariage souhaité. A la fin de la semaine prochaine, je viendrai vous

rendre visite avec mon oncle le marquis. Nous réglerons tout alors en

sa présence... Permettez-moi de vous dire adieu pour aujourd'hui. Je

dois partir pour Liège où je vais chercher Clémence. Je vous serre

la main, rassuré et consolé.

Près de la porte cochère, et prêt à remonter en voiture, le baron

murmura a l'oreille de l'entrepreneur:

--N'oubliez pas vos promesses. Je vous en supplie, soyez énergique.

Notre bonheur à tous en dépend.

--Je n'ai jamais laissé protester une promesse, répondit M.

Steenvliet. Soyez sans aucune crainte.

La voiture s'éloigna, et l'entrepreneur retourna à pas lents à son

cabinet, où il se laissa tomber sur une chaise. Il y resta longtemps

pensif et immobile.

En présence du baron, il avait caché ses impressions pour amoindrir

autant que possible la faute d'Herman; mais, maintenant qu'il se

trouvait seul, l'expression de son visage changea et devint amère.

--L'imbécile! grommela-t-il. A quels ridicules enfantillages va-t-il

se livrer au moment même où l'on prépare son mariage avec la fille

d'un baron! Lui, si indifférent pour toutes les jeunes filles, si

riches et si jolies qu'elles soient, se laisserait charmer par une

fille d'ouvrier? Il lui achèterait des robes de soie et des bijoux!

Il se promènerait avec elle dans les rues de Bruxelles? Tout ce qu'il

me disait de son aversion pour une union disproportionnée n'était

donc que fausseté? Oui, car la distance entre lui et une simple

ouvrière est infiniment plus grande que la distance entre moi et

M. d'Overburg. Il repousserait et dédaignerait mes ordres et mes

prières, par amour pour une fine mouche de village, qui n'a pas

d'autre but que de lui soutirer de l'argent, beaucoup d'argent? Et

moi, son père, je devrais céder à une aussi méprisable adversaire?

Ah! ah! cela ne sera pas! Il ne jouera pas un jour de plus avec mon

honneur, et ne me rendra pas plus longtemps ridicule aux yeux de

quiconque nous connaît. Que dis-je, un jour? Non, pas une heure; je

vais sur-le-champ lui signifier ma volonté, et malheur à lui s'il ne

m'obéit pas immédiatement.

En achevant ces mots, il sortit de son cabinet, monta l'escalier en

courant, ouvrit la porte d'Herman, et fit irruption dans la chambre le

poing en avant.

Mais il s'arrêta surpris et désappointé, car son fils n'y était

pas.

--Il n'est pas là! grommela-t-il. L'entêté coquin serait-il déjà

sorti?... Oui, voilà son bonnet grec qui pend là; son chapeau n'y

est pas, et je ne vois pas non plus son pardessus. Il veut donc rester

dehors jusqu'à la nuit? Où peut-il être?... Ah! je comprends; mais

il n'y restera pas, dussé-je aller l'en arracher.

Il alla dans un des angles de la pièce et tira un cordon de sonnette.

Un valet ne tarda pas à paraître.

--Jacques, avez-vous vu sortir mon fils? demanda-t-il.

--Hélas! oui, Monsieur, répondit l'autre, j'en suis encore

profondément troublé.

--Troublé? Pourquoi?

--Notre jeune maître avait les larmes aux yeux; il m'a serré la main

et m'a dit adieu d'un ton singulier, comme s'il voulait dire que je ne

le reverrais jamais.

M. Steenvliet pâlit visiblement; mais il maîtrisa son émotion, et

demanda avec un calme simulé:

--Avait-il des bagages?

--Rien que sa petite sacoche de cuir.

--Et où est-il allé?

--Je ne sais pas, Monsieur. Il m'a fait chercher un fiacre, et

lorsqu'il y est monté après m'avoir serré encore une fois la main,

je l'ai entendu qui disait au cocher: gare du Nord, ventre à terre.

--Êtes-vous bien sûr de ne pas vous tromper, Jacques? Herman

n'a-t-il pas dit: gare du Midi?

--Non, Monsieur, j'ai très bien entendu. Il a positivement dit Nord.

--Eh bien, allez aussi me chercher ma voiture; mais pas un mot de

tout cela. Entendez-vous. C'est une lubie d'Herman qui sera oubliée

demain. Personne n'a à se mêler de cela.

--Je comprends, Monsieur.

--Allez, courez et ramenez-moi une voiture.

L'entrepreneur rentra chez lui, endossa fiévreusement une redingote

et courut à la porte cochère avant que le valet, qui n'avait qu'à

aller jusqu'au coin de la rue, pût être de retour.

Cette courte attente parut encore trop longue à M. Steenvliet; il

marronnait en lui-même, frappait du pied, serrait les poings et

paraissait en proie à un profond chagrin et à une vive inquiétude.

Enfin, sans dire un mot de plus à son domestique, il monta en voiture

en criant au cocher:

--Au Nord. Double prix si nous allons vite.

Le cocher enleva ses chevaux d'un coup de fouet et les stimula

tellement que la voiture faillit verser en tournant l'angle de la rue

de la Loi.

M. Steenvliet ne savait que penser. Pourquoi Herman s'était-il fait

conduire à la gare du Nord?

