Ce matin-là, Lina était assise près du poêle, la tête penchée
sur sa poitrine et aussi immobile que si elle était endormie.
A ses pieds il y avait un chaudron plein d'eau; sur ses genoux une
pelure de pomme de terre en spirale, et elle tenait encore à la main
le couteau dont elle venait de se servir pour les besoins du ménage.
Sa mère sortit de l'étable et la surprit dans cette attitude. Elle
haussa les épaules avec compassion et lui dit:
--Lina, mon enfant, vous avez tort de rêvasser toujours ainsi en
vous-même. A quoi réfléchissez-vous si profondément?
--Comment pouvez-vous le demander, ma mère? répondit la jeune fille.
A quoi, à qui pensez-vous vous-même du matin au soir? Je voudrais
savoir comment il va maintenant, mère. Ah! s'il allait retomber dans
ses erreurs passées! La crainte qu'il pourrait devenir malheureux
et se perdre peut-être m'afflige profondément. Cela est-il si
étonnant!
--Non, mon enfant, je suis aussi inquiète que vous à cet égard,
j'en conviens; mais il faut garder une juste mesure en tout. Vous
êtes tellement absorbée dans vos idées, que vous laissez là votre
ouvrage pour vous abandonner à vos rêveries.
--Mon ouvrage est fini, ma mère, dit la jeune fille en se levant. Je
vais allumer le poêle et mettre les pommes de terre sur le feu.
--Innocente, où sont vos esprits? Il est encore une grosse heure trop
tôt.
--Alors, je continuerai au jardin à piquer des tuteurs auprès des
jeunes pois.
--Cela ne presse pas, Lina. Je vous ferai une autre proposition. J'ai
remarqué tout à l'heure qu'il ne nous reste plus assez de pain;
demain le café nous manquera également. Il fait un temps superbe;
allez au village, cela vous distraira un peu.
--Au village, ma mère? Et dimanche, suivant votre conseil, je suis
allée à la messe à Hal pour ne pas rencontrer une de ces méchantes
langues.
--Bah! Lina, depuis lors les commérages ont bien diminué;
d'ailleurs, vous ne pouvez pas rester éternellement sans vous montrer
au village; cela paraîtrait encore plus étrange. Il vaut encore
mieux que l'on vous voie, mon enfant. De cette façon vous pourrez du
moins convaincre nos amis qu'ils se sont trompés sur notre compte...
Allez, Lina, cette promenade vous fera du bien; allez au village
chercher du pain et du café.
--Eh bien, j'irai, ma mère, si vous le désirez. Au fond, je n'ai
pas d'objection à y faire. On peut penser de moi ce qu'on veut; ma
conscience est pure, et l'on ne me mangera pas là-bas.
La jeune fille ôta son tablier, se coiffa d'un autre bonnet, et se
dirigea vers le village par le chemin de terre.
Le ciel n'avait pas un nuage; un doux vent d'ouest susurrait dans
le feuillage vert des arbres et tempérait l'ardeur du soleil. Des
milliers de fleurs étoilaient les champs et les prairies, et les
oiseaux célébraient par leurs chansons amoureuses le retour du gai
printemps.
Sous l'influence heureuse de ce beau temps, Lina redressait la
tête et respirait à pleins poumons l'air chargé de senteurs
printanières. Des idées consolantes surgissaient dans son esprit;
un doux sourire entr'ouvrait ses lèvres, et elle marchait d'un pas
allègre sous les arbres du chemin.
Insensiblement, cependant, elle ralentit le pas, et l'expression de
son visage redevint sérieuse. Elle s'arrêta même tout à fait et
demeura immobile, les yeux fixés au sol comme si elle interrogeait la
terre sur des choses douteuses dont la solution lui tenait au cœur.
La réponse qui se présentait à son esprit ne devait pas être
favorable, car elle secoua la tête avec un certain découragement.
Tout à coup un sourire éclaira de nouveau ses traits rassérénés,
et elle dirigea joyeusement son regard sur les champs longeant le
chemin, où elle voyait s'agiter au-dessus des fleurs jaunes des
pissenlits une foule de boules floconneuses.
