Ce que Herman Steenvliet avait prévu ne tarda pas a se réaliser.
Dès le lendemain déjà les gens du village se réunissaient par
petits groupes et se parlaient mystérieusement à l'oreille avec une
expression de doute et d'indignation. On levait les bras a ciel,
on déplorait la corruption du siècle, on poussait des hélas!
hypocrites au sujet de la honte et du scandale qui rejaillissaient sur
la commune, mais tout cela si bas, si bas, qu'à un pas de distance il
eût été impossible d'entendre ce qui se disait.
Et il en était de même partout: dans les maisons, dans les rues,
dans les champs. Tout le monde savait que Lina Wouters recevait
presque tous les jours la visite d'un jeune monsieur de la ville, d'un
de ces riches dissipateurs qui précédemment avaient mené une vie de
polichinelle à l'_Aigle d'or_.
Sans doute l'aubergiste Mol et ses filles n'étaient pas étrangers à
la diffusion de ce bruit; mais comment, en moins d'un jour, pouvait-il
avoir pénétré jusqu'au fond des maisons les plus isolées du
village, puisque personne ne l'exprimait à haute voix, et qu'on se le
disait seulement à l'oreille.
Telle est la nature de la médisance: en apparence une parole de
pitié, murmurée à voix basse, sur les défauts du prochain; mais en
réalité un monstre invisible, un serpent ailé qui s'avance avec la
rapidité de l'éclair, et verse dans tous les cœurs, même dans les
plus nobles, le venin qui doit souiller l'honneur ou empoisonner la
vie d'une victime souvent innocente.
La médisance se transforme rapidement en calomnie: On ne peut pas
toujours rester dans le vague. Il faut que les choses aient un nom.
Aussi, c'était chose étonnante, ce que l'on racontait déjà, dès
le troisième jour, sur le compte de Lina Wouters et du jeune monsieur
de la ville: et comme chacun y ajoutait de son propre chef quelque
détail inédit, il était à craindre qu'avant la fin de la semaine
la jeune fille ne fût, aux yeux de tous, assez coupable pour mériter
d'être chassée du village à coups de pierre.
Comme d'ordinaire, les victimes de la calomnie étaient les seules
personnes qui, jusque-là, n'avaient rien appris des bruits qui
couraient. S'amuser à dire du mal d'autrui, c'était un plaisir que
les villageois voulaient bien se donner; mais assumer vis-à-vis de
ceux qu'ils calomniaient la responsabilité de cette mauvaise action,
ils ne l'osaient pas.
Ce matin-là, Jean Wouters était dans l'atelier de son maître,
occupé à travailler à son établi de menuisier, et maniant la
varlope avec ardeur. Deux autres charpentiers étaient derrière lui
dans un coin, en train d'ajuster les ais d'une porte. Ils regardaient
du coin de l'œil leur camarade aux cheveux gris, puis échangèrent
un regard d'intelligence et haussèrent les épaules en ricanant à
demi, mais sans rien dire.
Jean Wouters souriait en travaillant, et paraissait de la meilleure
humeur du monde. Il pensait à Lina, à la joie, à l'orgueil de ses
vieux jours. Quelle tendre affection elle lui portait. Pauvre enfant,
cœur aimant et généreux, n'avait-elle point, pendant des mois,
abîmé ses yeux à faire de la dentelle, pour pouvoir acheter un
chapeau neuf à son grand-père, un chapeau si fin et d'une forme
si nouvelle, que dimanche, à l'église, bien des gens l'avaient
remarqué. Et ce n'était pas encore assez: comme elle savait qu'il
aimait à fumer une bonne pipe, elle lui avait fait cadeau, pour son
anniversaire, d'un gros paquet d'excellent tabac.
Son lot avait été dur sur cette terre. Depuis son enfance, il avait
rudement peiné pour gagner son pain quotidien. Il avait perdu de
bonne heure sa femme et son fils bien-aimé, et depuis lors il avait
lutté plus d'une fois contre le besoin et la maladie; mais cependant,
il bénissait Dieu avec une sincère gratitude, d'avoir fait rayonner
sur ses cheveux blancs l'amour de Lina, comme le soleil sur la neige.
Un joyeux sourire éclairait son visage. Il murmurait précisément le
doux nom de sa chère petite-fille, lorsqu'un des apprentis vint lui
annoncer que le maître avait quelque chose à lui dire, et le pria de
passer dans l'arrière-boutique.
Jean Wouters déposa sa varlope et quitta l'atelier. Dans le corridor
il rencontra son patron.
--Vous m'avez fait demander, patron? lui dit-il.
--Oui, suivez-moi, j'ai à vous parler d'une chose importante,
répondit le maître charpentier d'un ton dont le sérieux étonna le
vieillard.
Lorsqu'ils furent dans l'arrière-boutique, le maître ferma la porte
et dit:
--Wouters, vous devinez probablement ce dont je veux vous parler?
--Non, maître, je ne m'en doute pas.
--Quoi! vous n'avez rien appris des bruits qui courent sur votre
compte? Tout le village en est plein.
--Quels bruits, maître? Je n'en connais rien.
--Ce sont des bruits terribles; mais je ne crois pas un mot de ces
perfides calomnies. Ne vous ai-je pas, depuis de longues années,
connu et estimé comme un honnête homme? Ne sais-je pas que vous
êtes incapable de faire ou de tolérer des choses qui pourraient
attirer la honte sur vous ou sur la commune?
--J'espère, maître, répondit le vieillard sans s'émouvoir, que je
n'ai rien perdu de votre estime. Je resterai honnête homme jusqu'à
mon dernier jour.
--Je n'en doute nullement, Wouters, malgré tout le mal que les
méchantes langues racontent de vous.
--Mais dites-moi donc ce qu'on raconte de si terrible contre moi?
--Je n'ose presque pas le répéter; tellement cela paraît méchant
et ridicule. Mais c'est mon devoir de vous avertir. Vous savez bien,
Wouters, que des jeunes gens de la ville venaient de temps en temps à
l'_Aigle d'or_, des dissipateurs, des ivrognes, qui, pour le scandale
des habitants, se comportaient là comme une bande de sauvages, sans
vergogne et sans foi?
Jean Wouters fit un signe affirmatif.
--Eh bien, savez-vous ce qu'on ose raconter? On prétend qu'un de ces
jeunes libertins, un certain M. Steenvliet, vient presque tous les
jours dans votre maison, aussi bien pendant que vous y êtes que
pendant que vous travaillez ici. Quoique beaucoup de gens soutiennent
avoir vu ce M. Steenvliet sortir de chez vous, je ne crois pas que ce
soit possible.
--C'est pourtant vrai, dit le vieux charpentier.
--Qu'est-ce qui est vrai?
--Que M. Herman Steenvliet nous honore de temps en temps de sa visite.
--Ciel! ce ne serait donc pas une calomnie! Ce citadin fréquente
réellement votre maison, et vous le permettez?
--Mais, cher patron, quel mal y a-t-il à cela?
