Le jour fixé pour le dîner au château était enfin venu.
Le temps ne paraissait guère favoriser cette fête, car tandis que
tout le monde au château était occupé,--les valets et les servantes
à la cuisine, les jeunes filles à leur toilette,--la pluie tombait
dru au dehors. On était à la fin du mois de mai; après quelques
jours des premières chaleurs de l'été, le ciel s'était couvert et
chargé d'électricité, et depuis l'aube, de gros nuages d'un noir
menaçant passaient, signalant leur passage par des roulements de
tonnerre ou par des averses.
Vers cinq heures de l'après-midi, le baron d'Overburg se tenait avec
sa femme, son fils Alfred et ses cinq filles,--parmi lesquelles il
y en avait deux presque encore enfants,--dans un salon du château,
prêts à recevoir leurs invités.
Trois de ceux-ci étaient déjà présents: le chevalier de Saintenoy,
le comte de Elsdorp et la douairière Van Langenhove; les deux
derniers si vieux, si maigres et si ridés, qu'en additionnant
leurs âges ils ne devaient pas compter moins d'un siècle et demi.
Cependant, malgré leur taille au-dessus de la moyenne, ils marchaient
la tête droite. Il y avait dans leurs paroles et dans leurs gestes
quelque chose de solennel, et lors même qu'on les eût revêtus
d'une défroque de mendiants, encore leur regard ferme et fier et la
dignité hautaine de leur attitude les aurait fait reconnaître pour
des gens de haute naissance.
Quant au chevalier de Saintenoy, il était impossible de deviner
son âge. Peut-être portait-il le poids de douze lustres; mais sa
chevelure était noire, grâce aux inventions de la chimie moderne, et
peut-être comprenait-il, comme certaines femmes, l'art de se donner
les apparences d'une interminable jeunesse. Cet homme n'avait jamais
été marié; il avait laissé échapper toutes les occasions, si
avantageuses qu'elles fussent, et toute sa vie s'était passée à
papillonner autour des femmes mariées et des jeunes filles. Aussi lui
avait-on donné le sobriquet de «voltigeur».
Et il le méritait bien, ce sobriquet, car même ici, où chacun se
tenait prêt avec une certaine gravité à recevoir les invités, le
chevalier de Saintenoy ne pouvait pas se tenir un moment tranquille.
Il allait d'une dame à l'autre, s'inclinant jusqu'à terre, même
devant les petites filles, les accablant de fadeurs et de compliments
banals, pirouettait comme un danseur sur ses talons, et s'arrêtait
devant les glaces pour s'admirer, la main sur la hanche gauche, comme
s'il portait une épée.
Un valet en livrée bleu et rouge ouvrit la double porte du salon et
annonça:
--Monsieur le marquis de Hooghe!... Monsieur le baron Van Moersbeke!
Les gentilshommes annoncés firent leur entrée, s'inclinèrent devant
chacune des personnes présentes en murmurant les saluts d'usage,
prirent place dans le cercle, et échangèrent quelques paroles
avec leurs voisins. Ils étaient vieux et gris, et même l'un d'eux
semblait ployer sous le fardeau des ans tellement il était courbé.
Quelques instants plus tard le valet annonça le nom du chevalier Van
Dievoort.
Celui-ci entra en riant, donna une poignée de main à chacun
des nobles convives--qui visiblement, ne s'y prêtaient qu'à
contre-cœur,--leur souhaita le bonjour d'une voix retentissante,
frappa familièrement sur l'épaule du vieux marquis van Elsdorp, et
félicita le chevalier de Saintenoy de la noirceur de ses cheveux à
un âge aussi respectable.
Ce gentilhomme peu poli n'était pas le bienvenu, cela se voyait du
reste; mais il était un des plus proches parents, très riche et
célibataire. Il fallait donc lui faire bon visage et bon accueil,
quoique l'on n'eût pour lui que fort peu d'estime; car dans la vie
publique il faisait cause commune avec les ennemis de la noblesse, et
se vantait d'appartenir au parti populaire ou à la démocratie.
L'entrée du chevalier avait jeté comme un froid sur la noble
assemblée. Personne ne disait plus mot, et tous semblaient plus
ou moins embarrassés. Mais comme d'ailleurs, l'heure fixée était
déjà passée, on commençait à regarder M. d'Overburg comme pour
lui demander s'il n'était pas encore temps de se mettre à table.