C'est la coutume, parmi les jeunes villageoises de certaines
contrées, lorsqu'elles désirent ardemment quoique chose, de
consulter, en soufflant dessus, les têtes floconneuses des pissenlits
montés en graine. C'est ce que Lina voulait faire également.
Elle entra dans la prairie, choisit une de ces touffes de graines,
l'approcha de sa bouche, et demanda à haute voix:
--Est-il malade? Est-il bien portant?
Elle répéta plusieurs fois ces questions, et chaque fois elle
souffla avec force sur la touffe, jusqu'à ce que le dernier flocon
de graine se fût envolé et eût ainsi répondu affirmativement à la
dernière question posée.
Le résultat final de cette consultation fut sans doute favorable, car
le visage de Lina respirait le contentement, et elle jeta vers le ciel
un coup d'œil furtif, comme si elle éprouvait le besoin de remercier
Dieu.
Elle s'était déjà retournée et se disposait à sortir de la
prairie, lorsqu'une idée lui vint; Elle s'arrêta, regarda
les pissenlits en hésitant, et, obéissant à une attraction
mystérieuse, elle cueillit une nouvelle tête floconneuse de
pissenlit, et demanda d'une voix à peine perceptible:
--Le reverrai-je encore?... Ne le reverrai-je plus jamais?
Sa main tremblait; elle osait à peine souffler, et à mesure que les
graines se détachaient de la tige, son anxiété grandissait. Elle
craignait évidemment une réponse défavorable.
Sans attendre le résultat final de l'épreuve, elle jeta la tête du
pissenlit, éclata de rire et s'écria:
--Ah! folle que je suis! Qu'est-ce que cette innocente fleur sait de
ces choses-là?
Elle ajouta d'une voix plus contenue:
--Je ne peux plus le revoir, et je ne désire pas le voir encore...
Que c'est cruel, cependant! C'est comme si une autre Lina vivait
en moi, une Lina qui pense, qui souhaite et qui espère, sans ma
participation, et même contre mon gré... Mais tout cela, ce sont
des folies. Que dirait ma mère si elle me voyait dans la prairie,
interrogeant les pissenlits comme une enfant? Allons, allons,
acquittons-nous de notre commission.
Elle rentra dans le chemin de terre, pressa le pas, et atteignit peu
de temps après les premières maisons du village.
Elle ne remarqua point que çà et là, lorsqu'elle passait, certaines
gens venaient sur le seuil de leur porte pour la suivre des yeux, et
que même un vieux paysan tendit vers elle son poing menaçant.
Dans la première rue, elle vit venir la petite Catherine, la fille
du forgeron, qui avait toujours été une de ses bonnes amies. Elle
voulait aller au-devant d'elle et prononçait déjà son nom; mais
à peine la petite Catherine eut-elle reconnu celle qui l'appelait,
qu'une expression de mépris et d'aversion se montra sur sa figure, et
qu'elle s'enfuit en toute hâte dans le village.
Lina soupçonnait les raisons de cette étrange conduite. La bonne
petite Catherine s'était laissé tromper par les commérages. Lina en
fut profondément affligée, mais Catherine était une fille naïve
et crédule. Lina, après avoir fini ses commissions, se proposait
d'aller chez elle, et quelques paroles suffiraient pour convaincre
le forgeron, qui était un homme raisonnable, et sa fille, qu'ils
s'étaient laissé conter des fables ridicules par de méchantes
langues.
C'est dans ces consolantes dispositions d'esprit que Lina arriva sur
la grand'place du village. L'auberge de l'_Aigle d'or_ était droit
devant elle. Elle vit les deux filles, Léocadie et Isabelle, qui se
tenaient derrière la fenêtre, et la regardaient avec une expression
de haine et de mépris, en lui faisant des gestes de menace.
Loin d'être embarrassée ou confuse, Lina regarda de son côté les
deux filles bien en face, d'un air de bravade. Les gens de l'_Aigle
d'or_ n'étaient-ils pas les ennemis d'Herman? Léocadie et Isabelle,
par dépit de ce qu'il ne voulait plus venir à l'_Aigle d'or_,
n'avaient-elles pas été les premières à répandre sur son compte
la médisance et la calomnie?