--Comment, quel mal il y a? C'est vous, Jean Wouters, un homme de
soixante-cinq ans, qui me faites pareille question?... Pourquoi,
pensez-vous, ce jeune monsieur vient-il si souvent chez vous?
--Nous lui avons rendu un service; il vient nous voir par
reconnaissance.
--Par reconnaissance? Pour vous témoigner sa gratitude, à vous ou à
la mère Anna? répéta le maître charpentier avec un accent d'amère
raillerie. Peut-être êtes-vous sincère dans votre croyance; mais
homme simple et naïf que vous êtes, ne comprenez-vous pas ce que
veut ce jeune étourneau et ce qu'il vient faire chez vous? C'est un
loup; vous avez un tendre agneau dans la maison; il veut le dévorer.
Le vieillard commençait seulement à deviner à qui faisaient
allusion les malignes insinuations de son maître. Une expression de
mépris plissa ses lèvres, et il répondit d'un ton très calme:
--Ce que d'autres personnes disent de moi ou de notre Lina m'importe
fort peu, tant que ma conscience ne me reproche rien; mais que vous,
maître, qui avez toujours été bon pour moi, vous paraissiez douter
de notre honnêteté, cela me fait de la peine. Le jeune monsieur dont
vous parlez se montre chez nous si réservé et si poli, que les gens
les plus sévères et les plus scrupuleux ne pourraient rien trouver
à redire à sa conduite. Dans tous les cas il n'est pas un étranger
pour nous: lorsqu'il était encore enfant, ses parents demeuraient à
Ruysbroeck à côté de la maison de mon fils, et alors il jouait tous
les jours avec notre Lina.
Le martre charpentier secoua la tête.
--Oui, voilà ce que c'est, murmura-t-il. Le jeune monsieur, le loup
vorace, a trouvé là-dedans une occasion de se rapprocher de l'agneau
sans défiance... Et vous, Jean Wouters, vous êtes assez innocent
pour vous laisser abuser par de pareils prétextes? Hélas! mon ami,
je vous plains du fond du cœur. Vous êtes aveugle; vous seul ne
savez peut-être pas ce qui se passe: vos yeux s'ouvriront quand il
sera trop tard. Ah! si vous saviez ce qu'on raconte dans le village!
Ce que beaucoup de gens prétendent avoir vu de leurs propres yeux!
--Eh bien, que raconte-t-on? Je vous en prie, maître, cessez de me
parler par énigmes ou par insinuations. Expliquez-vous clairement,
dites-moi franchement ce que l'on met à notre charge; je ne crains
pas la vérité.
--Tout cela est-il bien vrai, c'est ce que je n'oserais pas affirmer;
mais je ne doute pas plus longtemps du terrible danger que vous
fait courir votre fatal aveuglement... Voyons, répondez-moi avec
sincérité, Wouters. Pendant bien des mois vous êtes allé le
dimanche à l'église avec un chapeau usé et bossué, et vous
déclariez à qui voulait l'entendre que vous ne pouviez pas en
acheter un autre parce que la longue maladie de votre fille vous
imposait la plus sévère économie. Il n'y a rien de changé dans
votre situation, et cependant vous avez maintenant un beau chapeau à
la dernière mode. Comment cela se fait-il?
--Comment cela se fait, maître? dit Jean Wouters en riant. C'est on
ne peut plus simple. Notre Lina a travaillé le soir, même la nuit,
en dehors des heures ordinaires, à faire de la dentelle, pour gagner
un peu d'argent, et quand est venu le jour de mon anniversaire, la
brave enfant m'a fait cadeau de ce chapeau.
--Ah! cet argent provient de la dentelle?
--Et d'où proviendrait-il sans cela, maître?
--Et les nouvelles boucles d'oreilles que porte votre petite-fille?
--Quelles boucles d'oreilles? Notre Lina n'en a pas d'autres que
celles dont sa grand'mère lui a fait présent à l'occasion de sa
première communion.
--Non, non, de nouvelles, de grandes, enrichies de brillants; on les a
vues à ses oreilles pas plus tard que dimanche dernier.
Le vieux charpentier, profondément blessé et indigné, releva la
tête et dit:
--Ça, maître, cela va trop loin. Je commence seulement à bien
comprendre de quoi l'on nous accuse. Ou veut dire que nous recevons de
l'argent de M. Steenvliet, n'est-ce pas? Et c'est avec cet argent que
notre Lina aurait acheté non seulement mon chapeau, mais aussi de
nouveaux pendants d'oreille? Lina n'a point de nouveaux pendants
d'oreilles, je l'affirme. Qui donc ose raconter ces méchancetés
bêtes?
--Certainement ces choses-là doivent vous être pénibles, répliqua
le maître charpentier. Probablement qu'on vous trompe, et que vous
êtes en effet très ignorant de ce qui se passe; mais c'est un devoir
pour moi, comme maître et comme ami, de vous arracher le bandeau des
yeux... Attendez, j'ai un moyen de vous convaincre. Lucas, l'apprenti,
a vu les boucles d'oreilles. Je vais l'appeler.
Il sortit en achevant ces mots.
Jean Wouters, lorsqu'il fut seul, posa sa main sur son front brûlant
et se mit à réfléchir. Il frémissait d'indignation et s'efforçait
de prendre assez d'empire sur lui-même pour mépriser cette vile
calomnie; mais un sentiment d'angoisse et de tristesse descendit dans
mon cœur à l'idée que sa bonne Lina était l'objet des suppositions
malveillantes des villageois. Il déplorait comme un malheur qu'Herman
Steenvliet eût mis le pied sur le seuil de sa porte.
Le maître charpentier rentra suivi de l'apprenti. Celui-ci ne
paraissait pas à son aise et regardait le vieillard avec frayeur.
--Lucas, dit le maître, vous avez vu les nouvelles boucles d'oreilles
de Lina Wouters. Attestez-le à son grand-père... N'ayez pas peur,
je vous ordonne de dire franchement ce que vous savez et Jean Wouters
vous y invite aussi.
--Je n'ai pas vu les boucles d'oreilles, maître, répondit
l'apprenti. C'est Mathieu Romyn qui m'en a parlé.
--Et Romyn les a-t-il vues?
--Il ne les as pas vues non plus.
--Alors qui?
--Puis-je le dire, maître?
--Certes, vous devez le dire.
--Eh bien, il y a un marchand de bestiaux de Ruysbroeck qui connaît
bien Lina. Celui-ci a dit à Mathieu Romyn qu'il a rencontré, il y
a huit jours, à Bruxelles, Lina Wouters au bras d'un jeune monsieur.
Elle portait une robe de soie comme une demoiselle de la ville, et de
grandes boucles d'oreilles qui brillaient comme des diamants. Je n'en
sais pas davantage.
Le vieillard était devenu tout pâle et ses lèvres tremblaient; mais
il ne disait pas un mot, et paraissait muet de colère et de chagrin.
Sur un signe du maître l'apprenti sortit.