--Messieurs, dit le baron, j'attends encore deux invités de
Bruxelles, M. Steenvliet et son fils.
--M. Steenvliet? Qui est-ce cela? murmurèrent les assistants, qui
n'avaient peut-être jamais entendu parler de l'entrepreneur ou qui
feignaient de ne pas le connaître.
--C'est un très estimable bourgeois, reprit M. d'Overburg, riche
de nombreux millions, et qui m'a rendu de grands services. Veuillez
prendre un peu de patience, Messieurs; ce retard m'étonne de sa part.
C'est un homme très exact, et je suis sûr que dans quelques instants
il sera ici.
Les invités ne répondirent rien; mais ils se mirent a parler entre
eux à voix basse de parvenus assez mal élevés pour faire attendre
des nobles, et de millions gagnés par des moyens suspects. Le
chevalier de Saintenoy, qui connaissait mieux M. Steenvliet qu'il
n'avait voulu en convenir d'abord, dit même à l'oreille de la
douairière que l'entrepreneur millionnaire avait commencé par
être un simple ouvrier, un maçon. Cette révélation, répandue
secrètement parmi les nobles convives, provoqua de leur part un
murmure d'indignation. Seul le chevalier Van Dievoort ne paraissait ni
étonné ni mécontent.
Enfin on entendit le bruit d'une voiture dans la cour, et bientôt
après le valet annonça:
--Monsieur Steenvliet père; monsieur Herman Steenvliet.
Le baron d'Overburg, pour épargner à ses nouveaux convives la
mortification d'un premier accueil peu favorable, marcha à leur
rencontre, leur serra cordialement la main, les introduisit dans
le salon, et les présenta à chacun de ses invités comme ses amis
particuliers.
M. Steenvliet s'excusa de son arrivée tardive; c'était, dit-il, la
faute d'un de ses valets d'écurie qui avait mal serré l'écrou d'une
des roues de sa voiture, ce qui leur avait presque causé un accident
en route: heureusement un maréchal-ferrant avait pu réparer le mal.
C'est ce qui les avait mis en retard.
L'entrepreneur, flatté et encouragé par les démonstrations
d'amitié de M. d'Overburg, parlait librement et à voix haute, et
racontait sa mésaventure avec beaucoup de paroles auxquelles les
autres ne paraissaient prêter que peu d'attention; il y en avait
même qui affectaient de regarder d'un autre côté, comme si
les explications du bourgeois enrichi leur étaient absolument
indifférentes.
Pendant ce temps, Herman regardait Clémence qui paraissait maladive.
Lorsqu'il l'avait saluée à son entrée, elle lui avait rendu son
salut d'une façon aimable, mais néanmoins très brève. Maintenant
elle tenait les yeux baissés et semblait éviter son regard. Elle
était visiblement confuse ou embarrassée, la pauvre jeune fille;
mais pourquoi? Craignait-elle, en présence de tous ses parents,
de laisser deviner le secret qui lui avait été si strictement
recommandé? C'était probablement là la cause, car Alfred lui-même
se tenait coi et réservé, comme s'il voulait dissimuler qu'il
connaissait particulièrement Herman et que depuis longtemps ils
étaient camarades de plaisir.
Sur un signe de la baronne la double porte de la salle à manger
s'ouvrit, et un maître-d'hôtel cria:
--Monsieur le baron est servi.
Avec une sollicitude qui s'expliquait facilement, madame d'Overburg
s'était tenue à côté de l'entrepreneur, et au moment de passer
dans la salle à manger, elle lui demanda son bras, avant qu'aucun
autre invité eût pu le prévenir.
Le cœur de M. Steenvliet se gonfla de joie et d'orgueil; il poussa
son fils en avant en lui disant que c'était à lui à conduire
mademoiselle Clémence dans la salle à manger.
Herman s'avança pour suivre le conseil de son père; mais le
chevalier de Saintenoy le prévint, et offrit le bras a Clémence au
moment même où Herman s'inclinait devant elle pour lui offrir le
sien. Pendant ce temps les autres invités avaient déjà ouvert la
marche: la douairière conduite par le comte Van Elsdorp, la sœur
puînée de Clémence par le baron de Moersbeke, puis le marquis de
Hooghe et le chevalier Van Dievoort.