Cela suffisait pour rendre à Lina tout le courage, tonte la fierté
de l'innocence. Elle passa devant l'_Aigle d'or_ avec un sourire
moqueur, et l'expression de son visage signifiait qu'elle ne faisait
aucun cas de l'estime de personnes telles qu'Isabelle et Léocadie.
Préoccupée de cette circonstance, elle ne remarqua pas, bien loin,
à côté de l'église, un groupe nombreux de gens qui la regardaient.
On y procédait à la vente à la criée du mobilier et du bétail de
la veuve Struyf, récemment décédée, et à cette occasion la maison
mortuaire était pleine de monde.
Lina entra dans la boutique de l'épicier. Deux autres chalands se
tenaient devant le comptoir, attendant leur tour d'être servis.
C'étaient une jeune fille et un garçon bien connus de Lina. Au
village, tout le monde se connaît.
--Bonjour, Fifine Bals. Beau temps aujourd'hui, n'est-ce pas? Bonjour,
Martin Palinck. On nous a dit que vous aviez la fièvre; mais, Dieu
soit loué! vous paraissez frais comme une rose. Votre vache tachetée
est-elle vendue?
La seule réponse qu'elle obtint fut un grognement inintelligible, et
elle remarqua avec un certain effroi que la jeune fille et le jeune
garçon reculaient insensiblement pour s'éloigner d'elle le plus
possible.
--Mais, braves gens, dit-elle d'un ton plaintif, pensez-vous que j'aie
le choléra et que je vous le communiquerai?
--C'est tout comme, grommela Fifine Bals. Qui traîne sa réputation
dans la boue doit rester éloigné des honnêtes gens.
--Ah! vous aussi, vous avez ajouté foi à la calomnie? répliqua
Lina. Mais de tout ce qu'on dit il n'y a rien de vrai.
--Vous nous prenez donc pour des enfants innocents? ricana Martin
Palinck. Beaucoup de gens,--et moi-même,--ont vu de leurs propres
yeux, vu, depuis bien des semaines, qu'un riche monsieur de la ville
vient presque tous les jours dans votre maison. Cela n'est pas vrai
non plus, dites?
Lina parut déconcertée.
--Oui, cela est vrai, balbutia-t-elle, mais il venait par pure
amitié.
--Naturellement; ce n'est pas la haine qui l'amenait, c'est certain.
--Dès qu'il a appris qu'on interprétait mal ses visites, il est
parti pour ne plus jamais revenir.
--Faites croire cela aux oies.
--Mais, mon ami, soyez donc raisonnable, et laissez-moi vous
expliquer...
--Mon ami, osez-vous dire! Fi, je vous le défends. Appelez votre ami
celui qui vous donne des boucles d'oreilles de diamant.
Attristée jusqu'aux larmes, Lina essaya encore de se justifier; mais
le jeune homme, aigri et irrité, l'interrompit aussitôt et dit à la
boutiquière:
--Je ne sais pas comment cette impudente linotte ose encore mettre
les pieds dans votre boutique. Dépêchez-vous de la servir, patronne,
pour qu'elle s'en aille bien vite.
--Oui, alors nous serons délivrés de sa déshonorable présence,
ajouta Finie.
Lina avait le cœur brisé. Elle s'approcha du comptoir d'un air
craintif et demanda timidement ce dont elle avait besoin, en regardant
l'épicière dans les yeux tristement et avec une supplication muette,
comme pour implorer sa pitié.
La boutiquière haussa les épaules et se mit à peser sans rien dire
le café demandé.
Pendant ce temps, on entendait dans la rue un bruit de voix qui se
rapprochait insensiblement, et qui, redoublant de force, semblait
s'arrêter devant la boutique.
Lina n'avait plus le cœur de regarder vers la porte. Au frémissement
de ses membres, aux grosses larmes qui brillaient dans ses yeux,
on voyait qu'elle comprenait ce que signifiait ce rassemblement des
villageois devant la boutique de l'épicière.