--Pauvre Wouters, si pareilles choses n'étaient pas des calomnies,
comme ce serait terrible. Le soupçon seul est déjà un malheur,
n'est-il pas vrai?
Pour toute réponse le vieux charpentier poussa un cri de désespoir,
se laissa tomber sur un siège, cacha sa figure dans ses mains, et sa
mit a pleurer amèrement.
Après un moment de silence, son maître lui dit:
--Allons, Wouters, consolez-vous. Il n'est probablement pas trop tard
pour ramener Lina dans le bon chemin.
--Mais tout est faux, tout! s'écria le vieillard. Ceux qui répandent
ces bruits sont des serpents venimeux qui crachent leur venin sur un
ange. Lina est innocente et pure comme l'enfant qui vient de naître.
--Oui, je le crois; vous avez peut-être raison mais vous ne pouvez
pas en être tout à fait certain. Qu'allez-vous faire maintenant?
--Je n'en sais rien, maître. Puis-je fermer la bouche aux méchantes
gens?
--Oui, vous pouvez le faire et vous le ferez sans retard. Si vous ne
montrez pas en cette circonstance que vous êtes resté réellement un
honnête homme, je serais contraint de vous donner congé. Qui aime
la honte doit la porter lui-même sans faire peser sur les épaules
d'autrui une partie de ce lourd fardeau. Écoutez donc mon conseil
avec calme et avec bon vouloir. Il importe peu que Lina soit coupable
ou ne le soit pas; mais qu'un jeune homme de la ville, un de ces
riches désœuvrés et libertin, fréquente habituellement votre
maison, c'est là que gît le scandale de l'affaire, et, quoi que vous
fassiez, le nom de votre petite-fille en restera, hélas! à jamais
terni. Et s'il y avait quelque chose de vrai dans les bruits qui
courent?
--Il ne peut y avoir rien de vrai là-dedans.
--Naturellement, telle est votre idée; mais dans de pareilles
affaires il arrive que le plus vigilant soit trompé. En tout cas,
votre devoir, comme grand-père et comme homme d'honneur, est de
défendre votre porte à ce jeune effronté, sans hésitation et sans
faiblesse, et si sévèrement qu'il perde toute velléité de revenir.
Quel est votre sentiment à cet égard?
--Vous avez raison, maître. Oui, c'est là mon devoir et je
l'accomplirai: mais soupçonner notre Lina? Jamais, jamais; elle est
l'innocence et la pureté mêmes!
--Soit, Wouters, vous pouvez penser là-dessus ce que vous voulez.
Faites seulement en sorte que ce M, Steenvliet n'ait plus l'occasion
de voir ou de rencontrer Lina, alors le temps fera le reste, petit à
petit les bruits cesseront et vous oublierez de votre côté... Mais
il y a un autre côté de l'affaire qui m'échappe. Auriez-vous par
hasard conçu l'espérance insensée qu'un mariage pourrait devenir
possible entre votre Lina et ce jeune monsieur?
Un rire d'ironie fut la seule réponse du vieillard.
En ce moment l'apprenti rouvrit la porte et fit signe à son maître
qu'il avait quelque chose a lui annoncer. En effet, il lui souffla
quelques paroles à l'oreille, puis il repartit immédiatement.
Jean Wouters, dit le maître charpentier, voulez-vous savoir quelle
nouvelle Lucas vient de m'apporter là? Pauw le tortu, le domestique
de l'_Aigle d'Or_, vient de Bruxelles. Il affirme qu'il a vu M. Herman
Steenvliet descendre du train à la station de Loth. Sans doute le
jeune monsieur est déjà chez vous. Voilà une bonne occasion pour
vous de mettre fin à cette déplorable affaire. Retournez chez vous,
restez-y aussi longtemps qu'il sera nécessaire, prenez courage, pas
de faiblesse, faites votre devoir.
--Oui, je ferai mon devoir, répondit le vieux charpentier du ton le
plus douloureux, mais avec l'accent d'une ferme résolution. Je vous
remercie de votre bonté, maître; mais, je vous en prie, croyez-moi,
tout ce que l'on raconte est un tissu de faussetés. Après
aujourd'hui, Herman Steenvliet ne mettra plus les pieds dans notre
maison. Ce qui m'effraie, c'est de devoir dire à la pauvre Lina des
choses dont elle est tellement innocente qu'elle n'en a même pas
la moindre idée... Mais au nom du ciel, je le sens bien, il n'y pas
moyen de s'y soustraire.
En achevant ces mots il traversa l'atelier à la hâte et quitta la
maison de son maître.
Toujours soutenu par la conviction de l'innocence de Lina, il passa
par la rue du village la tête droite et en regardant les gens bien en
face, mais lorsqu'il eut atteint le chemin de terra et qu'il se
trouva tout seul dans la campagne, il pencha lentement sa tête sur
sa poitrine et poussa un profond soupir. A quoi cela pouvait-il leur
servir, qu'il se révoltât au dedans de lui-même contre la calomnie?
Si injustes, si fausses que fussent au fond les accusations
contre Lina, n'avait-on pas fait à sa bonne renommée une brèche
irréparable? Comme elle allait souffrir! Ne succomberait-elle pas
sous le coup de cette honte imméritée?
Le courage du vieillard faiblit à cette idée et des larmes
jaillirent de ses yeux.
Il réfléchit, chemin faisant, à tout ce que son maître lui avait
dit; sans doute il croyait fermement à l'innocence de Lina... mais
pourquoi un frisson glacial lui parcourait-il parfois les membres?
D'où venait cette sueur froide qui perlait sur son front?
Pauvre homme, il luttait contre le doute qui, pareil à un serpent
venimeux, voulait, malgré sa résistance, se glisser dans son esprit.
Non, non, Lina était incapable de le tromper... Mais, ô ciel, si le
jeune monsieur Steenvliet était un trompeur, un séducteur, un loup,
comme avait dit le maître charpentier? S'il avait noué un bandeau
sur les yeux de la pauvre enfant et s'il lui avait ôté ainsi la
conscience du bien et du mal? On avait déjà vu ces choses-là...
Cela était-il possible? Herman se comportait envers Lina avec
réserve, avec respect, jamais il n'avait laissé échapper une
parole douteuse. Un homme ne peut pourtant pas feindre à ce point...
Calomnie, rien que calomnie.
Alors il redressait la tête et souriait... mais presque aussitôt
son visage redevenait sombre, sous l'influence de réflexions plus
inquiétantes.
--Un marchand de bestiaux de Ruysbroeck, murmurait-il, affirme avoir
vu Lina à Bruxelles au bras de M. Herman? Et vêtue de soie comme une
demoiselle? Ah! quelle sottise! Depuis plusieurs mois elle n'est
plus allée à... Ciel! s'interrompit-il tout à coup en cessant
de marcher; elle a été à Bruxelles, il y a huit jours... pour
m'acheter un chapeau! Aurait-elle rencontré M. Herman? s'est-elle
promenée avec lui, à son bras? Me l'aurait-elle caché par crainte,
par remords, par honte?
