Le lendemain, en causant avec son père de ce dîner de cérémonie,
Herman décrivit l'étrange et blessante conduite des nobles convives
à leur égard, et s'efforça de le convaincre que s'il épousait
mademoiselle d'Overburg, ce mariage l'exposerait pendant toute sa vie
aux mêmes humiliations. Quant à Clémence elle-même, il n'avait
aucun mal à dire d'elle. Elle paraissait être, en effet, une douce
et aimable fille; mais quel que pût être son sentiment actuel
relativement à cette union, plus tard elle la regretterait comme une
irréparable erreur.
Toutes ses raisons, si fondées qu'elles fussent, restèrent sans
effet sur l'esprit de son père, qui, toujours également heureux et
fier de la réception qu'on lui avait faite, était devenu aveugle
pour tout ce qui pouvait jeter une ombre sur son horizon, et il
ne voyait que le brillant avenir réservé à son fils. Herman
n'allait-il pas, en qualité de membre de l'antique maison des
Overburg, vivre sur un pied d'égalité avec des barons et des comtes?
L'orgueilleux père le croyait du moins, et c'était pour lui le seul
point intéressant; tout le reste lui importait peu, et il expliquait
l'hésitation d'Herman par ce sentiment naturel à tout jeune homme au
moment où il va échanger sa liberté contre l'état de mariage.
En tous cas, les millions paternels préserveraient Herman de toute
humiliation, et avec une charmante et douce fiancée comme Clémence,
il lui paraissait impossible que son fils ne fût pas heureux.
Herman reconnut en lui-même que rien ne pourrait détourner son père
de son idée préconçue, et que tous les efforts qu'il pourrait
faire pour y parvenir n'auraient d'autre résultat que de l'attrister
inutilement. Il cessa donc de lui faire des objections, et l'assura
que malgré tout il se soumettrait à son désir, et ne refuserait pas
la main de Clémence.
Son père le remercia par une énergique et tendre poignée de main.
Quelques jours plus tard, le baron d'Overburg rendit visite à
M. Steenvliet pour lui apprendre qu'il avait conduit Clémence au
château d'une de ses tantes dans les environs de Liège, et qu'elle
y resterait jusqu'à ce que son parrain, le marquis de la Chesnaie,
revînt de Monaco.
Cette nouvelle surprit l'entrepreneur et lui inspira de la méfiance;
mais le baron lui fit comprendre que le départ de Clémence n'était
pas seulement exigé par les convenances, mais qu'il était même
nécessaire pour la bonne réussite de leurs projets. En effet, si
leurs intentions relativement au mariage de leurs enfants devaient
être connues avant le retour du marquis, celui-ci s'en trouverait
peut-être blessé, et en tout cas cela lui déplairait fort. Si
Herman faisait des visites répétées au château d'Overburg, il
serait impossible de cacher le secret aux domestiques. D'ailleurs, les
rencontres d'Herman et de Clémence, pendant qu'ils étaient encore
obligés de se taire sur l'unique chose qui les préoccupait, ne
pouvaient être que contraintes et par conséquent pénibles. Ils se
reverraient avec d'autant plus de plaisir quand le consentement du
marquis leur donnerait toute liberté de parler de leur futur mariage.
Comme M. Steenvliet avait une confiance sans bornes dans la loyauté
du baron, il se laissa facilement convaincre. L'éloignement
momentané de Clémence lui apparaissait même comme une circonstance
favorable; car de cette façon son fils n'aurait plus de nouveaux
griefs qui le feraient hésiter dans ses bonnes résolutions.
Herman ne se montra ni étonné, ni attristé de l'absence de la jeune
fille. Le père et le fils résolurent donc unanimement d'attendre
patiemment et avec confiance le retour du marquis. Trois ou quatre
semaines seraient d'ailleurs bien vite passées.
Herman n'allait au Club que tous les deux jours, n'y consommait
presque rien, et rentrait au logis très tôt dans la soirée.