Il ne restait plus personne qu'une fillette de douze ou treize ans
qui, lorsque Herman voulut lui offrir le bras, le laissa en plan et
courut en riant rejoindre les autres convives dans la salle à manger.
Chacun d'eux s'assit à la place que lui indiquèrent M. et madame
d'Overburg, et lorsqu'ils furent tous assis, voici dans quel ordre ils
étaient placés:
Au milieu de la table, à la droite de l'amphitryon, la douairière
Van Langenhove, entre celle-ci et l'une des jeunes demoiselles
d'Overburg, Herman Steenvliet. A la gauche du baron, l'entrepreneur,
une autre jeune fille et le chevalier Van Dievoort.
De l'autre côté de la table, en face de son mari, la baronne
d'Overburg avait à sa gauche d'abord le marquis de Hooghe, puis
Clémence et à côté de celle-ci le chevalier de Saintenoy,
surnommé le voltigeur. Les autres convives et les parents du baron
avaient pris place à table selon leur fantaisie.
Herman était donc assis en face de celle qui devait être sa
fiancée. Vu la distance qui les séparait, il n'était pas obligé,
par la bienséance, de causer beaucoup; mais il pouvait cependant, si
l'envie lui en prenait, échanger de temps en temps quelques paroles
avec elle, en élevant un peu la voix. Il comprenait les raisons et la
prudence de cet arrangement et il l'approuvait intérieurement.
Pour ce qui regarde M. Steenvliet, celui-ci se sentait transporté
au septième ciel. Assis à la droite du baron, il occupait la place
d'honneur avant tous les nobles invités présents à ce banquet.
Si le brillant mariage qu'il espérait pour son fils était une des
causes principales de la joie et de la fierté qui rayonnaient sur
son visage, d'autre part l'amour-propre flatté et la satisfaction
personnelle n'y étaient certes pas étrangers. Il était honoré
au-dessus de gentilshommes illustres par leur naissance, lui, l'ancien
ouvrier, enrichi par le travail. N'y avait-il pas de quoi être fier?
Le service commença. On ne parlait presque pas. Cela n'était pas
étonnant, d'ailleurs; la plupart des convives étaient de vieilles
gens, sérieux et naturellement réservés... et qui sait si
l'intrusion d'un parvenu et l'amitié que lui témoignait le baron,
ne les avait pas blessés et rendus muets? En tous cas, on n'a pas
l'habitude de causer beaucoup au commencement d'un dîner, si ce n'est
à voix basse avec ses voisins. La satisfaction de l'appétit a le pas
sur les attraits de la causerie.
Herman tournait souvent ses regards du côté de Clémence et il
épiait toutes les occasions de lui adresser la parole. Quand la
politesse ne permettait pas à la jeune fille de se taire, elle lui
répondait avec affabilité et le remerciait même d'un sourire, mais
ce sourire s'effaçait aussitôt, comme s'il n'était qu'une pénible
contraction nerveuse.
Pendant qu'Herman se demandait à part lui quelle pouvait être la
cause de cette singulière manière d'être, il remarqua, à son grand
étonnement, que mademoiselle Clémence, lorsqu'elle causait avec son
voisin le chevalier de Saintenoy, parlait beaucoup plus librement et
que le sourire ne disparaissait pas sitôt de ses lèvres.
Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier? Son cœur ne pouvait
cependant éprouver aucune sympathie pour ce vieux hobereau teint et
maquillé. C'était donc sa présence à lui, Herman. qui seule
la rendait confuse. Il le comprenait bien, et même il le trouvait
naturel, car la réserve et la discrétion qu'on leur avait imposées,
devaient être pour la jeune fille une pénible contrainte qui lui
enlevait, vis-à-vis de lui du moins, toute liberté d'attitude et de
langage.
Quant à lui-même, cette réserve obligée l'aurait peu gêné; mais
la conduite de Clémence à son égard le rendait également plus
ou moins confus, et il commençait à reconnaître que ce dîner de
cérémonie n'aurait rien de bien amusant pour lui.
Pour ne point paraître stupide ou mal élevé, il tenta d'adresser
une humble demande à sa voisine la fière douairière Van Langenhove.