Il tremblait et essuyait machinalement les larmes qui lui troublaient
la vue.
L'inquiétude me rend fou, reprit-il, en secouant douloureusement
la tête. Que l'homme est faible contre la calomnie! Moi, son
grand-père, moi qui l'aime et qui l'admire pour la pureté de son
âme, je la soupçonnerais d'hypocrisie et de fausseté! Loin de moi
ces sottes et odieuses pensées! Lina est restée ce qu'elle était:
innocente et pure.
C'est ainsi que le malheureux vieillard luttait contre les tourments
du doute et de l'incertitude, tantôt rejetant toutes les suppositions
contraires, tantôt succombant à l'angoisse qui lui étreignait le
cœur.
Au moment où il approchait de sa maison, son esprit avait repris un
peu de calme et de clarté.
--Ces craintes, ces alternatives d'inquiétude et de sécurité, de
doute et de certitude, ne suivent à rien, se disait-il en lui-même.
Je vais savoir ce qu'il y a à craindre. Quoi qu'il en soit, le plus
coupable, c'est moi. C'est moi qui ai charge d'âmes; je suis vieux,
je suis le père, c'était à moi à veiller sur un enfant sans
expérience. Ah! fasse Dieu qu'il ne soit point trop tard! Maintenant
du moins mes yeux se sont ouverts et je veillerai avec sollicitude,
sans me laisser retenir par quoi que ce soit. J'accomplirai mon
devoir, pas de respect, pas de pitié! M. Herman doit sortir de ma
maison sur-le-champ, pour ne plus jamais y remettre les pieds... De la
prudence pourtant, car s'il n'y avait rien, absolument rien de fondé
dans tous ces bruits? J'accuserais donc injustement Lina, je la ferais
rougir inutilement?
Il traversa le petit jardin devant la maison et entra dans sa demeure.
La mère Anne était seule dans la pièce.
--Où est Lina? demanda-t-il.
--Lina est dans le potager, qui travaille.
--M. Herman n'est pas ici?
--M. Herman? Non. Pourquoi me demandez-vous cela d'un ton si
singulier, mon père?
--Appelez Lina, j'ai à lui parler.
--Vous êtes si pâle! On dirait presque que vous avez pleuré!
murmura la veuve avec un accent de frayeur. Ciel! est-il arrivé un
malheur?
--Non; faites ce que je vous dis: appelez Lina, vous allez le savoir.
La veuve obéit. Il la suivit du regard à travers la porte vitrée du
jardin.
Il vit de loin Lina venir à lui, par l'allée du milieu, avec un
doux et aimable sourire sur les lèvres. Son regard était si clair,
l'expression de son visage si sereine, si pure et si gaie, qu'il eut
l'envie de serrer l'innocente enfant dans ses bras et de lui demander
pardon; mais sa conscience le cuirassa contre cette faiblesse.
--Bonjour, grand-père, s'écria Lina. Déjà de retour? Vous
avez quelque chose à me dire? est-ce une bonne nouvelle?... Mais
qu'avez-vous, grand-père? Êtes-vous malade?
--Non, mon enfant, je ne suis pas malade; j'ai beaucoup de chagrin.
--Du chagrin? Pauvre grand-père, venez, asseyez-vous, et racontez-moi
ce que c'est, je vous consolerai bien, moi!
Elle lui passa le bras autour du cou et voulut le conduire à un
siège; mais il se dégagea et lui dit:
--Lina, ma chère Lina, ce que j'ai à vous demander vous fera aussi
beaucoup de peine. Pardonnez-le moi, ce n'est pas ma faute. Soyez-en
bien sûre, mon enfant, de tout ce que l'on dit dans le village, je
ne crois rien; mais il faut que je soulage mon cœur du poids qui
m'étouffe.
--Ah! grand-père, allez-vous écouter maintenant les vains propos des
gens?
Mais le vieillard lui prit la main et lui demanda d'un ton presque
suppliant:
--Lina, promettez-moi de me dire la vérité, toute la vérité?
--Qu'est-ce que c'est que cette demande-là? grommela la mère Anne
stupéfaite. Avez-vous jamais pris Lina en délit de mensonge?
--Non, mais cette fois, si elle me cachait quelque chose, elle me
rendrait profondément malheureux.
--Mon cher grand-père, dit la jeune fille, je ne vous comprends
vraiment pas. Qu'est-ce que je pourrais vous cacher?
--Eh bien, soyez sincère. Vous êtes allée à Bruxelles, il y a huit
jours?
--Oui, pour vous acheter un nouveau chapeau, vous le savez bien.
--Et n'y avez-vous rencontré personne?
--Naturellement; toute sorte de gens; à Bruxelles il y a toujours
beaucoup de monde dans les rues. Mais pourquoi me demandez-vous cela,
grand-père?
--N'avez-vous pas rencontré M. Herman Steenvliet, à Bruxelles?
--Non.
--Et si vous l'aviez réellement rencontré? Si vous vous étiez
promenée avec lui, me l'avoueriez-vous?
--Ah! pauvre grand-père, s'écria-t-elle, si cela était, pourquoi
vous en aurais-je fait mystère? M. Herman lui-même vous l'aurait
dit. Est-ce là les sottes histoires que l'on raconte dans le village?
Et vous vous attristez pour de semblables cancans?
--Mais, mon père, qu'est-ce que vous avez donc dans l'esprit? murmura
la veuve d'un ton de reproche. Croyez-vous donc que notre Lina ne
sache pas comment une honnête fille doit se conduire? Je suis
bien sûre que si M. Steenvliet l'avait rencontrée, elle se serait
contentée de lui dire simplement bonjour, et empressée de passer son
chemin.
--M. Herman, d'ailleurs, ne m'aborderait pas au milieu de la rue,
ajouta Lina, il a beaucoup trop d'esprit pour cela. Laissez donc jaser
les ignorants, grand-père, ils ne savent pas ce qu'ils disent.
Jean Wouters demeura un instant silencieux. Il était pleinement
convaincu de l'innocence de la jeune fille et il allait renoncer à
toute question ultérieure; cependant, obéissant à ce qu'il croyait
être de son devoir, il demanda encore:
--Lina, vous n'avez jamais, n'est-ce pas, porté d'autres vêtements
que ceux que nous connaissons, votre mère et moi? Jamais un autre
bijou que les boucles d'oreilles, de votre grand'mère défunte, n'a
brillé à vos oreilles?
Les deux femmes, muettes et comme ahuries, le regardèrent comme si
elles ne le comprenaient pas.
--Répondez-moi, je vous en supplie, soupira le grand-père.
--Mais, pour l'amour du ciel, mon père, qu'est-ce qui vous arrive?
s'écria la veuve. Des habits, des joyaux, notre Lina? Où sont donc
vos esprits?