A la fin de la première semaine, le fils du banquier Dalster l'invita
à venir, au château de son père, admirer un jeune poulain de grande
espérance, invitation qu'Herman accepta avec empressement et même
avec joie. Plus d'une fois déjà il s'était senti porté à aller
voir encore une fois Jean Wouters et sa famille; mais la crainte
d'être indiscret, d'abuser de leur accueil amical,--peut-être
la conscience du danger qu'il pouvait faire courir à la bonne
réputation de Lina,--l'avait toujours retenu. Mais maintenant,
croyait-il, l'invitation de M. Dalster lui offrait une occasion
plausible.
Au jour fixé, il descendit à Loth, et se dirigea par des chemins
détournés vers le château du banquier, pour éviter de passer
devant l'_Aigle d'or_.
Après avoir admiré le beau poulain et les autres chevaux dans les
belles et vastes écuries de M. Dalster, il trouva un prétexte pour
quitter le château.
Son intention, telle qu'il se l'avouait à lui-même, était
uniquement de dire en passant un petit bonjour à la veuve Wouters
et à sa fille... mais lorsqu'il se présenta dans leur demeure,
l'accueil amical qu'il y reçut lui fit bientôt oublier sa
résolution.
Durant près de deux heures il resta là, toujours prêt à s'en
aller, et toujours retenu par la douce et gaie causerie de Lina.
De quoi parlait-elle si joyeusement, ce qui le faisait rire de si
bon cœur, quel sentiment était la source de la bonne humeur et du
contentement qui brillaient dans leurs yeux serait chose difficile à
expliquer. Ils ne le savaient pas eux-mêmes. Pour Lina, c'était
sans doute la présence du compagnon des jeux de son enfance, et la
conviction flatteuse que lui, qui l'avait sauvée un jour de la mort,
serait à son tour sauvé d'un grand danger par ses conseils à elle,
la pauvre fille de paysans. Aussi se montrait-elle on ne peut plus
aimable envers lui, pour lui donner le courage de persévérer, et
pour l'armer contre l'entraînement de plaisirs bruyants.
Pour Herman, ce n'était pas autre chose que le besoin, qu'il
éprouvait au fond du cœur, de revivre par le souvenir les beaux
jours de son heureuse enfance. Ces gens simples, leur bonté naïve,
leur langage sans apprêt, l'humble petite maisonnette, le verger,
l'étable; tout ce qu'il voyait, entendait là, lui parlait du temps
où son grand-père et sa mère étaient encore de ce monde, et où
le monde lui apparaissait, à lui, l'innocent enfant gâté par cette
double affection, comme un paradis que des images ne devaient jamais
assombrir.
Il n'était donc nullement étonnant qu'Herman eût inventé, trois
jours plus tard, un nouveau prétexte pour leur rendre visite; et que
ces visites devinssent de plus en plus fréquentes sans que personne,
pas même le vieux charpentier, y vît le moindre mal.
Herman Steenvliet, au contraire, avait compris dès sa seconde visite,
qu'il pouvait compromettre la bonne réputation de Lina, si quelqu'un
remarquait qu'il venait si souvent dans la petite maison de Jean
Wouters. Aussi, désireux de préserver la jeune fille de ce danger,
il avait calculé avec le plus grand soin les moyens de tenir ses
visites aussi cachées que possible.
Tantôt il allait en chemin de fer jusqu'à Ruysbroeck, à Loth ou à
Hal, choisissait rarement le même chemin pour se rendre à la demeure
de Jean Wouters et épiait, à cet effet, le moment où il n'y avait
personne dans les environs. Il lui était très facile d'atteindre ce
but, parce que des chemins creux très profonds coupaient la campagne
de tous les côtés.
Il croyait en toute sincérité n'être poussé à prendre ces
précautions que par la crainte de voir son amie d'enfance compromise
par ses visites réitérées, si elles étaient connues, et d'être
privé lui-même, par le fait, du calme et doux plaisir qu'il
éprouvait à se trouver dans la société de ces gens simples...
Mais dans le courant de la troisième semaine, une lumière
inquiétante se fit dans son esprit, non pas tout à coup, mais petit
à petit, insensiblement, et pour ainsi dire malgré lui, car bien
qu'il essayât de se dissimuler la vérité à lui-même, le
bandeau lui tomba des yeux... Non, ce qui l'attirait avec une force
irrésistible vers la maisonnette de Jean Wouters, ce n'était pas
seulement l'accueil amical des habitants; ce qui faisait battre son
cœur sous le pur regard de Lina, ce n'étaient pas seulement ses
souvenirs d'enfance; un autre sentiment, plus intime, plus profond,
plus puissant, avait envahi son âme. Il ne pouvait le méconnaître,
sa conscience le lui criait tout haut: il aimait Lina.