Il n'était donc pas allé au village où demeurait la fille de

l'ouvrier? Car il ne pouvait y aller que par la ligne du Midi. Où

était-il donc allé? Quoique le pauvre père essayât de se persuader

que ses craintes n'étaient pas fondées, de temps en temps un frisson

glacial parcourait ses membres.

Sous sa froideur et sa dureté apparentes se cachait une tendresse

excessive pour son fils; on pouvait même dire que celui-ci était

l'unique objet de son amour et de sa sollicitude. Herman avait dit

adieu au domestique les larmes aux yeux, un adieu solennel! Qu'est-ce

donc que le pauvre jeune homme pouvait bien avoir en tête? Herman

paraissait faible et irrésolu, mais l'entrepreneur savait bien qu'une

volonté ferme et énergique se cachait au fond du caractère de son

fils. C'était dans le sang. Cette résolution ne pouvait-elle pas le

rendre capable de prendre le parti le plus insensé? Ah! Dieu,

combien son cœur paternel était tourmenté par les plus effrayantes

prévisions!... Mais son fils n'était probablement pas encore parti;

il le trouverait encore au chemin de fer, il le retiendrait, le

menacerait de sa colère, au besoin il le supplierait de renoncer à

son projet; et, s'il fallait absolument lui permettre de refuser la

main de Clémence, eh bien, M. Steenvliet sacrifierait l'espoir de

toute sa vie pour sauver son enfant égaré!

M. Steenvliet n'eut pas beaucoup le temps de réfléchir. La voiture

s'arrêta devant la gare. Il sauta à terre, jeta une pièce de cinq

francs au cocher et courut dans la station à droite et à gauche,

regardant de tous côtés pour voir s'il n'apercevait pas Herman.

Mais toutes ses recherches furent infructueuses. Il se retourna vers

les distributeurs de coupons; il s'adressa aux employés, aux hommes

d'équipe, aux hommes de peine, leur décrivit la personne et le

costume de son fils et leur demanda s'ils ne l'avaient pas remarqué,

ou s'ils ne savaient pas dans quelle direction il était parti.

Quelques-uns répondirent qu'ils avaient bien vu un jeune homme

répondant au signalement donné; mais l'un affirmait qu'il avait pris

un coupon pour Liège; un second disait qu'il l'avait vu monter dans

le train d'Anvers, tandis qu'un troisième prétendait qu'il était

parti pour Ostende.

Après avoir perdu là plus d'une heure, l'entrepreneur comprit

l'inutilité de ses efforts, et monta dans un fiacre pour se faire

ramener chez lui.

Alors seulement, et loin des yeux du monde, il se livra au chagrin

et à l'inquiétude qui lui serraient le cœur. Il resta longtemps

immobile, la tête basse, les yeux fixes, perdu dans la contemplation

de visions effrayantes. Peut-être craignait-il de perdre son fils

pour toujours.

Sans qu'il s'en aperçût, des larmes coulaient lentement sur ses

joues.

Quand la voiture s'arrêta devant sa porte et qu'il vit qu'il était

chez lui, alors seulement il s'éveilla de son pénible rêve, et

essuya d'un mouvement nerveux ses yeux noyés de pleurs.

Il ouvrit la portière, sauta à terre, paya le cocher sans prononcer

une syllabe, rentra chez lui, et hâta le pas pour aller s'enfermer

dans son cabinet. Mais Jacques, le vieux domestique, vint à sa

rencontre tenant à la main un papier plié.

--Monsieur, lui dit-il, voici un télégramme pour vous.

--Un télégramme? Donnez, donnez vite, s'écria l'entrepreneur. C'est

peut-être de lui.

Il ouvrit la dépêche et lut:

«Mon père, je pars pour un pays étranger. Ne soyez pas inquiet de

moi. Dès que j'aurai trouvé un séjour fixe, je vous écrirai.

Quoi qu'il m'arrive, je vous aimerai toujours, et je vous serai

éternellement reconnaissant.

--Hypocrite! grommela le père blessé, en froissant le télégramme

avec colère.

--Monsieur, s'il vous plaît, m'est-il permis de vous demander si ce

télégramme vient de M. Herman? demanda le vieux domestique.

--Oui, Jacques, il vient de l'étourneau. Mais soyez tranquille, c'est

encore une folle lubie sans gravité.

--Ah! Dieu soit loué!

M. Steenvliet entra dans son cabinet et se laissa tomber sur une

chaise, épuisé. Mais il se releva aussitôt, serra les poings

d'un air menaçant, et murmura avec une expression de colère et

d'amertume:

--Le sans cœur! le bourreau! Moi, son père, me faire souffrir

ainsi, me faire mourir d'angoisse, d'inquiétude et de peur! Ah! c'est

affreux. L'hypocrite! Il m'aime, il me respecte? Il me déchire le

cœur sans pitié! Ah! il me le paiera cher, très cher. Pense-t-il

donc rendre impossible son mariage avec Clémence d'Overburg? Eh bien,

il se trompe. J'ai confiance dans le temps; j'ai une patience que rien

ne lasse, et une volonté de fer. Herman n'a pas d'argent; il faudra

bien qu'il revienne au bout de quelques mois ou de quelques semaines,

cela m'est égal. Il épousera tout de même mademoiselle d'Overburg,

ne fût-ce que pour le punir de son affreuse cruauté envers moi. Oui,

il se mariera, aussi vrai que j'existe.

Et l'entrepreneur appuya cet arrêt d'un violent coup de poing sur son

bureau.

Argent et Noblesse · 第 24 / 31 题