Le vieillard s'absorba dans ses réflexions; un sourire de
satisfaction entr'ouvrait ses lèvres. Mais sa physionomie redevint
tout de suite sérieuse, car il se souvint du conseil, de la menace
de son patron, et en même temps de la promesse formelle, à lui Jean
Wouters. Il secoua tristement la tête et dit:
--Ah! mes enfants, qu'il y a de méchantes gens au monde! Tout ce que
l'on raconte n'est que fausseté, calomnie et venin. Mais nous n'avons
pas d'autre richesse que notre honneur, et lorsque le soin de notre
bonne renommée et la défense de notre réputation exigent de nous
certains sacrifices, nous ne pouvons pas hésiter... Asseyez-vous
toutes deux, je vous expliquerai ce qui m'a rendu triste et malade.
Je ne vous dirai pas tout,--cela n'est pas nécessaire,--mais assez du
moins pour vous faire comprendre ce que le devoir nous commande.
Dès qu'ils furent tous assis, il dit avec un embarras visible, et en
cherchant ses mots:
--M. Herman Steenvliet vient ici deux ou trois fois par semaine.
Nous savons qu'il n'est amené chez nous que par reconnaissance,
par amitié peut-être, et cela nous suffit pour l'accueillir sans
arrière-pensée. Oui, vous, Lina, et votre mère, vous avez engagé
M. Herman à renouveler ses visites le plus souvent possible. Nous
croyions que nous pouvions contribuer par là à le tenir éloigné
de ses liaisons dangereuses. Notre but, du moins, était louable...
Hélas! mes enfants nous sommes des cœurs simples et nous ne
connaissons pas le monde. Tandis que nous vivions ici en pleine
sécurité, la calomnie courait dans le village pour dire toute sorte
de mal de nous. Par exemple, on a l'impudence d'affirmer que nous
attirons ici M. Herman par cupidité, par calcul. On ose même
prétendre, Lina, que vous portez des robes de soie et des boucles
d'oreilles enrichies de brillants, que vous auriez acceptées de M.
Herman.
--Moi? des robes de soie, des boucles d'oreilles de M. Herman?
répéta la jeune fille en riant. Quelle folie est-ce là? Et qui
répand ces bruits absurdes, grand-père?
--Ce sont de méchantes gens, de mauvaises langues, mon enfant. Ne
vous en inquiétez pas! s'écria la mère.
--Des langues envenimées, c'est certain, reprit le vieillard; mais
elles n'ont pas tout à fait tort; nous sommes coupables du moins
d'une grave imprudence. Ce que nous avons perdu de vue, c'est que les
visites d'un jeune monsieur si riche dans notre humble petite maison
devaient naturellement amener beaucoup de commentaires. En effet, les
villageois ne peuvent pas comprendre quel plaisir un monsieur de
la ville, riche et instruit, peut trouver dans la société de gens
simples, de pauvres ouvriers tels que nous. Dans leur ignorance, ils
se forgent toute sorte de mauvaises pensées sur notre compte; ils
bavardent entre eux sur nous, et disent des choses dont la seule
idée... En un mot ils nous volent notre honneur et ternissent notre
bonne renommée.
Jean Wouters, qui avait d'abord l'intention de faire connaître en
peu de mots les raisons de son retour inopiné au logis, tombait
maintenant d'une hésitation dans l'autre. Il n'osait pas déclarer
quelles raisons on attribuait dans le village aux visites d'Herman
Steenvliet. L'innocente Lina n'avait pas mérité une si cruelle
injure; lui, son grand-père, ne pouvait pas trouver le courage de lui
plonger ce poignard dans le cœur.
--Allons, grand-père, ne vous tourmentez pas pour cela, dit la jeune
fille. C'est affreux, c'est agir méchamment avec nous qui n'avons
jamais fait de mal à personne; mais nous ne pouvons pas empêcher les
méchantes langues d'aller leur train. Que nous fait leur bavardage,
aussi longtemps que nous n'avons rien à nous reprocher?
--Oui, mon père, pourquoi nous laisser troubler par ces vains cancans
tant que notre conscience ne nous reproche rien?
--Nous avons quelque chose à nous reprocher, enfants. Non, nous
n'avons pas fait notre devoir comme il convenait de le faire, dit le
vieillard d'une voix plus ferme. Il ne suffit pas de ne point faire le
mal, il faut également écarter toute apparence de mal, et ne point
donner aux gens de prétexte à commentaires malveillants... Ah! je ne
sais vraiment pas comment vous faire comprendre ce que je veux dire...
Mon maître m'a appelé dans son arrière-boutique et m'a expliqué
comment tout le village fait scandale autour de notre nom parce que
M. Herman vient chez nous. Un si riche monsieur de la ville dans la
maison d'un pauvre ouvrier, cela ne peut pas durer, prétend-il; cela
nous ravirait pour toujours notre réputation d'honnêtes gens; tous
les habitants du village nous considéreraient comme des gens sans
honneur... J'ai promis à mon patron que nous défendrons à M.
Steenvliet l'entrée de notre maison, et qu'il ne remettrait plus
jamais les pieds chez nous.
--Quoi? que dites-vous là, grand-père? s'écria impétueusement la
jeune fille avec incrédulité! Vous chasseriez M. Herman de notre
maison? Cela ne se peut pas. Quel mal nous a-t-il fait?
--Oui, oui, mon père, répondez, quel mal ce bon jeune homme nous
a-t-il fait? Le chasser pour faire plaisir à quelques langues
envenimées du village? Vous n'en aurez certainement pas le courage.
--Dites ce que vous voudrez, mes enfants, il m'est défendu de rien
entendre. Herman Steenvliet ne peut plus nous rendre visite. S'il
vient encore une fois chez nous après aujourd'hui, mon patron me
renverra de l'atelier. Quelle honte! Et d'ailleurs, où trouverai-je
alors du travail et du pain?
Ces mots, qui résonnaient à ses oreilles comme une condamnation,
arrachèrent à Lina un cri d'angoisse. Elle se cacha la figure
dans les mains et se mit à pleurer en silence. Bientôt les larmes
ruisselèrent à travers ses doigts.
Jean Wouters la regardait le cœur serré. Cette extrême tristesse
à la seule annonce de l'éloignement de Herman, qu'est-ce que cela
signifiait? Ciel, allait-il apprendre un déplorable secret? Avait-il
en effet été aveugle, aveugle pour un terrible danger? Se verrait-il
forcé de bénir les calomniateurs qui l'avaient rappelé à temps à
la conscience de ses devoirs paternels?
Pendant qu'il était assailli de ses pénibles pensées, la mère Anne
continuait ses efforts pour lui faire comprendre qu'il n'avait pas
le droit d'interdire ainsi brusquement et grossièrement à M. Herman
l'entrée de leur maison. Certes, elle pensait aussi maintenant qu'il
valait mieux que le jeune homme cessât ses visites, mais on pouvait
le lui faire sentir petit à petit. Il était, après tout, un jeune
homme bien élevé, auquel ils n'avaient rien à reprocher, et on ne
chasse pas ainsi des honnêtes gens comme un voleur ou un mendiant.