Sous l'influence de cette découverte, il passa plusieurs jours dans
un grand trouble d'esprit; il marchait la tête basse, soupirant et
tremblant, et luttant contre cette idée pénible que le devoir lui
commandait de cesser désormais ses visites chez le vieux charpentier.
En effet, quelles conséquences une pareille inclination pouvait-elle
amener? La bonne renommée, l'honneur de l'innocente jeune fille
compromis, son angélique bonté récompensée par une tache
ineffaçable, et peut-être la paix de son cœur troublée pour
jamais.
Il se disait bien parfois en lui-même qu'il renoncerait volontiers
à tout, à l'héritage de son père et à la considération du monde,
pour pouvoir faire de Lina sa femme, et pour pouvoir passer sa vie
avec elle dans la solitude et l'obscurité... Mais ce n'était
qu'un vague souhait de son cœur, et il le refoulait chaque fois en
lui-même avec un sourire amer.
Car il n'y fallait point penser. Lui, l'héritier de plusieurs
millions, qui devait se marier avec une jeune fille de haute
naissance, oserait-il jamais exprimer le désir d'épouser la fille
d'un pauvre artisan? Le moindre mot sur ce sujet ferait éclater son
père d'une légitime colère, et le rendrait probablement malade...
Et combien serait-il raillé et plaisanté, ce pauvre père, par ses
amis et connaissances, qui savaient tous parfaitement que l'ambition
et l'orgueil de sa vie entière était l'élévation de son fils
unique.
Non, non, il n'y avait pas d'hésitation possible; le devoir
était évident. Si quelqu'un devait souffrir, cruellement souffrir
peut-être à cause de l'erreur de ses sens, ce serait lui seul,
lui Herman. Heureusement pas un mot, pas un geste de sa part,--il le
croyait du moins--ne pouvait avoir trahi le secret de son âme; il
était donc libre de tenir ce secret caché pour tout le monde et pour
toujours.
Sa résolution était irrévocablement prise: il ne retournerait plus
à la maisonnette de Jean Wouters; il attendrait patiemment le retour
du marquis de la Chesnaie, accepterait Clémence pour femme, et, dans
sa nouvelle situation, il oublierait insensiblement le sentiment qui
lui tenait si fort au cœur.
Il persista dans cette bonne résolution bien que d'autres idées
vinssent continuellement l'assaillir et que l'image de Lina, qu'il
s'efforçait vainement de chasser, fût toujours devant ses yeux.
Ah! combien la victoire est difficile à remporter dans ces
luttes contre notre propre cœur! Le pauvre jeune homme résista
courageusement pendant quatre jours, au bout desquels son énergie et
sa volonté succombèrent sous l'attraction irrésistible.
Ne plus revoir Lina, jamais, jamais, plus une seule fois, cela était
au-dessus de ses forces: mais il se dissimula à lui-même sa défaite
et essaya de rassurer sa conscience par la certitude que, s'il voulait
retourner encore une fois à la maisonnette de Jean Wouters, c'était
uniquement pour colorer son éloignement de l'un ou de l'autre
prétexte aux yeux de ces braves gens, et en même temps pour prendre
définitivement congé d'eux. Il ne pouvait pas décemment, après
avoir été accueilli avec tant d'amitié et de cordialité,
s'éloigner tout à coup sans adieu et sans un seul mot d'explication.
A la suite de cette résolution nouvelle, il monta en chemin de fer et
descendit à la station de Loth.
A peine avait-il marché pendant quelques minutes dans le chemin
creux, qu'il s'arrêta en secouant la tête d'un air pensif. Qu'est-ce
qui le faisait hésiter ainsi tout à coup? Pourquoi son cœur
battait-il si violemment? Pourquoi frissonnait-il comme un coupable?