Elle fit d'abord comme si elle ne l'entendait pas; puis elle lui
répondit d'un ton si bref et si sec, que le jeune homme, froissé, se
détourna d'elle et parut donner toute son attention aux plats que les
valets lui présentaient.
Ne sachant à quoi occuper son esprit, il se mit à regarder autour de
la salle à manger et à examiner tout ce qui s'y trouvait.
L'appartement était richement décoré, mais tout ce qui le
garnissait avait un cachet d'antiquité. Ni les tentures, ni
les rideaux, ni les tapis, ni les meubles, ni la garniture de la
cheminée, ni même le surtout et le service de table n'avaient la
forme du siècle actuel; rien de tout cela n'était moderne. Dans
le fond de la salle, entre quelques portraits de généraux, de
gouverneurs et de diplomates, brillait un trophée d'armes composé
d'épées, de boucliers, de casques, d'armures et de hallebardes,
dont l'aspect évoqua dans l'esprit d'Herman les merveilleux romans de
chevalerie qu'il avait lus dans sa première jeunesse.
Il reporta ensuite ses regards sur la table et lorsqu'il eut
également contemplé l'un après l'autre tous les convives, un
sourire aigre plissa le coin de ses lèvres. Il se dit en lui-même
qu'il se trouvait là dans un milieu où tous, les hommes et les
choses, appartenaient à un monde vieilli... Et c'est dans ce monde,
si antipathique à sa nature et à son origine, qu'il devrait passer
sa vie! Cette pensée le fit frémir: ce fut avec un sentiment de
tristesse qu'il reprit son couteau et sa fourchette pour découper le
morceau de faisan qu'on venait de lui servir.
Le dîner approchait insensiblement de sa fin et les nobles convives,
réchauffés par quelques verres d'un vin généreux, devenaient
plus communicatifs. Il y en avait même deux ou trois parmi eux qui
commençaient à parler si haut qu'on pouvait les entendre d'un bout
à l'autre de la table.
--Eh quoi! madame la douairière, s'écriait le marquis de Hooghe,
vous souriez et vous paraissez douter du sérieux de mes paroles!
Je répète et j'affirme encore que le comte du Wargnies, dont le
portrait pend à la muraille là, derrière moi, était l'ami intime
d'un de mes ancêtres. Ils portaient tous deux, comme pages d'honneur,
la traîne de la robe de l'infante Isabelle, à l'occasion de
son entrée solennelle à Bruxelles, en 1599. Je trouve cette
particularité dans les archives de ma famille.
--Eh bien, soit, marquis, je vous crois, répondit la douairière,
mais alors tous les deux auront assurément connu le comte Van
Langenhove, qui était attaché en qualité de Grand-Louvetier à la
cour de son royal époux, l'archiduc Albert.
L'affaire était en train maintenant. Chacun des nobles invités sut
conduire la conversation de telle sorte qu'elle lui fournît, comme
par hasard, l'occasion de mettre sur le tapis ses illustres aïeux. Le
chevalier prétendit qu'en 1542, à la bataille de Pavie, un Saintenoy
aida à faire prisonnier François Ier, roi de France.
Un comte Van Elsdorp avait été présent, en 1419, à l'assassinat de
Jean-sans-Peur, à Montereau.
Et, remontant plus haut encore dans l'histoire du temps passé, le
baron de Moersbeke soutint qu'en 1270, un de ses ancêtres avait été
au siège de Tunis avec saint Louis, et qu'il aida même à fermer les
yeux du roi, lorsque celui-ci fut emporté par la peste.
On raconta des exploits héroïques; on parla de services éclatants
rendus à la patrie, de batailles gagnées, de traités de paix
conclus, et de plus personne n'oublia de rappeler les illustres
alliances de sa race, pour prouver qu'il était en possession d'un
nombre respectable de quartiers de noblesse. Ils mettaient dans
le dénombrement de ces particularités tant d'amour-propre et
d'animation, qu'ils ne trouvaient ni le temps ni l'occasion de
parler d'autre chose, même pour les demoiselles, qui n'écoutaient
peut-être pas sans ennui cette leçon d'histoire et de généalogie.
M. Steenvliet, au contraire, semblait s'amuser beaucoup, et ne se
privait point, dans son imperturbable attention, de manifester
de temps en temps son approbation par de petits cris admiratifs.
L'amitié du baron d'Overburg et ses vins vieux l'avaient mis en belle
humeur.