En effet, dès qu'Isabelle et Léocadie eurent annoncé à leur père
la présence de Lina Wouters dans le village, celui-ci s'était rendu
auprès de son valet d'écurie, un lourd et méchant imbécile, et
l'avait envoyé sur la Grand'Place pour exciter les gens contre la
jeune fille. Pauw le tortu s'était immédiatement acquitté de cette
commission, et il se tenait maintenant au milieu d'une trentaine de
jeunes garçons, de femmes, et d'hommes âgés, devant la porte de la
boutique.
D'abord on n'entendait pas distinctement ce qui se disait dans
les rangs de cette foule malveillante; la plupart des assistants
n'étaient venus là que par curiosité, et les autres n'étaient
pas encore assez montés pour se répandre en injures et en paroles
grossières.
Mais le valet d'écurie de l'_Aigle d'or_ éleva la voix, et cria tout
haut de manière à être entendu jusqu'au fond de la boutique:
--Jetez cette sale coureuse à la porte! Ahou! Ahou!
Et il ajouta un chapelet de paroles si grossières, qu'en tout autres
circonstances elles eussent fait rougir de honte les auditeurs.
--Tenez, malheureuse fille, voilà le café demandé, dit la
boutiquière. Les gens sont bien montés contre vous. Vous voyez
maintenant ce qu'il en coûte de ne pas conserver sa bonne renommée.
Retournez bien vite chez vous, c'est le mieux que vous pouvez faire.
Lina aurait bien voulu suivre ce conseil, mais elle avait encore à
chercher du pain chez le boulanger. De plus, elle était blessée et
indignée d'entendre le valet de l'_Aigle d'or_ élever la voix et
exciter la foule contre elle. Elle n'ignorait pas quel rôle actif
et méchant Pauw le tortu avait joué dans les calomnies répandues
contre Herman Steenvliet et contre elle-même.
Avec une sorte de résolution virile elle redressa la tête et sortit
hardiment de la boutique. Son attitude décidée fit reculer les
jeunes garçons groupés dans la rue, qui lui livrèrent passage pour
se rendre à la boulangerie. Mais elle fut immédiatement suivie
à deux ou trois pas de distance, et accablée des injures les plus
grossières.
Malgré les excitations de Pauw, Lina atteignit pourtant la maison
du boulanger, où elle entra pendant que l'on criait furieusement
derrière elle:
--Pas de pain pour la coureuse, ne lui donnez pas de pain!
--Sortez de ma maison, et n'y rentrez plus jamais, dit la boulangère
à la pauvre fille terrifiée.
Comment osez-vous encore vous montrer au village après une conduite
aussi déshonorante? N'êtes-vous pas honteuse? Allez, allez, hors
d'ici, et dites à votre mère qu'il n'y a plus de pain ici pour elle.
Combien Lina se sentait malheureuse en ce moment! Elle était donc
pour tous un objet de haine et de mépris, comme une criminelle!
Évitée, repoussée, redoutée comme une pestiférée! On lui
refusait du pain, et si on l'avait pu, on aurait, à cause d'elle,
condamné son grand-père et sa mère à mourir de faim!
L'injustice des gens lui semblait si grande qu'elle se révoltait au
fond de sa conscience, et qu'elle reparut au milieu des villageois
résolue et la tête haute.
De même que la première fois on la laissa faire quelques pas en
avant, sans autre obstacle que des injures: mais Pauw le tortu,
s'apercevant qu'elle voulait quitter le village et retourner chez
elle, courut en avant avec trois ou quatre polissons, et lui barra le
chemin.
--Que voulez-vous de moi, méchante langue que vous êtes? dit Lina au
valet d'écurie de l'_Aigle d'or_. Ne vous suffit-il pas d'avoir dit
toute sorte de mal de moi comme un calomniateur que vous êtes, et
faut-il encore que vous excitiez ces jeunes gens simples et crédules
à me maltraiter? Mais je vous préviens que le premier qui ose me
toucher apprendra à ses dépens qu'il n'a pas affaire à un enfant.
Comme pour répondre à cette bravade, Pauw saisit le ruban qui
pendait sur son épaule et lui arracha son bonnet de la tête. Mais
mal lui en prit, car il reçut de la jeune fille un soufflet si bien
appliqué qu'il tomba à la renverse dans la poussière.