Ah! il le sentait bien: Lina n'était plus la même pour lui; elle
n'était pas seulement la compagne des jeux de son enfance, dont la
présence était pour lui la source des plus doux souvenirs de son
passé; non, c'était une femme pour laquelle il nourrissait une
secrète mais puissante affection; ses yeux, sa réserve, sa timidité
même ne trahiraient-ils pas ce qui se passait dans son cœur? Et
comment supporterait-il maintenant le clair regard de la jeune fille?
Retourner sur ses pas?... Il ne pouvait pas s'y décider. Il y avait
déjà six jours que les braves gens ne l'avaient plus vu. Sans
doute ils étaient inquiets et se demandaient les motifs de sa
longue absence; il ne pouvait pas se dispenser d'aller les rassurer.
D'ailleurs il y avait un moyen de prévenir toute impression
désavantageuse; c'était de prétexter qu'il était très pressé,
d'abréger sa visite autant que possible, et de ne pas même consentir
à prendre un siège.
Il poursuivit rapidement son chemin sous l'influence de ces idées, et
il approcha bientôt de la demeure du père Wouters.
Lina était dans le jardinet devant la maison, près du puits; elle
était occupée à puiser de l'eau. A peine eut-elle aperçu le
jeune homme, qu'elle leva les bras et se mit à battre des mains si
joyeusement que sa mère accourut au bruit. Elle aussi accueillit
Herman avec les plus vives démonstrations de joie.
--Entrez, entrez donc, monsieur Herman Steenvliet, dit la veuve en le
prenant familièrement par le bras. Ah! que vous nous avez inquiétés
en restant si longtemps sans venir nous voir et sans nous donner de
vos nouvelles! Lina était bien triste depuis deux ou trois jours.
--Triste? De mon absence? murmura Herman.
--Oui, certes, fort triste, répondit la jeune fille, Nous craignions
que vous ne fussiez tombé malade. Pensez donc, monsieur Herman,
nous avons prié pour vous tous ensemble; mais Dieu soit loué! notre
inquiétude n'était pas fondée. Vous n'avez pas l'air malade du
tout; cela me rend si joyeuse que j'ai des envies de chanter.
--Ce n'est pas seulement l'incertitude au sujet de votre santé
qui nous rendait inquiètes, ajouta la veuve. Une autre idée nous
effrayait; grand-père supposait que vous vous étiez encore une fois
laissé... comment dirai-je... entraîner à l'_Aigle d'or_ par ces
jeunes messieurs qui... Vous me comprenez bien, n'est-ce pas, monsieur
Steenvliet?
--En effet, mes bons amis, je vous comprends, dit le jeune homme
avec un sourire de reconnaissance. Heureusement vos craintes étaient
également mal fondées sous ce rapport-là. Je ne sais comment
expliquer cela, mais vos bons conseils, vos paroles d'encouragement,
votre douce compagnie m'ont inspiré un profond dégoût pour ces
dissipations et ces plaisirs bruyants. Quoi qu'il advienne de moi par
la suite, je n'oublierai jamais que c'est vous qui, par votre amitié
désintéressée, m'avez détourné du chemin du vice où sans cela je
me serais perdu définitivement...
--Aussi, monsieur Herman, vous ne pouvez plus rester si longtemps sans
venir nous voir, interrompit la jeune fille. Quand nous restons
tant de jours sans vous voir, il nous vient tout de suite des idées
noires, des inquiétudes. Si vous vous laissiez entraîner de nouveau
à l'_Aigle d'or_ par vos riches amis, quel malheur!
--Si ce n'est que cette crainte qui vous fait désirer ma présence,
soyez pleinement rassurée, Lina. Mais aujourd'hui je suis venu
pour...
--Ce n'est pas cette crainte seule, répliqua la mère Wouters.
Avouez-le franchement, Lina: dès que deux ou trois jours se sont
passés depuis la dernière visite de M. Steenvliet, nous ne savons
plus ce qui nous manque. Nous allons constamment sur la porte pour
voir s'il ne vient pas, et nous ne parlons que de vous, Monsieur. Vous
êtes si bon, vous avez tant d'esprit, et l'on a tant de plaisir à
vous entendre parler! Dans notre solitaire et tranquille existence,
votre présence n'est pas seulement un grand honneur, c'est aussi un
grand bonheur pour nous. Ah! si vous deviez tout à coup cesser de
venir ici, il me semble que nous le regretterions longtemps.