Il n'en était pas de même de son fils: celui-ci, assis entre
la hautaine douairière,--qui se comportait comme si elle avait
complètement oublié qu'il était assis à côté d'elle,--et une
fillette, une enfant, qui paraissait avoir peur de lui, était dans un
grand embarras pour se donner une contenance. D'ailleurs, quoique les
causeurs ne le fissent certainement pas avec intention, tout ce qu'il
entendait était une désapprobation implicite, mais sévère, de
son futur mariage, et une pénible humiliation pour lui qui, en fait
d'ancêtres, ne pouvait en produire d'autres que son grand-père,
lequel avait été également un simple maçon.
Il remarqua que Clémence ne ressentait pas moins que lui les piqûres
que leur faisaient ces vantardises sur les naissances illustres et
les nobles alliances. La jeune fille, depuis le commencement de
cet entretien, était devenue beaucoup plus triste, malgré les
compliments flatteurs que ne cessait de lui adresser le cérémonieux
chevalier de Saintenoy. Herman entendit même Clémence répondre à
une question du chevalier, qu'elle ne se sentait pas très bien, et
qu'elle avait un peu mal à la tête.
Précisément le marquis de Hooghe venait de prétendre qu'il
pouvait prouver qu'un de ses ancêtres était monté sur les murs de
Jérusalem en même temps que Godefroid de Bouillon, lorsque le sire
Van Dievoort s'écria en riant:
--Bah! tout cela, c'est des sottes histoires! Que m'importe que mes
ancêtres aient ou n'aient pas été louvetiers, ambassadeurs ou
porte-queue de Charlemagne ou de Jacqueline de Bavière? On est ce
qu'on est, et non pas ce que d'autres ont été avant nous. Si l'un
de nous était venu au monde à Constantinople, il aurait certainement
été Turc. Nous, les Dievoort, nous sommes Bruxellois de père en
fils. En 1700, mes parents étaient encore tisserands. Mon grand-père
était, en 1740, doyen de sa corporation, et parce que sa grande
fortune lui permit de tirer d'embarras le prince de Kaunitz,
chancelier de Marie-Thérèse, l'impératrice lui octroya des lettres
de noblesse. Oui, oui, je descends d'une famille d'ouvriers, et je
m'en vante.
Un vif murmure de désapprobation accueillit cet étrange langage.
Ceux qui avaient quelque chose à attendre de la succession de M.
Van Dievoort se taisaient et dévoraient leur dépit. Mais ceux qui
étaient entièrement indépendants ne lui ripostèrent qu'avec plus
d'indignation.
--Dites tout ce que vous voudrez, répondit-il avec chaleur, les
mérites personnels sont les plus beaux titres de noblesse. Voici
M. Steenvliet, qui possède beaucoup de millions. Il a commencé par
être ouvrier... maçon, je crois. Eh bien, personne ne lui a rien
laissé; par sa propre intelligence, par son propre travail, il
a gagné sa grande fortune. C'est à des hommes tels que lui que
j'accorde surtout mon estime... et pour preuve, voici ma main,
monsieur Steenvliet, la main d'un véritable ami.
L'entrepreneur, touché jusqu'aux larmes, saisit la main qui lui
était tendue, et la serra avec reconnaissance.
Le dépit, l'indignation ou le regret se lisaient sur la figure de
tous les autres. Mais le sentiment des convenances les empêchait de
donner cours à leur colère à voix haute. La vieille douairière
grommelait à voix basse qu'on l'avait entraînée dans un affreux
piège; le comte Van Elsdorp murmurait que la place n'était pas
tenable pour un gentilhomme qui se respecte; M. d'Overburg était
confus et consterné.
Heureusement la baronne avait mieux conservé sa présence d'esprit.
Elle jeta un coup d'œil à travers la table, et voyant que l'on
était à la fin du dessert, elle se leva et pria les convives de la
suivre dans un autre salon pour prendre le café. Elle interrompit
ainsi cette conversation pleine de dangers.
Dans le salon, où le café était servi, le sire Van Dievoort fut
bloqué dans un coin par ses contradicteurs les plus acharnés et la
discussion parut y continuer, quoique sur un ton plus calme.
Madame d'Overburg fit asseoir sa fille près d'elle, et montra à
Herman un siège à côté de Clémence, en l'invitant d'un signe à y
prendre place.