La vue de la profonde émotion de Lina semblait avoir irrité le
vieillard. Un feu sombre brillait dans ses yeux fixes; ses lèvres
étaient contractées, et ce fut d'un ton bref et tranchant qu'il
répondit enfin:
--Je n'écoute rien, Anna. C'est mon maître qui m'a envoyé ici. Pauw
le tortu a vu M. Herman descendre du train à Loth. Il n'est pas ici;
je le regrette. S'il vient en mon absence, envoyez immédiatement
Lina à l'atelier pour m'appeler. Je ferai connaître à M. Herman ma
résolution irrévocable.
--Ah! mon père, réfléchissez encore quelques jours.
--Plus un mot, Anna; le sentiment du devoir me rend inexorable. Je
veux être obéi.
Il se dirigea vers la porte, prêt à partir. Mais malgré ses
suppositions douloureuses, son cœur s'ouvrit à la pitié; il alla à
Lina, lui prit la main, et lui dit tristement:
--Allons, Lina, séchez vos larmes et prenez courage. La pensée que
M. Herman ne reviendra plus jamais ici vous afflige profondément;
malheureuse enfant, mettez-vous donc le plaisir de sa société
au-dessus du soin de votre propre réputation? Reconnaissez votre
devoir: soumettez-vous avec résignation à la nécessité, et votre
chagrin sera bien vite passé.
--Mon chagrin, grand-père! répéta la jeune fille; mon chagrin n'est
rien... Mais lui, le pauvre jeune homme, vous allez donc le chasser
comme un mauvais homme?
--Le chasser, Lina? C'est-à-dire que je lui ferai comprendre qu'il
ne peut plus venir nous rendre visite, et qu'il doit se comporter
dorénavant comme s'il ne nous avait jamais connus. L'intégrité de
notre honneur, le repos de notre vie sont à ce prix.
--Oh! grand-père, comment pouvez-vous être devenu tout à coup
si cruel et si impitoyable? Vous allez rendre M. Herman malheureux,
peut-être pour toujours. N'affirme-t-il pas lui-même que c'est notre
amitié seule qui lui prête la force de ne pas retomber dans les
écarts de sa conduite passée? Vous voulez l'abandonner maintenant
sans aide, sans soutien, à la séduction des plaisirs bruyants.
Prenez encore un peu de patience, quelques semaines seulement,
jusqu'à ce qu'il se marie.
--Pas de patience, Lina, cela n'est pas possible. Si M. Herman vient
encore nous rendre visite aujourd'hui, comme cela est probable, il
faut qu'il entende un adieu définitif.
--Mais, grand-père, ce jeune homme m'a sauvée de la mort.
--Oui, je le sais, mon enfant, mais cela ne fait rien, toutes ces
paroles sont superflues. Je ne veux pas être chassé de mon atelier
avec la crainte douloureuse de l'avoir peut-être mérité. Maintenant
que je sais quel est mon devoir de père et d'honnête homme, rien
ne peut me faire reculer. Écoutez-moi bien, Lina. Si M. Herman vient
encore ici aujourd'hui, courez au village sans perdre une minute pour
m'annoncer son arrivée. Je veux, j'ordonne que vous m'obéissiez en
cela. Si vous restiez auprès de M. Herman, si vous lui parliez de
toutes ces choses, songez-y, je ne vous le pardonnerais jamais. Vous
m'avez bien compris, n'est-ce pas?
Les deux femmes tremblaient en écoutant le son de sa voix qui avait
pris un accent impérieux. Jamais elles ne l'avaient vu si sévère,
si résolu, si implacable. Il était déjà sorti qu'elles tendaient
encore les mains vers lui.
Mais tout à coup il rentra en disant précipitamment:
--La-bas, au bas du chemin creux, arrive M. Herman. Montez toutes les
deux à l'étage. Dépêchez-vous. Ne m'entendez-vous pas? Montez,
vous dis-je.
La jeune fille poussa un cri de désespoir; elle sa laissa tomber à
genoux devant son grand-père et lui dit en pleurant:
--Ah! grand-père, ayez pitié de lui! Il est si bon! Ne lui dites
point de paroles dures; ne le rejetez pas dans le désespoir.
--Cela dépendra de lui-même, Lina. Je n'aimerais pas de lui dire
des paroles dures, mais s'il veut s'insurger contre la raison et
le devoir, alors... Anne, obéissez-moi, montez avec Lina, et ne
redescendez pas avant que je ne vous appelle. Je veux être tout à
fait seul avec M. Steenvliet.
Lina se leva, et quoiqu'elle tremblât de tous ses membres, elle prit
le bras de sa mère et monta l'escalier d'un pas ferme.
Le vieillard agité passa sa main sur son front et essaya de
reprendre son calme. La profonde tristesse de Lina, la chaleur de ses
supplications en faveur de Herman l'avaient rendu inquiet et défiant.
Il commençait seulement à comprendre clairement qu'il devait rester
impitoyable... Mais d'un autre côté sa raison lui disait qu'il
n'avait pas le droit de parler durement ni impoliment au jeune homme,
attendu qu'il ne savait pas si, au fond, il avait à lui reprocher
autre chose que l'imprudence dont ils s'étaient tous rendus
coupables. Il devait donc rester calme et faire connaître à M.
Herman sa volonté sans colère. Mais s'il advenait qu'il opposât de
la résistance, s'il refusait de cesser définitivement ses visites,
alors lui, Jean Wouters, lui prouverait que les sentiments d'honneur
peuvent donner même à un vieillard usé par le travail, la force et
la volonté d'accomplir son devoir sans crainte.
A peine ses réflexions l'avaient-elles amené à cette résolution,
que Herman Steenvliet parut sur la porte, regarda tout autour de la
pièce, et demanda son chapeau à la main.
--Bonjour, père Wouters. Quelle chance et quel plaisir de vous
rencontrer ici à cette heure? Je ne m'y attendais pas. Vous n'êtes
pas seul à la maison, n'est-ce pas?
--Voici une chaise, Monsieur, grogna le vieux charpentier. J'ai à
causer avec vous sérieusement, très sérieusement.
Herman, frappé du ton inaccoutumé du vieillard, le regarda avec
étonnement.
--Vous me faites trembler, maître. Est-il arrivé ici un accident?
--Un malheur, un grand malheur! répondit l'autre.
--Ciel! Lina est-elle tombée malade?
--Non, personne n'est malade. Allons, je vous en prie, Monsieur,
asseyez-vous, et écoutez avec attention ce que j'ai à vous dire.
Je n'ai pas beaucoup de temps; notre entretien doit être court... Le
hasard vous a conduit dans notre maison; vous avez trouvé bon, après
cela, de venir nous voir différentes fois,--trop souvent pour notre
bonheur, hélas!--et nous, dans notre simplicité, nous vous avons
reçu sans arrière-pensée, avec plaisir même. Nous sommes de
pauvres ouvriers; vous, vous êtes le fils d'un homme riche à
millions. Il paraît que, à cause de cette grande différence de
conditions, vos assiduités dans cette maison sont considérées par
le monde comme compromettantes pour nous. Si vous saviez, Monsieur,
quelles choses odieuses on raconte de nous dans le village!