Herman avait eu sur les lèvres l'annonce d'une séparation
définitive, et il avait déjà commencé à prononcer les premiers
mots d'adieu, mais la force lui manqua pour affliger si cruellement
ces braves gens. Vaincu, il se laissa tomber sur la chaise qu'on lui
offrait vainement depuis qu'il était entré, et écouta, avec une
délicieuse émotion, les témoignages d'amitié et de dévouement
dont les deux femmes l'accablaient à l'envi.
D'abord il répondit aux questions pleines de sollicitude de la jeune
fille, qu'en effet il se sentait un peu indisposé, et qu'il avait
un gros mal de tête, il ne pourrait donc pas rester longtemps;
d'ailleurs, des affaires urgentes le rappelaient à la maison.
Mais sa volonté et son courage ne résistèrent pas au charme magique
de l'aimable conversation de Lina. L'innocente fille, pensait-il, ne
pouvait pas soupçonner ce qui le troublait si profondément en sa
présence. Il n'y avait donc pas de danger immédiat. S'il ne
trouvait pas la force de lui dire de vive voix adieu pour toujours, il
chercherait un autre moyen, dût-il le lendemain écrire une lettre à
ce sujet à Jean Wouters.
Bientôt il eut oublié complètement ses bonnes résolutions, et
se livra sans arrière-pensée au bonheur de regarder et d'écouter
encore une fois Lina aussi longtemps que possible. C'était la
dernière, pensait-il.
C'est ainsi qu'il se fit que deux grandes heures s'étaient déjà
passées avant que Herman songeât à quitter ces braves gens.
Il se leva et hésita un instant: l'idée lui venait encore une lois
de leur déclarer qu'à son grand chagrin il se voyait contraint de
leur dire adieu pour longtemps; mais Lina et sa mère l'empêchèrent
d'exprimer son intention, en le suppliant toutes deux de ne plus
rester plusieurs jours sans venir les voir. Elles lui demandèrent
avec de si vives instances de leur épargner ce chagrin, que Herman,
retombant dans sa précédente irrésolution, s'en alla en balbutiant
une promesse vague de donner satisfaction à leur ardent désir.
Lorsqu'il eut dépassé la haie qui servait de clôture au petit
jardinet devant la maison, il remarqua avec une certaine surprise un
homme qui se tenait caché derrière un des arbres du chemin, et qui
paraissait l'espionner.
Cette supposition le blessa et l'effraya en même temps; il marcha
droit à l'homme qui se cachait ainsi, pour lui demander compte de sa
hardiesse. Mais l'homme en le voyant venir, poussa un grand éclat
de rire, et s'enfuit à toutes jambes dans la direction du village.
Herman avait reconnu dans cet espion Pauw le tortu, le domestique de
l'_Aigle d'or_. Il en fut très contrarié, car il devinait ce qui
s'était passé, et il prévoyait ce qui allait se passer encore.
Quelqu'un devait avoir remarqué ses visites dans la maison de Jean
Wouters, et cela était probablement venu aux oreilles du père Mol,
l'aubergiste. Celui-ci, aigri contre Herman Steenvliet parce qu'il ne
voulait plus venir à l'_Aigle d'or_, avait envoyé son garçon pour
s'assurer de la vérité de la nouvelle.
Quelle en serait maintenant la conséquence? Mol et ses filles
ne pouvaient pas se venger sur lui; il était au-dessus de leurs
atteintes. Mais Lina, la pauvre Lina? Combien il leur serait facile
de ternir la réputation de la noble et pure jeune fille par de
méchantes insinuations et des faux bruits.
Et que pouvait-il, lui, l'unique cause du tout le mal, que pouvait-il
pour défendre son innocente amie contre la calomnie? Rien, hélas?
Ces pénibles pensées lui gonflaient le cœur. Ce fut en soupirant
tout bas et en se plaignant de son sort, qu'il s'éloigna et disparut
entre les hauts escarpements du chemin creux.