Bien qu'il en eût peu d'envie, il obéit par politesse, et adressa,
avec une grande liberté d'esprit, quelques phrases banales à la
jeune fille.
D'abord elle parut frémir, et ce qu'elle répondit n'était pour
ainsi dire qu'un inintelligible murmure. Mais lorsqu'elle s'aperçut
que le fiancé qu'on lui destinait ne parlait que de choses
indifférentes, et qu'elle crut être assurée qu'elle n'avait
à redouter de sa part ni avances, ni paroles indiscrètes, son
inquiétude se dissipa complètement.
A partir de ce moment la jeune fille se montra fort aimable pour lui,
et parut prendre plaisir à sa conversation,--ou peut-être ne le
feignait-elle que par pure politesse.
Ce qu'ils se disaient ne signifiait pas grand'chose; ils parlaient
du mauvais temps, des prochaines courses de chevaux, du dernier
Longchamps et des modes nouvelles qu'on y avait remarquées.
Prenaient-ils plaisir à se trouver ensemble! Il eût été difficile
de le dire. Quoi qu'il en fût, il y avait près d'une demi-heure
qu'ils étaient en conversation suivie, lorsque la baronne jugea
probablement qu'il était temps d'interrompre poliment ce long
entretien qui pouvait blesser ses parents. Elle se leva et dit à
Clémence:
--Venez, ma fille, M. Herman nous excusera, la douairière nous a
déjà deux fois fait signe qu'elle a quelque chose à nous dire.
En achevant ces mots elle s'éloigna avec Clémence pour se rendre
auprès de la vieille madame Van Langenhove.
Herman comprit parfaitement ce que cela signifiait; on lui avait
accordé cette courte conversation avec sa future femme par
bienveillance, par condescendance pure; mais maintenant c'était
assez, il ne pouvait plus, sans inconvenance, causer avec Clémence de
toute la soirée.
Pour se donner une contenance au milieu de la noble compagnie, il
se tourna successivement vers Alfred, vers chacune de ses sœurs,
et même vers quelques-uns des vieux gentilshommes; mais tous lui
répondirent à peine par un oui ou par un non et se détournaient le
plus vite possible dès qu'ils le pouvaient sans se montrer grossiers.
Cela le blessa profondément et fit descendre comme un sombre nuage
sur son esprit; mais ce qui l'attristait plus encore, c'était de
voir que son père s'était laissé entraîner par M. Van Dievoort
à prendre part à la discussion sur la noblesse de naissance et les
mérites personnels. Il entendait même son père déclarer hautement
qu'il était fier d'avoir été un ouvrier; et il remarqua en même
temps que le comte Van Elsdorp, le marquis de Hooghe et la douairière
Van Langenhove, mécontents et dépités, rapprochaient leurs trois
vénérables têtes comme pour comploter quelque chose.
Le comte sortit du salon presque à la dérobée, et rentra de même
un instant après.
Quelques minutes plus tard un valet ouvrit la porte et annonça:
--Les voitures de M. le comte, de M. le marquis et de madame la
douairière sont avancées.
Le baron d'Overburg pâlit. C'était une conspiration pour lui faire
sentir qu'il avait eu tort de réunir ses parents avec des gens de
basse extraction et de mauvais esprit. Néanmoins, par politesse, il
s'efforça de retenir le comte et le marquis, et eux, par convenance,
exprimèrent le sincère regret qu'ils éprouvaient de devoir le
quitter si tôt; mais la pluie, l'obscurité, l'orage qui menaçait
et le mauvais état des chemins, les forçaient de prendre congé plus
vite qu'ils n'auraient voulu.
Et en effet, après avoir serré la main à tout le monde, excepté
au sire Van Dievoort, à M. Steenvliet et à son fils, qu'ils se
bornèrent à saluer d'un simple mouvement de tête, ils sortirent
du salon... Quelques minutes après un bruit de roues roulant sur le
pavé annonça que les voitures s'éloignaient du château.
Le baron d'Overburg prit M. Steenvliet à part pour le convaincre que
les paroles imprudentes de M. Van Dievoort était la seule cause du
brusque départ de ses orgueilleux parents. Il n'eut pas beaucoup de
peine à persuader l'entrepreneur, car celui-ci se sentait si heureux
et si fier de sa belle soirée, passée au milieu de convives d'une
naissance illustre, qu'il eût supporté de bien plus graves offenses
sans pouvoir ou sans vouloir les remarquer.