--Je le craignais: l'aubergiste de l'_Aigle d'or_ s'est vengé!
soupira Herman.
--L'aubergiste de l'_Aigle d'or_ ou d'autres, cela n'y fait rien.
La vérité, la triste vérité est que notre pauvre Lina a perdu
sa bonne réputation peut-être pour toujours. A peine si j'ose vous
déclarer ce que l'on dit et ce que l'on croit d'elle. On assure
qu'elle vous attire ici pour avoir de l'argent de vous; que vous
lui donnez des robes de soie et des bijoux. Qu'on l'a rencontrée à
Bruxelles se promenant a votre bras...
--Ah! les vipères! s'écria le jeune homme qui se leva en serrant les
poings. Les serpents, qui crachent leur bave sur Lina, sur cet ange si
pur, si noble de cœur!... Ah! cela ne durera pas longtemps: je
cours au village, et je saurai bien fermer la bouche à ces lâches
calomniateurs.
--Non, Monsieur, vous ne ferez pas cela, je vous le défends, dit le
vieillard en lui faisant signe de se rasseoir. Voulez-vous donc par
votre intervention publique, donner raison à la malignité des gens
et rendre tout le village hostile à notre pauvre Lina? Ce n'est pas
par la violence que l'on peut combattre la calomnie: au contraire,
ce serait jeter de l'huile sur le feu. Il n'y avait qu'un moyen de
prévenir le mal; il n'y a qu'un moyen pour en diminuer l'effet autant
que possible, maintenant que le mal s'est produit. Vous avez plus
d'esprit, plus d'expérience du monde que nous, vous, Monsieur
Steenvliet. Votre conscience, votre cœur devraient vous avoir depuis
longtemps indiqué ce moyen.
--Ah! ils me l'ont indiqué, murmura le jeune homme.
--Est-il possible? Et vous n'avez pas écouté leur voix?
--Ce qui est arrivé, je le craignais depuis longtemps. Il y a plus de
quinze jours que je voulais vous annoncer ma ferme résolution de ne
plus venir vous voir désormais.
--Hélas! pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
--Vingt fois j'ai eu l'adieu sur les lèvres, père Wouters; mais
chaque fois le courage de le prononcer m'a manqué. Je n'ai pas bien
agi, je le reconnais trop tard. Pardonnez-le moi.
--Vous reculiez devant le chagrin que vous pensiez devoir résulter
pour Lina de votre départ?
--Non, ce n'était pas là la cause de ma faiblesse. Je ne veux pas
vous tromper, c'est l'égoïsme qui m'a retenu. Et qu'il y a-t-il
d'étonnant? Réfléchissez un peu, père Wouters: feu ma mère m'a
mis au cœur le désir des plaisirs tranquilles, simples, modestes,
l'aspiration vers une amitié douce et désintéressée... et
malgré cela, j'étais en voie de perdre complètement ma santé, mon
intelligence et mon honneur dans les débordements d'un libertinage
stupide. Je me méprisais moi-même; j'étais dégoûté de la vie.
Ici, dans votre humble maisonnette, mon âme a retrouvé la paix;
j'ai été réconcilié avec ma conscience, et la vie m'a souri
de nouveau... Renoncer à ce bonheur, à cette délivrance,... me
retrouver seul, sans appui, sans consolation, dans un monde que je
hais! Ah! c'était trop pénible. Dire pour toujours adieu à vous, à
la bonne mère Anne, à Lina, cela m'effrayait; et si bien convaincu
que je sois que cet adieu définitif devra tout de même être
prononcé une fois, je différais cette triste échéance pour
prolonger mon bonheur d'un jour, d'un seul jour.
--Mais maintenant, Monsieur?
--A présent, père Wouters, c'est décidé. Après aujourd'hui, je ne
ferai plus aucun effort pour vous revoir, ni votre femme, ni
Lina... Ah! si vous saviez, père Wouters, comme cette séparation
irrévocable me déchire le cœur!
Jean Wouters était ému.
--Allons, mon jeune ami, dit-il d'un ton consolant, ne perdez pas
courage. Nous avons été tous également imprudents. Peut-être,
lorsque vous ne viendrez plus chez nous, les gens reconnaîtront-ils
leur erreur. Mais si même notre bonne réputation devait en rester
atteinte, comme cela est à craindre, eh bien, nous le supporterons
sans vous accuser pour cela.
--Oui, vous êtes assez généreux pour me pardonner ma faiblesse, dit
Herman d'un ton amer, mais je ne me la pardonne pas moi-même; je ne
me pardonne pas d'avoir, par lâche égoïsme, exposé votre bonne
Lina à la calomnie des mauvaises langues. Je le regretterai toute ma
vie. Hélas, l'innocente compagne de jeux de mon enfance, elle dont la
douce amitié m'a tiré de l'abîme de l'abjection et du désespoir,
je l'ai jetée en pâture à la malignité publique; je suis cause que
son nom est souillé du venin de la calomnie, et restera peut-être
souillé. Dieu, qui lit dans mon cœur, sait bien que je donnerais
tout au monde pour racheter le mal que je lui ai fait... mais je ne
le puis pas!... Pourquoi ne suis-je pas un pauvre ouvrier comme vous?
Pourquoi cet argent maudit se trouve-t-il entre nous, si ce n'est pour
m'empêcher de vous faire triompher de la calomnie en vous élevant
au-dessus d'elle? Ah! ciel, je suis fou de colère et de chagrin. Ma
tête tourne... Je ne sais plus ce que je dis!
Herman s'était levé et avait pris la main du vieillard.
--Maintenant, père Wouters, adieu! murmura-t-il les larmes aux yeux.
Je m'en vais: vous ne me reverrez plus.
--Monsieur Herman, nous nous comprenons bien, n'est-ce pas, plus
jamais?
--Non, plus jamais... Je vais me marier avec une demoiselle de la
haute noblesse. Priez Dieu pour moi, père Wouters, afin que, dans ce
brillant mariage, il me fasse retrouver quelques miettes du bonheur,
de la paix de l'âme que me fait perdre cette douloureuse séparation.
Il se dirigea vers la porte d'un pas ferme et résolu; mais là il
s'arrêta et regarda le charpentier d'un air suppliant, comme pour lui
demander quelque chose.
--Soyez généreux, répondit le vieillard à cette prière muette;
épargnez-leur cette triste émotion.
--Un mot, un seul mot!
--Les larmes de deux pauvres femmes changeraient-elles quelque chose
à la fatalité qui pèse sur nous?
--Non, vous avez raison, maître. Adieu! Adieu! Et, étouffant un cri
de désespoir, Herman Steenvliet sortit de la maison en courant et
reprit le chemin creux, sans remarquer deux ou trois paysans qui
l'épiaient et qui le suivirent des yeux en échangeant de grossières
plaisanteries.