Tandis que Lina ramassait son bonnet et tâchait de le rajuster sur
ses cheveux qui s'étaient dénoués, le valet d'écurie se releva et,
écumant de rage, il cria à ses compagnons de jeter de la boue et des
pierres après cette fille sans vergogne, pour la chasser du village.
Joignant l'action aux paroles, il se baissa, et, ne trouvant pas de
pierres sous la main, il ramassa de la boue dans l'ornière et la lui
jeta à la figure.
Excités par ces paroles haineuses, beaucoup de jeunes garçons et
même quelques femmes suivirent son exemple. Les mottes de terre et
la boue volaient comme un nuage autour de la tête de la malheureuse
Lina, qui, voyant bien qu'elle était impuissante à résister plus
longtemps, essaya d'atteindre la sortie du village.
Mais, hélas! elle en fut également empêchée. Le nombre de ses
ennemis s'était tellement accru, qu'elle se vit bientôt entourée
de tous côtés et que, perdant courage, elle se résigna à supporter
l'orage la tête basse et les yeux fermés, jusqu'à ce que ses
agresseurs fassent fatigués de leur jeu cruel, ou qu'elle-même y
succombât.
Mais alors parut tout à coup au milieu du groupe hostile un vieillard
de haute taille qui frappait sur eux avec un mètre en bois de chêne,
et les dispersa.
Un cri de délivrance s'échappa de la poitrine oppressée de Lina;
elle s'élança vers son sauveur, se jeta à son cou, et s'écria:
--Ah! grand-père, c'est Dieu qui vous envoie. Si vous n'étiez pas
arrivé, ces méchantes gens m'auraient peut-être tuée à coups de
pierre.
--Ah! ma pauvre Lina, vous voir traitée ainsi; soupira Jean Wouters.
Me fallait-il encore, dans mes vieux jours, voir chose pareille? J'ai
beaucoup souffert, mais aujourd'hui......
Il ne put en dire davantage et se mit à pleurer: ses larmes se
mêlaient aux larmes de l'enfant qu'il aimait plus que la prunelle
de ses yeux, et qu'il voyait maintenant injustement condamnée à une
honte et à une douleur éternelles...
Pauw et sa bande s'étaient mis prudemment hors des atteintes du vieux
charpentier, mais ils continuaient à crier de loin de scandaleuses
injures qui perçaient le cœur de Jean Wouters comme autant de coups
de couteau. Quoi! l'on osait articuler de pareilles infamies contre
son innocente petite-fille. C'était à mourir de douleur; c'était à
rentrer sous terre, de honte.
--Venez, mon enfant, retournons à la maison, dit-il. Mon sang bout:
je pourrais faire un malheur et cela serait encore bien pis. Vous
tremblez, et vous êtes effrayée? Ne craignez plus rien; j'ai encore
assez de courage et de force pour vous défendre.
Il la prit par la main et se dirigea avec elle, à pas lents, vers la
rue latérale qui devait le conduire dans la campagne. Mais Pauw et
ses compagnons, devinant son intention, parurent enflammés d'une
rage nouvelle. Ils se rapprochèrent jusqu'à une certaine distance,
redoublèrent d'injures et de gros mots contre la malheureuse Lina, et
se remirent à lui lancer de la boue et des mottes de terre.
En ce moment un gros morceau de terre durcie l'atteignit si violemment
à l'épaule qu'elle poussa un cri de douleur.
--Bourreaux stupides, brutes sans âme! cria Jean Wouters en tournant
ses yeux qui lançaient des éclairs vers cette foule tumultueuse,
pour voir qui avait jeté; mais le groupe était si nombreux et les
agresseurs étaient entourés de tant de gens simplement indifférents
ou curieux, qu'il dut reconnaître son impuissance et renoncer à
toute idée de résistance.
--Lina, Lina, venez vite, dépêchons-nous, dit-il, il n'y a pas
d'autre moyen...
A ces mots il doubla le pas et enfila la rue latérale, suivi par
la foule qui ne le quitta qu'aux dernières maisons du village,
et remplissait l'air de ses cris furieux et de ses vociférations
injurieuses.