Pendant ce temps Herman, à la clairvoyance duquel rien n'échappait,
se tenait dans un coin, réfléchissant à tout ce qui venait de se
passer. Il souriait lorsque quelqu'un lui adressait la parole; il
causa même un court instant; mais il avait la honte et l'amertume au
fond du cœur.
En ce moment le valet cria de nouveau:
--La voiture de M. le baron de Moersbeke est attelée.
Pendant que chacun s'approchait de ce gentilhomme pour lui souhaiter
un bon retour et lui manifester le regret de le voir partir de si
bonne heure, Herman rejoignit son père et lui dit tout bas:
--Il est temps que nous partions d'ici, mon père; tout le monde s'en
va; nous ne pouvons pas rester les derniers, cela ne serait ni poli,
ni digne. Je vous en prie, permettez-moi de faire atteler notre
voiture.
L'entrepreneur fit d'abord quelques objections, mais il se laissa
bientôt persuader, et donna à son fils l'autorisation demandée.
--Vous aussi, mon bon monsieur Steenvliet, vous voulez déjà nous
quitter? lui dit le baron d'Overburg. Cela me fait beaucoup de
peine, croyez-le bien. Mais vous avez peut-être raison. Des éclairs
commencent à briller à l'horizon; il y a un nouvel orage dans l'air.
Mais il est encore bien loin, et vous pourrez être chez vous avant
qu'il éclate.
M. Steenvliet et son fils prirent congé, Clémence tendit la main
à son futur, et lui souhaita le bonsoir d'un air fort aimable.
Peut-être était-ce seulement la joie de le voir partir qui illumina
pour la première fois son visage d'un sourire qui n'avait rien de
contraint.
Lorsque Herman eut pris place à côté de son père dans la voiture,
et qu'ils se furent éloignés du château de quelques centaines de
mètres, M. Steenvliet se mit à exalter le bonheur qui attendait son
fils lorsqu'il serait membre d'une si noble famille. Herman balbutia
une timide dénégation.
--Quoi, vous ne serez pas heureux? s'écria l'entrepreneur étonné.
--Je ne le crois pas, mon père, répondit le jeune homme.
--Pas encore content d'une pareille femme? Vous voudriez peut-être
épouser une reine!
--Non, je voudrais vivre au milieu de gens qui ne nous regarderaient
pas de si haut.
--Allons, allons, tout ça c'est des enfantillages, mon fils.
Mademoiselle Clémence n'est-elle pas une fille charmante, aimable et
spirituelle?
--Ce n'est pas de Clémence que je veux parler mon père.
--De qui, alors?
--De ses parents, qui ont assez montré qu'ils nous considèrent comme
des intrus, comme des ouvriers parvenus, dont le contact les blesse et
les humilie.
--Ah çà! Herman, sur quelle épine avez-vous donc marché? Ces
nobles seigneurs m'ont témoigné beaucoup d'estime et d'amitié. J'en
étais même confus. Pensez donc! j'étais à la place d'honneur
au milieu de tous ces comtes et barons! Les millions sont aussi une
noblesse, mon fils.
Le jeune homme, sentant bien que le moment était mal choisi pour
faire part à son père de ce qu'il avait remarqué et de la façon
dont il jugeait la situation, s'étendit au fond de la voiture.
--J'ai la tête un peu lourde et je suis très fatigué, dit-il.
D'ailleurs le bruit des roues couvre à moitié le son de vos paroles.
Laissez-moi donc reposer un peu, mon père, je vous en prie. Demain
je vous dirai quelles réflexions ce dîner a fait naître dans mon
esprit.
--Le baron d'Overburg possède une excellente cave. Vous avez
peut-être bu un verre de trop, Herman?
--J'ai passablement bu, mon père.
--Et cela vous alourdit? Moi, au contraire, le bon vin me
ragaillardit. Il me semble que je n'ai pas trente ans... Mais vous
ne m'écoutez pas, je crois... Allons, allons, dormez donc, si vous
pouvez.
Herman ne répondit pas, et son père continua à se réjouir à part
lui de l'honneur et du plaisir dont il avait joui ce soir-là.