X
Herman Steenvliet, le cœur plein d'angoisse et de chagrin, marchait
dans le chemin creux qui devait le conduire à Loth, près de la
station de chemin de fer; mais, arrivé là, il se sentit un tel
dégoût pour la société des hommes, et un tel besoin de solitude,
qu'il résolut d'aller à pied jusqu'à Bruxelles, en suivant les
bords du canal de Charleroy.
En chemin il s'arrêtait souvent, secouant la tête, se parlait tout
haut à lui-même et se faisait violence pour retenir les larmes qui
voulaient à chaque instant jaillir de ses yeux.
Sa conscience l'accusait; il comprenait fort bien que l'honneur et
la bonne réputation de Lina resteraient compromis, car au village
surtout, les souillures que la calomnie répand sur ses victimes sont,
de leur nature, ineffaçables. Lui, Herman, avait prévu le mal et
l'avait redouté; par égoïsme ou par faiblesse il avait continué
ses visites, et conséquemment c'était par sa faute que son amie
d'enfance allait rester méprisée et blâmée. C'est ainsi qu'il
avait récompensé ces braves gens de l'amitié désintéressée
qu'ils lui avaient témoignée.
Cette conviction lui était extrêmement pénible. Il se creusait le
cerveau à chercher un moyen de défendre Lina contre les soupçons
injurieux des gens du village; mais son esprit restait stérile.
Considérant que tout ce qu'il pouvait tenter aurait pour unique
résultat de provoquer des calomnies nouvelles et plus odieuses
encore contre l'innocente jeune fille, il devait se soumettre avec
résignation à la fatalité qui pesait sur lui.
Il ne reverrait plus jamais Lina Wouters; tout était rompu entre elle
et lui; leurs relations ne devaient jamais se renouer.
Ah! il mesurait maintenant toute l'étendue, toute la puissance de son
amour pour la naïve compagne de son enfance, et il s'en effrayait. Et
quoique le serment de fidélité qu'il allait jurer au pied des autels
à une autre femme lui fît un devoir devant Dieu d'oublier Lina, il
sentait bien, hélas! qu'il ne le pourrait pas. Ah! si les millions de
son père ne s'élevaient pas entre lui et la victime de son égoïste
imprudence, s'il était pauvre, avec quelle joie triomphante il
élèverait Lina au-dessus des atteintes de la calomnie! Mais il ne
pouvait pas y penser: il ne pouvait pas se soustraire à son triste
sort; il fallait qu'il devînt l'époux de Clémence d'Overburg.
Ces douloureuses pensées tourbillonnaient dans son esprit et lui
faisaient saigner le cœur.
Lorsqu'il arriva enfin chez lui, il était tout à fait abattu et
découragé. Il monta à sa chambre, se laissa tomber dans un fauteuil
et resta là, le regard fixe, perdu dans le vide, luttant contre
l'obsession de l'image de Lina qu'il voyait constamment devant lui,
tantôt les yeux pleins de larmes, tantôt souriant du plus doux
sourire.
Pour échapper à cette vision, il sortit de nouveau et alla se
promener très loin sur la route de Tervueren; mais rien n'adoucit
sa douleur, et plus cette lutte contre les arrêts du sort se
prolongeait, plus profondément s'enracinait en lui la conviction que
rien au monde n'était assez puissant pour affaiblir dans son cœur la
sentiment qui l'enchaînait à Lina Wouters.
Durant trois jours, il resta en proie aux luttes intérieures les plus
pénibles sans parvenir à déterminer clairement ce qui lui restait
à faire. Mais le quatrième jour, après de longues heures passées
dans sa chambre à réfléchir et à méditer, il se leva tout à
coup, l'œil brillant d'une ferme résolution:
--C'est décidé: attendre plus longtemps ne servirait de rien, Que
mon sort s'accomplisse! Mon pauvre père croira que je l'attriste sans
hésitation et sans pitié. Ah! s'il pouvait lire dans mon cœur! Ce
qu'il désire voir se réaliser lui est inspiré par son affection
pour moi, je le sais bien. Mais il se trompe. Je ne peux pas
consentir à être pendant toute ma vie la victime d'une erreur de
sa tendresse... et, lors même que je le voudrais, je demeurerais
impuissant contre une chose qui est plus forte que ma volonté...
L'argent est le tyran qui me condamne à l'avenir le plus amer; eh
bien, je veux, en ce qui me concerne, briser ce sceptre infernal;
je serai pauvre, peut-être, et obligé de gagner mon pain en
travaillant; mais libre, du moins, et maître de mon cœur et de mes
actions.
En prononçant ces paroles à voix haute, il descendit rapidement et
entra sans frapper dans le cabinet de son père.
--Ah! ah! on vous voit donc à la fin! lui dit joyeusement M.
Steenvliet. Que diable, mon fils, où donc êtes-vous toute la
journée? Je vous ai à peine entrevu deux ou trois fois depuis le
commencement de la semaine.
--Mon père, j'ai à vous parler d'une affaire importante, répondit
le jeune homme. Je vous en prie, ayez la bonté de m'écouter avec
calme.
--Quelle mine sérieuse vous avez, Herman! Vous piquez ma curiosité.
Il ne s'agit pas de votre prochain mariage?
--Si, mon père.
--Mais sur ce point, il n'y a plus rien à dire. Parlez, cependant.
Quelque nouvel enfantillage?
--Jugez-en, mon père. Depuis quatre jours j'ai la tête en feu;
depuis quatre jours j'ai la fièvre, mes nerfs sont tendus à se
rompre, parce que je m'effraye à l'idée de vous déplaire et de vous
faire du chagrin; car, je le reconnais, vous êtes bon pour moi, vous
m'aimez, et dans tout ce que vous faites vous n'avez en vue que mon
bien-être, tel que vous le comprenez, du moins.
--Ah çà! qu'est-ce que tout cela signifie? Vous n'allez pas pleurer,
n'est-ce pas?
--Non, mon père, mais je m'efforce de vous faire comprendre que je
vous suis reconnaissant et que je vous respecte...
--Je le sais bien, mon garçon. Laissez là ces détours, et allez
droit au but. Que désirez-vous? De l'argent?
--Non; je veux vous faire part d'une résolution, d'une immuable
résolution que j'ai prise.
--Immuable! Nous verrons bien. J'écoute.
Le jeune homme hésita et parut rassembler ses forces. Il dit enfin
d'un ton décidé:
--Mon père, je n'épouse pas mademoiselle d'Overburg.
--Ne l'avais-je pas deviné? s'écria l'entrepreneur. Vous voilà
encore une fois! De pareilles hésitations sont peut-être naturelles;
mais elles ne sont certainement pas sérieuses. Quand il en sera
temps, vous vous estimerez heureux de pouvoir donner le nom d'épouse
à la noble demoiselle Clémence.
--Croyez là-dessus ce qu'il vous plaira, mon père, mais je vous
déclare que jamais, non jamais, je n'accepterai la main de Clémence
d'Overburg.